• Shéhérazade (1910) - Une symphonie de couleurs

     

    L'Art et la danse

    Diana Vishneva (Zobeïde)

     

     

    "Le vigilant derviche à la prière appelle
    Du haut des minarets teints des feux du couchant
    Voici l'heure au lion qui poursuit la gazelle
    Une rose au jardin moi je m'en vais cherchant..."
                                            Chateaubriand (1768-1848) - L'Esclave. 

                                                 

         Après "l'itinéraire" pionnier de Chateaubriand et l'Orient hérité des Romantiques, le médecin poète Joseph-Charles Mardrus (1868-1949) donne au tournant du siècle une traduction nouvelle des Contes des Mille et Une Nuits qu'il dédie à Stéphane Mallarmé faisant reparaitre, quelques deux cents ans après la première version française d'Antoine Galland (1646-1715), l'histoire immortelle du sultan Shahryar qui, après avoir été trompé par sa première femme, épouse chaque soir une jeune vierge qu'il fait tuer au matin de la nuit de noces pour se venger...

        Un début de récit barbare qui doit en fait son succès au personnage de Shéhérazade, la fille du Grand Vizir, qui, afin de faire cesser ce massacre, imagine un stratagème: Elle raconte chaque nuit à son époux une aventure captivante dont la suite est reportée au lendemain, et celui-ci ne pouvant se résoudre alors à la faire mourir repousse sans cesse l'exécution jusqu'au jour où après mille et un récits, celle-ci lui déclare qu'elle n'en connait pas d'autres. Mais l'admirable conteuse a peu à peu gagné la confiance de son mari et ce dernier, qui a reconnu au fil du temps ses qualités de coeur et d'esprit, renonce à la faire exécuter et la garde auprès de lui.

       Beaucoup plus fidèle au texte original que son prédécesseur, l'ouvrage de Mardrus parait à Paris en 16 volumes de 1899 à 1904 et fait grand bruit par son érotisme débordant (la Mère de Marcel Proust lui conseillera de s'en tenir à la traduction de Galland), réveillant aussitôt une nouvelle vague d'orientalisme; et le 5 Mars 1899 Camille Chevillard dirige aux Concerts Lamoureux la première audition parisienne de Shéhérazade, poème symphonique de Rimsky-Korsakov (1844-1908), écrit en 1888.
        Le compositeur n'a retenu en fait que quelques épisodes isolés de l'oeuvre littéraire, et dans son "Journal de ma Vie Musicale" il analyse ainsi la genèse de sa partition:
        "Le programme qui me guida pour la composition de Shéhérazade consistait en épisodes séparés des Mille et Une Nuits sans aucun liens entre eux: La mer et le vaisseau de Sinbad, le récit fantastique du prince Kalender, le fils et la fille du roi, la fête à Bagdad et les vaisseaux se brisant sur un rocher. En composant je ne voulais par ces indications qu'orienter quelque peu la fantaisie de l'auditeur du côté où s'était dirigée ma propre fantaisie. Et si ma Suite porte le nom de Shéhérazade c'est seulement parce que ce nom et les Mille et Une Nuits évoquent pour chacun l'Orient et ses contes merveilleux".


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    Portrait de Rimsky-Korsakov par Valentin Serov (1865-1911) 


        Dix ans plus tard vient se superposer le spectacle féérique des Ballets Russes, et le 4 Juin 1910, pour le public parisien habitué aux tons pastels des costumes et des décors ainsi qu'à la chorégraphique romantique, les couleurs éclatantes et la sensualité exotique de Shéhérazade seront un véritable choc.
        Bien qu'annoncé dans les programmes comme "drame chorégraphique en un Acte de Léon Bakst et Michel Fokine", le livret fut conçu en fait par le peintre Alexandre Benois et les programmes des représentations de l'époque résument ainsi l'argument:


        " Quand se lève le rideau, le shah est dans son harem, persuadé par son frère que ses femmes le trompent en son absence. Ils feignent de partir tous les deux pour la chasse, et sitôt qu'ils ont disparu le grand eunnuque est gentiment sollicité par la sultane Zobeïde et les odalisques qui souhaitent voir s'ouvrir les portes qui les séparent du monde.


    Shéhérazade - Chorégraphie de Mikhaïl Fokine, interprétée par Uliana Lopatkiva et Faruk Ruzimatov et le corps de ballet du Mariinski. Décors et costumes réalisés d'après les dessin originaux de Léon Bakst.

     

     Une porte de bronze livre passage à des esclaves aux vêtements cuivrés, puis une porte d'argent laisse entrer d'autres esclaves vêtus d'argent, et enfin s'ouvre une porte d'or d'où sort un esclave vêtu d'or et dont la sultane est éprise.


     

    Au milieu de l'orgie réapparait le shah, et à son signal toutes les coupables sont massacrées. Un instant attendri par les prières de son épouse infidèle Shariar est prêt à lui pardonner, mais il se laisse convaincre par son frère de sa perfidie et redevient intraitable, cependant plutôt que de subir le châtiment humiliant de ses consoeurs Zobéïde se poignarde et meurt dans les bras du souverain".

     


        On reconnait là bien évidemment, résumé à grands traits, le tout début des Milles et Une Nuits, et plus particulièrement l'épisode qui, décidant le sultan Shahriar à mettre désormais à mort chacune de ses maitresses, prépare l'apparition du cycle de contes. Selon Alexandre Benois, ce cruel et voluptueux épisode des Mille et Une Nuits s'était imposé à lui dès la première audition du poème symphonique de Rimsky-Korsakov, et il précise que le ballet utilise une compilation des trois dernières parties musicales, la première étant jouée en Ouverture.

        Laissant dans l'ombre de larges passages de l'oeuvre originale du compositeur, le ballet n'alla pas sans soulever le mécontentement de sa veuve à qui le directeur des Ballets Russes répondit par une lettre ouverte dans un quotidien de Saint Petersbourg en expliquant que sa compagnie n'avait pas pour vocation d'illustrer respectueusement les oeuvres des musiciens disparus:
        " Défendre les droits des auteurs ne devrait pas signifier s'élever contre tout phénomène artistique les concernant, quand la nouveauté de l'idée et la hardiesse de l'exécution sont les seuls reproches qu'on puisse faire à ces phénomènes". (Il faut cependant ajouter de plus que Rimsky-Korsakov ne voulait pas que l'on crée une chorégraphie sur sa musique, et que Diaghilev attendit sa mort pour passer outre...)

        Le public, lui, n'eut que faire de ce genre de querelles, totalement séduit par le spectacle...
         "Lorsque le rideau de l'Opéra de Paris se leva pour la première fois sur les décors et les costumes de Bakst, ce fut un saisissement dans la salle devant cette vision de harem étouffé de vastes tentures, de coussins, de tapis, éclairé de lourdes lampes de métal. Avec Shéhérazade nous ne voyions pas seulement l'Orient, nous le respirions" déclara Jean Louis Vaudoyer, collaborateur des Ballets Russes. Quand à Alexandre Benois, il admira sans réserve le travail de Bakst:
        "La tonalité vert émeraude des tapis, des tentures et du trône, le bleu de la nuit qui coule à flots par les fenêtres grillagées ouvrant sur le jardin du harem, les monceaux de coussins brodés, les danseuses demi-nues divertissant le sultan de leurs gestes souples et rythmés, jamais je n'avais vu sur scène une symphonie de couleurs aussi magnifiquement orchestrée".


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    Décors de Léon Bakst pour Shéhérazade 


        Le décorateur de Shéhérazade utilise d'ailleurs lui-même cette notion d' "orchestration des couleurs" lorsqu'il commente son travail:
        "Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, j'ai juxtaposé un bleu désepéré et un vert plein de tristesse. Il y a des rouges triomphants et des rouges accablants. Il y a des bleus qui évoquent sainte Madeleine et d'autres Messaline. Le peintre qui sait utiliser ces connaissances est pareil à un chef d'orchestre qui, d'un mouvement de sa baguette peut faire surgir tout un univers et obtenir des milliers de sons sans commettre d'erreurs".

        La somptuosité  des costumes et leur raffinement fut également l'un des éléments essentiels du succès du ballet, utilisant avec élégance et fantaisie soies, mousseline, velours, plumes, cuir, fourrures et brocards rebrodés d'or et d'argent et semés de perles et de pierres jetées à profusion.
        Certaines des nombreuses esquisses montrent clairement que le peintre s'inspira de miniatures persanes, réinterprétées avec une audace sensuelle qui subjugua le public parisien habitué à s'émouvoir des sages effets de tutu.

     

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    Costume de Léon Bakst pour une Odalisque 

     

         Dans une lettre à sa femme, Bakst lui rapporte comment l'essayage des costumes lors d'une répétition souleva l'admiration de Vuillard, Bonnard, Blanche et quelques autres peintres présents, et lui écrira également plus tard que "depuis Shéhérazade tout Paris s'habille à l'Orientale".

        Le grand couturier Paul Poiret (1819-1944) fait triompher la jupe sultane et les parfums "Aladin" et "Le Minaret", quand aux aigrettes qui avaient orné nombre de costumes, elles firent aussitôt fureur dans ses collections, immédiatement adoptées par ses clientes, si l'on en croit la chronique narquoise de Marcel Proust:
        " et quand avec l'efflorescence prodigieuse des Ballets Russes, révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benois, et du génie de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces grands hommes nouveaux apparut portant sur la tête une immense aigrette tremblante, toutes les parisiennes cherchèrent à imiter cette merveilleuse créature que l'on aurait pu croire apportée dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus précieux trésor, par les danseurs russes".


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     Modèle de la collection Poiret (1914)


        Le couturier qui organise des fêtes somptueuses donnera d'ailleurs le 24 Juin 1911 une soirée restée célèbre dans les annales de la vie parisienne, la fameuse "Mille et deuxième nuit", où il demanda à ses 300 invités, pour la plupart des artistes et des membres de la haute société, de porter des costumes orientaux. Salons et jardins de son hôtel particulier entièrement recouverts de tapis et de coussins, n'étaient que fontaines lumineuses et feux d'artifice vibrant aux rythmes des musiciens cachés dans les bosquets, et sous une vaste tente décorée par Raoul Dufy, Poiret vêtu en sultan, et que cette réception célèbre fera surnommer à l'instar de Soliman "Poiret le Magnifique", présidait près d'une grande cage dorée renfermant "les concubines" toutes vêtues de ses dernières créations vestimentaires. A ses côtés, coiffée du légendaire turban qui établira l'image de la maison Poiret, la sultane, sa femme Denise, portait la robe "Minaret", avec la fameuse jupe culotte qui fit scandale, brouillant la frontière entre les sexes. 


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     Turban porté par Denise Poiret lors de la légendaire soirée "Mille et deuxième Nuit" (LACMA- Los Angeles County Museum of Art)

     

        Si les costumes de Bakst engendrèrent pareille révolution dans le monde de la mode, il ne faut cependant pas négliger pour autant ceux qui les portèrent et eurent leur part non négligeable dans l'immense succès que fut Shéhérazade.
        Trois rôles principaux dominent ce ballet très court (40 minutes):
    Zobeïde, la sultane infidèle, interprétée lors de la Première par Ida Rubinstein (qui après ce ballet quitta la compagnie et se lança dans ses propres productions pour le meilleur et pour le pire...), avec à ses côtés Alexis Boulgakov (le sultan Shahriar) dont Raynaldo Hahn fit ce portrait dans une lettre à Proust:

        "Le sultan va partir pour la chasse... Quel superbe costume! et comme monsieur Boulgakov le porte bien! Il s'est fait un visage horrible et magnifique de roi méchant, comme on en voit dans les miniatures persanes et aussi dans ces livres chinois où sont figurées grossièrement mais de façon éclatante à la gouache et sur du papier de riz, des scènes violentes qui racontent une histoire interminable et compliquée".

        Le danseur le plus remarqué cependant fut sans conteste Vaslav Nijinski (l'esclave doré), que Fokine mit comme à son habitude admirablement en valeur en révélant par sa chorégraphie flamboyante toutes les facettes de son talent, ainsi que le décrit encore Raynaldo Hahn:
        " Il a le visage aigu d'une antilope, le torse fin et sinueux, il porte un turban de neige et un pantalon d'or, il sourit, tend les lèvres, se cabre, se jette en avant, enroule autour de Zobeïde ses bras maigres et ronds cerclés de bracelets, la soulève, l'emporte... c'est Nijinski". 
    (Le successeur le plus illustre de Nijinski sera très certainement Rudolf Noureev qui donnera une magistrale interprétation de "l'esclave doré", le dernier personnage de Fokine qu'il inscrivit à son répertoire en 1978, et qui fut également l'une de ses dernières apparitions sur la scène).

     

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    Nijinski dans le rôle de "l'esclave doré"

     

         A côté de ces rôles principaux apparaissaient également Flore Revalles, ainsi que Adolf Bolm et Enrico Cecchetti (le Grand Eunnuque) dans une chorégraphie brisant les carcans de l'académisme et où les corps servent des expressions radicalement contemporaines.

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    Enrico Cecchetti et Flore Revalles dans Shéhérazade 


       "Nos Danses, nos décors, nos costumes, tout empoigne le spectateur parce que cela reflète le rythme secret de la vie " écrira Léon Bakst, et il ajoute "Notre troupe apparait comme la synthèse de tous les arts existants".
         Shéhérazade sera en effet le premier exemple révolutionnaire de l'intégration réunissant autour d'un même spectacle un chorégraphe, un musicien et un artiste plasticien, faisant du ballet un spectacle d'Art total.


        Le ballet sera repris, entre autres, par Nina Anisinova pour le Mariinski (1950), Leon Wojcikowski pour le London Festival Ballet (1960), ou encore Maurice Béjart qui en 1990 donne A propos de Shéhérazade avec le Béjart Ballet.
        Plus proche de nous, c'est Jean Christophe Maillot qui propose en 2000 sa propre interprétation: "Shéhérazade est une oeuvre qui a réjoui le monde entier" dira-t-il, "mais dont la sensualité fut à l'époque limitée à cause de l'importance des costumes"  et le chorégraphe, tout en intégrant l'esthétique de Bakst à la sienne, choisit de mettre en scène un décor qui peu à peu se minimalise, et devant lequel il fait évoluer dans son style néo-classique habituel certains danseurs aux costumes très épurés.

     

     Shéhérazade- Chorégraphie de Jean Chrisophe Maillot pour le Ballet de l'Opéra de Monte-Carlo.


        L'une des dernières versions en date est celle de Blanca Li, créée le 19 Décembre 2001 à l'Opéra de Paris avec dans les rôles principaux Agnès Letestu et José Martinez (décors de Thierry Leproust et costumes de Christian Lacroix).
         "Ce Shéhérazade est un ballet en 5 tableaux qui s'achève en Bacchanale" dira cette chorégraphe impétueuse au style contemporain inclassable, "mon univers des Mille et Une Nuits est inspiré de la peinture orientaliste du XIXème siècle et mon style marqué par mon passé de gymnaste, d'élève de Martha Graham, et influencé par le flamenco".
         Une chorégraphie culminant avec une bataille rangée de coussins entre danseurs et qui, bien que faisant partie aujourd'hui du Répertoire n'en reste pas moins cependant diversement appréciée... (Le ballet de Fokine ne figure pas au répertoire de l'Opéra de Paris, l'autre Shéhérazade à y être inscrite est celle de Roland Petit sur la musique de Maurice Ravel)


        Au de là des scènes d'Opéras Shéhérazade version comédie musicale va reparaitre en Décembre 2011 aux Folies Bergères... Nécessaire dose d'imaginaire dans un monde où la grisaille domine...
      

        Et, vieille comme le monde et sans avoir pris une ride, l'histoire sans fin de l'amour éternel dans un univers d'exotisme continuera comme aux siècles passés à faire rêver une nouvelle fois...

     

                "La lune était sereine et jouait sur les flots
                 La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
                 La sultane regarde et la mer qui se brise
                 Là bas d'un flot d'argent brode les noirs ilots..."

                                          Victor Hugo (1802-1885) - Les Orientales.

     

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    Safia (1886)  -  William Clark Wontner (1857-1930) 

      


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