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    L'Art et la danse

    Danseuse (1928)  André Derain 

     

    "Les idées ne suffisent pas, il faut le miracle"

                                                 André Derain

     

        L'un des peintres les plus controversés de la première moitié du XXème siècle, André Derain, naquit à Chatou le 10 Juin 1880. Son père, crémier-glacier prospère, est conseiller municipal de la bourgade et souhaite une vie bourgeoise pour ce fils intelligent qui excelle dans ses études et entamera après son baccalauréat un cursus d'ingénieur, tout en ne cachant pas son goût prononcé pour l'art.
        Ses premières leçons de peinture il les a reçues de son ami La Noé à l'âge de 15 ans, et tandis qu'il poursuit ses études d'ingénieur à Paris, il est inscrit à l'Académie Carrière qu'il fréquente de 1898 à 1900 et où il fait la connaissance de Matisse puis rencontre Vlaminck avec lequel il partage un atelier, une partie d'un ancien restaurant qu'ils louent en commun et que, désargentés, ils chauffent en faisant brûler les chaises et les tables inutilisées:
        "Il faut peindre avec du cobalt pur, des vermillons purs, du véronèse pur!" lui répétera son co-locataire qui se flatte d'avoir "dessalé l'ami Derain" l'initiant "à la couleur sortie du tube comme aux plaisirs populaires"...

       Trois années de service militaire vont interrompre études et activités artistiques que Derain reprendra à son retour en s'inscrivant à l'Académie Julian, après que Matisse ait réussi à convaincre ses parents de lui laisser abandonner sa carrière d'ingénieur pour se consacrer entièrement à la peinture. 
        Les deux amis travaillent alors ensemble pendant l'été 1905 qu'ils passent à Collioure, où Derain, dira-t-il, "se laisse aller à la couleur pour la couleur" et où sa peinture va une première fois frôler le génie.

     

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    Le Phare de Collioure (1905) 

     

        Exposées au Salon d'Automne de cette année là leurs toiles, aux côtés de celles de Vlaminck et quelques acolytes, leur vaudront le surnom fameux de "fauves" et déclencheront le célèbre scandale...
        "J'avais fait chaud" dira Derain, "très, très chaud. Le fauvisme a été pour nous l'épreuve du feu. Les couleurs devenaient des cartouches de dynamite. Elles devaient décharger la lumière".

        L'année suivante le marchand d'art Ambroise Vollard lui achète la totalité de son atelier (89 peintures et des aquarelles dont le montant lui assurent désormais la stabilité financière...) et l'envoie à Londres sur les traces de Monet.


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     Londres   Tower Bridge  (1906)

     

        En 30 peintures, Derain va donner avec des couleurs éclatantes et des compositions inhabituelles une image magique de la ville à travers des toiles qui resteront parmi ses oeuvres les plus célèbres.

      Le critique d'art T.G. Rosenthal écrira à son propos:
        "Depuis Monet, personne n'avait su donner de Londres une vision aussi originale et en même temps si profondément anglaise".

     

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    Londres  Big Ben (1906)


        A la même époque, l'artiste illustre les oeuvres de Guillaume Apollinaire et André Breton, et alors qu'il n'a pas 30 ans figure en bonne place dans toutes les expositions ou dans les publications consacrées à la peinture française d'avant-garde.
        "La couleur est la matérialisation de la lumière. C'est donc une matérialisation de l'esprit. La couleur fixe la lumière. Où il y a lumière il y a l'esprit" écrira-t-il.

        Ce novateur extrêmement hardi est cependant en même temps un homme délibérément tourné avec une sorte de passion vers la tradition et, dès 1911, son oeuvre revient à une vision plus objective de la nature.
        "Je me sens m'orienter vers quelque chose de meilleur où le pittoresque compterait moins pour ne soigner que la question peinture" écrit-t-il à Vlaminck, et il exprime également son envie de "faire des choses plus raffinées, moins primitives", désirant "faire du stable, du fixe, du précis".

        Sous l'influence du cubisme et de Cézanne sa palette colorée commence à glisser vers des tons plus doux et dès cette époque ses tableaux reflètent déjà son étude des anciens Maitres, les formes deviennent austères et les années 1911-1914 seront parfois appelées sa "période gothique".


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     Nature Morte (1913)


        Mobilisé pendant la guerre qui interrompt sa carrière, il se fait cette fois à son retour le chef du renouveau classique, s'intéresse à partir de 1920 à Raphaël et au Quattrocento italien, et dans une époque où la forme se dissout dans les brumes de l'impressionnisme ou se brise dans le cubisme, Derain tente de la saisir de la façon la plus simple et la plus directe, se faisant l'avocat de l'ordre, la sobriété et la raison, la nature devenant son inspiration et les vieux Maitres des musées ses modèles.
        Certains critiques le traitèrent d'apostat, d'autres au contraire le reconnurent comme le plus grand artiste de l'époque. Apollinaire dira de lui en 1916:
        "Derain a étudié les Maitres avec passion. Les copies qu'il a faites montrent comme il était désireux de les connaitre. En même temps avec un courage inégalé, ignorant toutes les audaces de l'art contemporain, il a trouvé dans la fraicheur et la simplicité les principes et les règles de l'art".
      

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     Paysage près de Barbizon (1922)

     

        L'entre deux guerres est pour l'ingénieur manqué une période de consécration où sa célébrité ne cesse de s'accroitre. A l'apogée du succès il reçoit en 1920 le prix Carnegie et expose à l'étranger, Londres, Berlin, Francfort, Düsseldorf, New-York, Cincinnati... Il collectionne les Bugatti (il en possédera successivement 14 dit-on...), pilote des machines volantes, conduit des bateaux ou achète des châteaux... Tour à tour vénitien, flamand, florentin, inspiré par l'Extrême Orient ou l'art nègre, Renoir, Modigliani, le Douanier Rousseau, il ne cesse de changer de manière, reniant toutes les avant garde:
         Il dénonce tour à tour l'impressionnisme "une peinture de petites jeunes filles un peu artistes", l'art non figuratif "plus c'est abstrait plus c'est bête", le fauvisme "une histoire de teinturiers" ou encore le cubisme "une chose vraiment idiote qui me révolte de plus en plus".


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     Fleurs dans un vase (1932)


        Aucun peintre n'a montré à la fois autant de doute et de maitrise et donné cette impression de dominer son siècle tout en le rejetant en même temps, et en véritable virtuose Derain passera sa vie à la recherche des secrets perdus, refaisant sans trêve le parcours des anciens, multipliant les techniques, maitrisant avec brio les lumières et les contrastes, jusqu'à ce que lui, le "fauve", au soir de sa vie abandonne la couleur pour produire des Paysages tristes (1946) ou des natures mortes sur fond noir ou marron, à l'image de son environnement car, ostracisé après la seconde guerre mondiale pour avoir effectué un voyage officiel en Allemagne en 1941, l'artiste mourra dans la plus complète solitude.

     

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    Nature Morte (1946) 

     

        Pleines de fantaisie, ses créations consacrée aux arts de le scène se distinguent très nettement de son oeuvre picturale, et comprennent quelques 13 ballets, 20 opéras et 2 pièces de théâtre pour lesquels entre 1919 et 1953 il a créé décors et costumes.
        Cette longue série de collaboration avec le monde du spectacle débute en 1919, lorsque Serge Diaghilev qui jusque là a eu recours à des décorateurs russes comme Bakst, Benois ou Roerich (puis en 1917 à Picasso pour Parade), sollicite Derain pour La Boutique Fantasque, un début qui amènera celui-ci à travailler ensuite avec les plus prestigieuses compagnies, les Ballets Russes de Monte Carlo (La Concurrence 1932), les ballets de George Balanchine (Les Songes 1933), l'Opéra de Paris (Salade 1935) ou encore les Ballets de Paris de Roland Petit (Que le Diable l'Emporte 1948).

     

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    Esquisse pour le rideau de fond de La Boutique Fantasque (1919)

     

        Toujours éclectique il n'hésitera jamais à mêler époques et genres présentant indifféremment des personnages arborant des masques d'influence africaine et d'autres d'influence grecque, ou s'inspirant de peintures étrusques tout en puisant en même temps des idées sur une carte postale du Tyrol...
        Ne laissant rien au hasard il participe aux essayages des costumes, choisit lui-même les tissus et accroche dans les loges le dessin des maquillages à appliquer aux danseurs... 

     

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     Costume pour la danseuse de can-can de La Boutique Fantasque (1919)

     

        Passionné de ballet, André Derain fut en fait plus qu'un décorateur, car, véritable créateur il imagina des arguments, choisissant les musiques et intervenant dans la mise en scène. Il rédigea ainsi plusieurs livrets pour des ballets dont il avait dessiné les décors et les costumes, entre autres La Concurrence, Les Songes, Fastes, et Que le Diable l'Emporte.
        A propos de ce dernier ballet Roland Petit écrira:
    "Derain, lui, a tout fait! Il a choisi la musique et l'orchestrateur. Il a écrit le sujet du ballet pour finir par faire ce pour quoi il avait du génie, c'est à dire les costumes et les décors". 
        (L'artiste qui avait aussi également quelques idées sur l'art de la chorégraphie ira même jusqu'à élaborer un projet "relatif à la composition d'un ballet entièrement créé par monsieur Erik Satie musicien insigne et monsieur Derain peintre idoine", ballet qui présente "les instruments avec lesquels un maitre de ballet peut composer des ballets à l'infini).


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    Alexandra Danilova et Léonide Massine dans La Boutique Fantasque

     

        Collaborateur des plus grands, André Derain reste toutefois très méconnu dans ce domaine de la production scénique. Une activité qu'il n'abandonna cependant jamais, et un an avant sa mort dessinait les décors et les costumes de l'opéra de Rossini, Le Barbier de Séville. Il se remettait à l'époque d'une maladie infectieuse qui diminua sa vision de façon importante, peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne voit pas arriver le véhicule qui le renverse en Juillet 1954, et atteint très gravement par le choc il sera conduit à l'hôpital de Garches où il décède le 8 Septembre à l'âge de 74 ans.

     

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    Pierrot (1923)

     

         L'artiste repose au cimetière de Chambourcy (Yvelines) où il possédait une vaste propriété "La Roseraie" (aujourd'hui transformée en musée) dans laquelle il vécut et travailla les vingt dernières années de sa vie, s'isolant volontairement après l'épisode de la guerre, et refusant même la direction de l'Ecoles des Beaux Arts de Paris.

        Sans jamais vraiment choisir son camp, Derain fut à sa façon tous les peintres à la fois, les anciens comme les modernes, épousant tous les styles avant de les renier. Si son retour à l'ordre déconcerta les partisans d'un art nouveau, d'autres comme Giacometti ont exprimé leur admiration et leur compréhension devant cette quête fondamentale avec ses incertitudes, ses retours en arrière et aussi ses découragements.
        L'artiste laisse à la postérité, une oeuvre exigeante et honnête, pleine d'interrogations mais aussi de réussites, accomplie par un homme qui, tout en semblant vivre dans son époque, vivait avec l'Histoire, et auquel Modigliani rendit un jour ce juste hommage en lui accordant le titre mérité de "fabriquant de chefs d'oeuvre".



        
         "Derain ne voulait peut-être que fixer un peu l'apparence des choses, l'apparence merveilleuse, attrayante et inconnue de tout ce qui l'entourait. Derain est le peintre qui me passionne le plus, qui m'a le plus apporté et le plus appris depuis Cézanne, il est pour moi le plus audacieux".

                                                                
                                                                      Alberto Giacometti 



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    Costume pour Narcisse (1911)     Léon Bakst

     

     "Ceux qui n'ont pas connu l'époque merveilleuse qui a précédé la Première Guerre Mondiale ne peuvent pas imaginer l'influence immense de Léon Bakst dont le nom était sur toutes les lèvres".
                                                          Cyril de Beaumont

     

        Lev Samoïlovitch Rosenberg naquit à Grodno (Biélorussie) le 28 Avril 1866 dans une famille d'origine modeste dont le grand père, qui s'était fait remarquer du tsar pour ses talents de tailleur, habitait une demeure somptueuse à Saint Petersbourg. Le jeune Lev, installé par la suite avec ses parents dans la capitale, rendra visite tous les Samedi à cet aïeul en compagnie de ses frères et soeurs et avouera plus tard avoir été très impressionné par cette demeure hors du commun.

        Alors qu'il n'est âgé que de 12 ans, le jeune garçon remporte à l'école un concours de dessin et affiche résolument son intention de devenir peintre, un projet que ses parents considèrent avec réserve et, désireux de s'entourer d'un avis autorisé, soumettent au sculpteur renommé Mark Antokolski (1843-1902). Ce dernier leur répond que leur fils a des dons évidents, mais qu'il doit certainement avant tout terminer ses études. Un conseil auquel Lev restera sourd, car il quitte le collège et... échoue à l'examen d'entrée à l'Académie des Beaux Arts dont il suit malgré tout les cours en auditeur libre tout en travaillant parallèlement pour un illustrateur de livres.
        Il sera cependant finalement admis dans la vénérable institution en 1883 et c'est à l'époque de sa première exposition (1889) qu'il prend le nom de Bakst, inspiré du nom de jeune fille de sa mère (Bakster), et jugé plus commercial.

        La famille Rosenberg traverse à ce moment là une période difficile, et à la suite de la mort de son grand-père et au divorce de ses parents, Léon Bakst devra subvenir aux besoins collectifs, chacun assurant le quotidien selon ses moyens, une situation qui les rendra très proches les uns des autres.
        Grâce à un ami écrivain, Kanaev, qui lui vient en aide, il obtient des commandes de portraits dans la société mondaine, et c'est également par son intermédiaire qu'il fera la connaissance d'Albert Benois, un remarquable aquarelliste, qui lui présente son frère Alexandre (1870-1960).

        Celui-ci l'introduit alors à une société d'artistes dont fait partie Serge Diaghilev (1872-1929), Les Pickwickiens, qui s'intéressent non seulement à la culture russe, fascinés comme les pré-Raphaélites par l'aspect féerique des contes populaires, mais aussi également à la culture européenne. Léon Bakst va se passionner pour l'art antique (il se rendra plus tard en Grèce à deux reprises en 1906 et 1910), et à l'instigation de ses nouveaux amis entame alors une série de voyages qui le mèneront d'Italie en Allemagne et finalement en France où il vécut à Paris de 1893 à 1897, fréquentant les cours de l'Académie Julian et l'atelier du peintre orientaliste Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Il se rend malgré tout régulièrement à Saint Petersbourg où le Grand Duc Vladimir (1843-1909), président de l'Académie Impériale des Beaux Arts (et aux enfants duquel il donnera des cours de dessin) lui commande un tableau pour le musée de la Marine: L'accueil de l'Amiral Avellan et des marins russes à Paris, des fêtes qui se déroulèrent du 17 au 25 Octobre 1893, et au cours desquelles Léon Bakst travaillera "in situ" sur cette peinture qu'il mettra cependant huit ans à terminer.

     

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    L'Accueil de l'Amiral Avellan à Paris       Léon Bakst 

     

        Le retour du peintre dans son pays natal en 1897 voit sa première exposition importante dans la cité des tsars où il participe avec son cercle d'amis l'année suivante à la fondation du mouvement Mir Iskousstva (Le Monde de l'Art) marqué par l'Art Nouveau et le culte de la beauté, et collabore aux côtés de Diaghilev et d'Alexandre Benois à la création du périodique du même nom dans lequel ses dessins le rendent très vite célèbre.

     

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     Couverture du journal Mir Iskousstva par Léon Bakst

        

        Ses peintures sont présentes dans toutes les manifestations organisées par le célèbre impresario et l'artiste ne songe pas encore spontanément à une carrière dans le monde du spectacle, laquelle lui sera en fait largement inspirée par son entourage:
        " A l'origine Bakst ne montrait que peu d'intérêt pour le théâtre. Quand au ballet, il n'en avait jamais vu, et considérait cela en fait comme plutôt absurde..." écrivit Alexandre Benois, qui communiqua, lui, avec le magistral résultat que l'on connait, sa passion pour la scène:
        " Si je n'avais pas montré autant d'enthousiasme pour le ballet, et si je n'avais pas transmis cette passion à mes amis, les Ballets Russes n'auraient jamais existé" affirmait-il.

     

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    Les membres du cercle Mir Iskousstva  par  Boris Kustodiev (1878-1927)

     

        Léon Bakst exécute en 1901 ses premiers décors et costumes pour le Mariinski qui monte Sylvia, et l'année suivante réalise une seconde commande pour Le Coeur de la Marquise de Petipa (1818-1910), tout en menant parallèlement une activité d'enseignant à l'école privée Zwanceva où il a comme élève Marc Chagall (1887-1985):
        " Chagall est mon élève préféré" dira-t-il, "et ce que j'aime chez lui c'est qu'après avoir écouté attentivement mes leçons, il prend ses pinceaux et ses couleurs et fait quelque chose de complètement différent de ce que je lui ai demandé..."

        C'est alors que Diaghilev entame  en 1907 ses concerts historiques à Paris et lorsqu'en 1909 les Ballets Russes débutent leur glorieuse carrière, Léon Bakst qui vient de concevoir les décors de plusieurs tragédies grecques, sera à l'origine du feu d'artifice qui éblouit le public parisien.
        Marcel Proust (1871-1922) dans une lettre au chef d'orchestre Reynaldo Hahn(1874-1947) écrit en 1911:
    " Dites mille choses à Bakst que j'admire profondément, ne connaissant rien de plus beau que Shéhérazade".




        Le peintre qui aime passionnément la couleur joue avec elle en virtuose, et l'impression la plus considérable de son art fut certainement provoquée, en effet, par Shéhérazade (1910) où, dans un décor simplifié ramené à quelques lignes, contrastent violemment deux couleurs dominantes et complémentaires, le rouge et le vert. Ses dons exceptionnels de coloriste et de graphiste alliés à l'audace de ses plans qui élargissent l'espace scénique et prolongent les perspectives vont définitivement révolutionner la décoration théâtrale et ont assurément très largement contribué  au triomphe de la Compagnie de Serge Diaghilev.


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     Décor pour Thamar (1912)     Léon Bakst


        Grâce à une grande diversité d'inspiration puisée tour à tour en Orient, dans la vieille Russie ou la Grèce antique, comme dans le romantisme français ou l'Italie de Carlo Goldoni (1707-1793), ainsi qu'a son désir de participer de façon originale au renouveau de l'Art contemporain, il conçoit de la même façon des costumes essentiels à la danse:
        "Il voit ses costumes en mouvement et dans le mouvement même du poème... Avec la plus grande frugalité d'éléments il obtient la plus grande puissance et la plus grande opportunité d'effets. Il réalise ainsi, lui aussi, une orchestration colorée qui s'adapte à la coloration orchestrale" écrivit un critique.

     

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     Costumes pour Narcisse  (1911)    Léon Bakst

     

        Ses costumes iront jusqu'à influencer la mode à travers les grands couturiers, Worth, Paul Poiret ou Jeanne Paquin qui s'en inspirent dans leurs collections: il présente chez cette dernière  en 1912 Fantaisie sur le costume moderne, provoquant un très grand remous dans le milieu de la haute couture parisienne et, imposant un style nouveau, le styliste-décorateur dessinera également des motifs pour des papiers peints ainsi que des cartes postales devenues célèbres. 

     

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         Cette même année 1912, il est nommé directeur artistique des Ballets Russes, ce qui va lui permettre entre autres de soutenir les audaces chorégraphiques et musicales de Vaslav Nijinski (1889-1950) et Igor Stravinsky (1882-1971), et à ses précédents succès, Le Spectre de la Rose, L'Oiseau de Feu ou Narcisse , vont venir s'ajouter entre autres Daphnis et Chloé, L'Après Midi d'un Faune, Le Dieu Bleu et Thamar.


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    Décor pour Le Dieu Bleu (1912)   Léon Bakst 

     

         Il ne cessera pas cependant de dessiner ou peindre au chevalet et réalise de nombreux paysages et portraits d'artistes du monde des lettres et des arts, dont ceux de Vaslav Nijinsky, Anna Pavlova, Blaise Cendrars, Claude Debussy, Alexandre Benois, Léonide Massine, Ida Rubinstein ou Michel Fokine, et en 1914 il est élu membre de l'Académie Impériale des Arts et se voit également chargé des décors de Midas, cependant, victime d'une dépression nerveuse il sera remplacé par Mstislav Doboujinski (1875-1957).

     

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     Anna Pavlova (1881-1931)  par Léon Bakst

     

        "Bakst était une personne charmante, plein d'imagination, et souvent très drôle, quelquefois même sans le vouloir. Il était touchant, et d'un équilibre fragile, c'est pourquoi il n'était pas toujours possible de lui faire entièrement confiance", écrira à son sujet Walter Nouvel, collaborateur et ami de Serge Diaghilev.
        Et lorsqu'en 1919 Diaghilev lui demande d'exécuter en hâte les décors et les costumes pour La Boutique Fantasque, il n'achèvera pas le projet et le ballet sera finalement scénographié par Derain(1880-1954).
        Diaghilev fera cependant encore appel à lui pour concevoir les décors fastueux et les 300 costumes de La Belle au Bois Dormant (1921) qu'il souhaite monter à Londres lorsque Alexandre Benois, faute de garanties financières, refuse de quitter la Russie.

        Bakst va croquer somptueusement les splendeurs de la Cour de Louis XIV et de Louis XV, mais très attaché à l'art contemporain exige de se voir confier en contrepartie les décors de l'opéra de Stravinsky, Mavra (1922), dont il sera cependant écarté... Un incident qui signera sa brouille définitive avec Diaghilev, et les des deux hommes ne se réconcilieront jamais.

     

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    Décor pour La Belle au Bois Dormant (1921)      Léon Bakst 

        

        C'est aux Etats Unis que le décorateur célèbre ira ensuite exprimer son talent à la demande d'un couple d'amis, John et Alice Garrett, dont il a fait la connaissance à Paris en 1916. Ces derniers appartiennent à une  famille très connue de millionnaires de Baltimore (Robert, le frère de John a remporté la médaille d'or aux Jeux Olympiques d'Athènes en 1896) et souhaitant convertir en théâtre l'ancien gymnase, situé dans les sous sols d'Evergreen la somptueuse demeure familiale, John et Alice qui ne reculent devant aucune dépense vont tout naturellement faire appel à Léon Bakst.
        Celui-ci se rendra alors sur place et dessinera non seulement la salle de spectacle mais encore plusieurs décors, ainsi qu'à l'étage une éblouissante salle à manger dans des tons de rouge éclatant, décorée de gravures japonaise.
        Le domaine d'Evergreen est aujourd'hui converti en Bibliohéque et en Musée où l'on peut voir à côté du célèbre théâtre art-déco, plusieurs toiles de Bakst dont les portrait qu'il fit de John et Alice (et au milieu de la splendeur des appartements des toilettes en plaqué-or...).

     

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    Le théatre art-déco d'Evergreen (Baltimore)     Léon Bakst

     

        De retour en France, alors qu'il se rendait l'année suivante à une répétition d'Istar dont, à la demande de la danseuse icône de la Belle Epoque Ida Rubinstein (1885-1960), il avait réalisé les costumes, Léon Bakst est saisi d'un malaise et, transporté d'urgence dans une clinique de Rueil Malmaison, il décède peu de temps après d'un oedème du poumon le 27 Décembre 1924.
         Une foule de peintres, poètes, musiciens, critiques d'art, comédiens et danseurs, l'accompagneront dans une cérémonie émouvante au cimetière des Batignoles, et Serge Diaghilev fera parvenir un télégramme de condoléances à la famille de celui qui resta en dépit de tout son décorateur préféré.

     

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    Léon Bakst (1866-1924)

     

         Virtuose de la ligne, musicien de la couleur, Léon Bakst a su insuffler au spectacle cette intensité, ce sens inné du mouvement que demande toute création chorégraphique. Investi dans la danse dont il fit sa spécialité, le plus doué de tous les décorateurs de Diaghilev, a magistralement marqué d'une empreinte indélébile la peinture ainsi que les arts décoratifs et scénographiques de la première moitié du XXème siècle, et dominant de tout son éclat les décorateurs qui ont tenté de le suivre, se place en chef de file incontesté de la décoration chorégraphique.

     


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    Le Grand Pas de Quatre   

     Carlotta Grisi (1819-1907) à gauche, Marie Taglioni (1804-1864) au centre, Lucille Grahn (1819-1907) au fond à droite, et Fanny Cerrito (1817-1819) devant à droite (Gravure de Thomas Herbert Maguire, d'après une aquarelle d'Alfred Edward Chalon)
         

     

     

         Alfred Edward Chalon, l'auteur de l'une des plus célèbres gravures de l'histoire du ballet, naquit à Genève le 15 Février 1780, dans une famille de protestants français réfugiés en Suisse après la révocation de l'Edit de Nantes (1685).
        Son père ayant été engagé comme professeur au Royal Military College de High Wycombe (l'ancêtre de l'Académie Militaire de Sandhurst, le Saint-Cyr anglais), ils iront s'y installer en 1794, puis s'établissent ensuite à Londres dans le quartier de Kensington. Alfred et son ainé John montrent dès leur jeune âge des dispositions pour le dessin, mais leur entourage a pour eux d'autres ambitions, en l'occurrence une respectable carrière dans le commerce, et les deux garçons seront envoyés exercer leurs talents chez un comptable, où les malheureux durent aligner péniblement beaucoup de chiffres avant de pouvoir enfin se faire entendre et être finalement inscrits en 1797 aux cours de la Royal Academy of Art...


        Ils y excellent bientôt tous deux dans l'aquarelle, un genre qui est en train de prendre en Angleterre un véritable essor et auquel plusieurs artistes qui viennent de former, en 1804, la Société des Aquarellistes (The Society of Painters in Water Colours), souhaitent donner une autre dimension en organisant leurs propres expositions afin de pouvoir faire apprécier la qualité de leurs travaux sans le voisinage des peinture à l'huile.
        D'autres groupes les imitent bientôt et John et Alfred Chalon rejoignent les Aquarellistes Associés (Associated Artists in Water Colours), où en 1808 le cadet fera sa première exposition.

       Les deux frères créent cette même année la Société d'Etude de Dessin Epique et Pastoral (The Society for the Study of Epic and Pastoral Design) qui, formée de huit membres permanents, se réunissait tous les Mercredi, de Novembre à Mai. Un ou deux invités étaient conviés à ces soirées auxquelles assistèrent Turner et Constable et où chacun était tenu d'exécuter un dessin sur un sujet imposé, au départ des paysages, et par la suite des thèmes tirés de la littérature classique ou de la Bible.

        La réunion se terminant par une collation de pain et de fromage (arrosés de bière...) la société fut appelée un temps Bread and Cheese Society, puis plus simplement Chalon Sketching Society, et finalement The Sketching Society qui perdura pendant 40 ans.

        Très vite reconnu pour l'élégance de son style influencé par les peintres du XVIIIème siècle, ainsi que par son talent à peindre des petits portraits à l'aquarelle qui dans tous les cas flattaient le modèle, Alfred-Edward Chalon vit ses travaux largement prisés par la haute société.

     

    L'Art et la danse

    Marguerite, Comtesse de Blessington


        Sa renommée qui s'étendit très vite auprès des dames de la Cour attira l'attention de la toute jeune reine Victoria qui, a l'occasion de sa première apparition en public accompagnée de son premier acte officiel (son discours à la Chambre des Lords pour la prorogation du Parlement le 17 Juillet 1837) demanda au peintre de réaliser un portrait souvenir qu'elle souhaitait offrir à sa mère la duchesse de Kent. 

     

    L'Art et la danse

     

        Ce tableau, sur lequel elle porte le diadème d'apparat de George IV et dont il fut tiré des gravures distribuées à la foule à l'occasion de son couronnement le 28 Juin 1838, reçut plus tard le nom de Portrait du Couronnement, et l'oeuvre de Chalon sera ensuite portée aux quatre coins de l'empire lorsque l'effigie de la reine apparut sur les timbres poste des colonies britanniques de l'époque.

     

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        Premier peintre pour lequel avait posé la souveraine, Alfred-Edward Chalon fut bientôt nommé Aquarelliste de la Reine  (Portrait Painter in Water Colours to Her Majesty) et son prestige ne cessa de s'accroitre. Il eut pour modèle, outre Victoria elle même et la duchesse de Kent, beaucoup d'autres membres de la famille royale, mais avant tout et surtout la plupart des célébrités du moment.
        Amis de la comtesse de Blessington, Benjamin Disraëli etc... les frères Chalon et leur soeur fréquentaient assidument les milieux mondains de la capitale, et Alfred-Edward qui avait une passion pour le théâtre, l'opéra et le ballet consacra une grande partie de son oeuvre à ces artistes dont les nombreux portraits qu'il réalisa avec son habileté à traduire les contrastes de la soie, du velours et de la fourrure, offrent une découverte tout à fait passionante des costumes de théâtre du début du XXème siècle.

        Au nombre des acteurs célèbres qui posèrent pour lui figure le spécialiste des rôles de Shakespeare Charles Kemble,

     

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    Charles Kemble (Cassio)  dans Othello de Shakespeare

     

    ainsi que l'actrice et chanteuse Lucia Vestris, qui fut un temps l'épouse du danseur Auguste Vestris,

     

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    Lucia Elizabeth Vestris (Lucy Morton)  dans Court Favours

     

    et l'on retrouve également une cantatrice portant un nom illustre du monde de la danse: Giulia Grisi, la cousine de Carlotta.

     

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    Giulia Grisi et Luigi Lablache dans Les Puritains de Bellini

     

        Témoignage précieux de ce milieu du spectacle, c'est en grande partie grâce à l'oeuvre d'Alfred Edward Chalon que nous connaissons aujourd'hui le ballet romantique, car le peintre compta parmi ses modèles toutes les étoiles dont il donna d'innombrables représentations non seulement dans le célébrissime Pas de Quatre de Jules Perrot où apparaissent Lucile Grahn , Carlotta Grisi, Fanny Cerrito  et Marie Taglioni, mais dans des compositions moins connues comme Les Trois Grâces.

     

    L'Art et la danse

    Les Trois Grâces

    De gauche à droite: Marie Taglioni (1804-1864) dans La Sylphide (1832), Fanny Elssler (1810-1884) dans la "Cachucha" du Diable Boiteux (1836), et Carlotta Grisi (1819-1899) dans La Jolie fille de Gand (1842)  


            Alfred Chalon représenta également la danseuse française Pauline Duvernay, 

     

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    Pauline Duvernay

     

    mais, son interprète favorite resta sans aucun doute Marie Taglioni à qui il consacra la majorité de ses aquarelles, et pour laquelle il conçut, à l'occasion de ses adieux dans La Sylphide en 1845, un album de lithographies publié à Londres et à Paris, La Sylphide - Souvenir d'Adieu. (Il faut noter à ce sujet qu'Alfred Chalon n'exécuta que très rarement lui même le travail de gravure et confiait cette tâche à Richard James Lane, John Templeton et Thomas Maguire)

     

    L'Art et la danse


        A travers ces images s'est constituée au fil des ans une vision très stéréotypée de la ballerine, le buste très souvent légèrement penché en avant, avec un ou deux bras croisés devant elle.

     

    L'Art et la danse

     

        Le succès de ce genre de poses les fit imiter par la suite par d'autres danseuses, et alors que la véritable intention du chorégraphe Filippe Taglioni était en fait de minimiser un défaut physique de sa fille dont la longueur des bras était particulièrement disproportionnée, ces attitudes particulières devinrent un cliché du ballet romantique.

     

    L'Art et la danse

     

         L'amour de la danse aménera Alfred Edward Chalon à se costumer en ballerine un soir de bal masqué scandalisant outrageusement par ses bras nus une certaine madame Newton...
        Dans une lettre du 12 Mai 1833 celle-ci raconte ses impressions sur ses voisins de Great Marlborough Street:
        "La famille Chalon se compose de Mr. Chalon, un très vieux gentleman français, et ses trois enfants Alfred, John et Mademoiselle Chalon. Ils sont entièrement dévoués les uns aux autres et ce sont les personnes les plus gaies que j'ai jamais vues. Nous les entendons bavarder en français lorsqu'ils sont sur leur terrasse où ils roulent un grand fauteuil pour le gentleman, et alors quels éclats de rire! 
        Je pense que Mr. Chalon doit être un vieux monsieur très "drôle" comme il me l'a dit lui même dans sa langue maternelle, (il s'est adressé à moi dans un très mauvais anglais lorsque je suis allée lui rendre visite), car ils semblent tous beaucoup rire de ses propos.
        Mademoiselle Chalon est charmante et très intelligente. Elle est presque aussi grande que son frère Alfred qui est un homme corpulent avec des cheveux tirant sur le roux. John est plus petit et trappu, ce sont des peintres professionnels.(John opta finalement pour la peinture à l'huile)
        L'autre soir ils sont allés à un bal masqué. Mademoiselle Chalon était habillée en paysanne suisse, John en paysan espagnol, et Alfred en ballerine...
        Avec son décolleté, ses jupons en dentelle, ses bas de soie blancs, ses chaussons de satin et sa petite coiffure de plumes, ils le trouvaient tous très drôle... Mais j'ai trouvé que ce gros homme avec sa barbe rousse rasée et ses bras nus était terriblement choquant... Néanmoins il était joliment bien travesti...
     

        Une idée qui depuis a fait son chemin pour notre plus grand plaisir...

     

    Le Lac des Cygnes  Acte II   Version Ballets Trockadero...

     

        Lorsqu'apparurent les premiers daguérotypes, la reine Victoria demanda un jour à son aquarelliste si la photo ne risquait pas de faire disparaitre à la longue sa profession. Celui-ci très conscient de son art à embellir ses modèles, lui répondit alors dans son franglais habituel:

        " Ah, non madame, photographie can't flatter!"

       
        Les oeuvres d'Alfred Edward Chalon sont exposées pour la plupart dans les grands musées londoniens, Victoria & Albert, British Museum et National Portrait Gallery, ainsi que dans des collections privées (y compris celle de la reine Elizabeth II), et les nombreuses gravures qu'il consacra à la danse représentent aujourd'hui une documentation unique pour les chorégraphes (Pierre Lacotte lorsqu'il remonta La Sylphide en 1971 ou encore Anton Dolin qui en 1941 reconstruisit le Grand Pas de Quatre ne manquèrent pas de s'en inspirer).

     

    L'Art et la danse

     

       Elu R.A.(Royal Academician, l'un des 80 membres qui gouvernent la Royal Academy of Arts), le portraitiste de Marie Taglioni resté célibataire finit ses jours avec son frère, célibataire lui aussi, dans leur maison du quartier de Kensington où il s'éteignit discrètement le 3 Octobre 1860, sans avoir davantage, par ses tenues, perturbé le voisinage...

           (Réunis jusqu'au bout Alfred et John Chalon reposent ensemble au cimetière de Highgate, près des parents de Charles Dickens, Karl Marx et Faraday)

     

    Le Grand Pas de Quatre (Première partie) 


    Interprété par Lyudmila Kovaleva (Lucille Grahan), Gabriela Komleva (Carlotta Grisi), Yelena Yevteyeva (Fanny Cerrito), Lyubov Galinskaya (Marie Taglioni).
    Musique de Cesare Pugni    Chorégraphie de Jules Perrot, reconstruite par Anton Dolin 

     


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    Danseuse (1874)  National Gallery of Art  Washington

     

     

        "Ce dessin m'a pris cinq minutes, mais j'ai mis soixante ans pour y arriver"
                                                                                          A. Renoir

     

        Pierre Auguste Renoir naquit à Limoges le 25 Février 1841, sixième enfant d'un père tailleur et d'une mère couturière. La famille qui vit chichement quitte en 1844 la province pour Paris dans l'espoir d'une vie meilleure, et le jeune Pierre-Auguste effectuera toute sa scolarité dans la capitale où sa vocation pour le dessin s'éveille très tôt, comme en témoigne l'abondance des illustration dont il décore ses cahiers. Mais les siens n'y attachent guère d'importance, plus sensibles qu'ils sont à ses dons musicaux encouragés par Charles Gounod, alors maitre de choeurs de l'église Saint Eustache, qui n'a pas été sans y remarquer ce garçon intelligent et doué.
        Cependant l'argent se faisant trop souvent rare dans la boutique du quartier du Louvre, Pierre-Auguste sera retiré de l'école dès l'âge de 13 ans et mis en apprentissage dans l'atelier de porcelaine des frères Lévy. Dix heures par jour il est chargé de peindre à la chaine des fleurs sur de la vaisselle, un travail soigneux qui lui fera acquérir un coup de pinceau sûr et rapide et le goût du travail bien fait:
        "C'est là que j'ai appris la rigueur de mon métier" aimait-il à faire remarquer.
    Ce passage par l'artisanat lui inculquera également un respect profond pour l'aspect manuel de la création artistique et il dira encore bien des années plus tard:
        "La peinture n'est pas de la rêvasserie. C'est d'abord un métier manuel et il faut le faire en bon ouvrier".

        L'industrialisation croissante en ce XIXème siècle amène bientôt la disparition des petits ateliers et Pierre-Auguste Renoir se retrouve en 1858 sans travail. Il a 17 ans, et après diverses expériences, notamment chez son frère graveur en héraldique où il colorie des armoiries, il est finalement engagé par un fabriquant de stores pour qui il peint des scènes mythiques avec un talent et une minutie qui n'échappent pas à l'employeur qui lui proposera de s'associer avec lui...
        Mais le jeune homme, bien que consciencieux dans son travail, ne rêve que d'une chose: devenir peintre... Car son activité artistique ne se borne pas à la décoration de supports divers... Il peint aussi pour son plaisir et suit les cours du soir de l'Ecole de Dessin et d'Arts Décoratifs et, en 1861, ses deniers, économisés sou par sou, lui permettent d'abandonner son travail, et de s'inscrire alors dans l'atelier de Charles Gleyre (1808-1876) qui n'eut sans doute pas une très haute opinion de son élève lorsqu'il demanda au jeune peintre assis devant son chevalet:
        "C'est sans doute pour vous amuser que vous faites de le peinture?"
        "Mais certainement" répondit Renoir avec la bonne humeur qui le caractérisait, "et si ça ne m'amusait pas je vous prie de croire que je n'en ferais pas!".

    L'Art et la danse

        
        Abandonné à lui même assez dédaigneusement par l'enseignant, Renoir en profitera alors pour se former à sa guise en copiant les grands maitres du musée du Louvre où dès 1860 il a obtenu la permission de travailler.
        Il passe alors ensuite avec succès le concours d'entrée à l'Ecole des Beaux Arts l'année suivante, et admis 68ème sur 80, s'y révélera, selon les dires de ses professeurs, un élève très attentif et consciencieux.

         Les temps sont plus que durs pour le jeune peintre qui se retrouve parfois dans une misère telle qu'il ne peut plus acheter ni toiles ni couleurs... Il va nouer par contre une solide amitié avec ces compagnons des jours difficiles que seront pour lui Claude Monet, Frédéric Bazille et Alfred Sisley, rencontrés dans l'atelier de Charles Gleyre. Les quatre jeunes gens se viennent mutuellement en aide, et lorsque leur professeur les quitte ils décident de continuer à travailler ensemble, mettant en commun leurs connaissances techniques au cours de séances de travail mémorables où se succèdent les découvertes qui vont engendrer les plus grands chefs d'oeuvres de l'Art...

        Bien que le groupe se rende souvent pour peindre à l'extérieur en forêt de Fontainebleau c'est le séjour que Renoir fit avec Monet en 1869 à La Grenouillère, un établissement de bains de Croissy-sur-Seine, qui sera décisif:
        Amenés à travailler avec les reflets de l'eau c'est là "qu'ils découvrirent que les ombres ne sont pas marron ou noires, mais colorées par leur environnement, et que la couleur "locale" d'un objet est modifiée par la qualité de la lumière qu'il reçoit, ainsi que par le reflet des objets qui l'entourent et le contraste des couleurs qui lui sont juxtaposées" (Phoebe Pool)

     

    L'Art et la danse

    La Grenouillère (1869)  Rijksmuseum  Amsterdam

     

         La "bande à Monet" aime se retrouver au cabaret de la mère Antony et survit dans la bohème en essayant de se faire connaitre et apprécier... Pour cela une seule solution: Les Salons... où leurs toiles sont chaque fois refusées obstinément... Aussi après avoir essuyé plusieurs échecs ils décident en 1874 d'organiser leur propre exposition... 

        L'évènement n'attira que 3500 visiteurs, alors que le salon officiel en drainait 400.000... et la critique se déchaina:
        "Cinq ou six aliénés se sont donné rendez-vous pour exposer leurs oeuvres" écrira-t-on...
        (Ce sera à cette occasion que la toile de Monet, Impression, soleil levant, inspirera à ses détracteurs ironiques le qualificatif d'impressionnistes)

        Renoir a pour son compte présenté six toiles, dont La Loge, témoin de l'intérêt que les artistes portaient dans le spectacle de la vie moderne et la société parisienne de l'époque. La toile ne trouva évidement pas d'acheteur et le peintre l'abandonna pour 425 francs au père Martin, l'un des seuls marchands d'Art à s'intéresser a ce courant naissant (Renoir ne consentit à aucun rabais sur la somme qui représentait celle de son loyer impayé...)

     

    L'Art et la danse

    La Loge (1874) - Courtauld Institute of Art  Londres 

     

         Les Salons des Impressionnistes vont se suivre, toujours aussi largement ridiculisés et brocardés, et Renoir y présentera sans succès, en 1877, son chef d'oeuvre: Le Bal du Moulin de la Galette, caractéristique de son style durant cette décennie (ombres colorées, jeux de lumière, touches fluides...) ainsi que de son goût pour les scènes heureuses de la vie parisienne.

     

    L'Art et la danse

    Le Bal du Moulin de la Galette  (1876)  Musée d'Orsay  Paris

     

         Seuls quelques amateurs et marchands d'Art éclairés pressentent alors l'avenir et grâce au soutien de l'un d'eux, Durand-Ruel, Renoir obtient plusieurs commandes de portraits, mais découragé par les échecs consécutifs du Salon des Impressionnistes et leurs conséquences financières, l'artiste prend alors la décision de revenir au Salon officiel où il présentera cette fois le Portrait de madame Charpentier et ses enfants.

     

    L'Art et la danse

    Madame Charpentier et ses enfants (1876-77)
    Metropolitan Museum of Art   New York 

     

         Le tableau est extrêmement bien accueilli par le public, "Renoir a eu un grand succès au Salon. Je crois qu'il est lancé, tant mieux. C'est si dur la misère!" écrira Camille Pissaro.

        Si le peintre a cherché à prendre ses distances avec la "bande à Monet" c'est aussi parcequ'il est lui-même de moins en moins satisfait de la façon dont le nouveau style a évolué entre ses mains:
        "Il s'est fait comme une cassure dans mon oeuvre. J'étais allé jusqu'au bout de l'impressionnisme et j'arrivais à cette constatation que je ne savais ni peindre ni dessiner. En un mot j'étais dans une impasse"
        et il ajoutera:
        "Aujourd'hui nous avons tous du génie, c'est entendu, mais ce qui est sûr c'est que nous ne savons plus dessiner une main, et que nous ignorons tout de notre métier". 

        A partir de ce moment là, Renoir va remettre son oeuvre en question et s'éloigne de l'impressionisme en cherchant l'inspiration dans le passé:
        "En réalité nous ne savons plus rien, nous ne sommes sûrs de rien. Lorsqu'on regarde les oeuvres des anciens, on n'a vraiment pas à faire les malins" et il écrit à son marchand Durand-Durel:
        "Je suis encore dans la maladie des recherches. Je ne suis pas content et j'efface, j'efface encore..."

        Sa nouvelle manière dite "sèche" ou "ingresque" est caractérisée par un dessin plus précis et des a-plats comme dans Les Parapluies (où les petites filles dans le flou rappellent encore cependant sa période impressionniste)

     

    L'Art et la danse

    Les Parapluies (1883)  National Gallery  Londres

     

        Les trois danses, Danse à Bougival, Danse à la Ville et Danse à la Campagne témoignent de cette évolution où son art devient plus affirmé, il recherche davantage les effets de ligne, les contrastes marqués et les contours soulignés. 

     

    L'Art et la danse

                               Danse à la Ville (1883)  Musée d'Orsay  Paris  
    (On y reconnait le peintre Suzanne Valadon, que Renoir représenta à plusieurs reprises)

    L'Art et la danse

    Danse à la campagne (1883)   Musée d'Orsay  Paris  

     

        Les deux toiles, une commande de Durand-Durel pour orner son appartement ne furent jamais séparées. C'est Aline Charigot, une jeune modiste, qui prête ses traits rieurs à la danseuse campagnarde. Elle deviendra la femme du peintre et lui donnera trois fils, Pierre, Jean (le cinéaste) et Claude, et on la retrouvera dans de nombreuses toiles dont Le Déjeuner des Canotiers exécuté à la même période à Chatou sur la terrasse de la Maison Fournaise qui existe toujours aujourd'hui (Aline y apparait à gauche au premier plan et en face d'elle se trouve le peintre Gustave Caillebotte premier mécène des impressionnistes)

     

    L'Art et la danse

    Le Déjeuner des Canotiers  (1881)  Phillips Collection  Washington

     

        En 1881 Renoir se rend en Italie où influencé par Raphaël il opte maintenant pour un art plus intemporel et plus sérieux et un retour au classicisme. Mais lorsqu'il présente ses fameuses Grandes Baigneuses (dont les principaux modèles sont Aline Charigot, la brune, et Suzanne Valadon, la blonde), l'accueil est plus que réservé et l'avant garde trouve cette fois qu'il s'est véritablement égaré.

     

    L'Art et la danse

    Les Grandes Baigneuses  (1887)  Philadelphia Museum of Art

     

         Certainement inconsciemment mal à l'aise lui même dans ce style "sec" en contradiction avec sa chaleur naturelle, de 1890 à 1900 Renoir s'oriente alors vers une voie intermédiaire: Ce n'est plus du pur impressionnisme, ni du style de la période "ingresque", mais un mélange des deux: Il conserve les sujets "Ingres", mais reprend la fluidité des traits en adoptant une facture plus souple avec des effets de transparence, c'est ce que l'on appellera "la période nacrée".
        La première oeuvre de cette époque sera Les Jeunes Filles au Piano, la première aussi qui fut achetée par l'Etat, et dont l'une des cinq versions existantes est conservée au musée d'Orsay.

     

    L'Art et la danse

    Les Jeunes Filles au Piano (1892)  Musée d'Orsay  Paris

     

        Cette décennie, celle de la maturité, sera pour Renoir celle de la consécration, ses tableaux se vendent bien et la critique apprécie maintenant unanimement son travail.
        Fuyant les mondanités, le peintre mène une vie de famille discrète et heureuse que reflètent toutes ses toiles. Il se plait à la campagne, et lors d'une mauvaise chute à bicyclette en 1897 près d'Essoyes le village d'origine de son épouse, il se fracture le bras droit. Cet accident est-il responsable de la dégradation ultérieure de sa santé? C'est ce que laissent à penser certains qui y voient l'évolution de la polyarthrite rhumatoïde dont il sera affecté et qui fit de lui un invalide à la fin de sa vie.

        La naissance de ses fils donne un éclat particulier à sa peinture et il représentera Jean à maintes reprises en compagnie de sa nourrice, Gabrielle Renard que l'on retrouve très souvent sur ses toiles, seule ou en compagnie de la famille (Gabrielle Renard épousa en 1921 le peintre américain Conrad Hensler Slade et finit sa vie à Beverly Hills près de son cher Jean pour qui elle avait gardé une tendresse particulière)

     

    L'Art et la danse

    Gabrielle et Jean  (1895-96)   Musée de l'Orangerie   Paris

     

        En 1903 la famille Renoir s'est installée à Cagnes sur Mer dont le climat plus chaud et plus sec était censé convenir davantage à l'artiste qui y a fait l'acquisition du domaine des Collettes où il vivra dorénavant au milieu des vénérables oliviers. Malgré ses rhumatismes déformants il continue à y peindre régulièrement sans relâche et ses toiles de l'époque, pleines de soleil sont de plus en plus chatoyantes.

     

    L'Art et la danse

     Cagnes sur Mer (1905)   Rijksmuseum  Amsterdam

     

         Renoir est désormais une personnalité majeure de l'art occidental et expose partout en Europe et aux Etats Unis. Chercheur insatiable, malgré la maladie qui le diminue de plus en plus il essaye de nouvelles techniques, la sculpture en particulier, avec Richard Guino, un élève de Maillol, et alors que ses mains sont déjà à demi paralysées, les deux hommes créeront ensemble plusieurs pièces, dont la Vénus Victrix considérée comme l'un des sommets de la sculpture moderne.

        En 1919 l'Etat achète le portrait de madame George Charpentier et le peintre fait le voyage à Paris pour le voir suspendu au Louvre où il fut dit-il reçu "comme un pape de la peinture".

     

    L'Art et la danse

    Portrait de Madame Charpentier (1876-77) Aujourd'hui au Musée d'Orsay  Paris

     

         Quelques temps après cette ultime grande joie, une congestion pulmonaire oblige Renoir à s'aliter, mais il réclamera encore une toile et des pinceaux pour peindre le bouquet de fleurs qui se trouve sur le rebord de la fenêtre...
        Et lorsqu'il rend pour la dernière fois ses pinceaux à l'infirmière qui le soigne, il déclare, le matin de sa mort, plein de cette grande humilité avec laquelle il appréhendait la peinture et la vie:

        "Je crois que je commence à y comprendre quelque chose..."

        Pierre-Auguste Renoir s'éteignit dans sa propriété de Cagnes sur Mer le 3 Décembre 1919 : Un homme simple et bon, qui laissait derrière lui une oeuvre considérable: plus de 4000 toiles, toutes empreintes de son art à peindre le bonheur d'un instant et à répandre la joie en saisissant les moments les plus chaleureux de la vie.

     

    L'Art et la danse

     

        "Pour moi un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie! Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n'en fabriquions pas encore d'autres!"
                              Pierre-Auguste Renoir

     

     

     


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  •  Face aux 120 euros annuels exigés par les ayant-droit de la succession Marc Chagall, j'ai été au regret de supprimer toutes les illustrations de cet article. Si vous jugez qu'il perd beaucoup de son intérêt en l'état merci de me le faire savoir, je le retirerai. Avec mes excuses pour cet inconvénient...

    La Danse    Marc Chagall    

     

    "Un jour où ma mère mettait le pain dans le four, je suis allé vers elle et je l'ai prise par son coude plein de farine et lui ai dit: Maman, je veux être peintre"  (Marc Chagall - Ma Vie)

     

        L'oeuvre de Marc Chagall est illuminée par les images de cette enfance heureuse passée dans la petite ville de Vitebsk où il naquit le 7 Juillet 1887, l'ainé de neuf enfants d'une famille juive de condition modeste mais qui ne connut jamais la pauvreté.
        Un univers plein de chaleur et d'amour qu'il décrira plus tard dans son autobiographie, relatant entre autres ces séjours passés à la campagne chez son grand père où la fascination qu'exerçaient sur lui les animaux de la ferme marqua à tout jamais son imaginaire.

     

     

     

         Attiré dès son plus jeune âge par le dessin pour lequel il montre de vraies aptitudes, il fréquente dès la fin de ses études secondaires en 1906 l'atelier de Jehuda Pen à Vitebsk. Mais peu satisfait de l'enseignement qu'il y reçoit il part l'année suivante à Saint Petersbourg où les cours de Nicolas Roerich et Léon Bakst, deux décorateurs des Ballets Russes de Diaghilev, lui offrent davantage de liberté et lui permettent d'affirmer sa vision de coloriste.
       Une vision que vient élargir sa découverte des peintres novateurs de Paris, Cézanne, Van Gogh, Lautrec, Matisse, et qu'il va enrichir grâce à un mécène qui lui offre la chance de se rendre en 1910 dans la capitale française, un séjour de quatre années qui sera pour lui une révélation:

        "J'y découvris la lumière, la couleur, la liberté, le soleil, la joie de vivre. C'est dès mon arrivée que j'ai enfin pu exprimer dans mon oeuvre la joie plutôt lunaire que j'avais parfois en Russie, celle de mes souvenirs d'enfance à Vitebsk. A Paris j'eus enfin la vision de ce que je voulais créer, l'intuition d'une nouvelle dimension psychique de mon art". 

     
        Si le fauvisme finissant lui inspira la couleur pure, gaie et claire, et le cubisme naissant une certaine déconstruction de l'objet, jamais Chagall ne choisit cependant d'adhérer pleinement à un mouvement ou à une école:

        "Les recherches sur le cubisme ne m'ont jamais passionné. Ils réduisaient tout ce qu'ils décrivaient à une création géométrique qui demeure un esclavage, tandis que je cherchais plutôt une libération, mais une libération plastique et non pas simplement de la fantaisie ou de l'imagination".

        "Je ne veux pas ressembler aux autres, je veux voir un monde nouveau", ajoutera-t-il.

     

     

     

         Ce séjour qui permit au peintre de se faire connaitre en exposant au Salon des Indépendants, fut également  pour lui l'occasion de rencontrer des artistes comme Guillaume Apollinaire (dont il écrira avec humour qu'il portait son ventre "comme un recueil d'oeuvres complètes"), où Blaise Cendrars devenu son ami intime. Cependant le premier conflit mondial va ramener Marc Chagall dans son pays natal et lorsqu'éclate la révolution russe en 1917 celui-ci se voit nommé Commissaire des Beaux Arts de la région de Vitebsk où il fonde une école d'Art, puis s'installe à Moscou et finalement émigre à Berlin.

        Il ne passera toutefois que peu de temps en Allemagne car il y reçoit bientôt un télégramme de Blaise Cendrars:" Reviens, tu es célèbre, et Vollard (un éditeur) t'attend."
        C'est ainsi qu'en 1923 Marc Chagall décide de venir s'installer en Fance, mais son art gardera toute sa vie la nostalgie de sa ville de Vitebsk et des paysages russes, des paysages qui n'apparaitront jamais dans ses oeuvres de façon réaliste, mais qui se feront les symboles de la paix intérieure et de la sensibilité de leur auteur.

       Le peintre ne manque pas de s'intéresser alors à la naissance de ce nouveau mouvement qu'est le surréalisme, mais encore une fois sans y adhérer vraiment, et les fleurs qu'il découvre dans le paysage français remplissent maintenant ses toiles à l'iconographie très personnelle marquées par la tradition juive et le folklore russe, et qu'il élabore autour de figures récurrentes: le violoniste, l'acrobate, le Christ, les amoureux, la vache etc...  

     

     


       Il n'oubliera jamais ses origines, et bien qu'il ait fait de Paris sa ville adoptive, lorsqu'il peint les ponts de la Seine ou la Tour Eiffel, il introduira des éléments de décors inspirés de ses souvenirs d'enfance qui ne le quitteront jamais.

     

     

     

         La richesse poétique et le merveilleux de son oeuvre lui valent des commandes de tous ordres et il exécute à cette époque à la demande de l'éditeur Ambroise Vollard de multiples gouaches et eaux fortes destinées à illustrer divers ouvrages, dont Les Fables de La Fontaine, qui ajouteront encore à sa renommée.
        Malheureusement la seconde Guerre Mondiale va obliger la famille Chagall à quitter la France et à se réfugier en 1941 à New York où l'artiste fait la découverte de la lithographie en couleurs, et s'attirera les éloges de la critique avec les décors et les costumes de l'Oiseau de Feu qu'il a réalisés pour le Ballet Theatre. Mais ce séjour aux Etats Unis sera tristement marqué par le décès impromptu de Bella, son épouse, et l'artiste très affecté cessera alors toute activité créatrice pendant plus d'une année. Leur amour infini avait duré pendant les 29 ans de leur vie commune:
        "Je ne finissais aucun tableau, aucune gravure sans entendre ses "oui" ou ses "non", écrira-t-il et l'on peut dire avec certitude que Chagall a chanté sa Bella de la même façon que Pétrarque a célébré sa Laure et Dante sa Béatrice.

     

     

     

         Marc Chagall regagne la France en 1947 à l'occasion d'une exposition retrospective de son oeuvre au Musée des Arts Modernes et s'installe à Orgeval tout d'abord, puis à Saint Paul de Vence où la lumière méditerranéenne va nourrir sa vitalité créatrice sans cesse renouvelée. Car il aborde maintenant la céramique et la sculpture et son oeuvre prend alors une ampleur exceptionnelle avec les grandes suites lithographiées, et surtout sa découverte de la mosaïque et du vitrail qui lui donne l'occasion d'explorer davantage encore l'un de ses sujets de prédilection: 

        "Depuis ma première jeunesse j'ai été captivé par la Bible. Il m'a toujours semblé et il me semble encore que c'est la plus grande source de poésie de tous les temps. Depuis lors, j'ai cherché ce reflet dans la vie et dans l'Art."

     

     

     

        L'Opéra de Paris a déjà fait appel en 1958 à Marc Chagall pour les décors et les costumes du ballet de Serge Lifar, Daphnis et Chloé, mais lorsque André Malraux (1901-1976), alors Ministre de la Culture, le contacte en 1961 il lui propose cette fois une entreprise monumentale: créer un nouveau plafond pour la grande salle du Palais Garnier.
        Après de longues et compréhensibles hésitations l'artiste finit par accepter et se lance dans le gigantesque travail que représente une oeuvre dans laquelle il va s'agir d'assembler harmonieusement des sujets sur une surface circulaire de 240 mètres carrés. 

        La décoration de la première coupole de la grande salle de l'Opéra avait été réalisée par le peintre préféré de Napoléon III, Jules Eugène Lenepveu (1819-1898) et représentait "les heures du jour et de la nuit" dans des tonalités douces en harmonie avec l'ambiance de la salle, et afin de préserver cette oeuvre, il fut décidé que les toiles du nouveau plafond seraient posées sur une armature de plastique supportant les 12 panneaux latéraux et le panneau circulaire, laquelle fut ajustée à 10 cms de la surface d'origine.

         Chagall choisit personnellement de respecter l'iconographie voulue par l'architecte, Charles Garnier (1825-1898), en continuant le panthéon des musiciens illustres de tous les temps, et 14 compositeurs d'opéras et de ballets célèbres seront représentés dans sa composition qu'il conçoit de la manière suivante:

        "J'ai voulu, en haut, tel dans un miroir, refléter en un bouquet les rêves, les créations des acteurs, des musiciens, me souvenant qu'en bas s'agitent les couleurs des habits des spectateurs. Chanter comme un oiseau, sans théorie ni méthode. Rendre hommage aux grands compositeurs d'opéras et de ballets".

     

        Sans hiérarchie aucune le peintre a simplement choisi dans le Répertoire les oeuvres qui lui tenaient particulièrement à coeur, et c'est dans son univers personnel, en osmose avec le monde qu'il surplombe et dont il exalte l'essence lyrique, que l'artiste nous invite:
        Extraordinaire coloriste, il a recherché la tonalité répondant le mieux à l'évocation de chaque musique, et divisé le plafond en cinq zones où dans chacune d'elles une teinte dominante vient caractériser l'hommage qu'il rend à deux musiciens et leurs oeuvres:

    - Le bleu pour Moussorgsky et Mozart, avec Boris Godounov et La Flûte Enchantée,
    - Le vert pour Wagner et Berlioz, avec Tristan et Isolde et Roméo et Juliette,
    - Le blanc cassé pour Rameau et Debussy, avec un sujet non précisé pour Rameau et Pélléas et Mélisande,
    -Le rouge pour Ravel et Stravinsky, avec Daphnis et Chloé et l'Oiseau de Feu,
    -Le jaune pour Tchaïkovski et Adam, avec Le Lac des Cygnes et Giselle,
     (ces deux derniers secteurs marquant l'importance du ballet),

        le disque central évoquant Bizet (Carmen), Verdi (La Traviata), Beethoven (Fidélio) et Glück (Orphée et Eurydice). 


     

     

        Une disposition centrifuge où une myriade d'éléments féeriques, femmes, oiseaux, étoiles, attirent le regard, fenêtres sur un monde inconnu, sorte de cosmogonie des grands Maitres.
        Un monde où règne l'apesanteur et où évoluent dans un enchevêtrement de courbes des personnages tout juste esquissés, parfois même transparents, dans une sorte de paradis lyrique, univers idéal d'un visionnaire:
         L'oeuvre d'un vrai poète qui fit, et fait encore de nos jours, polémique... et que son auteur, refusant d'être payé, offrit à la France en ces termes lors de son inauguration le 21 Septembre 1964:

        "J'ai souhaité être parmi et avec ceux d'aujourd'hui à offrir à Garnier un hommage qui resterait chez lui. 
        J'ai travaillé de tout mon coeur et j'offre ce travail en don, en reconnaissance à la France et à son Ecole de Paris, sans lesquelles il n'y aurait ni couleurs ni liberté".

     

        Une oeuvre qui inspira à un autre poète ces lignes magnifiques:

          
            ... "Tu nous peins les raisons d'être ce que nous sommes
                 L'éternel renouveau d'âge en âge fleuri
                 Tu peins ce firmament de la femme et de l'homme
                 Où d'oublier souffrir tu nous fais le pari

                 Tu peins cette légende appelée âme humaine
                 Tu peins ce jeu sans fin des amants réunis
                 Tu peins ce feu divin dont je suis le domaine
                 Tu peins ce vivre fou comme une épiphanie

                 Et le songe triomphe ici de toute chose
                 Il est le battement de chair du coeur humain
                 Demain comme la paix immense d'une rose
                 Ô prestidigitateur apparait dans tes mains

                 Ce que depuis toujours l'homme rêvant invente 
                 Va devenir sa loi c'est toi qui nous le dis
                 Marc Chagall ta lumière infiniment enfante
                 La future bonté notre seul paradis

                 Marc Chagall il y a désormais cette voûte
                 Au dessus de l'orchestre et du taire profond
                 Et fantastiquement dans la nuit à l'écoute
                 Une morale neuve est écrite au plafond."  

                                                                    Aragon
                                                            

     

     

     

        Un hommage également émouvant et qui mérite d'être mentionné est celui que rend au peintre son propre fils, né en 1946, le chanteur David Mc Neil (compositeur de Julien Clerc et Jacques Dutronc), à travers les chapitres de son livre:
                      Quelques pas dans les pas d'un ange,
    véritable chanson d'amour pour son père, récit de la vie d'un génie vu à travers les yeux d'un enfant. On y découvre l'humilité et l'humour de l'artiste qui lorsqu'on l'appelait "Maitre" corrigeait aussitôt "centi- Maitre", et ne détrompait pas qui le prenait pour un platrier:

        "C'était plein à craquer, des maçons, des peintres en salopettes prenaient le pousse café au comptoir où nous attendions que se libère une table. Le menu était affiché à la craie sur un des miroirs, ce jour là c'était une blanquette de veau. Papa portait une veste de velours et un bérèt serré comme celui d'un Auguste avec bien évidemment une chemise à carreaux. On ne dépareillait pas du tout dans le restaurant où, très vite, on avait trouvé à s'asseoir. Les deux ouvriers à la table à côté ont regardé les mains de papa tachées de couleurs diverses, ces mains dont il disait souvent qu'elle étaient imprégnées jusqu'à l'os. Il avait alors plus de 70 ans, mais avec son allure énergique et l'impression de puissance qui émanait de lui, il pouvait très bien passer pour un peintre en batiment:

        - Vous avez un chantier dans le coin? demanda l'un d'eux
        - Je refais un plafond à l'Opéra, répondit mon père en attaquant son oeuf dur mayonnaise..." 

         Des anecdotes contées avec tendresse à travers les quelles l'on perçoit avec émotion ce qui fut l'essence même de l'existence de ce peintre-poète, et qu'il ne cessa de proclamer lui-même:

        " Dans notre vie il n'y a qu'une seul couleur, comme sur la palette d'un artiste, qui donne le sens de la vie et de l'Art: C'est la couleur de l'Amour"

     

     

     

         Le 28 Mars 1985 à Saint Paul de Vence, Marc Chagall, célèbre et reconnu dans le monde entier, s'en est allé rejoindre le monde de ses créatures éthérées, laissant derrière lui une oeuvre monumentale qui fait de lui l'un des peintres les plus originaux et les plus prolifiques du XXème siècle et qui donna avec un éclat inégalé un véritable sens à ces paroles:

        "Si toute vie va inévitablement vers sa fin nous devons durant la notre la colorer avec nos couleurs d'amour et d'espoir".
                                                             Marc Chagall

     

              car malheureusement "les hommes d'aujourd'hui sont faconnés aux doctrines de l'égoïsme et de la cupidité" ?!!..
                                Louis Veuillot 

     


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