• Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Ondine (1909)   Arthur Rackam

     


         Depuis les temps les plus reculés l'homme a peuplé les eaux de créatures imaginaires: Les Grecs anciens avaient leurs naïades et leurs néréides, les hindous leurs apsaras et les peuples germaniques leurs nixes, autant de croyances qui disparurent avec le temps mais furent remises au goût du jour au XIXème siècle par les Romantiques grands amateurs de surnaturel. 
        Ainsi naquit une héroïne, Undine, dont le sort tragique fut conté par un officier de l'armée prussienne, le baron Friedrich Heinrich Karl de la Motte Fouqué (1777-1843), filleul du roi Fréderic II, issu d'une vieille famille française protestante exilée en Allemagne. Publié en 1811, ce chef d'oeuvre d'un homme qui fut l'ami de Goethe (1749-1832), Schiller (1759-1805) et Fichte (1762-1814), raconte l'histoire d'une naïade, Undine, qui tombe amoureuse d'un chevalier fiancé à une autre, et celle-ci devint si populaire qu'elle fera dire au Times:
        "Si vous demandez ce livre dans une bibliothèque vous pouvez être certain qu'il a déjà été emprunté".


    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

     

        Puissamment évocateur, le récit féerique inspirera aussi bien le poète Aloysius Bertrand (1807-1841) que le compositeur Maurice Ravel (1875-1937), le dramaturge Jean Giraudoux (1882-1944), le peintre Klimt (1862-1918) ou encore Arthur Rackam (1867-1939) qui illustra superbement l'édition anglaise de 1909, et lorsque Jules Perrot (1810-1892) présente Ondine ou la Naïade au Her Majesty's Theatre de Londres le 22 Juin 1843, le titre lui-même semble indiquer que le roman est le point de départ du ballet, cependant la critique écrira le lendemain:

        "Si ce n'est qu'une nymphe des eaux en est l'héroïne l'argument ne ressemble pas plus à l'histoire du baron qu'à celle de Robinson Crusoe... C'est pourquoi les lecteurs d'Undine feront bien d'oublier tout ce qu'ils savent déjà s'ils veulent éviter que leur esprit ne s'embrouille tandis qu'ils découvrent les merveilles de ce nouveau ballet".

        Le seul point commun entre l'oeuvre du chorégraphe et celle de l'auteur allemand ne semble bien être en effet que l'amour malheureux d'une nymphe pour un mortel déjà promis à une autre, car les sombres rivages du Danube font place sur scène aux côtes ensoleillées de la Sicile, tandis que l'aristocratique Sir Huldebrand est remplacé par un humble pécheur Mattéo et que la rivale d'Undine, Bertalda, devient l'orpheline Gianina.
         Le ballet se rapproche bien davantage par certains détails d'une pièce de René-Charles Guilbert de Pixerécourt (1773-1844), Ondine ou la Nymphe des Eaux, qui fut présentée en 1830 à Paris alors que Jules Perrot était à cette époque là encore à l'Opéra, quand à l'atmosphère italienne on la trouve dans un divertissement que celui-ci monta à Vienne en 1838 pour Carlotta Grisi (1819-1899): Le Pêcheur Napolitain, où celle-ci interprétait le rôle de la fiancée Gianetta tandis qu'il tenait celui du pêcheur Pietro réuni dans un pas de trois avec deux créatures aquatiques dans une scène de séduction.
        Ce n'est pas cependant son ancienne compagne, Carlotta Grisi, dont il s'est séparé, que Jules Perrot aura pour partenaire lorsqu'il crée Ondine ou la Naïade, mais Fanny Cerrito (1817-1909) qui par sa danse qualifiée de "poésie silencieuse" souleva l'admiration et l'enthousiasme du public et contribua à faire du ballet un véritable succès dès la première représentation.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito  dans Ondine  par G.A.Turner

     

        Lorsque le rideau s'ouvre sur l'Acte I, le jeune marin sicilien Mattéo est sur le point d'épouser la plus jolie fille du village, Gianina, une orpheline dont il est très épris. Mais lorsqu'il découvre un jour la naïade Ondine il est subjugué par la beauté de la nymphe qui lui avoue son amour et, visible de lui seul, essaye par tous les moyens de l'éloigner de sa fiancée, semant le trouble et la discorde.
        De retour dans le monde sous-marin où elle a transporté Mattéo en rêve, Ondine supplie sa mère, la Reine Hydrola, de la laisser devenir humaine afin de pouvoir épouser l'homme qu'elle aime, requête à laquelle elle se voit tout d'abord opposer dans un premier temps un refus catégorique. Cependant, attendrie par le chagrin de la jeune nymphe et les prières de ses soeurs, la souveraine consent finalement à cette demande, avec cependant une condition: Ondine devra avoir épousé Mattéo avant que ne tombent les derniers pétales d'une rose qu'elle va lui remettre. 

     

    Ondine  (Acte I- Extraits)  Interprété  par Evgenia Obraztsova (Ondine) et Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski.  Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte, d'après Jules Perrot.

     

        La première scène de l'Acte II a pour cadre la Fête de la Vierge, au cours de laquelle Ondine ne cesse de se manifester à Mattéo continuant de jeter le trouble dans son esprit face à l'incompréhension croissante de Gianina désespérée et de ses amis qui essaient en vain de le ramener à la raison. Persistant dans son entreprise de séduction, la nymphe surgit d'un puits, puis réapparait vêtue en paysanne, et tandis que les villageois dansent une joyeuse tarentelle ils sont soudain interrompus par un étrange musicien qui essaiera encore une fois de mettre le désaccord entre les deux fiancés.

     

     Ondine (Acte II  Extraits) Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Matteo), Yekaterina Osmolkina (Gianina) et le corps de ballet du Mariinski.  Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.


        L'assemblée se disperse tandis que l'orage menace: Le tonnerre gronde et tous vont se mettre à l'abri, excepté Mattéo fasciné par le reflet des éclairs sur la mer. Soudain les flots s'illuminent, c'est Ondine qui, suivie de ses soeurs, vient maintenant le supplier de quitter sa fiancée pour la suivre, et bouleversé par cette vision il perd connaissance.

     

    Ondine  (Acte II)  Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski. Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.


        Lorsqu'il reprend conscience il est rejoint par sa mère et ses amis qui le cherchent car tous se préparent pour la cérémonie du mariage. Aidé de son garçon d'honneur Mattéo enfile sa veste et sous son voile Gianina parait dans sa robe blanche immédiatement suivie d'Ondine qui, invisible de l'assistance, se substitue instantanément à elle et la fait disparaitre.
        Le couple monte dans une barque afin de gagner l'église de l'autre côté de la baie et lorsque le bateau atteint la rive déserte Mattéo follement heureux découvre au clair de lune le visage d'Ondine qui, nouvellement mortelle, voit pour la première fois son ombre... Revenue de sa surprise elle ne se lasse pas de jouer avec ce double d'elle-même... Perdant conscience du temps qui passe... Cependant Mattéo l'interrompt, mais alors qu'ils vont se remettre en route Ondine sent soudain faiblir les battements de son coeur... et c'est elle, cette fois, qui va prier Mattéo de se hâter, car la rose cachée dans son corsage vient de perdre un pétale...

     

    Ondine (Acte II - Le Pas de l'Ombre) Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski. Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.
     

         Le couple se retrouve enfin dans l'église face au prêtre qui va les unir, mais à ce moment même les derniers pétales de la rose tombent sur le sol et après avoir embrassé Mattéo, Ondine meurt dans ses bras... Les naïades éplorées resurgissent alors de la mer et le corps de la malheureuse et de l'infortuné pêcheur sont emportés par les flots. 

    (Le lien vers la scène finale d'Ondine ayant été désactivé, la vidéo est visible sur You Tube:  http://youtu.be/c9kSqNXwfuk )

     

        C'est une nouvelle fois Cesare Pugni (1802_1870) que Perrot avait choisi comme compositeur et ce dernier sera salué par les mélomanes comme un maitre de la musique de ballet. Le Times décrira sa partition comme:
        "Singulièrement appropriée, très descriptive et qui ajoute du charme et de la perfection au ballet. Les accompagnements musicaux qui décrivent l'ondulation des flots sont incroyablement évocateurs: On entend le clapotis des vagues et le bruit des lames qui se brisent sur le rivage caillouteux et l'oreille est idéalement satisfaite".

        Le décor était l'oeuvre de William Grieve qui selon une revue contemporaine avait conçu " L'une des plus belles réalisations dont aucune scène ne se soit jamais enorgueilli". Sa maitrise se révéla particulièrement dans le Pas de l'Ombre où grâce à des jeux de lumière l'effet d'illusion de la réalité stupéfia le public:
        "C'est un splendide exemple d'habileté dans l'art, et l'on ne peut que regretter que de telles choses soient si fugaces car on pourrait les revoir mille fois sans jamais en avoir le regard fatigué. Aucun autre décorateur n'est aussi familier que lui de l'usage des éclairages".

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito dans le Pas de l'Ombre


        La production abondait effectivement en effets spéciaux largement dépendants de l'habileté des machinistes. Une gravure rappelle la première entrée de Cerrito/Ondine dans un coquillage s'élevant d'une trappe à travers la scène. Plus tard celle-ci devait également s'envoler d'un rocher pour disparaitre dans la mer, mais l'effet le plus saisissant était, parait-il, produit par l'apparition sous l'eau des naïades qui suivaient la barque de Mattéo à travers la baie.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito dans le rôle d'Ondine

     

        Lorsqu'il occupa les fonctions de Premier Maitre de Ballet à Saint Petersbourg, Jules Perrot présenta au Bolchoï Kamenny le 11 Février 1851 une version plus élaborée et encore élargie d'Ondine ou la Naïade sous le titre La Naïade et le Pêcheur, et Cesare Pugni qui avait accompagné Perrot en Russie révisa la partition à laquelle il fit plusieurs ajouts. 
        Une fois encore le succès fut immédiat et, le 23 Juillet de la même année, le ballet fut représenté au Palais de Peterhof, résidence d'été des tsars, en l'honneur de la fête de la Grande Duchesse Olga Nikolaevna, fille de l'empereur Nicolas Ier (1796-1855). La chorégraphie subit de nouvelles transformations et une scène fut spécialement construite au dessus du lac du pavillon Ozerky pour la représentation.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Représentation de La Naïade et le Pêcheur au palais de Peterhof (1851)

     

        Après le départ de Jules Perrot, Marius Petipa (1818-1910) qui lui succéda aux Théâtres Impériaux remonta La Naïade et modifia le ballet à trois reprises (1867, 1874, 1892) avec des ajouts à la partition signés Ludwig Minkus (1826-1917) et Riccardo Drigo (1846-1930), et en 1903, le petit-fils de Cesare Pugni, second Maitre de Ballet au Mariinski, et l'ancien danseur Alexander Shiryaev en donnèrent une version pour Anna Pavlova (1881-1931), Tamara Karsavina (1885-1978) et Mikhaïl Fokine (1880-1942), laquelle fut la dernière apparition de la nymphe dans la Russie Impériale.

        Le ballet continua à être représenté à Léningrad jusqu'en 1931, et c'est Pierre Lacotte (1932- ) qui, sous le titre d'Ondine, lui a redonné une nouvelle vie pour le Kirov/Mariinski. Le chorégraphe, ne disposant au départ pour toute documentation que d'une partition pour violon et de quelques critiques dans les journaux de l'époque, travailla pendant plus de 4 ans à cette reconstruction qui fut représentée pour la première fois le 16 Mars 2006 à l'occasion du VIIème Festival International de ballet au Mariinski, et dont les premiers rôles furent interprétés par Evgenia Obraztsova (Ondine), Leonid Sarafanov (Mattéo) et Yana Serebriakova (Gianina).

    (Cette Première est visible dans son intégralité sur You Tube en 13 vidéos, tous les liens ayant été malheureusement également désactivés:  http://youtu.be/oqrTR6SvPuQ)

     

        Sir Frederick Ashton (1904-1988), quand à lui, a rendu hommage à Perrot en incorporant le célèbre Pas de l'Ombre dans la chorégraphie de son Ondine créé sur la musique de Hans Werner Henze (1926- ).


    Ondine (Le Pas de l'Ombre)  Chorégraphie de Frederick Ashton  Musique de Hans Werner Henze  Interprété par Miyako Yoshida (Ondine) et Edward Watson (Palemon).


        Il s'agit ici de l'histoire du prince Palemon qui décide de quitter Berta sa fiancée pour la nymphe Ondine à qui il a juré un amour éternel. Cependant, croyant celle-ci disparue au cours d'une violente tempête, il épouse Berta, mais il mourra pour avoir brisé son serment lorsque reparait la nymphe qui, après lui avoir donné le baiser fatal, retourne, elle, à la mer oubliant tous ses souvenirs du monde des mortels.
        Créé le 27 Octobre 1958, ce ballet quasi inconnu en France fut décrit comme "un concerto pour Fonteyn" dont le triomphe fut unanimement salué . Pour le reste, les commentaires furent mitigés... Edwin Derby (1903-1983), le célèbre critique américain, après avoir loué Fonteyn (1919-1991) écrira:
        "Mais le ballet est idiot et tout le monde s'en est aperçu"...

        Au risque de rompre un peu plus le charme il faut pourtant faire remarquer pour conclure que cette héroïne éminament romantique se rend coupable depuis plus d'un siècle et demi du délit d'usurpation d'identité!
        La séductrice de Mattéo n'est pas en effet une naïade, nymphe des rivière et des fontaines, mais une habitante des eaux de la Méditerranée et donc une néréide!... Peut-être est-ce la raison pour laquelle Pierre Lacotte ne souhaitant pas redresser cette erreur de vocabulaire ne donna pour titre à son ballet que le seul prénom, étouffant discrètement toute critique sur les notions de mythologie de Jules Perrot et ses contemporains...

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Ondines de Gustave Klimt

     

        "Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son
         anneau à mon doigt pour être l'époux d'une Ondine, et
         de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs.

         Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle,
         boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa
         un éclat de rire, et s'évanouit en giboulées qui ruisse-
         lèrent blanches le long de mes vitraux bleus"

                                      Aloysius Bertrand (1807-1841)
                                                  Ondine   (Gaspard de la Nuit - 1842)

                               


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  • Commentaires

    1
    Mardi 18 Février 2014 à 20:37

    merci pour ce travail de synthèse.

    bonne journée

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