• Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    Ballerine à la barre (2001) 

     

     

        "Je veux être capable de tout peindre, mais avec l'espoir que tout ce que je fais soit imprégné de l'âme latino-américaine".
                                                                       Fernando Botero 

     

        Ses sculptures monumentales ont envahi les plus prestigieuses avenues du monde, ses tableaux battent des records de vente et "unique" est l'adjectif que choisit lui même Fernando Botero pour définir à la fois son oeuvre et son parcours, une succession de hasards ou plutôt, comme le peintre aime le souligner, le signe d'un "destin tracé".

        Luis Fernando Botero Angulo naquit le 19 Avril 1932 à Medellin, une petite ville de Colombie située dans la Cordillère des Andes à l'époque isolée, parsemée d'églises et de couvents aux allures baroques. Des formes, des couleurs, et une perception du monde qui vont plus tard habiter Botero et nourrir son style.
        Rien pourtant ne le préparait à devenir peintre... Lorsque son père, commerçant ambulant qui parcourait à cheval les montagnes, décède prématurément d'une crise cardiaque Fernando n'a que quatre ans et sera élevé ainsi que ses deux frères par sa mère, couturière, avec l'aide d'un oncle qui l'inscrit à douze ans dans une école de tauromachie afin qu'il devienne toréador. Mais le jeune garçon ne parvint jamais à maitriser sa peur de l'animal et dut renoncer à cet apprentissage restant toutefois fasciné par la tauromachie qu'il représentera largement plus tard sur ses toiles (Passionné par le dessin dès son jeune âge il a déjà réalisé avec talent ses premiers croquis de corrida qu'il va vendre pour cinq pesos à l'entrée des arènes alors qu'il n'a que treize ans...).

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    Medellin

     

        Titulaire d'une bourse, Fernando poursuit ses études secondaires au collège jésuite Bolivar où les cours d'histoire de l'Art lui font découvrir la peinture européenne, tandis qu'il contribue déjà à l'époque avec ses oeuvres au supplément dominical du plus important journal de la ville El Colombiano. Plusieurs nus qu'il y fait paraitre en 1949 lui valent d'ailleurs un blâme du directeur de son collège et il sera finalement renvoyé de l'établissemnt pour avoir écrit dans ce même journal un article sur le non conformisme dans l'Art. 

        Ses travaux commençant à lui valoir peu à peu une notoriété certaine, après avoir exposé à Medellin il se rend en 1951 à Bogota où il fréquente Pablo Neruda (1904-1973) et Federico Garcia Lorca (1898-1936). Une première exposition dans la capitale lui fournit bientôt l'occasion de vendre plusieurs toiles, et ce succès l'ayant encouragé à renouveller l'expérience, il remporte cette fois l'année suivante grâce à son tableau Frente al Mar (Sur la Côte) le 2ème prix du Salon des Artistes Colombiens.

        Fernando Botero qui est un autodidacte va alors utiliser l'argent qu'il vient de gagner pour entreprendre un long voyage en Europe: Il désire voir les oeuvres des grands maitres et apprendre une technique, la technique qu'il sait indispensable à qui souhaite faire de la peinture.
        Il se rend tout d'abord à Barcelone, et de là gagne Madrid où, inscrit à l'Académie Royale des Beaux Arts de San Fernando, il s'y démarque déjà des autres étudiants qui cherchent à l'époque leur voie dans l'abstraction: Ce nouveau vocabulaire pictural ne lui convient pas car il a pour lui quelque chose d'incomplet et il préfèrera étudier au Prado les oeuvres des maitres espagnols Velasquez (1599-1660) et Goya (1746-1828). L'art d'avant garde ne le satisfait pas davantage à Paris, sa destination suivante, et déçu une fois de plus par les oeuvres contemporaines il y délaissera le Musée d'Art Moderne au profit du Louvre auquel il consacre la majeure partie de son temps donnant entre autre sa version de la Mona Lisa de Léonard de Vinci (1452-1519)

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...

    Mona Lisa  

       

        La denière étape de son séjour en Europe l'amène finalement en Italie, Florence tout d'abord où en 1954 il est admis à l'Académie San Marco: A l'époque où le tachisme connait ses premiers succès il commence à travailler comme les artistes de la Renaisance, apprend les techniques de la fresque et suit le soir des cours de peinture à l'huile... Paolo Uccello (1397-1475), Piero della Francesca (1415-1492) Giotto (1267-1337) et cette école florentine, la première à avoir su réinventer les volumes, auront sur son oeuvre une influence déterminante, et il dira lui-même plus tard:
        "Mes personnages sont un cocktail de l'art populaire latino-américain et des peintres italiens de la Renaissance".

        Fernando Botero regagne Bogota en Mars 1955, et y expose alors une vingtaine de peintures ramenées d'Italie, mais la seule référence maintenant admise dans le monde de l'art est l'Ecole de Paris et ses oeuvres figuratives sont vivement condamnées par la critique. La manifestation est un échec cuisant et afin de gagner sa vie le peintre se fait alors un temps vendeur de pneus dans un garage et occupe ensuite un emploi de graphiste dans un journal, puis après avoir épousé Gloria Zea en Décembre de cette même année il part avec sa compagne s'installer à Mexico.
        C'est là que se produira le déclic lorsqu'il peint Nature morte avec la mandoline :
        "J'avais toujours essayé de rendre le monumental dans mon oeuvre. Un jour après avoir énormément travaillé j'ai pris un crayon au hasard et j'ai dessiné une mandoline aux formes très amples comme je le faisais toujours. Mais au moment de dessiner le trou au milieu de l'instrument je l'ai fait beaucoup plus petit et soudain la mandoline a pris des proportions d'une monumentalité extraordinaire".


    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...

    Nature morte avec la Mandoline


        Le peintre a comparé lui même ce moment avec le fait de "franchir une porte et entrer dans une autre pièce"... A travers un genre encore jamais exploité jusqu'alors le "style Botero" était né...
        Habité constamment par l'idée du volume, l'artiste répond, lorsqu'on s'aventure à lui demander pourquoi ses personnages sont "gros":
        "GROS mes personnages?... Non, ils ont du volume, c'est magique, c'est sensuel. Et c'est ça qui me passionne: retrouver le volume que la peinture contemporaine a complètement oublié". (Ce goût immodéré pour tout ce qui est volumineux Botero ne l'afficha pas pour autant dans son existence car les femmes de sa vie ont toutes été extrêmement minces:
        "Le monde de l'art est parallèle au mond réel, on ne peut pas les comparer" expliquera-t-il, et dans cette optique l'artiste ne repecte pas les proportions de ses sujets qu'il adapte à sa toile et non à la réalité.)

         De retour à Bogota en 1957, le peintre y remporte cette fois le 2ème prix du Salon des Artistes Colombiens pour sa peinture intitulée Contrepoint et sera nommé l'année suivante professeur de peinture à l'Académie des Arts.  Sa renommée ne cesse maintenant de s'accroitre et lorsque sa toile La chambre Nuptiale est rejettée par le jury du Salon l'année suivante la vague de protestation que le verdict a soulevé dans les milieux artistiques est telle que  la décision sera reconsidérée et l'oeuvre obtiendra finalement le premier prix...

        Fernando Botero quitte alors la Colombie pour la troisième fois en 1960 et part vivre à New-York où la peinture abstraite est à cette époque en plein essor. Peu nombreux sont les critiques ou les collectionneurs attirés par le figuratif et pendant un certain temps son oeuvre n'y sera reconnue tout au plus que comme anecdotique. Mais l'artiste qui croit en son art ne se laissera pas abattre... Et la reconnaissance viendra en la personne de Dorothy Miller (1904-2003), directrice du MOMA (Museum of Modern Art) qui intéressée par son style à contre-courant, lui achète sa Mona Lisa: trois ans plus tard le tableau figurera aux côtés de l'original lors d'une exposition au Metropolitan Musem de New-York et deviendra mondialement célèbre...
        Botero expose pour la première fois en Europe en 1966, en Allemagne , suivront ensuite Paris, Londres, Baden-Baden et plusieurs autres capitales où à compter de ce moment le peintre devient une figure marquante de l'art contemporain: les galeries l'accueillent enfin et les musées lui ouvriront leurs portes avec un intérêt sans cesse accru pour cette Colombie baroque dont l'artiste a fait son sujet préféré.

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    Le Patio

         

        Le peintre se surnommera lui même en effet par manière de boutade "le plus colombien des artistes colombiens" et la passion qu'il ne cesse d'éprouver pour son pays natal, ses petites villes, sa classe moyenne, est omniprésente dans son oeuvre qu'il s'agisse de natures morte, de nus féminins, de scènes de tauromachie ou encore de la vie quotidienne: Une atmosphère qu'il évoque à travers des couleurs vives et franches et des formes aux contours nets encore une fois essentiellement inspirées de la tradition populaire et de l'art précolombien, même si chaque parcelle de ses tableaux est colorée comme le faisaient le Quatrocento et Le Titien.

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    Le Square

       

        Avec une sorte d'impartialité détachée que certains ont qualifiée d'imperturbabilité romantique, Botero peuple ce monde exotique de personnages dépourvus de sentiments ou d'états d'âme mais auxquels les formes éléphantines confèrent une douceur et une présence qui accentue leurs traits de caractère. Sur ces créatures aux visages impassibles dotées d'une grâce et d'une légèreté qui défie les lois de la pesanteur et dont les déformations des corps ou des visages créent au final une véritable harmonie,  l'artiste pose avec humour un regard teinté de tendresse, donnant au grossissement des sujets sa dimension satirique, comme si les personnages étaient gonflés de leur propre importance.

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    Les Jardinières


        Cependant même dans sa critique du régime colombien (militarisme et religion) il ne va jamais au de là d'une douce ironie et on ne retrouve aucun sentiment de violence ou de haine dans ses tableaux (Exception à cette règle, la série des tableaux illustrant la violence en Colombie, mais aussi et surtout le cycle des oeuvres réalisées en 2004 sur les tortures commises dans la prison américaine d'Abou Grahib en Irak).

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

    La Mère Supérieure

     

         Prolongement obligé de son univers pictural le peintre se tourne naturellement vers la sculpture et c'est à Paris où il s'installe en 1973 qu'il va donner à ses créations leurs pleines dimensions, rendre palpables ces formes voluptueuses qui offrent ce que l'artiste appelle "une alternative poétique à la réalité"


    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...


        "La sculpture doit donner l'envie de toucher, car à ce moment là on reproduit le geste du sculpteur... tout ça s'est fait en caressant cette forme... tout ça c'est sensuel".

         L'artiste va alors consacrer de nombreuses années à la maitrise de la troisième dimension et si les expositions qui lui sont consacrées attirent les foules et que ses toiles sont parmi les mieux cotées au monde, c'est très certainement l'installation de ses sculptures monumentales dans les grandes villes du monde qui ont marqué durablement les esprits et fait entrer l'oeuvre de Botero dans la culture populaire en l'imposant auprès du grand public.

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...

    Le Cheval   exposé Porte de Brandebourg à Berlin

     

          Alors que le monde entier reconnait en lui l'un des grands maitres de l'Art de la seconde moitié du XXème siècle, un drame vient marquer à tout jamais la vie et l'oeuvre de Fernando Botero: son fils Pedro agé de quatre ans est tué en Espagne en 1974 dans un accident de la route et le souvenir de cet enfant qu'il a déjà représenté à toutes les étapes de sa courte vie réapparaitra désormais de manière récurente au hasard de sa peinture. (L'artiste fera don au Museo de Antioquia de seize de ces toiles pour lesquelles sera ouverte la salle Pedrito Botero).

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...

    Pedro et le cheval

     

        Eternel globe trottter, Fernando Botero s'établit en 1980 à Pietrasanta près de Lucques en Toscane, une région connue pour l'abondance de marbre blanc où s'approvisionnait Michel Ange (1475-1564), ainsi que pour la qualité de ses fonderies, et il s'y installe afin de pouvoir travailler sur ses sculptures.
        Marié avec Sophia Vari (peintre et sculpteur grecque), ce boulimique de travail vit aujourd'hui en continuel  déplacement entre ses ateliers aux quatre coins du monde (Pietrasanta, New-York, Paris, Bogota) afin de donner forme aux créations de sa pensés, car même s'il lui est arrivé de s'inspirer de certaines toiles de quelques peintres célèbres, il confirme lui-même:
        "Je n'ai jamais travaillé avec des modèles. Un modèle constituerait pour moi une limitation à ma liberté de peindre ou de dessiner. Je n'ai jamais posé trois objets sur une table pour faire une nature morte. Je ne me suis jamais placé non plus dans un endroit particulier pour peindre un paysage. En réalité je n'ai besion de rien devant moi. Mes choix de personnages sont arbitraires et tous sont le fruit de mon imagination".

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'Anti Giacometti...

     

         Balloté entre deux continents, ce géant qui alterne peinture et sculpture a créé en soixante années de travail, une oeuvre originale tout simplement unique à travers laquelle, à l'image de ses personnages plus grands que nature, il domine son époque... Ses oeuvres sont vues dans le monde entier... On reconnait un Botero comme on reconnait un tableau de Van Gogh (1853-1890): une signature que seuls les plus grands laissent à l'histoire de l'Art...

     

    Fernando Botero (1932- ) - L'anti Giacometti...

     Fernando Botero (2006)

     "Lorsque l'art rentre dans une maison la violence en sort"

     

     

     

     

     


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    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Amour d'Hirondelle (1934)


    "La peinture c'est étudier la trace d'un petit caillou qui tombe sur la surface de l'eau, l'oiseau en vol, le soleil qui s'échappe vers la mer ou parmi les pins et les lauriers de la montagne".
                                        (Joan Miro) 

     

     

        Figure majeure de l'art du XXème siècle, Joan Miro revendiqua tout au long de sa vie une liberté absolue et fait partie de ces artistes qui, échappant à toute convention, n'attendent qu'un simple exercice de sensibilité de la part de celui qui regarde leurs toiles:
        Nul besoin de s'appesantir ou de disserter sur son oeuvre, il suffit de s'abandonner à la lecture instinctive des rêves d'autrui.

     

        Fils d'un bijoutier-orfèvre, ce créateur extraordinaire naquit à Barcelone le 20 Avril 1895. Enfant calme et discret, c'est dans les campagnes, celle de la Catalogne ou de Majorque (d'où sa mère est originaire) qu'il fait de longues promenades et découvre ses premières couleurs. A l'école c'est un élève médiocre, car la seule chose qui l'intéresse c'est le dessin qu'il aborde en suivant des cours privés dès l'âge de 7 ans. Cependant, malgré un talent inné et un goût très prononcé pour l'art et la créativité, c'est à un autre avenir que ses parents le destinent, et après avoir été inscrit dans une école de commerce il occcupera divers emplois dans une droguerie, une entreprise de bâtiment et une société de produits chimiques.
       La terrible frustration que Miro ressent à l'époque ira jusqu'à affecter sa santé et c'est à Mont-roig del Camp près de Tarragone, dans la maison de campagne familiale où il se repose (et retournera peindre régulièrement au cours de son existence), qu'il prend la décision de laisser enfin parler librement sa passion.

        Malgré les réticences de ses parents il est inscrit en 1912 à l'Académie du peintre Gali, une école ouverte à tous les arts (peinture, musique, poésie) et où le Maitre devine en lui un grand talent artistique. Encouragé à perfectionner sa mémoire et son imagination l'élève s'applique alors à peindre des paysages de la région de Mont-roig, s'efforçant de faire apparaitre sur sa toile tous les détails, donner une place à chaque feuille et à chaque fleur, et décrira lui-même sa joie "d'arriver à comprendre dans un paysage un brin d'herbe. Pourquoi le mépriser? Un brin d'herbe est aussi gracieux qu'un arbre ou une montagne. A part les primitifs et les japonais tout le monde néglige ces choses divines".


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Le village de Mont-roig (1919)


        Alors qu'il expose pour la première fois à Barcelone (1918), ses amis artistes, dont Francis Picabia, n'ont de cesse de lui parler de Paris, et en 1920 Miro réalise son rêve et part à la conquète de la capitale française avec trois sous en poche: Il visite des musées et des expositions et rencontrera à cette occasion dans son atelier son compatriote Pablo Picasso.
         Retournant les mois d'été à Mont-roig retrouver sa source d'inspiration catalane, il passe alors tous ses hivers à Paris où il fréquente de nombreux artistes, écrivains, poètes ou peintres, entre en contact avec les surréalistes et écrira à ce sujet:
        "C'est par hasard que j'ai rencontré les surréalistes, et je n'ai jamais signé aucun de leurs manifestes. Au contact des poètes surréalistes une chose m'est apparue clairement, et c'est cela qui comptait pour moi dans le surréalisme: la nécessité de vaincre la peinture. La peinture surréaliste en elle-même ne m'intéressait pas spécialement. Je devinais qu'il y avait encore quelque chose de plus grand, et que la peinture pouvait être encore quelque chose de plus que cela. En quoi a consisté pour moi l'influence des surréalistes? Dans la victoire sur la réalité visuelle".


        

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Ferme (1920)  

    (Donnant déjà une impression d'irréel et de surnaturel La Ferme fut acheté pour quelques milliers de francs par Ernest Hemingway)

       

        Petit à petit Miro simplifie les formes pour peindre des images sorties de son subconscient. Ce que l'on ignore généralement c'est qu'il exprime des hallucinations provoquées par la faim, la vraie faim, celle que, très désargenté à l'époque, il ne pouvait pas toujours rassasier et il explique lui-même comment il trouvait ses idées de tableaux:
        "Je rentrais le soir tard à mon atelier de la rue Blomet et j'allais me coucher très souvent sans avoir diné... J'avais des sensations que je notais dans mon carnet et je voyais apparaitre des formes au plafond..."
       
    C'est le début de son exploration d'un univers abstrait et enjoué dans lequel il conjugue le rêve, la fantaisie et le merveilleux dans des tableaux pleins de vie, au moyen de couleurs éclatantes et de formes simplifiées, une géographie de signes colorés et de figures poétiques en apesanteur placée sous le double signe d'une fraicheur d'invention faussement naïve et de cet esprit catalan exubérant et baroque.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Carnaval d'Arlequin (1924) 

     

        "Ce qui compte ce n'est pas une oeuvre, c'est la trajectoire de l'esprit durant la totalité de la vie" écrira le peintre. Et lorsqu'il réalise en 1925 la série des Danseuses I et II il s'achemine déjà vers des créations de plus en plus dépouillées:
        "Il est important pour moi d'arriver à un maximum d'intensité avec un minimum de moyens. D'où l'importance grandissante du vide dans mes tableaux" fera-t-il remarquer.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Danseuse II (1925)

    (Le thème de la danseuse reviendra très souvent dans l'oeuvre de Miro, plus ou moins figurative ou plus ou moins reconnue, car le personnage le fascine avec ses possibilités infinies de combinaisons de formes et de rythme)

     

        Miro verra sa première exposition personnelle organisée à Paris en 1926 par Pierre Matisse qui devint par la suite son galeriste, et cette même année Serge Diaghilev enthousiasmé par son travail lui confie, sur les conseils de Picasso, Roméo et Juliette, le dernier ballet composé par Bronislava Nijinska pour les Ballets Russes et pour lequel l'artiste créa un univers onirique d'une extraordinaire puissance.
        Malgré le scandale qui eut lieu lors de la Première à cause du boycott des surréalistes dirigés par Aragon et Breton qui accusaient à grands reforts de cris et de tracts Miro et Ernst (auteur des décors du 2ème Acte) de collaborer avec la "bourgeoisie" réactionnaire, Lifar écrira plus tard dans son Histoire des Ballets Russes: "Roméo et Juliette avait été du point de vue plastique l'un des meilleurs ballets". 

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Projet de costume de Joan Miro pour Roméo et Juliette (1926)

     

     

        Les années qui suivirent voient le peintre en pleine révolte poétique rechercher face à un monde désespérément trop rationnel de nouveaux moyens d'expression, exprimant un mépris provocateur pour la peinture conventionnelle et son désir de "l'assassiner"...
        Il expliquera cependant lui même: "Non, assassiner la peinture ce n'était pas brûler les musées, la peinture était figée, butée, arrêtée, sans plus aucune issue, c'est à l'intérieur de la peinture qu'il y avait quelque chose à détruire".
        Miro se tournera plus particulièrement vers le collage, mélant dans ses oeuvres morceaux de bois, fil de fer, plumes, chaines, ficelle, papier de verre, cartes postales ou même sable, et de ces assemblages hétéroclites naitra en 1928 le Portrait d'une Danseuse , simple agencement d'une plume, d'un bouchon et d'une monumentale épingle à chapeau sur un panneau de bois peint en blanc, un tableau "que l'on ne peut rêver plus nu" dira Eluard.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Portrait d'une Danseuse  (1928)


        C'est après avoir vu une série de travaux similaires (Constructions - 1930) que Léonide Massine demande à Joan Miro de réaliser les décors et les costumes de son ballet Jeux d'Enfants pour les Ballets Russes de Monte-Carlo. Le peintre, très attaché aux arts du spectacle qui constituèrent chez lui une passion essentielle et où il y avait disait-il une part de miracle, accepte sans hésiter la proposition du chorégraphe et part à Monte-Carlo au début de l'année 1932 peu après la naissance de sa fille unique Dolorès (Il a épousé Le 12 Octobre 1928 Pilar Juncosa à Palma de Majorque).

        Pour cette histoire d'une fillette réveillée par les esprits qui gouvernent les jouets il élabora cette fois un monde enfantin prétendument naïf et d'une extrème vivacité, constitué de volumes et de divers objets dotés de mouvement, et le ballet dont la Première eut lieu le 14 Avril 1932, obtint le succès mérité.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Projet de décor de Joan Miro pour Jeux d'Enfants (1932)

       

        Miro s'intéressait énormément à la scène car dans son esprit la musique, le mouvement, la forme et la couleur ne faisaient qu'un.
        "Devant la coordination existant entre les couleurs et les formes de ses peintures on éprouve involontairement de la joie et un grand besoin de danser" dira Léonide Massine.
        Lorsque le danseur Joan Magrinya se produsit à Barcelone Miro réalisa pour lui un extraordinaire costume d'Arlequin aux tons essentiellement bleus, et le peintre travailla sérieusement à un projet de spectacle entièrement créé par lui-même qu'il développa pendant plusieurs années dans divers cahiers pleins de notes et de dessins (Bon nombre de ces idées furent utilisées pour L'Oeil Oiseau, le ballet-paragramme qu'il fit représenter en 1973 à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, puis retoucha et redonna à Venise en 1981 sous le titre de L'Uccello Luce).

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Fondation Maeght possède 275 oeuvres de Joan Miro, un patrimoine unique en France. L'Oiseau Lunaire (1968) que l'on voit ici sur le cliché fait partie avec L'Oiseau Solaire d'un ensemble de quatre statues, deux de bronze et deux de marbre.

     

        Amené à s'établir en France pendant la durée de la Guerre Civile qui éclata en 1936 en Espagne Joan Miro soutint activement depuis Paris ses compatriotes républicains et s'engageant à leurs côtés réalisa sa célèbre affiche "Aidez l'Espagne!"


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves


           ... et la victoire de Franco en 1939 lui interdisant tout retour au pays il demeurera dans la capitale française jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale qui le voit alors séjourner à Varengeville près de Dieppe où il peint la célèbre série de 23 tableaux intitulés Constellations.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Constellations (1941)

     

        Chassé par l'invasion allemande il se réfugie alors avec sa famille à Palma de Majorque (Baléares) où dès 1942 il renoue avec la culture espagnole développant de nouvelles approches de son art avec la céramique et le modelage, et c'est également à cette époque qu'il peindra deux nouvelles toiles consacrées à la danse: La Danseuse espagnole et La danseuse écoutant jouer de l'orgue dans une cathédrale gothique (1945). 

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Danseuse Espagnole (1945)

     

        Un séjour aux Etats-Unis en 1947 (où il exécute plusieurs fresques dont celle de l'hôtel Plaza à Cincinnati) va augmenter encore sa cote de popularité (ainsi que celle de ses oeuvres...) et l'artiste qui ne jouissait à l'époque malgré sa célébrité que d'une situation financière aussi modeste que sa personne, osera cette fois à son retour réclamer aux galeristes un pourcentage plus important sur les ventes de ses toiles:
        "Je n'accepterai plus dorénavant la vie médiocre d'un petit gentleman modeste" écrivit-il à l'un d'eux.
        Et en 1956 il peut enfin aménager dans la villa de ses rêves à Palma de Majorque, construite pour lui par l'architecte Joseph Lluis Sert, dans le style ultra-moderne typique de l'architecture avant-gardiste des années 1950...(Transformés en Musée Miro les lieux sont depuis 1992 ouverts au public)

     

        Touche à tout et grand travailleur comme le fut son ami Picasso, Miro, qui s'était initié à la lithographie devenue l'un de ses moyens d'expression préféré acccorda également une partie importante de son temps à la sculpture,

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    L'Oiseau Solaire (1968)  (Fondation Miro  Barcelone)

     

       et se consacra entièrement de 1955 à 1959 à la céramique.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Mur de céramique réalisé par Joan Miro à Palma de Majorque

       

        L'artiste ne se résigna pas cependant à abandonner la peinture et retrouva ses pinceaux en 1960 créant des oeuvres de plus en plus sobres et de plus en plus simplifiées.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Danseuse (1969)

     

        Il utilisera également des sufaces de plus en plus importantes et la série des trois Bleus (1961) traduit ce qu'il a recherché toute sa vie: la méditation et le dépouillement:
        "Les trois grandes toiles bleues, j'ai mis beaucoup de temps à les faire. Pas à les peindre, mais à les méditer pour arriver au dépouillement voulu. Savez vous comment les archers japonais se préparent aux compétitions?... expiration... inspiration... expiration... C'était la même chose pour moi... Ce combat m'a épuisé... Ces toiles sont l'aboutisement de tout ce que j'aurai essayé de faire".

      

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Bleu I, II, III  (1961)    (Centre Pompidou-Metz)

    "J'ai toujours été fasciné par le vide... Une toile avec rien, hop, juste un point, presque rien..."
                      

     

         Peintre, poète, céramiste, sculpteur et graveur, l'oeuvre que laisse Joan Miro est immense, tout simplement à la mesure du talent, de l'imagination et de la créativité de cet artiste d'exception. Tout au long de sa vie il a revendiqué une totale liberté, échappant ainsi à toute convention, cubiste, surréaliste ou abstraite qui aurait pu l'enfermer et si André Breton déclare malgré tout que "le surréalisme lui doit la plus belle plume de son chapeau", l'art de notre temps lui doit, lui, à n'en pas douter sa plus fraiche lumière.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Joan Miro (1895-1983)

         Joan Miro s'éteignit le jour de Noël 1983 à Palma de Majorque et repose au cimetière de Montjuïc à Barcelone.


        

     

          "Ce qui est important ce n'est pas de finir une oeuvre, mais d'entrevoir qu'elle permette un jour de commencer quelquechose"
                                                                                 Joan Miro (1895-1983)   


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  •  Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Costumes de Barbara Karinska pour Bugaku (1963)

     

        "Il y a Shakespeare pour la littérature, et pour le costume Madame Karinska".
             George Balanchine (1904-1983)

     

     

        Lorsqu'en 1963 la Fondation Ford accorde une subvention de plusieurs millions de dollars au New-York City Ballet et s'enquiert auprès de George Balanchine de ce qui lui est indispensable celui-ci répond:

                                               Karinska...

                   Compliment suprême d'un artiste à un autre artiste.... 

        Barbara Karinska est alors âgée de 77 ans, et les 14 années qui vont suivre pendant lesquelles elle va régner sur cet Atelier des Costumes du New-York City Ballet dont elle sera la fondatrice, marqueront son ascension finale au firmament de ce monde mystérieux qui transforme les rêves en réalité.

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

     

         Varvara Andryevna Zhmovdsky naquit à Kharkov le 3 Octobre 1886, troisième enfant et première fille d'une famille de dix, dont le père était un riche négociant en étoffes. Les Zhmovdsky menaient la vie privilégiée des membres de la haute société et Varvara fut initiée dès son jeune âge à la broderie et aux travaux d'aiguille, un fleuron de la culture artistique russe dans lequel elle excellait, et qu'elle ne cessera d'exploiter avec talent tout au long des 50 années d'une carrière assez exceptionnelle, car si elle réalise seulement son premier costume à l'âge de 40 ans elle en a 90 lorsqu'elle crée en 1977 les somptueuses toilettes pour Valses de Vienne...


    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Valses de Vienne   (G. Balanchine)   Costumes de Barbara Karinska


        Rien ne semblait présager d'un pareil avenir lorsque Varvara Zhmovdsky s'inscrivit à l'Université de Kharkov afin d'y poursuivre des études de Droit. Mais son esprit d'entreprise se fera déjà sentir lorsque, mariée en 1908 à un éditeur de journal Alexander Moïssenko dont elle eut une fille, Irina, elle n'hésitera pas à remplacer quelques temps dans ses fonctions son mari mort du typhus, du jamais vu pour une femme à l'époque...  
        Elle se rend ensuite à Moscou où elle épouse en 1915 l'avocat Nicolas Karinsky et, se passionnant pour l'art, tient salon chez elle tous les soirs après le théâtre ou le ballet et crée des tableaux originaux faits de morceaux de soie de couleur collés sur des photos et des dessins: Ses premiers sujets seront des scènes de ballet, et après avoir gaché beaucoup de papier et coupé beaucoup de tissus elle expose finalement 12 de ses oeuvres dans une galerie célèbre de Moscou, rencontrant un large succès tant dans le domaine de la critique que du point de vue financier.

        Mais les bouleversement de la Révolution et la Guerre Civile viendront perturber cette carrière naissante lorsque son mari qui s'était vu attribuer un poste officiel au gouvernement est forcé en 1921 de quitter le pays quand les bolchéviques prennent le pouvoir. Varvara qui préfère rester dans cette "Nouvelle Russie" n'ira pas le rejoindre et après avoir signé un de ces formulaires simplifiés de divorce, démarche banale dans ces années mouvementées, ouvre alors un salon de thé qui devint à Moscou le lieu de rencontre à la mode où se réunissaient chaque après-midi à 5 heures artistes, intellectuels ou officiels du gouvernement.
        Remariée au riche héritier Vladimir Mamontov, elle laissera parler encore une fois son goût pour les arts en créant un atelier de couture et de modisterie (pour habiller les épouses des élites soviétiques), ainsi qu'une école de broderie où elle enseignait les travaux d'aiguille au prolétariat. 

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Détail d'un costume de Barbara Karinska pour Le songe d'une nuit d'été (1962)


        C'est la mort de Lénine qui vint cette fois, en 1924, mettre un terme à cette entreprise, car le nouveau régime nationalisa son école et en fit une fabrique de drapeaux. 
        Son époux fortuné, symbole de la bourgeoisie décadente, risquant à tout moment d'être arrêté, Karinska imagina alors un plan pour quitter l'Union Soviétique et proposa aux autorités d'exposer dans les villes d'Europe de l'Ouest les meilleurs travaux de ses élèves afin de servir de propagande au régime... Certains crurent à l'authenticité de l'initiative, d'autres moins... Mais les visas furent cependant accordés et Vladimir Mamontov s'enfuit le premier en Allemagne, suivi quelques semaines plus tard par son épouse accompagnée d'Irina qui pleurnichait sous le poids d'un énorme chapeau dans lequel sa mère avait dissimulé les précieux bijoux de famille... (celle-ci n'avait pas oublié non plus d'ajouter dans les bagages de sa fille une pleine valise de livres de classe entre les pages desquels étaient glissés des billets de 100 dollars achetés au marché noir!)

        La famille se retrouva à Berlin, et vécut quelques temps à Bruxelles où s'étaient installés le père et plusieurs frères et soeurs de Varvara, puis ils partirent pour Paris où, les richesses ramenées de Russie n'étant pas éternelles, la nécessité de trouver un travail se fit cruellement sentir.
        Karinska chercha tout naturellement à utiliser ses compétences dans le domaine de la couture et de la broderie et grâce à son aplomb arriva à approcher les personnes qu'elle souhaitait rencontrer. Après avoir crocheté des châles ou conçu des coiffures, elle reçut bientôt sa toute première commande de costume: une robe pour un film de 1926.
        D'autres travaux similaires la firent connaitre peu à peu et elle fut contactée par une nouvelle compagnie qui venait de se créer, les Ballets Russes de Monte Carlo, qui l'engagea pour sa première production, Cotillon (1931), une chorégraphie signée par l'un de ses compatriote, George Balanchine, dont elle habilla par la suite les six ballets qu'il donna à Paris.

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Tamara Toumanova dans Cotillon    Costume réalisé par Barbara Karinska
      

         Karinska devint bientôt grâce à son talent la costumière la plus en vogue de la capitale, et collabora entre autres pour le théâtre avec Jean Cocteau (1889-1963) et Louis Jouvet (1887-1951). Sa renommée la fit ensuite engager à Londres où elle se rendit en 1936 et travailla avec le même succès pour la comédie musicale, le ballet, l'opéra et le cinéma jusqu'à ce que la menace de la seconde Guerre Mondiale devenue imminente la fasse décider en deux jours d'embarquer sur le Queen Mary pour les Etats-Unis.

        Destinée à la Foire Internationale de New-York, sa première commande Outre-Atlantique, un serpent si long qu'il fallut deux taxis pour le transporter, ne fut qu'une brève parenthèse car elle retrouva bientôt la scène lorsque, pour les Ballets Russes de Monte Carlo chassés eux aussi par la guerre, elle réussit à l'occasion de la première de Bacchanale le tour de force de refaire en une semaine, d'après de simples copies des dessins de Dali, les 60 costumes qu'ils avaient abandonnés en Europe. 
        Agnes de Mille (1905-1993) pour qui elle réalisa en 1942 les costumes de Rodéo dira "Dans son domaine elle est sans égale!.." Une réputation qui ne pouvait laisser insensible Holywood où Karinska fut engagée pour participer à de nombreux films, créant des costumes pour Gary Cooper, Ingrid Bergman, Judy Garland ou encore Ginger Rogers, et obtint un Oscar pour ses réalisations dans le film de Victor Fleming Jeanne d'Arc (1948).


    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Ingrid Bergman dans l'un des costumes que Barbara Karinska réalisa pour le film Jeanne d'Arc (1948)  Est-ce une coïncidence? Barbara Karinska posséda à Domremy (Vosges), village natal de Jeanne d'Arc, une maison où elle se rendit très souvent.

     

        En dépit de ses succès dans le monde du cinéma, Karinska délaissera cependant la Californie pour New-York où elle retrouve l'opéra, le théâtre et le ballet lorsque George Balanchine lui demande en 1949 de dessiner les costumes pour La Bourrée Fantasque.

         Elle n'avait jusque là travaillé que d'après les croquis des autres, et la possibilité de concevoir elle-même le projet lui accordera alors à partir de ce moment là une totale liberté qui lui permit de créer ses plus beaux chefs d'oeuvre comme Symphonie en Ut (dont la première avait eu lieu en 1947 mais qui fut remonté en 1950), ou encore Casse-Noisette (1954).


    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Costume de Barbara Karinska pour La Valse (1951)

         

         Si l'association de Karinska avec Balanchine fut de loin pour elle la plus longue et la plus satisfaisante (Ils travaillerons ensemble sur 65 ballets) ce dernier ne fut cependant pas le seul chorégraphe dont elle habilla les visions. Au cours des 50 années sur lesquelles s'étendit sa carrière Barbara Karinska réalisa également les costumes de ballets signés Michel Fokine, Léonide Massine, Frederick Ashton, Antony Tudor, Bronislava Nijinska, Agnés de Mille ou encore Jerome Robbins. Mais elle déclarera elle-même cependant:

                    "J'ai donné mon coeur au New-York City Ballet" 

    (Agnes de Mille ira même jusqu'à affirmer qu'elle même et les autres compagnies soupçonnaient Karinska de leur réclamer des honoraires exorbitants afin de pouvoir faire des prix à Balanchine...)

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Barbara Karinska  (1949)

     

        Alors que le chorégraphe du New-York City Ballet donnait à la danse américaine sa ligne, son élégance raffinée, son éclat unique et sa propre tradition classique, Karinska était à ses côtés, épurant cette ligne, accentuant cette élégance, ajoutant de la couleur à cet éclat et offrant à cette tradition un écrin de satin et de soie importés de France.

       

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    George Balanchine et la Princesse Grace de Monaco après une représentation de Joyaux (1967).


        Le Prix Capezio, accordé pour une contribution exceptionnelle au monde de la danse, fut remis à Barbara Karinska en 1962 avec ce commentaire:
        "Les costumes de Barbara Karinska sont devenus depuis longtemps un gage de beauté complète pour le spectateur, et de plaisir total pour le danseur, qu'il soit étoile, premier danseur ou membre du corps de ballet".
        Dans son atelier où, selon ses propres paroles, elle régnait "avec le courage d'un homme et le coeur d'une femme", Karinska créa en effet des costumes qui étaient non seulement étonnement beaux, mais réalisés également avec astuce et intelligence, prenant en compte les impératifs de la danse et les besoins des danseurs.

        " Personne ne savait faire un bustier comme elle, ni même ne savait pourquoi il fallait le faire comme ça" écrira Patricia Zippodt, "jusqu'à ce qu'arrive Karinska ils étaient tous mal faits avec des coutures, des coutures et encore des coutures... Ses costumes étaient des vêtements dans lesquels on pouvait danser et chanter".

        Les bustiers des tutus, traditionnellement taillés sur un modèle de corset, étaient en effet parfois composés de 15 morceaux différents tirés dans le droit fil et assemblés par des coutures avec pour résultat une mobilité très restreinte de la cage thoracique. Afin de créer l'élasticité nécessaire à un meilleur confort Karinska eut l'idée de découper les panneaux latéraux dans le biais, une innovation qui peut sembler anodine aux contemporains du Lycra, mais qui permit au danseur et au chanteur de respirer enfin librement...
        (La haute couture parisienne, notamment Coco Chanel et Madeleine Vionnet, avaient utilisé largement le travail du biais dans les années 30, et c'est très vraisemblablement ce qui inspira Karinska)

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Costume de Barbara Karinska pour Coppélia (1974)

     

        Lorsque pour Symphonie en Ut elle eut à relever le défi de faire se côtoyer sur scène 40 tutus courts sans qu'ils n'oscillent au moindre frôlement Barbara Karinska s'illustra une nouvelle fois avec, sans doute, la plus célèbre de ses trouvailles: le tutu "houppette"...
        La méthode utilisée à l'époque pour relever un tutu à l'horizontale était un cercle métallique qui rendait l'ensemble de la structure sensible à la plus légère contrainte, un désagréable inconvénient auquel remédia Barbara Karinska en imaginant le tutu autoportant, composé de 6 ou 7 volants de tulle, légèrement décalés les uns par rapport aux autres, chacun plus long de quelques centimètres que le précédent: l'effet produit était le même que celui du tutu à cerclette, mais avec en prime une impression accrue de légèreté qui lui valut son nom imagé de "tutu houppette".

     

    Costumes de Barbara Karinska pour Joyaux  (Diamants)

     

        Autre grand classique du costume de ballet, la robe en voile verra le jour sous les doigts de la costumière de génie en 1956 pour Allegro Brillante, et elle utilisera dans de multiples occasions la beauté de la coupe en biais des jupes amples dans lesquelles la diagonale crée son propre mouvement.

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Costumes de Barbara Karinska pour Tchaïkovsky Piano Concerto (1973)


         Mais Karinska laissa particulièrement parler son talent jusque dans les moindres détails invisibles aux yeux des spectateurs, ajoutant sur ses costumes des touches à la seule intention des danseurs, une rose sur un jupon ou une fine broderie sur un pourpoint, une attention à laquelle les artistes étaient particulièrement sensibles: "Avec elle on se sent beau" disait Sterling Hyltin...

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Détail d'un costume de Barbara Karinska pour Bugaku (1963)

     

        L'influence de Barbara Karinska sur le monde du ballet fut immense et ce n'est pas un hasard si de nombreuses oeuvres du XXème siècle sont encore représentées dans ses costumes.
        Des vêtements reconnaissables au premier coup d'oeil a de nombreux détails... Bien qu'elle ait un faible pour le rose, sa couleur fétiche, elle osa le choix des couleurs inhabituelles et, très attentive aux effets de lumière utilisait sur un tutu différentes nuances d'une même teinte de tulle pour donner de la profondeur, mais elle ornait surtout son travail de détails recherchés, utilisant la technique de la broderie russe pour produire des costumes que le New-York Times décrivit comme de la "musique visuelle".

     

    Barbara Karinska (1886-1983) - La Dame aux doigts de fée

    Costumes de Barbara Karinska pour Stars and Stripes (1959)

     

        Peu avant la Première de Valses de Vienne (1977), Barbara Karinska fut victime d'un accident vasculaire cérébral et pendant les six années qui suivirent s'accrocha à la vie sans jamais retrouver ni la mémoire ni la parole.
         Celle qui rendit en trois dimensions, fonctionnelles et portables, les visions imaginaires d'artistes comme André Derain, Salvator Dali, Balthus, Marc Chagall, Picasso ou Miro s'éteignit à New-York le 18 Octobre 1983 suivant de 6 mois dans la tombe George Balanchine. Cependant grâce au New-York City Ballet et quelques autres compagnies, ses créations enchantent toujours aujourd'hui les scènes du monde entier par cette capacité unique à saisir le mouvement des danseurs qui fut la sienne et lui permit, selon les termes de W.Terry "de faire passer la mélodie du corps à l'espace".

         


     "Je lui attribue 50% du succès des ballets dont elle a fait les costumes..."

    George Balanchine (1904-1983) 

     

     


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    L'Art et la danse

    "Mother of the World"     Nicolas Roerich (1930)


     

    "A travers l'atmosphère terrestre, des rayons transparents devinrent d'un orange vif et passèrent graduellement par tous les tons de l'arc-en-ciel, des couleurs indescriptibles pareilles à celles des toiles du peintre Nicolas Roerich"
    (Extrait du Journal de Bord du cosmonaute russe Yuri Gagarine - 12 Avril  1961)

     

        Une carrière prodigieuse aux multiples facettes, une sphère d'intérêts sans limites et une profonde intelligence de la beauté sous toutes ses formes, ainsi peut se définir celui qui fut par deux fois candidat pour le Prix Nobel de la Paix, a donné son nom à une planète ainsi qu'à un pic dans l'Altaï et reste en dépit de cela relativement peu connu en Occident.
        Nicolas Roerich naquit le 9 Octobre 1874 à une soixantaine de kilomètres de St.Petersbourg dans le domaine familial d'Ivzara où il passa toute son enfance dans le confort de la haute bourgeoisie russe. Fils ainé d'un avocat, Konstantin Roerich, et de sa femme Maria, le jeune garçon eut l'avantage de cotoyer très tôt la société d'écrivains, artistes et scientifiques que fréquentaient ses parents, et manifesta très jeune, outre de multiples talents, une soif immense de savoir :
       Un ami de la famille l'ayant invité un jour à venir explorer les fouilles qu'il dirigeait dans la région, cette expérience éveilla chez l'enfant alors âgé de tout juste 9 ans une véritable passion pour l'archéologie et les civilisations anciennes qu'il conserva tout au long de sa vie. Il se mit alors à collectionner pièces de monnaie, minéraux, et avide de connaissances dans tous les domaines alla même jusqu'à créer ses propres plantations pour étudier les végétaux.


         Mais adolescent c'est vers le dessin pour lequel il se montrait particulièrement doué qu'il songea sérieusement à s'orienter et dut affronter pour cela les réticences de son père qui souhaitait qu'à son exemple il embrasse une carrière juridique. Un compromis sera cependant trouvé et à l'automne 1893 Nicolas s'inscrivit conjointement à l'académie des Beaux Arts et à l'Université de St.Petersbourg où il fait la connaissance d'un étudiant qui le précédait d'un an ou deux à la Faculté de Droit, Sergueï Diaghilev, qui sera parmi les premiers à apprécier ses talents de peintre et d'archéologue (Pendant ses années d'université Roerich était devenu également membre de la Société Archéologique et dirigea de nombreuses fouilles). 
         Diplômé des Beaux Arts en 1897, Nicolas Roerich va collaborer aux côtés de Diaghilev, Alexandre Benois et Léon Bakst à la revue Mir Iskousstva (Le Monde de l'Art), et 16 de ses toiles participeront à l'exposition organisée à Paris en 1906, inaugurant la fabuleuse aventure destinée à faire connaitre aux européens l'art et la musique russes. 
         Le peintre réalisera ensuite les décors et les costumes d'Ivan le Terrible de Rimsky-Korsakov que Diaghilev fera découvrir aux français en 1909 ainsi que ceux des danses polovtsiennes du Prince Igor de Borodine.

     

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    Décor de Nicolas Roerich pour les Danses Polovtsiennes (1909)

     

        Mais le point culminant de la collaboration des deux hommes sera sans nul doute Le Sacre du Printemps (1913). Les Ballets Russes inauguraient une forme d'art qui impliquait la participation du décorateur parmi les "auteurs", et tout comme Alexandre Benois influença la création de Pétrouchka, Roerich participa de la même manière à la création du Sacre aux côtés d'Igor Stravinsky. Bien que ce dernier prétende avoir eu seul l'idée de l'oeuvre, la genèse du ballet n'est certainement pas étrangère cependant à la passion de Roerich pour les civilisations anciennes et, comme il l'écrivit dans une lettre à Diaghilev,dans "la belle cosmogonie de la terre et du ciel".


    L'Art et la danse

    Décor de Nicolas Roerich pour Le Sacre du printemps (1913)

     

        Mettant en scène les rites primitifs des hommes qui, saluant le printemps source de vie, sacrifient une vierge au dieu soleil Yarilo, aucun ballet n'avait jamais raconté une telle histoire, et tout aussi insolites, la musique de Stravinsky et la chorégraphie de Nijinski provoquèrent une controverse qui dura plusieurs années et dont Roerich donna plus tard sa propre interprétation: 
        "Je me rappelle comment les spectateurs à la Première sifflèrent, hurlèrent si fort que l'on n'entendait rien. Qui sait, peut-être à ce moment là exultaient-ils, pris par la même émotion que les peuples primitifs. Mais disons que ce primitivisme sauvage n'avait rien à voir avec le primitivisme raffiné de nos ancêtres pour qui le rythme, le symbole sacré et la subtilité du mouvement étaient des concepts grands et sacrés".


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    Costumes de N.Roerich pour Le Sacre   Théâtre du Châtelet - Paris (1913)


        Peintre de la couleur pure, peintre de la nature et du sacré qui dialogue avec les mondes subtils, qu'il s'agisse d'un vaste décor ou d'une simple toile, Nicolas Roerich créa une oeuvre qui nous entraine aux portes du Ciel et nous révèle la dimension de l'Infini et du Cosmos.
        "Si Phidias fut le créateur de la forme divine et Giotto le peintre de l'âme, on peut dire que Roerich a révélé l'esprit du Cosmos"
     (Barnett D.Coulon -  Nicolas Roerich, A Master of the Mountain- 1938) 

        Entre 1916 et 1919 il composa un recueil de 64 poèmes, Fleurs de Morya (Flame in Chalice), décrivant son voyage intérieur, et affirmant son engagement dans la recherche spirituelle. Ils évoquent des images reprises plus tard dans ses toiles et aident à comprendre ses tableaux peuplés de symboles et d'allégories devenus un trait essentiel de son oeuvre lorsque Roerich "le prophète" sentant venir le cataclysme  de la Première Guerre Mondiale communiqua dans ses tableaux la terrible ampleur du conflit qui menaçait le monde.
        " Il peuple son monde non pas d'acteurs dans un drame ou une comédie éphémère, mais de porte-paroles des idées les plus constantes au sujet de la vérité de la vie, de la lutte millénaire du Bien et du Mal, et du progrès triomphal vers un avenir radieux pour tous" écrira un critique.

     

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    "The Last Angel"   Nicolas Roerich (1912)

     

        Au coeur des croyances de Roerich réside le concept hindou d'un univers sans début ni fin, qui se manifeste dans la création et la dissolution de formes matérielles en un cycle constamment renouvelé. Sur le plan humain cela signifie l'essor et la chute des civilisations et sur le plan individuel la réincarnation de l'âme.
        " Frères, abandonnons tout ce qui change rapidement. Autrement nous n'aurons pas le temps de réfléchir à ce qui reste inchangé pour tous: A l'éternel ". (Nicolas Roerich -  A Propos de l'Eternel) 

        Accompagné de son épouse, Helena Ivanova, nièce de Moussorgsky et excellente pianiste, philosophe et écrivain, qu'il épousa en 1901 et qui soutint activement et collabora à toutes ses initiatives, il effectua dans les années qui suivirent la guerre plusieurs séjours en Europe et aux Etats-Unis où ses nombreuses expositions lui acquirent une solide réputation dans le domaine de l'art.
        Après Londres où il participe à une nouvelle production du Prince Igor à Covent Garden, c'est l'Art Institute de Chicago qui sollicite ses talents de décorateur pour son Opéra (Grand amateur de musique et de celle de Wagner en particulier Nicolas Roerich créa des décors et des costumes pour la plupart de ses opéras), suivra ensuite New-York, où le Nicholas Roerich Museum ouvrira ses portes en 1923, et où le peintre présente plus de 400 tableaux et fonde le Master Institute of United Arts qu'il dirige en personne.

     

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    "The Red Mountain"    Nicolas Roerich ( Santa-Fé -1921)

     


        Au cours de ces séjours Roerich eut l'occasion de rencontrer des organisations traditionnelles et d'établir des contacts privilégiés avec des responsables de la Société Théosophique, et le couple maintenant établi à New-York envisagea bientôt un voyage vers ces contrées lointaines qui exerçaient sur eux une attraction de plus en plus forte depuis plusieurs années à travers leurs religions, leurs philosophies et leurs légendes.
         Ils portèrent plus précisément leurs regards vers les régions himalayennes, l'Asie centrale, la Mongolie et le Gobi, et en compagnie de sa famille (Il a deux fils, Youri et Svetoslav), Nicolas Roerich quitte les Etats-Unis en Avril 1923, dans le cadre d'une expédition scientifique et artistique qu'il dirige et dont le but est de rassembler des informations sur les cultures des peuples de ces contrées.

         Ainsi qu'il le décrit dans son livre Au Coeur de l'Asie dans lequel il raconte comment ils durent franchir quelques 35 cols entre 4000 et 6500 mètres d'altitude, les conditions de voyage furent parfois très rudes (Ils seront même attaqués au Tibet où "seule la supériorité de nos armes à feu a empêché l'effusion de sang" écrivit-il). Un long périple au cours duquel Roerich peignit environ 500 tableaux, images de l'Asie qu'aucun artiste avant lui n'avait produites, révélant la beauté inviolée de ces régions et les méditations du peintre sur les cimes.

     

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    "Himalaya"   Nicolas Roerich (1933)


        En 1928 les Roerich s'installèrent définitivement aux pieds de l'Himalaya dans la vallée du Kulu et y établirent le siège principal de l'Institut de Recherches Himalayennes "Urusvati" ("Lumière de l'étoile du matin") où furent rassemblés et étudiés les résultats des analyses (botaniques, archéologiques et ethnolinguistiques) recueillis pendant ces 5 années, tout comme le seront ceux des expéditions ultérieures (En 1934-35 Roerich dirigera une expédition en Mongolie, Mandchourie et en Chine) et l'Institut Urusvati communiquera des données aux plus importantes universités et institutions scientifiques d'Asie, d'Europe et d'Amérique.

      

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    Portrait de Nicolas Roerich par son fils Svetoslav

     

         Depuis très longtemps un sujet préoccupait tout particulièrement  Nicolas Roerich, à savoir la protection des trésors culturels, et en 1929 il mit à profit un séjour à New-York pour l'aborder sérieusement et rédiger un Pacte, proposant que tous les endroits protégés selon ses termes soient identifiés par un drapeau distinctif, la Bannière de la Paix, trois sphères magenta contenues dans un cercle de même couleur sur un fond blanc:
        La Religion, l'Art et la Science réunis dans le cercle de la Culture, ou selon une autre interprétation, les accomplissements passés, présents et futurs de l'humanité entourés du cercle de l'éternité.

     

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    "Pax Cultura"   Nicolas Roerich (1931)
      

         Ce signe et la devise Pax Cultura qui l'accompagne symbolisent la vision pour l'humanité qui animait Roerich:
        "Unissons nous. Vous demandez de quelle façon? Vous serez d'accord avec moi: de la façon la plus simple, par la création d'une langue commune sincère... Peut-être dans la Beauté et la Connaissance."
       Présent dans plusieurs de ses tableaux dont la Madone à l'Oriflamme, ce symbole qui existe depuis des temps immémoriaux se rencontre dans le monde entier et personne en conséquence ne peut prétendre  qu'il appartient à une religion, un peuple ou une tradition particulière. On le retrouve entre autres sur des poteries de l'âge néolithique, sur le sceau de Tamerlan, sur des bijoux tibétains, caucasiens et scandinaves, sur des objets byzantins et romains, sur le blason de la ville de Samarkand ou encore le bouclier des Croisées et la Madone de Strasbourg.

     

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    "La Madone à l'Oriflamme"   Nicolas Roerich (1932)

     

        Les efforts de Nicolas Roerich ne furent pas vains et le 15 Avril 1935, en présence du président Franklin Delano Roosevelt, le traité du Pacte Roerich fut signé à la Maison Blanche par les nations des Amériques et les membres de l'Union Panaméricaine, et de nombreuses associations de par le monde continuent aujourd'hui à attirer l'attention sur le contenu de ce traité toujours en vigueur.
        Premier document international dédié à la protection des valeurs culturelles, celui-ci fut également à l'origine de la décision prise en 1949 par l'UNESCO pour la protection de l'héritage culturel en temps de conflit, et en 1954 le Pacte Roerich fut inclus cette fois littéralement dans la base de la Convention de La Haye pour la Protection des Richesses Culturelles en cas de conflit armé.

     

    L'Art et la danse

     

        Dans un domaine tout à fait différent, il faut également mentionner l'influence (occultisante et néospiritualiste  cette fois) de Nicolas Roerich qui se serait étendue jusqu'aux plus hautes sphères de l'Etat Américain puisque, selon certaines sources, ses théories auraient pesé auprès du Vice-Président Henry A.Wallace concernant le projet d'inclure le sceau des Etats-Unis au verso du dollar américain (La décision finale fut prise par le President Roosevelt en 1935). 

     

    L'Art et la danse

    Bien que la version officielle dise qu'il n'y a absolument aucun symbole occulte sur ce billet on peut arriver à en doute si on l'observe soigneusement: à commencer, entre autres, par les 72 pierres de la pyramide qui représentent les 72 dieux de l'ancien monde, l'oeil omniscient et l'infinité d'éléments en relation avec le chiffre 13 (qui certes peut représenter les 13 états d'origine, mais évoque aussi les tribus perdues d'Israël et revêt la plus grande importance dans certaines sociétés ésotériques).

     

       A la fois peintre de talent, éminent scientifique, archéologue, écrivain et grand explorateur ayant fait sa religion de la recherche de la beauté et de la culture, Nicolas Roerich mourut à Naggar dans la vallée du Kulu le 13 Décembre 1947. Demeuré toute sa vie un patriote convaincu et un citoyen russe, il n'avait jamais abandonné l'idée de rentrer dans sa patrie et avait, juste après la guerre, fait la demande d'un visa pour regagner l'Union Soviétique, mais il s'éteignit sans savoir que celui-ci lui avait été refusé...

     

    L'Art et la danse

    "Song of Shambala"   Nicolas Roerich (1946)


         A sa demande, son corps fut incinéré et ses cendres enterrées face aux montagnes qu'il aimait et qu'il avait peintes si souvent (La série Himalaya comprend plus de 2000 peintures) et l'endroit où fut dressé le bûcher a été recouvert d'une grande dalle rectangulaire sur laquelle ont été gravés ces mots:
        "Ici fut livré au feu le 15 Décembre 1947 le corps d'un grand ami de l'Inde, le Maharishi Nicholas Roerich. Qu'il repose en paix". 


    L'Art et la danse

    Nehru, Indira Gandhi, Nicolas Roerich et M.Yunus


        Plus d'une centaine d'institutions culturelles, académies ou organismes scientifiques de tous pays ont élu le peintre russes parmi leurs membres honoraires, témoignage de la reconnaissance mondiale de celui qui fut également en deux occasions nominé pour le Prix Nobel de la Paix dont une première fois en 1929 par l'Université de Paris.
       Plus ostensiblement peut-être, mais sans doute tout aussi largement méconnus, une planète mineure du système solaire (la planète 4426), découverte le 15 Octobre 1969 par des astronomes d'un observatoire de Crimée, ainsi qu'un pic dans l'Altaï rappellent également symboliquement au monde aujourd'hui le nom de cet homme de culture qui fut aussi poète, linguiste ou encore directeur d'école d'art, un être dont l'étendue et la richesse du génie créatif et des activités furent exceptionnelles et qui pensait que la survie de la planète dépendrait de la venue de la Paix sur Terre...

     

     

        "J'admire tellement votre Art que je peux dire sincèrement sans exagération que jamais aucun paysage n'a produit sur moi une impression aussi grande"
                    Albert Einstein (Lettre à Roerich -1931)

        "Nicolas Roerich est un des piliers de la culture russe"
                     Mikhaïl Gorbatchev 

     

     


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    Alexandre Benois  par Léon Bakst (1866-1924)

     

     

     "Il a su tirer profit de tous les âges de l'existence, les respectant tous lorsqu'il les traversa, il ouvrit largement ses oreilles, ses yeux et son esprit à la vie et lui rendit perpétuellement hommage avec la ferveur d'un homme amoureux".
                  Peter Ustinov (1921-2004)  (petit-neveu d'Alexandre Benois).

     

        Peintre, illustrateur, décorateur, librettiste, metteur en scène et historien d'art, Alexandre Benois fait partie d'une famille d'artistes et d'intellectuels, descendants d'émigrés français et membres de l'intelligentsia de la fin du XIXème.
        Fils de Nicholas Benois (1813-1898), architecte à la cour du tsar, et de Camille Cavos, passionnée de théâtre, d'opéra et de ballet (et dont le père conçut le Marriinski), l'acteur déterminant de la création des Ballets Russes naquit à Saint Petersbourg le 4 Mai 1870 dans ce milieu prédestiné qui ne cessera d'être associé à des noms célèbres au fil des générations:


         Son frère Albert (1852-1936), de 18 ans son ainé, devint un aquarelliste renommé dont la fille, Maria, épousa le compositeur Nikolaï Tcherepnin (1873-1945).

     

    L'Art et la danse

    Hêtres argentée  (1908)   Albert Benois


        Sa soeur, mariée à un sculpteur réputé, Evgueny Alexandrovitch Lanceray, sera la mère de Zinaïda Serebriakova (1884-1967) qui fut la première femme peintre russe à connaitre la notoriété. 

     

    L'Art et la danse

    Autoportrait (1909)    Zinaïda Serebriakova


        Quand à son second frère, Léon, (1856-1928) au talent duquel Saint-Petersbourg doit de nombreux édifices, il est le père de Nadia  Benoit (1896-1975), artiste peintre elle aussi, qui s'établit à Londres et fut la décoratrice du Ballet Rambert et du Sadler's Wells Ballet, et la mère de l'acteur Peter Ustinov (1921-2004).


    L'Art et la danse

    Cathédrale Notre-Dame   Saint- Petersbourg    (Oeuvre de Léon Benois)


        Plongé dès l'enfance dans le monde de l'art, Alexandre, sans aucun doute le plus célèbre de la fratrie, tiendra brillamment sa place dans cette famille hors du commun... Après avoir reçu ses premières leçons de dessin de son frère Albert il fréquente brièvement l'Académie d'Art de Saint-Petersbourg, et une fois ses études secondaires terminées s'inscrit en 1890 à la faculté de droit où il côtoie Sergueï de Diaghilev. Son diplôme en poche (1894) il séjourne ensuite à Paris où il prend des cours de peinture et s'intéresse tout particulièrement à l'art de l'époque du "Roi Soleil".
        Ce sera pour lui l'occasion de peindre à Versailles une série d'aquarelles originales, Les Dernières Promenades de Louis XIV, qui lors de leur exposition en 1897 sont particulièrement appréciées de Diaghilev et Léon Bakst dont il partage les idées et qu'il retrouve au cercle des "Pickwickiens".


    L'Art et la danse

    Les Dernières Promenades de Louis XIV     Alexandre Benois


        En réaction contre le positivisme dans l'art russe qu'ils estiment décadent, les trois amis vont fonder ensemble l'année suivante l'association Mir Iskousstva (Le Monde de l'Art), prônant un renouveau pictural tourné vers l'Europe et marqué par le culte de la beauté, un mouvement auquel viendront se joindre Konstantin Somov, Dmitry Filosofov et Evgueny Evguenievitch Lanceray, neveu de Benois et peintre lui aussi.

        Les "miriskuniki" se voulaient les partisans de l'art populaire traditionnel, ainsi que du "rococo" du XVIIIème, et grands admirateurs d'Antoine Watteau (1684-1721) fascinés par les masques, le carnaval, le rêve et les contes de fées, ces héritiers des pré-raphaélites feront de Venise leur ville favorite où Diaghilev et Stravinsky seront enterrés.

     

    L'Art et la danse

     Venise - Le Pont des Soupirs    Alexandre Benois

     

        En 1899 le groupe édite son magazine, auquel Alexandre Benois collabore très activement. Cependant il ne bornera pas là ses travaux d'écriture, car pendant la première décennie du XXème siècle il publie plusieurs monographies sur l'Art, dont l'une d'entre elles sera consacrée à la résidence impériale de Tsarkoïe Selo, le "Versailles Russe" non loin de Saint-Petersbourg, apparemment selon lui sans rivale:
        "Aucun Versailles ne peut se comparer avec Tsarkoïe Selo..." avait-il déclaré à son retour de Paris."

     

    L'Art et la danse

    Tsarkoïe Selo

     

        A ce talent d'écrivain il ajoute très naturellement celui d'illustrateur et opère à l'époque une véritable révolution dans le monde du livre avec ses gravures pour le poème de Pouchkine (1799-1837) Le Cavalier de Bronze (inspiré par la célèbre statue équestre du tsar Pierre le Grand à Saint-Petersbourg) ou encore La Reine de Pique et Le Cavalier d'Airain, et donnera libre cours à son inspiration dans un abécédaire qui reste encore aujourd'hui un chef d'oeuvre du genre, L'Alphabet en Images.


    L'Art et la danse

    Illustration pour Le Cavalier de Bronze (1904)  Alexandre Benois

      

    L'Art et la danse

    Illustration pour L'Alphabet en Images     Alexandre Benois


         Sans abandonner pour autant son activité de peintre, l'infatigable  Alexandre Benois collabore pendant la même période à de nombreuses manifestations dont en 1904 la plus grande exposition de portraits organisée par Diaghilev qui réunit plus de 7000 toiles venues de toute la Russie.

        Mais c'est sa nomination au poste de metteur en scène au Mariinski en 1901 qui imprime véritablement un tournant décisif à sa carrière: il crée alors les décors et les costumes pour le Ballet Impérial et participe entre autres à la production des Sylphides et du Pavillon d'Armide dont il co-écrit le livret avec Fokine, une expérience qui fera de lui un passionné de cet "art total" que représente la danse.
        "Le ballet est la plus importante forme d'art qui par miracle a survécu en Russie, alors qu'elle a disparu partout ailleurs" écrit-il.

     

    L'Art et la danse

    Karsavina et Nijinsky   Les Sylphides    Costumes d'Alexandre Benois


        Porté par cet enthousiasme, c'est lui qui va convaincre Diaghilev de se tourner vers la danse lorsque celui-ci ne peut renouveler l'année suivante la tournée triomphale de concerts d'opéras russes qu'il a montée à Paris en 1908 car le tsar lui a coupé les vivres, et le célèbre décorateur écrira très justement bien des années plus tard "sans moi les Ballets Russes n'auraient jamais existé".

        La tournée parisienne de 1909 sera un triomphe et Benois s'y illustre avec la reprise des Sylphides et du Pavillon d'Armide, deux réalisations emblématiques que le public découvre dans les décors et les costumes déjà présentés au Mariinski.

     

    Le Pavillon d'Armide  Musique de Nikolaï Tcherepnine (Neveu d'Alexandre Benois) Chorégraphie de Mikhaïl Fokine. Livret de Benois et Fokine. Décors et costumes d'Alexandre Benois. Interprété par Nijinski et Anna Pavlova.  Théâtre du Châtelet- Paris   18 Mai 1909 

     

        "Ceux qui étaient habitués à la fadeur maladive adoptée invariablement par les théâtres parisiens pour caractériser l'époque Rococo trouvèrent nos couleurs trop vives et la grâce de nos danseurs trop apprêtée. Mais pour ceux qui comprenaient réellement Versailles, les porcelaines chinoises de Sèvres, les tapisseries, les appartements dorés des châteaux et l'architecture des parcs, notre Pavillon d'Armide fut une révélation. Parmi nos amis les plus enthousiastes figuraient Robert de Montesquiou et Henri de Régnier lui-même".
                                      Alexandre Benois    Souvenirs des Ballets Russes

     

    Le Pavillon d'Armide   Musique de Nikolaï Tcherepnine, chorégraphie de Nikita Dolgushin d'après Mikhaïl Fokine. Livret de Fokine et Alexandre Benois.
    Enregistré dans la salle d'Opéra du Conservatoire Rimsky-Korsakov de Saint-Petersbourg et au palais de Tsarkoïe Selo.

     

         Le succès ira encore grandissant les années suivantes et se poursuivra entre autres avec Giselle (1910) et Petrouchka (1911) considéré comme son chef d'oeuvre et dont il a rédigé le livret avec Stravinsky (Il réécrira également entièrement celui du Coq d'Or en 1914).


    L'Art et la danse

    Giselle  (1910)   Décor d'Alexandre Benois

     

    L'Art et la danse

    Petrouchka (1911)    Décor d'Alexandre Benois


       Cependant, Alexandre Benois ne réservera pas ses productions aux seuls Ballets Russes et sera également le principal décorateur du Théâtre d'Art de Moscou, mais lorsqu'en 1917 survient la tourments de la révolution, obligé d'abandonner la scène pour un temps il se tourne alors essentiellement vers ses activités d'historien de l'art et devient un véritable expert de la période de Pierre le Grand, Elisabeth et la Grande Catherine.
        La notoriété que lui valurent ces travaux de recherche le firent nommer, lorsque l'ordre fut rétabli, curateur de la galerie des "Grands Maitres" au musée de l'Ermitage à Saint-Petersbourg, où il s'acquitta de cette charge de 1918 à 1926.
        C'est à cette occasion qu'il permit au musée d'acquérir une madonne de Léonard de Vinci qui faisait partie d'un héritage que son frère Léon détenait de sa belle-famille, et la toile, que l'on estime être le premier travail exécuté par Léonard de Vinci comme peintre indépendant de son maitre Andréa del Verrochio, reçut alors en entrant au musée le nom qu'elle porte encore aujourd'hui: la "Madonne Benois" (1478).

     

    L'Art et la danse

    "La Madonne Benois" (1478)      Léonard de Vinci (1452-1519)

     

        En 1926 l'artiste aux multiples talents décide de quitter la Russie soviétique et se fixe définitivement à Paris où il travaille avec Diaghilev et Stravinsky et collabore de même avec Ida Rubinstein, l'Opéra privé russe de Paris, le ballet de Monte Carlo, la Comédie Française, l'Opéra Comique et la Scala de Milan où son fils Nikolaï (1901-1988) sera plus tard décorateur.
         Cet infatigable créateur continue également à participer avec ses toiles à d'innombrables expositions en Europe, et n'abandonnant pas non plus ses travaux d'écriture, publie en 1941 Souvenirs des Ballets Russes puis rédige ensuite ses Mémoires qui voient le jour en 1955. Mais la mort mettra un terme à cette activité débordante et viendra le surprendre le 9 Février 1960 à Paris où il repose au cimetière des Batignoles.

     

    L'Art et la danse

    Saint- Petersbourg         Alexandre Benois (1870-1960)

     

        Créé en son honneur en 1991 par l'Association internationale de la danse à Moscou, le Prix Benois de la danse est décerné chaque année aux environs de la date anniversaire de la naissance du peintre. Les membres du jury sont choisis parmi les artistes les plus compétents dans le domaine du ballet, et les statuettes qui couronnent le succès des lauréats de chaque discipline: ballerine, danseur, chorégraphe, compositeur et metteur en scène, ont été symboliquement conçues par le sculpteur Igor Ustinov, fils de Peter Ustinov et arrière petit-neveu d'Alexandre Benois.

     

    L'Art et la danse

    Juri Grigorovich remet son prix à Carolyn Carlson (1997)

     (Parmi les nombreux lauréats figurent entre autres, Alicia Alonso, Aurélie Dupont, Natalia Ossipova, Alessandra Ferrari, Mikhaïl Barychnikov, Maurice Béjart, Mathieu Ganio ou Carlos Acosta.)

     

        Artiste dans le vrai sens du terme, Alexandre Benois vécut, créa et célébra l'Art sur et en dehors de la scène, auteur d'une centaine de livres, peintre de talent ou créateur des décors et des costumes de plus de 200 ballets et opéras dans le monde...
        Une carrière auréolée de succès, et lorsqu'il participa au Napoléon d'Abel Gance (1927), l'un des derniers films muets français, dont il fut le chef décorateur, il ne se déclara pas apparemment très satisfait du résultat car il écrivit rageusement au dos de l'un de ses dessins préparatoires:
        " Cette scène a été gâchée par les prétendues exigences du cinéma"...

        Une constatation sans aucun doute très frustrante pour celui qui, avec certainement une grande exigence envers lui-même fit autant de choses et les fit aussi bien...

     

         "L'idéal de la vie n'est pas l'espoir de devenir parfait, c'est la volonté d'être toujours le meilleur"
                           Ralph Waldo Emerson (1803-1882) 

     

     Petrouchka (Scène 1)  Musique d'Igor Stravinsky.  Chorégraphie de Mikhaïl Fokine.  Décors et Costumes d'Alexandre Benois.
    Interprété par Rudolf Noureev (Petrouchka), Denise Jackson (la ballerine), Christian Holder (le Maure) et Gary Chryst (le magicien).

     


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