• Parade (1917) - Un bouleversement culturel

     

    Parade (1917) - Un bouleversement culturel

     Parade   Rideau de scène réalisé par Pablo Picasso

     

      

       "Ce que le public te reproche cultive le, c'est toi"
                                                            Jean Cocteau 

     

        En 1916, la guerre fait rage et 163.000 soldats français perdront la vie à Verdun entre le 21 Février et le 19 Décembre. A l'arrière, un jeune homme exempté de service militaire pour faiblesse de constitution rentre de Belgique où il s'est porté volontaire pour participer à un convoi sanitaire civil:
        De retour dans la capitale, Jean Cocteau (1889-1963) brûle maintenant de retrouver cette vie artistique qui ne s'est pas arrrêtée, avec en tête le souvenir de cette soirée passée en compagnie de Diaghilev (1872-1929) qu'il admire par dessus tout:
        "Nous rentrions de souper après le spectacle. Nijinsky boudait comme à son habitude. Il marchait devant nous. Diaghilev s'amusait de mes ridicules. Comme je l'interrogeais sur sa réserve (j'étais habitué aux éloges) il s'arrêta, ajusta son monocle et me dit: Etonne moi!.."

                                                           Et c'est ce qu'il va faire...

     

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    Jean Cocteau (1889-1963) par Federico de Madrazo de Ocha (1875-1934)

     


        Les deux hommes ont déjà collaboré en 1912 pour un ballet orientaliste, Le Dieu Bleu, mais Cocteau fasciné par le cirque souhaite depuis des années écrire un ballet ou une pièce de théâtre inspiré de ce divertissement. Un sujet qui n'est pas révolutionnaire en soi car il avait été traité sous une forme ou une autre au cours des décades précédentes par de nombreux peintres français dont Daumier (1808-1879), Seurat (1859-1891), Toulouse-Lautrec (1864-1901) ou Rouault (1871-1958), et l'écrivain avait d'ailleurs essayé de convaincre deux ans plus tôt Diaghilev et Stravinsky (1882-1971) de participer à un projet sur le cirque, David, dont il voulait lui-même faire les décors en se basant sur les peintures cubistes de Gleizes (1881-1953).
        Les choses avaient à l'époque tourné court et Cocteau saisit là l'occasion de reprendre son idée dont la grande nouveauté tenait au fait que pour la première fois un ballet aurait pour thème un sujet populaire extrait de la vie de la rue (Si Petrouchka (1911) a pour cadre une fête foraine ses marionettes prisonnières de l'enchantement du vieux charlatan en font un ballet irréel).

        Il fallait un compositeur... et le choix de Cocteau se portera sans hésitation sur Erik Satie (1866-1925) à qui il avait précédement proposé d'écrire un scénario de ballet sur l'une de ses oeuvres, Trois Morceaux en forme de Poire, entendue dans un concert. Le compositeur s'était alors catégoriquement opposé à ce que l'on utilise ses compositions précédentes, mais ayant par contre envisagé favorablement l'idée d'écrire éventuellement une musique de ballet, il accueilit cette nouvelle offre avec enthousiasme.

     

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    Erik Satie par Suzanne Valadon (1865-1938)

     

        Cocteau se mit donc à écrire le scénario dont le sujet on ne peut plus simple s'inspire de la fête foraine avec son cirque itinérant devant lequel, pour attirer le public sous le chapiteau, quelques artistes exécutent un aperçu du programme, trois numéros présentés par les directeurs baptisés pour l'occasion "managers":
          Un prestidigitateur chinois dont le personnage est inspiré du célèbre magicien américain de l'époque Chung Ling Soo,

     

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    (Chung Ling Soo, de son vrai nom William Ellsworth Robinson, présentait un numéro très risqué d'interception de balle de fusil et périt accidentellement sur scène à Londres le 23 Mars 1918).


        Vient ensuite une petite fille américaine inspirée elle aussi de l'actualité et de ces femmes-enfants devenues des héroïnes comme Mary Pickford (1892-1979),

     

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    Mary Pickford dans le film Daddy Long Legs (1919)

     

        et la présentation se termine avec des acrobates accompagnés d'un cheval. Mais personne dans l'assistance ne se laisse convaincre d'assister au spectacle et les "managers" au comble de l'agitation en sont renversés au sens littéral du mot... La troupe déçue se prépare alors à quitter la ville et le ballet se termine par une reprise du morceau de début Prélude du Rideau Rouge. 

        Satie qui de son côté a passé des années à jouer et parfois à composer des chansons populaires dans les bars de Montmartre va concevoir sur cette trame une partition très éclectique intégrant éléments de jazz et de ragtime, sur laquelle Cocteau va superposer tout un éventail de bruits: machines à écrire, pistolet, corne de brume, crécelle etc... ainsi que des paroles prononcées à travers un mégaphone. On le soupçonne d'avoir souhaité créer par là un "succès de scandale" comparable à celui du Sacre du Printemps, toutefois la version définitive de la partition ne conserva à son grand regret que quelques unes de ces inovations:
        "La partition de Parade devait servir de fond musical à des bruits suggestifs mis là comme ce que Georges Braque appelle si justement des "faits". Difficultés matérielles et hâtes des répétitions empêchèrent la mise au point de ces bruits. Nous les suprimâmes presque tous. C'est à dire si l'oeuvre fut jouée incomplète et sans son bouquet".
                                                                 (J. Cocteau  Le Coq et l'Arlequin)

        Un nom s'imposait pour rejoindre ce duo de choc, et les décors et les costumes furent confiés à Pablo Picasso (1881-1973) dont certaines de ses réalisations, de véritables sculptures cubistes en carton viendront évoquer à la fois la fantaisie et le caractère marginal du théâtre forain mais aussi le bruit, l'agitation et la confusion de la ville moderne.

     

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    Pablo Picasso (1881-1973) par Amadeo Modigliani (1884-1920)

     

        Lorsque débutèrent les répétitions, Cocteau et Picasso vont rejoindre à Rome Diaghilev et ses danseurs alors en tournée dans la capitale italiennne.
        Et c'est Léonide Massine (1896-1979), alors étoile, qui sera le chorégraphe et va créer le ballet sous les conseils attentifs de Cocteau qui avait lui-même des idées très précises sur le genre de danse que chaque personnage devait exécuter:
        "Mon rôle fut d'inventer des gestes réalistes, de les souligner, de les ordonner, et grâce à la science de Léonide Massine, de les hausser jusqu'au style de danse".
        Inspirée de Charlie Chaplin, des comédies modernes et de l'oscillement des images de cinéma, Cocteau décrit ainsi la chorégraphie de Massine et les évolutions des "managers" sous leurs encombrants costumes:
        "Leur danse était un accident organisé, des faux pas qui se prolongent et s'alternent avec une discipline de fugue. Les gênes pour se mouvoir sous ces charpentes, loin d'appauvrir le chorégraphe l'obligeaient à rompre avec d'anciennes formules, à chercher son inspiration non dans ce qui bouge, mais dans ce que autour de quoi on bouge, dans ce qui remue selon le rythme de notre monde". (J.Cocteau  Lettre à Paul Dermée)

     

    Parade (1917) - Un bouleversement culturel

      Costumes de Pablo Picasso pour les "managers" de Parade:  "Manager français" à gauche et "Manager américain" à droite.

     

        La Première du ballet eut lieu au théâtre du Châtelet le 18 Mai 1917 avec comme principaux interprètes Léonide Massine, Maria Chabelska et Nicolas Zverev.
        Dans la hâte des répétitions évoquée par Cocteau le costume de la femme acrobate que Massine avait ajoutée à la dernière minute fut peint directement par Picasso sur les jambes de Lydia Lopoukova, quand à celui de la petite fille américaine qui n'avait pas été dessiné il avait été acheté la veille dans un magasin de sports...
        Rien ne manquait cependant lorsque le rideau se leva  sur ce "point de départ de l'esprit nouveau" comme le qualifia Guillaume Apollinaire (1880-1918) qui avait rédigé le programme du spectacle et employait pour la première fois à son sujet le néologisme de "surréalisme", trois ans avant l'apparition du mouvement. 

     

    Parade (1917) - Un bouleversement culturel

    Costume de Picasso pour le prestidigitateur Chinois et le Cheval de Parade (le costume du cheval animé par deux danseurs était monté à l'origine par un mannequin, mais celui-ci étant tombé lors de la dernière répétition ne fut pas remis en place)

     

        C'était toutefois un peu trop de nouveauté pour le public...

        Le spectacle s'acheva dans la confusion et lorsque le rideau tomba il y eut un véritable tumulte dans la salle, ceux qui étaient contre semblant surpasser le nombre de ceux qui applaudissaient...
        L'opulent public, constitué par les élites culturelles parisiennes qui portaient au pinacle les Ballets Russes et souhaitaient échapper à la vulgarité de ce qu'ils nommaient la "modernité", fut très visiblement choqué de voir ces danseurs hors pair lui apporter les distractions communes de la rue et se conduire comme des clowns et des acrobates quelconques.
        "Si j'avais su que c'était aussi bête j'aurais emmené les enfants!" s'exclama une dame dans le public... 

         

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    Léonide Massine dans le rôle du Prestidigitateur chinois.

       

        D'autre part, bien que les recettes de Parade aient été affectées à des organisations de secours et de charité, aux yeux de certains le spectacle se présenta en pleine Première Guerre Mondiale comme un parti pris de légèreté et un défi aux malheurs du temps.

        Quoi qu'il en soit les esprits s'échauffèrent...  et Cocteau racontera:
    "Le soir de la Première de Parade je l'(Diaghilev) étonnais. Cet homme très brave écoutait, livide, la salle furieuse. Il avait peur. Il y avait de quoi. Picasso, Satie et moi ne pouvions rejoindre les coulisses. La foule nous reconnaissait, nous menaçait. Sans Apollinaire, son uniforme et le bandage qui entourait sa tête*, des femmes armées d'épingles (à chapeau) nous eussent crevé les yeux". (La Difficulté d'être)
        La première de Parade fut-elle vraiment le scandale que Cocteau a bien voulu décrire dans son envie d'en faire une nouvelle bataille d'Hernani?  Toujours est-il qu'elle fut cependant la cause de quelques mémorables incidents...
        L'un des plus célèbres opposa Cocteau et Satie au critique musical Jean Poueigh qui avait été très virulent décrivant entre autres la partition du ballet comme "outrageante pour le goût français". Satie répliqua en lui expédiant une carte postale avec ces mots:
        "Monsieur et cher ami, vous êtes un cul, un cul sans musique. Signé Erik Satie".
        Le destinataire du message porta plainte et le jours du procès Cocteau qui était venu soutenir son ami, et vociférait sans arrêt "cul!" dans le tribunal, fut arrêté et condamné à payer une amende, quand à Satie il écopa de huit jours de prison...

        Lorsque Diaghilev reprit Parade en 1920 l'intelligentsia et le monde chic commençaient à accepter le cubisme, Picasso était devenu une personnalité importante, la guerre était teminée et le ballet fut regardé d'un autre oeil:
        "Trois ans après les détracteurs applaudissent et ne se souviennent pas d'avoir sifflé" écrira Jean Cocteau.
        Celui-ci ne s'était d'ailleurs pas laissé décourager par les critiques qu'il transforma en autant d'encouragements:
        "Le public aime bien reconnaitre. Il déteste qu'on le dérange. La surprise choque. Mais le pire sort d'une oeuvre c'est qu'on ne lui reproche rien".

        George Auric (1899-1983) qui n'avait pas franchement apprécié la Première dira cette fois:
        "Un air frais venait de souffler sur notre petit monde"...
        Car Parade qui ouvrait de nouvelles perspectives modifia la vision de nombreux spectateurs en montrant qu'il était possible de porter un autre regard sur les arts de la scène.

       

        Première collaboration entre Satie et Picasso, le ballet fut aussi un moment important dans les vies et les carrières des cinq collaborateurs:

         Cocteau réussit à sortir de la simple notoriété mondaine où il était jusqu'alors relégué, Picasso rencontra sa femme, Olga Khokhlova (1891-1954), danseuse des Ballets Russes, Massine développa une nouvelle gestuelle inspirée de la Commedia dell'Arte, la musique de Satie fut entendue par un nouveau public et toute une génération de jeunes artistes, et les Ballets Russes de Diaghilev se trouvèrent définitivement projetés dans l'avant-garde.

     

    Parade (1917) - Un bouleversement culturel

     

        A la suite de l'Aprés-midi d'un Faune (1912) et du Sacre du Printemps (1913), Parade complète la série des succès à scandale, mais bien trop en avance sur son temps ne fut jamais ajouté au répertoire habituel des Ballets Russes et ne s'acquit pas la même notoriété.
        Cependant l'oeuvre n'en représente pas moins un vrai bouleversement culturel, moment important de l'histoire de la danse, car comme l'écrira bien des années plus tard Serge Lifar (1904-1986):


        "Cocteau avec Parade a inventé le ballet moderne". 

     

     *Sous-lieutenant au 96ème régiment d'infanterie, Guillaume Apollinaire avait été blessé à la tempe par un éclat d'obus alors qu'il lisait Le Mercure de France dans sa tranchée. Evacué à Paris il y fut trépané, et affaibli par ces évênements décéda en 1918 de la grippe espagnole.



    Parade (extraits) interprété par l'Orchestre Symphonique des Pays de Romans.



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