• Rudolf Noureev (1938-1993) Le Rimbaud des Steppes.

      

    L'Art et la danse

     
         Il était une fois le plus jeune enfant d'une famille pauvre qui s'élança à la conquète d'un trésor... et finit par gagner célébrité et fortune... Ce trésor c'était la danse... et le jeune héros s'appelait Rudolf Hametovitch Noureev... qui fit une entrée dans le monde assez théâtrale le 17 Mars1938 à bord du Transsibérien quelquepart près du lac Baïkal. 

        Lorsque la guerre éclate, sa famille qui habite Moscou se replie dans un petit village de leur province natale de Bachkirie, puis à Oufa, la ville voisine. Les conditions de vie, difficiles pour tous, le sont encore davantage pour les Noureev qui vivent dans une extrème pauvreté.
        Humilié le jour où il s'évanouit en classe tellement il a faim, le jeune Rudolf doit aussi endurer les moqueries de ses camarades parcequ'il n'a pas de chaussures ou porte le vieux manteau de ses soeurs...
        Un soir de réveillon, sa mère réussit à le faire entrer à l'Opéra d'Oufa, lui et ses trois soeurs, avec un seul billet, à la barbe des controleurs, pour voir un ballet patriotique Le Chant des Cigognes... Ce soir là, Rudolf qui n'a que six ans, sait qu'un jour il sera danseur...

        Les danses folkloriques enseignées à l'école le font très vite remarquer  et madame Udeltsova, qui avait fait partie du corps de ballet de Diaghilev se propose bénévolement  pour lui donner des leçons... Il fait avec elle suffisament de progrés en un an pour être envoyé à une ancienne soliste des ballets du Kirov... Son avenir semble tout tracé...
        Pourtant son père, qui souhaite pour son fils une carrière d'ingénieur ou de médecin ne l'entend pas de cette oreille et interdit les cours de danse qui entravent notablement sa scolarité...
        "Noureev travaille de moins en moins" se plaignent les professeurs, "sa conduite est stupéfiante, il saute comme une grenouille et c'est à peu prés tout ce qu'il sait faire..."
        C'était toutefois sans compter avec la détermination de ce garçon qui persiste à suivre ses cours en cachette et justifie ses absences, avec la complicité de sa mère, en prétextant d'autre activités.

        A 15 ans il commence à figurer dans des spectacles du théatre de la ville où ses progrés lui permettent de paraitre dans le corps de ballet.
        Un soir que le soliste est indisponible, Noureev propose crânement de le remplacer... Sa mémoire est extraordinaire... en quelques instants il va se préparer à exécuter une variation qu'il a vue sans jamais l'avoir dansée lui même... Il impressionne tellement son entourage ce jour là qu'on décidera de l'emmener en tournée à Moscou avec la troupe qui lui offre un contrat à plein temps...
        Mais son ambition est ailleurs... La célèbre école Vaganova du Kirov... Utopie?... Pas pour lui... Et lorsque la tournée se termine, au lieu de regagner Oufa avec ses camarades, il met à profit l'argent qu'il vient de gagner pour se rendre à Léningrad... où il trouve l'école de danse femée pour la semaine...Qu'à cela ne tienne!  la vieille madame Udeltsova  qui vit maintenant à Léningrad est là pour l'héberger.
     

     

    L'Art et la danse



        Bien qu'ayant dépassé la limite d'age, il est accepté au Kirov, avec ce commentaire du professeur qui l'a auditionné:
        "Soit vous serez un danseur extraordinaire, soit le modèle des ratés...et plus probablement le modèle des ratés"
        A 17 ans il n'avait pas, il est vrai, le niveau de ses pairs entrés à l'école 7 ans plus tôt. Mais il considéra cela comme un défi. Animé d'une volonté farouche de rattraper et de dépasser les autres, il accepte cependant mal la discipline, et surtout refuse de rentrer aux Jeunesses Communistes. Mais grâce au soutien de Pouchkine, son professeur, il repousse ses limites à l'extrème, passe tous les examens en trois ans, et débute dans la troupe à 20 ans.

    (Les dernières photos relatent le retour de Noureev en Union Soviétique en 1989, ses retrouvailles avec sa famille et sa réapparition sur la scène du Kirov où il interpréta pour l'occasion le rôle de James dans La Sylphide). 

     
        Il est choisi pour être le partenaire de Natalia Doudinskaya dans Laurencia et le succés est immédait. Quand il se déchire un ligament de la cheville peu de temps aprés, il reparait presqu'aussitôt sur scène, ignorant l'avis de son médecin qui lui prédit qu'il court le risque de ne plus jamais pouvoir redanser par la suite... Cette cheville, toutefois, le fit souffrir tout au long de sa carrière, et les problèmes qu'elle lui causa en auraient dissuadé plus d'un moins déterminé que lui...

     

        Tandis que son succés va croissant son tempérament impétueux et ses disputes fréquentes avec les professeurs lui forgent une réputation de mauvais caractère... Il se plaint un jour qu'une tournée en Allemagne de l'Est a été préjudiciable à sa forme physique... on lui répond qu'il ne dansera plus hors de Russie dorénavant...
        Et lorsqu'en 1961 la tournée du Kirov à Paris et à Londres se prépare, il n'est pas retenu.
         La chance va cependant lui sourire encore une fois... Le danseur étoile Konstantin Sergueev aura besoin d'être remplacé dans certains ballets, et Noureev est le seul à pouvoir le faire... Il partira donc... présenté officiellement comme "l'un des danseurs les plus passionants de ces dix dernières années".

     


        Paris (qui découvre le Kirov ) lui fait un accueil enthousiaste... Mais on le suveille de prés... ses entorses envers le réglement concernant les sorties nocturnes et les contacts avec les étrangers inquiètent les agents du KGB...
        Et lorsque la troupe arrive à l'aéroport du Bourget prète à s'envoler à destination de Londres, on remet à Noureev un billet pour Moscou où l'attend, lui dit-on, un gala... Il sent que c'est un piège... Il sait que s' il part il ne ressortira plus jamais d'URSS et sera écarté pour toujours de la scène... Sans perdre un instant il réussit à faire passer le message aux amis français venus l'accompagner et ceux ci transmettent sa requète à la police française:

        " I want to be free!... I want to dance!..."

        Une heure plus tard on lui a accordé l'asile politique et il est de retour à Paris...

        Poursuivi par les journalistes et harcelé par les autorités soviétiques il parcourt la France et l'Italie avec la compagnie des ballets du Marquis de Cuevas.
        Mais une rencontre va donner un tour décisif à sa carrière: Avec Erik Bruhn, le danseur étoile du Ballet Royal de Danmark, il découvre l'influence occidentale et l'assimile aussiôt pour créer ce style expressif à l'extréme, qui fera qu'après lui les danseurs ne pourront jamais plus ne pas s'investir totalement dans leurs rôles. 
        "Je suis arrivé avec le bagage" disait-il,"mais c'est à l' Ouest que j'ai appris ce qu'il fallait en faire".

        Ce bagage, il va aller le porter jusqu'à Londres où Margot Fonteyn l'invite peu de temps après à participer au gala annuel de la Royal Academy of Dancing... La porte de la gloire vient de s'ouvir pour lui... Avec le Royal Ballet qui restera sa troupe d'accueil jusqu'à la fin des années 70, et Margot Fonteyn comme partenaire, le succés est phénoménal.. (ils obtiennent 89 rappels à Vienne après le Lac des Cygnes...) Noureev a 23 ans, Margot Fonteyn 42... "Ce n'est pas elle, ce n'est pas moi, c'est le but que nous poursuivons ensemble" expliquait-il... et lorsqu'il quitte le Royal Ballet en 1977 ils resteront amis pour la vie.

     

         Etoile à la carrière internationale, Noureev se produit alors dans le monde entier avec des dizaines de troupes, apportant au répertoire classique talent et inspiration teintés d'anticonformisme:

     

        Lorsqu'il exécute pour la première fois les variations de Giselle ou du Lac des Cygnes avec le Royal Ballet ses modifications et ses ajouts indignèrent les puristes. 
        " il eut été absurde de cantonner Noureev dans un monde pré-établi" leur répondit très justement  Fréderick Ashton qui avait compris qu'on ne musèle pas cet artiste plein de fougue qui, un soir de Première de la Bayadère à Londres, prit un tel élan dans un saut qu'il disparut dans les coulisses... et réapparut nonchalament quelques instants plus tard...
        Noureev définissait ainsi le danseur:
    "Chaque pas doit porter la marque de son sang"... Personne n'oubliera ,en effet, ce don total qu'il faisait de lui même à chacune de ses apparitions où il irradiait à tout moment une humanité positive et puissante.
        Son "saut vers la liberté" lui fit la une de la presse internationale, mais sa personalité charismatique, aliée à une virtuosité et une présence magnétique doublée d'une puissance dramatique, le propulsèrent au sommet de son art.

        Acteur de cinéma, icône de la publicité, et même chef d'orchestre, Noureev toucha un public plus nombreux que n'importe quel autre danseur, et la presse populaire s'ingénia à construire à ce "Rimbaud des steppes" comme l'appelait Ashton, une image scandaleuse...Rapportant comment il lança un pâté aux crevettes à la tête d'un critique célèbre lors d'une réception en Australie ou bouscula une danseuse du corps de ballet de la Scala de Milan qui le génait pour entrer en scène...
        L'étoile n'a cependant jamais dévoré l'homme. De tempérament bouillant, s'il fut comédien il n'était jamais poseur, et s' il pouvait être arrogant il n'était pas vaniteux.

        En 1983 Rudolf Noureev est nommé directeur de la danse à l'Opéra de Paris et en porte le prestige sur les scènes internationales après avoir élevé la compagnie à son plus haut niveau. Ses talents de chorégraphe qui s'imposèrent avec la création de Tancrède à l'Opéra de Vienne en 1966 ont ici l'occasion de s'exprimer encore une fois à travers ses oeuvres les plus célèbres que sont ses versions des ballets de Petipa, le Lac des Cygnes ou Casse Noisette, auxquelles viennent s'ajouter Manfred, Roméo et Juliette, Cendrillon et Raymonda.
       Quand il quitte le poste de directeur de la danse en 1989 il demeure cependant "premier chorégraphe", et va donner La Bayadère, certainement un de ses ballets les plus réussis


        C'est grâce à sa volonté farouche et l'aide de collègues en qui il a toute confiance qu'il termine ce dernier ballet, car il a été diagnostiqué séropositif en 1984 et s'affaiblit progressivement. Les photos de la Première le 8 Octobre 1992, qui fut sa dernière apparition en public, révèlent au monde le degré avancé de sa maladie. Il espérait cependant pouvoir poursuivre encore ses activités, mais ses forces l'abandonnèrent très vite. 
        La nationalité française ne lui a pas été accordée pour des raisons politique et des pressions de l'URSS, et Rudolf Noureev décède "citoyen autrichien" à l'Hôpital du Perpétuel Secours de Levallois Perret le 6 Janvier 1993.

        Ainsi finit l' histoire de l'enfant prodige qui se battit pour "entrer dans la danse" et y rester, et pour qui, éternel nomade, le présent et l'avenir étaient plus importants que le passé car, disait-il:

        "Ne jamais regarder en arrière. C'est ainsi qu'on tombe dans l'escalier".


        
     
      
      

      


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