
"Qu'est ce que le succés?...
Pour moi ce ne sont pas les applaudissements, mais la satisfaction d'avoir atteint son idéal".
Ainsi s'exprimait à la fin de sa carrière celle qui fut de son vivant un mythe de la danse classique, célébrée pour sa grâce exceptionelle et la sensibilité de ses interprétations et qui, désservie par son physique, dut se battre plus que quiconque avant de devenir la plus célèbre ambassadrice du ballet dans le monde.
Anna Pavlova naquit le 12 Février 1881 dans un faubourg populaire de St. Petersbourg alors capitale de l'Empire de Russie, d'une mère blanchisseuse et d'un père soldat dont l'identité fut discutée. Selon ses propres dires il serait disparu alors qu'elle n'avait que deux ans et c'est le second mari de sa mère, Matvey Pavlov, qui en l'adoptant lui aurait donné son nom.
Elevée dans un milieu modeste, si cette petite fille chétive (elle était née prématurée) révait d'être un jour une princesse, ses ambitions ne tenaient en rien du conte de fées...
Car, cette princesse, elle l'avait découverte avec éblouissement sur la scène du théatre Marinsky où sa mère l'avait emmenée à une représentation de La Belle au Bois Dormant un soir de Noël... Devant sa fascination, celle-ci lui avait demandé après un passage du corps de ballet:
"Tu aimerais danser avec eux?"
"Non..." avait répondu Anna, "Moi je serai la princesse Aurore..."
Et elle le devint en effet... Mais le chemin fut laborieux, pavé de sueur et de larmes...
Refusée une première fois par l'Ecole de Ballet Impériale à cause de sa constitution fragile, elle ne perdit cependant pas courage et fut enfin acceptée lorsqu'elle se représenta, deux ans plus tard, à l'age de 10 ans.
C'est sa passion et son élégance naturelle qui retiendront l'attention du jury, car son physique ne la destine pas, à priori, à une carrière prometteuse: un corps chétif, un vilain en-dehors, des pieds trop cambrés et des chevilles délicates qui rendirent ses années d'étude difficiles et pénibles.
Contrairement aux danseuses bien en chair de sa génération Pavlova était menue et frêle et devint la cible des plaisanteries de ses camarades qui la surnomment " le Balais" ou encore "la Petite Sauvage" (elle a de grands yeux et de longs cheveux noirs).
Mais, imperturbable, le vilain petit canard s'acharna sans relâche pour améliorer sa technique, aidée par ses professeurs Pavel Gerdt, Nicolas Legat, et surtout Enrico Cecchetti qui fut son maitre favori et son mentor.

Anna Pavlova et Enrico Cecchetti
"Personne n'arrive grâce à son seul talent" dira-t-elle plus tard "Dieu donne le talent, le travail le transforme en génie"
Travailleuse acharnée, elle l'était en effet, et s'attira un jour les foudres de Pavel Gerdt alors que, malgré ses chevilles délicates, elle s'entêtait à imiter les fouéttés de Pierina Legnani.
"Laisse les acrobaties aux autres!..." explosa celui-ci, " Je n'en peux plus de voir la contrainte que tu imposes à tes muscles délicats et à ta voûte plantaire!... N'essaye pas d'imiter celles qui sont physiquement plus fortes que toi... Comprends que ta délicatesse et ta fragilité sont tes meilleurs atouts et mets les en valeur au lieu de vouloir te faire remarquer avec des acrobaties..."
Elle suivit intelligement ce conseil, et triompha de son manque de virtuosité car, comme l'avaient compris depuis longtemps ses professeurs, son talent était ailleurs...
Anna Pavlova obtint son diplôme en 1899 (elle avait alors 18 ans) et intégra la même année le corps de ballet où après avoir été directement promue Coryphée (le second échelon) elle gravit très rapidement les autres par la suite: Première danseuse en 1905 et finalement Prima Ballerina en 1906 après une magistrale représentation de Giselle.
A une époque où les fouéttés étaient à la mode, Pavlova ressuscita les qualités aériennes des danseuses romantiques, et son talent, son lyrisme et son charisme exceptionnels séduisirent immédiatement le public et ses légions de fans: les Pavlovatzi.

Ce succés n'alla pas, cependant, sans engendrer quelques jalousies... et lorsqu'elle dut remplacer Kschessinskaïa alors enceinte, celle-ci choisit perfidement de lui apprendre le rôle de Nikiya dans la Bayadère, dans lequel elle était certaine que ses chevilles fragiles et ses jambes fluettes la feraient échouer...
Le public, lui, ne s'y trompa pas... La silhouette frêle et délicate d'Anna incarnait à merveille le personnage, et elle s'attira un triomphe...
Devenue l'une des interprètes favorites de Petipa, celui-ci réécrivit pour elle la plupart de ses variations et lui en composa de nouvelles. Mais, c'est le ballet chorégraphié à son intention par Mikhaïl Fokine en 1905 sur un extrait du Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns qui établit, encore jusqu'à aujourd'hui, sa renommée...

Ce solo, qui se résume en fait à des ports de bras, des mouvements du buste et quelques pas de bourrée est devenu de nos jours une cible de choix pour la satire, sans cesse revisité... Mais au delà du clin d'oeil humoristique, il faut voir dans La Mort du Cygne, et ce rôle d'une femme- oiseau, le symbole de la fragilité de la vie... de toutes les vies... et de l'ardeur désepérée avec laquelle nous nous y accrochons... Et en cela Anna Pavlova put donner toute la mesure de son lyrisme, et par son immense talent et son style si expressif émouvoir des salles entières.
(On remarque ici de toute évidence l'en dehors très limité d'Anna Pavlova)
Adulée par les balletomanes, Anna Pavlova, dont chaque apparition fait un triomphe, est devenue en 1907 la star du Marinsky où son nom brille au firmament de la danse... Pourtant, ce qui sera l'essentiel de sa carrière reste encore à venir...
Car la direction du théatre ne l'a pas encore, jusque là, laissée partir en tournée ... Et lorsqu'elle les quitte pour la première fois, en 1908, avec l'accord du tsar, celui-ci eut cette réflection (prémonitoire...):
"Ma peur c'est que nous vous perdions..."
Au cours de l'une de ces parenthèses elle travaille avec Diaghilev et les Ballets Russes où, lorsqu'on lui propose de danser dans l'Oiseau de Feu, elle refuse le rôle car elle ne pouvait se faire, disait-elle, à la musique d'avant garde de Stravinsky, et c'est Tamara Karsavina qui la remplace (elle n'affectionna tout au long de sa vie que les musiques dansantes de Cesare Pugni et Ludwig Minkus et resta irrémédiablement classique sans jamais danser de rôles innovants).
D'un naturel assez indépendant, Pavlova eut certainement du mal à supporter l'autorité de Diaghilev et leur collaboration ne fut que de courte durée. Mais elle trouva certainement beaucoup plus difficile encore de devoir partager le succés avec Nijinski... Car elle détestait la compétition, et on l'accusa souvent de s'entourer de danseurs médiocres pour mieux faire ressortir son talent...
La renommée de Pavlova commença ainsi à se répandre à l'étranger, mais ce n'est que lorsqu'elle fut définitivement libérée de ses obligations au Marinsky, en 1913, que débute alors la partie la plus importante de sa carrière avec le départ de ses tournées internationales qui, pendant 20 ans, l'emméneront dans le monde entier...
Dès 1910 elle avait déjà formé sa propre compagnie avec huit danseurs de St. Petersbourg auxquels viendront s'ajouter en 1914 des danseurs anglais car, la guerre ayant rompu les ponts avec la Russie, elle s'installe alors en permanence à Londres qui lui servira de base pour ses tournées.
Sa maison, Ivy House, située à Golders Green en bordure de Hampstead Heath (aujourd'hui le siège du London Cultural Jewish Centre), elle l'avait voulue comme
"un endroit où je pourrai me retirer de l'agitation et du tumulte, un endroit où mes cygnes et moi pourrons être seuls".
( Seul enregistrement connu de la voix d'Anna Pavlova)
Anna Pavlova en compagnie d'Enrico Cecchetti
"Anna Pavlova" (1983) avec Galina Belyayeva (Anna) et James Fox(Victor Dandré)
Et elle s'éteignit effectivement le 23 Janvier 1931, quelques jours après son cinquantième anniversaire, victime d'une pleurésie.
Elle avait demandé dans son délire qu'on lui amène son costume de cygne qu'elle tenait sérré contre elle, et lorsque la fin arriva ses dernières paroles furent:
"Jouez la dernière mesure tout doucement..."
Le jour prévu de la Première du spectacle, le rideau s'ouvrit sur une scène vide où le hâlo d'un projecteur matérialisait sa présence, tandis que l'orchestre entonnait la musique de Camille Saint-Saëns...

Une plaque sur le mur de l'Hôtel des Indes à La Haye (où un fumoir porte son nom) rappelle le souvenir de celle qui ne vécut que par et pour la danse et que beaucoup ont pris pour une sotte, car à l'inverse de Tamara Karsavina, avec qui l'on pouvait aborder tous les sujets, Anna Pavlova n'avait aucun autre centre d'intérêt que cette danse qu'elle aima jusqu'à en mourir.
Mais avec la même élégance dans la vie que sur la scène elle érigea cette image de la ballerine consommée, auréolée de satin et de roses, qui devint un mythe dans le monde entier...
"L'aube pénètre sur la pointe des pieds comme une Pavlova auréolée"
Ezra Pound

Anna Pavlova fut incinérée et ses cendres placées au colombarium de Golders Green où son urne fut ornée avec ses chaussons qui ont été volés depuis... (De nombreuses controverses se sont élevées certains prétextant que ses dernières volontés étaient de reposer au cimetière Novodevichy à Moscou).