• Pierina Legnani (1863-1930) - Le lien entre technicité et lyrisme

     

    L'Art et la danse

    Pierina Legnani dans Le Petit Cheval Bossu (Saint-Léon/Pugni)

     

        La carrière de Pierina Legnani née à Milan le 30 Septembre 1863 débute à l'école de la Scala où ses dons particuliers ajoutés à ses qualités de travailleuse acharnée lui permettent de se hisser très vite parmi les meilleures. Elève de Cesare Coppini (dont elle consigna tous les cours par écrit) puis de Caterina Beretta (1839-1911), et formée dans la tradition de Carlo Blasis (1797-1878) qui permit aux danseurs italiens d'être techniquement beaucoup plus avancés que les français ou les russes de l'époque, Pierina Legnani parait pour la première fois sur la scène de la Scala en 1888 dans le rôle de Nunziatella d'Amadriade de Danesi.

     

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    Teatro alla Scala    Milan
      

        Dès 1890 sa virtuosité et sa technique font sensation et éblouissent l'Europe, et après avoir interprété au théâtre de l'Eden à Paris le ballet de Luigi Manzotti (1835-1905), Rolla, elle parait à Londres à l'Alhambra Theatre dans l'Aladdin de Coppé, déclarant à cette occasion à des admirateurs stupéfaits par son travail de pointes qu'elle était capable d'exécuter trente deux fouettés en tournant... 
        A son retour à la Scala elle est nommée Prima Ballerina, et à peine arrivée reçoit une invitation des Théâtres Impériaux de Russie... Invitation à laquelle la ballerine milanaise croit répondre pour une saison...  Elle va y séjourner en réalité près de 10 ans...

     

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    Le Théâtre Mariinski (St. Petersbourg) dans les années 1890 

     

        La rencontre avec Marius Petipa est décisive. Ce dernier venait de remonter au Mariinski un ballet, Satanella ou le diable amoureux, que les caricaturistes de l'époque avaient surnommé "le diable boiteux" vu le nombre de chutes que l'on dénombrait dans les représentations (jusqu'à 25 certains soirs...), et lorsqu'il fait la connaissance de la virtuose incomparable qu'est la jeune Pierina Legnani, débute une collaboration privilégiée à travers laquelle s'épanouiront véritablement leurs qualités artistiques, chacun s'élevant à la juste mesure du talent de l'autre.

     

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    Marius Petipa (1818-1910) 

     

        Petipa qui à l'époque essaye de remonter des oeuvres romantiques comprend alors qu'il leur manque quelquechose, et comme l'exprime Tamara Karsavina (1885-1978) dans sa biographie, l'étoile milanaise fera le lien entre l'école italienne: Carlo Blasis (1797-1878), Enrico Cecchetti (1850-1928), et l'école russe pour aboutir à une fusion entre technicité et lyrisme:
        "les traditions de danse des maitres français avaient été jusque là la seule forme d'enseignement admise. Maintenant, à la réunion annuelle des professeurs, on avait décidé de créer parallèlement une classe de danse selon les méthodes italiennes. Cette idée était peut-être suggérée par la virtuosité prodigieuse de Pierina Legnani".

        De son côté, en très grande professionnelle, celle-ci ne cessera d'enrichir son bagage et de continuer à étudier auprès des maitres tels que Sergueï Legat (1875-1905) ou encore Christian Johannson (1817-1903), afin d'acquérir le lyrisme du style russe. Elle arrivera à interpréter parfaitement les danses de caractère slaves, et lorsque s'achève  Le Petit Cheval Bossu de Saint-Léon (1821-1870) repris par Petipa, la salle est debout et l'applaudit à tout rompre.

     

                          Le Petit Cheval Bossu   Acte III- Final
    Chorégraphie de Marius Petipa d'après Arthur Saint Léon. Musique de Cesare Pugni. Interprété par Maïa Plissetskaïa et Vladimir Vassiliev.

     

        Le chorégraphe du Mariinski  considèrera d'ailleurs constamment Pierina Legnani comme la meilleure danseuse d'Europe, et crée à son intention le titre de Prima Ballerina Assoluta qu'il lui confère dès 1893... Mais qu'il se voit obligé d'accorder également à Mathilde Kschessinskaïa (1872-1971) afin de ménager les influents protecteurs de cette dernière...(les deux seules ballerines soviétiques à obtenir le titre par la suite seront Galina Ulanova (1910-1998) et Maïa Plissetskaïa (1925- )
        Quoi qu'il en soit, c'est à Pierina Legnani que Marius Petipa résevera la majorité de ses créations: Cendrillon (1893), Le Talisman (1895), La Perle (1896), La Halte de Cavallerie (1896), Raymonda (1898) ou encore Les Ruses d'Amour (1900).

     

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    Pierina Legnani dans le rôle de Cendrillon 

     

       Et, lorsqu'après l'échec de la chorégraphie de Reisinger en 1877, il remonte en 1895 Le Lac des Cygnes de son ami Tchaïkovski qui vient de mourir, c'est encore à sa ballerine favorite que Petipa confie le premier rôle, et le compositeur Riccardo Drigo va écrire pour elle la Coda du Pas de deux du Cygne Noir à l'Acte III afin d'introduire dans la chorégraphie les célèbres trente deux fouettés en tournant, que la ballerine avait précédemment exécutés dans Cendrillon et La Tulipe de Harlem.
        Quoi qu'elle fasse, le public lui réclamait ce morceau de bravoure, et la légende raconte que la pointe de sa jambe d'appui ne sortait pas d'un cercle qui avait été préalablement tracé à la craie sur le sol autour d'une pièce d'un rouble... Tamara Karsavina relate ainsi cet exercice de virtuose:

        "Un de ses tours de force était les "32 fouettés". D'autres danseuses l'ont imitée depuis, mais alors elle était la seule à pouvoir le faire. Ce pas ressemblait assez à un numéro d'acrobate et sentait un peu le cirque par la pause délibérée qui le précédait. Legnani marchait jusqu'au milieu de la scène et se préparait ostensiblement à son tour. Le chef d'orchestre attendait, baguette levée. Soudain, une cascade de pirouettes vertigineuses, merveilleuses de précision, brillantes comme les facettes d'un diamant, ravissait toute l'assistance. Théoriquement une exhibition de simples acrobaties était incompatible avec la pureté du style, mais ce tour de force, tel qu'elle l'accomplissait, avait quelque chose d'héroïque dans sa folle audace et réduisait la critique au silence. Toutes les élèves, petites ou grandes, essayaient continuellement de faire les "32 tours". Nous tournions dans les salles de danse, nous tournions dans le réfectoire, nous tournions dans le dortoir, perdant l'équilibre après quelques essais et recommençant aussitôt".
        (Il faudra attendre le début du siècle suivant pour voir Mathilde Kschessinskaïa égaler la performance. Les fouettés s'exécutent de nos jours couramment seize fois de suite, les étoiles en font trente deux, et l'on cite le cas de la danseuse américaine d'origine croate Mia Slavenska (1916-2002) étoile des Ballets Russes de Monte Carlo et du Metropolitan Opera Ballet, qui en faisait soixante quatre...)

     

    Le Lac de Cygnes (Acte III)  Margot Fonteyn et Rudolf Noureev
    (Pour les pointilleux le compte des fouettés n'y est pas exactement...)

     

        Pierina Legnani pour qui fut créé le double rôle du Cygne blanc et du Cygne noir afin de mettre en valeur sa virtuosité (dans la version d'origine il était dévolu à deux danseuses différentes), avait pour l'occasion Pavel Gerdt (1844-1917) comme partenaire, lequel venait de passer la cinquantaine, un état de chose qui laisse à penser que c'est la raison pour laquelle tous les pas de deux de l'époque ont été chorégraphiés pour trois... avec l'introduction d'un "ami" de Siegfried qui en prenant le relais de temps en temps permettait au prince de reprendre son souffle... C'est le jeune Nikolaï Legat (1869-1937), alors âgé de 26 ans qui épaulait Gerdt, et lorsqu'il reprit lui-même le rôle de Siegfried et qu'il demanda à être débarrassé de "l'ami" il s'attira alors de fort méchantes critiques.

     

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     Pierina Legnani dans Le Lac des Cygnes

     

        Après le départ à la retraite de Pavel Gerdt, Nikolaï Legat devint le partenaire quasi attitré de Pierina Legnani, avec qui il devint très ami, la rencontrant souvent chez sa propre grande tante Sophie où elle prenait pension. Cette dernière possédait en effet un très grand appartement et louait des chambres aux "artistes invités". Pierina prenait la "pension complète", ce qui comprenait de succulents petits plats mijotés par le mari italien de Sophie et de longues soirées passées à converser avec Nikolaï, et celui-ci écrira dans ses Mémoires:
        "Mon père m'a dit plus d'une fois qu'il aurait été heureux que je l'épouse, mais je ressentais seulement de la sympathie envers Legnani, et je n'aurais jamais pu l'imaginer comme ma femme, elle avait sept ou huit ans de plus que moi".


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    Pierina Legnani/Medora et Olga Preobrajenska/Gulnare dans la scène du Jardin Animé du Corsaire.


        Pierina Legnani n'était pas particulièrement belle, Tamara Karsavina ira même jusqu'à dire "Elle n'était pas jolie du tout, et un peu petite" (elle avait en fait des jambes assez courtes), mais elle avait par contre infiniment de grâce et de charme, et sa nature agréable et enjouée la rendit très populaire au sein de la société de St. Petersbourg.
        Hormis Kschessinskaïa, sa rivale, tous ses collègues conçurent de l'affection à son égard, car celle que tous considéraient comme la plus grande professionnelle de l'époque, adorée du public, ne fit jamais preuve de la moindre prétention et sut toujours se faire apprécier de son entourage.
        "Dès qu'elle parut à St.Petersbourg, cette danseuse italienne conquit tous les coeurs et je ne crois pas que nos danseurs aient éprouvé de jalousie réelle envers elle" écrit encore Tamara Karsavina.
         D'autres parts, à la différence de certaines de ses collègues, Pierina Legnani ne fut jamais mêlée à de quelconques intrigues ou autres aventures scandaleuses, et se consacra entièrement à son art, pour lequel sa technique parfaite et son brio lui permirent d'affronter avec maestria les difficultés les plus compliquées.


        La Prima Ballerina Assoluta fait ses adieux à la scène le 28 Janvier 1901, dans La Camargo, où elle interprète aux côtés de Sergueï Legat la légendaire danseuse, avec sa virtuosité habituelle malgré l'encombrant costume orné de roses inspiré par la célèbre toile de Lancret. L'étoile n'avait à cette époque là plus rien à prouver et peu lui importait sans doute les aléas de la robe... Car c'est la même Legnani qui quelques dix années auparavant avait fait un mini-scandale au sujet d'un costume qu'elle jugeait beaucoup trop long car il cachait son jeu de jambes, déclarant formellement qu'elle ne danserait pas avec le tutu de sa grand mère (ce qu'elle fit d'ailleurs pour le plus grand plaisir du public).

     

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    Pierina Legnani dans le rôle de La Camargo 


        Lorsque Mathilde Kschessinskaïa reprit le rôle en Avril après le départ de Legnani, c'est elle par contre qui refusera de porter la robe volumineuse dessinée pour la danseuse italienne, et malgré les ukases de la direction enlèvera les crinolines... Elle sera pour cela condamnée à une amende dont elle ne s'acquittera pas, ayant fait intervenir qui de droit en hauts lieux (et comme ce directeur était par trop contrariant elle finira par le faire renvoyer)

     

    Tableau de Nicolas Lancret (1690-1743)  "La Camargo"
    Madrigal de Thomas Morley (1557-1602) interprété par The King's Singers. 

     

        De retour en Italie, Pierina Legnani vécut à Pognana Lario (Lombardie), sur les bords du lac de Côme où elle s'occupa de sa mère malade, mais n'abandonna cependant pas complètement ses activités, car elle fit partie quasiment jusqu'à sa mort du jury d'examens de la Scala, avec Cecchetti, Beretta et Virginia Zucchi.

       La première Odile/Odette du Lac des Cygnes est l'une des dernières représentantes de l'école milanaise, d'où sont sorties des danseuses illustres comme Fanny Cerrito, Carlotta Grisi, Amalia Ferrari, Claudina Cucchi et Virginia Zucchi, et son nom reste inscrit dans l'histoire de la danse comme le mythe de la ballerine italienne qui a exporté la virtuosité, l'unissant à la grâce, la beauté et l'émotion.
        Décédée le 15 Novembre 1930, elle repose à Pognana Lario auprès des siens sur les rives de ce lac de Côme qu'elle a tant aimé.

     

    Le Lac de Côme (Lombardie)
    Musique de Giselle Galos   Nocturne N°6  "Il lago di Como"



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