• Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Amour d'Hirondelle (1934)


    "La peinture c'est étudier la trace d'un petit caillou qui tombe sur la surface de l'eau, l'oiseau en vol, le soleil qui s'échappe vers la mer ou parmi les pins et les lauriers de la montagne".
                                        (Joan Miro) 

     

     

        Figure majeure de l'art du XXème siècle, Joan Miro revendiqua tout au long de sa vie une liberté absolue et fait partie de ces artistes qui, échappant à toute convention, n'attendent qu'un simple exercice de sensibilité de la part de celui qui regarde leurs toiles:
        Nul besoin de s'appesantir ou de disserter sur son oeuvre, il suffit de s'abandonner à la lecture instinctive des rêves d'autrui.

     

        Fils d'un bijoutier-orfèvre, ce créateur extraordinaire naquit à Barcelone le 20 Avril 1895. Enfant calme et discret, c'est dans les campagnes, celle de la Catalogne ou de Majorque (d'où sa mère est originaire) qu'il fait de longues promenades et découvre ses premières couleurs. A l'école c'est un élève médiocre, car la seule chose qui l'intéresse c'est le dessin qu'il aborde en suivant des cours privés dès l'âge de 7 ans. Cependant, malgré un talent inné et un goût très prononcé pour l'art et la créativité, c'est à un autre avenir que ses parents le destinent, et après avoir été inscrit dans une école de commerce il occcupera divers emplois dans une droguerie, une entreprise de bâtiment et une société de produits chimiques.
       La terrible frustration que Miro ressent à l'époque ira jusqu'à affecter sa santé et c'est à Mont-roig del Camp près de Tarragone, dans la maison de campagne familiale où il se repose (et retournera peindre régulièrement au cours de son existence), qu'il prend la décision de laisser enfin parler librement sa passion.

        Malgré les réticences de ses parents il est inscrit en 1912 à l'Académie du peintre Gali, une école ouverte à tous les arts (peinture, musique, poésie) et où le Maitre devine en lui un grand talent artistique. Encouragé à perfectionner sa mémoire et son imagination l'élève s'applique alors à peindre des paysages de la région de Mont-roig, s'efforçant de faire apparaitre sur sa toile tous les détails, donner une place à chaque feuille et à chaque fleur, et décrira lui-même sa joie "d'arriver à comprendre dans un paysage un brin d'herbe. Pourquoi le mépriser? Un brin d'herbe est aussi gracieux qu'un arbre ou une montagne. A part les primitifs et les japonais tout le monde néglige ces choses divines".


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Le village de Mont-roig (1919)


        Alors qu'il expose pour la première fois à Barcelone (1918), ses amis artistes, dont Francis Picabia, n'ont de cesse de lui parler de Paris, et en 1920 Miro réalise son rêve et part à la conquète de la capitale française avec trois sous en poche: Il visite des musées et des expositions et rencontrera à cette occasion dans son atelier son compatriote Pablo Picasso.
         Retournant les mois d'été à Mont-roig retrouver sa source d'inspiration catalane, il passe alors tous ses hivers à Paris où il fréquente de nombreux artistes, écrivains, poètes ou peintres, entre en contact avec les surréalistes et écrira à ce sujet:
        "C'est par hasard que j'ai rencontré les surréalistes, et je n'ai jamais signé aucun de leurs manifestes. Au contact des poètes surréalistes une chose m'est apparue clairement, et c'est cela qui comptait pour moi dans le surréalisme: la nécessité de vaincre la peinture. La peinture surréaliste en elle-même ne m'intéressait pas spécialement. Je devinais qu'il y avait encore quelque chose de plus grand, et que la peinture pouvait être encore quelque chose de plus que cela. En quoi a consisté pour moi l'influence des surréalistes? Dans la victoire sur la réalité visuelle".


        

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Ferme (1920)  

    (Donnant déjà une impression d'irréel et de surnaturel La Ferme fut acheté pour quelques milliers de francs par Ernest Hemingway)

       

        Petit à petit Miro simplifie les formes pour peindre des images sorties de son subconscient. Ce que l'on ignore généralement c'est qu'il exprime des hallucinations provoquées par la faim, la vraie faim, celle que, très désargenté à l'époque, il ne pouvait pas toujours rassasier et il explique lui-même comment il trouvait ses idées de tableaux:
        "Je rentrais le soir tard à mon atelier de la rue Blomet et j'allais me coucher très souvent sans avoir diné... J'avais des sensations que je notais dans mon carnet et je voyais apparaitre des formes au plafond..."
       
    C'est le début de son exploration d'un univers abstrait et enjoué dans lequel il conjugue le rêve, la fantaisie et le merveilleux dans des tableaux pleins de vie, au moyen de couleurs éclatantes et de formes simplifiées, une géographie de signes colorés et de figures poétiques en apesanteur placée sous le double signe d'une fraicheur d'invention faussement naïve et de cet esprit catalan exubérant et baroque.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Carnaval d'Arlequin (1924) 

     

        "Ce qui compte ce n'est pas une oeuvre, c'est la trajectoire de l'esprit durant la totalité de la vie" écrira le peintre. Et lorsqu'il réalise en 1925 la série des Danseuses I et II il s'achemine déjà vers des créations de plus en plus dépouillées:
        "Il est important pour moi d'arriver à un maximum d'intensité avec un minimum de moyens. D'où l'importance grandissante du vide dans mes tableaux" fera-t-il remarquer.

     

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    La Danseuse II (1925)

    (Le thème de la danseuse reviendra très souvent dans l'oeuvre de Miro, plus ou moins figurative ou plus ou moins reconnue, car le personnage le fascine avec ses possibilités infinies de combinaisons de formes et de rythme)

     

        Miro verra sa première exposition personnelle organisée à Paris en 1926 par Pierre Matisse qui devint par la suite son galeriste, et cette même année Serge Diaghilev enthousiasmé par son travail lui confie, sur les conseils de Picasso, Roméo et Juliette, le dernier ballet composé par Bronislava Nijinska pour les Ballets Russes et pour lequel l'artiste créa un univers onirique d'une extraordinaire puissance.
        Malgré le scandale qui eut lieu lors de la Première à cause du boycott des surréalistes dirigés par Aragon et Breton qui accusaient à grands reforts de cris et de tracts Miro et Ernst (auteur des décors du 2ème Acte) de collaborer avec la "bourgeoisie" réactionnaire, Lifar écrira plus tard dans son Histoire des Ballets Russes: "Roméo et Juliette avait été du point de vue plastique l'un des meilleurs ballets". 

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Projet de costume de Joan Miro pour Roméo et Juliette (1926)

     

     

        Les années qui suivirent voient le peintre en pleine révolte poétique rechercher face à un monde désespérément trop rationnel de nouveaux moyens d'expression, exprimant un mépris provocateur pour la peinture conventionnelle et son désir de "l'assassiner"...
        Il expliquera cependant lui même: "Non, assassiner la peinture ce n'était pas brûler les musées, la peinture était figée, butée, arrêtée, sans plus aucune issue, c'est à l'intérieur de la peinture qu'il y avait quelque chose à détruire".
        Miro se tournera plus particulièrement vers le collage, mélant dans ses oeuvres morceaux de bois, fil de fer, plumes, chaines, ficelle, papier de verre, cartes postales ou même sable, et de ces assemblages hétéroclites naitra en 1928 le Portrait d'une Danseuse , simple agencement d'une plume, d'un bouchon et d'une monumentale épingle à chapeau sur un panneau de bois peint en blanc, un tableau "que l'on ne peut rêver plus nu" dira Eluard.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Portrait d'une Danseuse  (1928)


        C'est après avoir vu une série de travaux similaires (Constructions - 1930) que Léonide Massine demande à Joan Miro de réaliser les décors et les costumes de son ballet Jeux d'Enfants pour les Ballets Russes de Monte-Carlo. Le peintre, très attaché aux arts du spectacle qui constituèrent chez lui une passion essentielle et où il y avait disait-il une part de miracle, accepte sans hésiter la proposition du chorégraphe et part à Monte-Carlo au début de l'année 1932 peu après la naissance de sa fille unique Dolorès (Il a épousé Le 12 Octobre 1928 Pilar Juncosa à Palma de Majorque).

        Pour cette histoire d'une fillette réveillée par les esprits qui gouvernent les jouets il élabora cette fois un monde enfantin prétendument naïf et d'une extrème vivacité, constitué de volumes et de divers objets dotés de mouvement, et le ballet dont la Première eut lieu le 14 Avril 1932, obtint le succès mérité.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Projet de décor de Joan Miro pour Jeux d'Enfants (1932)

       

        Miro s'intéressait énormément à la scène car dans son esprit la musique, le mouvement, la forme et la couleur ne faisaient qu'un.
        "Devant la coordination existant entre les couleurs et les formes de ses peintures on éprouve involontairement de la joie et un grand besoin de danser" dira Léonide Massine.
        Lorsque le danseur Joan Magrinya se produsit à Barcelone Miro réalisa pour lui un extraordinaire costume d'Arlequin aux tons essentiellement bleus, et le peintre travailla sérieusement à un projet de spectacle entièrement créé par lui-même qu'il développa pendant plusieurs années dans divers cahiers pleins de notes et de dessins (Bon nombre de ces idées furent utilisées pour L'Oeil Oiseau, le ballet-paragramme qu'il fit représenter en 1973 à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, puis retoucha et redonna à Venise en 1981 sous le titre de L'Uccello Luce).

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Fondation Maeght possède 275 oeuvres de Joan Miro, un patrimoine unique en France. L'Oiseau Lunaire (1968) que l'on voit ici sur le cliché fait partie avec L'Oiseau Solaire d'un ensemble de quatre statues, deux de bronze et deux de marbre.

     

        Amené à s'établir en France pendant la durée de la Guerre Civile qui éclata en 1936 en Espagne Joan Miro soutint activement depuis Paris ses compatriotes républicains et s'engageant à leurs côtés réalisa sa célèbre affiche "Aidez l'Espagne!"


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves


           ... et la victoire de Franco en 1939 lui interdisant tout retour au pays il demeurera dans la capitale française jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale qui le voit alors séjourner à Varengeville près de Dieppe où il peint la célèbre série de 23 tableaux intitulés Constellations.


    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Constellations (1941)

     

        Chassé par l'invasion allemande il se réfugie alors avec sa famille à Palma de Majorque (Baléares) où dès 1942 il renoue avec la culture espagnole développant de nouvelles approches de son art avec la céramique et le modelage, et c'est également à cette époque qu'il peindra deux nouvelles toiles consacrées à la danse: La Danseuse espagnole et La danseuse écoutant jouer de l'orgue dans une cathédrale gothique (1945). 

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    La Danseuse Espagnole (1945)

     

        Un séjour aux Etats-Unis en 1947 (où il exécute plusieurs fresques dont celle de l'hôtel Plaza à Cincinnati) va augmenter encore sa cote de popularité (ainsi que celle de ses oeuvres...) et l'artiste qui ne jouissait à l'époque malgré sa célébrité que d'une situation financière aussi modeste que sa personne, osera cette fois à son retour réclamer aux galeristes un pourcentage plus important sur les ventes de ses toiles:
        "Je n'accepterai plus dorénavant la vie médiocre d'un petit gentleman modeste" écrivit-il à l'un d'eux.
        Et en 1956 il peut enfin aménager dans la villa de ses rêves à Palma de Majorque, construite pour lui par l'architecte Joseph Lluis Sert, dans le style ultra-moderne typique de l'architecture avant-gardiste des années 1950...(Transformés en Musée Miro les lieux sont depuis 1992 ouverts au public)

     

        Touche à tout et grand travailleur comme le fut son ami Picasso, Miro, qui s'était initié à la lithographie devenue l'un de ses moyens d'expression préféré acccorda également une partie importante de son temps à la sculpture,

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    L'Oiseau Solaire (1968)  (Fondation Miro  Barcelone)

     

       et se consacra entièrement de 1955 à 1959 à la céramique.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Mur de céramique réalisé par Joan Miro à Palma de Majorque

       

        L'artiste ne se résigna pas cependant à abandonner la peinture et retrouva ses pinceaux en 1960 créant des oeuvres de plus en plus sobres et de plus en plus simplifiées.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Danseuse (1969)

     

        Il utilisera également des sufaces de plus en plus importantes et la série des trois Bleus (1961) traduit ce qu'il a recherché toute sa vie: la méditation et le dépouillement:
        "Les trois grandes toiles bleues, j'ai mis beaucoup de temps à les faire. Pas à les peindre, mais à les méditer pour arriver au dépouillement voulu. Savez vous comment les archers japonais se préparent aux compétitions?... expiration... inspiration... expiration... C'était la même chose pour moi... Ce combat m'a épuisé... Ces toiles sont l'aboutisement de tout ce que j'aurai essayé de faire".

      

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Bleu I, II, III  (1961)    (Centre Pompidou-Metz)

    "J'ai toujours été fasciné par le vide... Une toile avec rien, hop, juste un point, presque rien..."
                      

     

         Peintre, poète, céramiste, sculpteur et graveur, l'oeuvre que laisse Joan Miro est immense, tout simplement à la mesure du talent, de l'imagination et de la créativité de cet artiste d'exception. Tout au long de sa vie il a revendiqué une totale liberté, échappant ainsi à toute convention, cubiste, surréaliste ou abstraite qui aurait pu l'enfermer et si André Breton déclare malgré tout que "le surréalisme lui doit la plus belle plume de son chapeau", l'art de notre temps lui doit, lui, à n'en pas douter sa plus fraiche lumière.

     

    Joan Miro (1895-1983) - La couleur des rêves

    Joan Miro (1895-1983)

         Joan Miro s'éteignit le jour de Noël 1983 à Palma de Majorque et repose au cimetière de Montjuïc à Barcelone.


        

     

          "Ce qui est important ce n'est pas de finir une oeuvre, mais d'entrevoir qu'elle permette un jour de commencer quelquechose"
                                                                                 Joan Miro (1895-1983)   


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