• Mikhaïl Fokine (1880-1942) - Le Second Noverre

     

    L'Art et la danse

    Mikhaïl Fokine par Valentin Serov (1865-1911)

     

         "Il suffit d'avoir douté une seule fois pour perdre la foi fétichiste en la valeur des cinq positions, pour comprendre qu'elles n'épuisent pas toute la gamme, toute la beauté des mouvements du corps humain
                                                                           Mikhaïl Fokine

     

        Dix-septième enfant d'une famille qui en compta dix-huit (mais dont cinq seulement atteignirent l'âge adulte), Mikhaïl Fokine naquit à St. Petersbourg le 25 avril 1880. Fils d'un commerçant aisé et d'une mère passionnée de théâtre, le petit Mikhaïl attend chaque fois avec impatience le retour de son frère ainé Nicolaï, officier de cavalerie, qui grand amateur de ballet, lui décrit avec profusions de détails les spectacles auxquels il a assisté. Bientôt Mikhaïl n'a qu'une envie, faire partie lui aussi de ce monde qui le fascine, un enthousiasme que ne partage cependant pas son père, et c'est en se cachant que sa mère doit le conduire à l'examen d'entrée à l'Ecole Impériale... où il est admis sans difficultés... (Finalement, très fier du succès de son fils qui a été choisi parmi plusieurs centaines de candidats, le père de Fokine deviendra l'un de ses plus fervents supporters...)

        Entré à l'âge de 9 ans dans la prestigieuse institution, Mikhaïl Fokine parait pour la première fois sur scène la même année dans Le Talisman, dirigé par Marius Petipa, et en 1898 fait ses débuts avec le Ballet Impérial dans Paquita le jour de ses 18 ans.

     

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    Mikhaïl Fokine (Lucien d'Hervilly) dans Paquita


        Ses années d'études n'ont toutefois pas été uniquement consacrées à la danse, car cet artiste accompli a également travaillé le violon et le piano et maitrisait également la balalaïka et la mandoline...  et lorsque les musiciens du Mariinski créèrent un petit orchestre de cordes il y fut accepté sur le champ.
        Le danseur menait de pair cette activité musicale avec sa carrière de soliste au Ballet Impérial et ses talents réels de musicien lui valurent une place dans le célèbre orchestre de balalaïkas de Vassily Andreyev où il jouait de la domra, un instrument de la famille du luth  (Il ira jusqu'à transcrire, orchestrer et même composer de la musique, et lors de ses derniers engagements de chorégraphe au Mariinski il lui arriva de diriger lui même l'orchestre pendant que ses ballets étaient dansés sur scène).

     

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    Vassili Andreyev (1861-1918)  Le père de la balalaïka moderne, et le créateur du premier orchestre de balalaïkas.

     

    Orchestre de Balalaïkas du Conservatoire de Saint Petersbourg 


        Tout aussi exceptionnellement doué pour la peinture, une autre de ses passions (il avait fréquenté l'école de Dmitriev Kavkosky et aurait pu prétendre être admis à l'Académie des Arts...), Fokine déçu par ses premières années avec le Ballet Impérial songea très sérieusement à se réorienter vers la musique ou les arts plastiques...
        Car le ballet alors essentiellement axé sur la technique et la virtuosité se révéla pour lui un carcan difficilement supportable dont il se serait certainement libéré s'il n'avait été nommé en 1902, professeur à l'Ecole Impériale, un poste qui lui permettra de s'exprimer au de là de ces traditions stéréotypées.

         Dès 1904 il fait part de ses idées réformistes à la direction des Théâtres Impériaux:

        "A la place du dualisme traditionnel, le ballet doit montrer une unité d'expression totale, faite de la combinaison harmonieuse des trois éléments: musique, peinture et arts plastiques... La danse doit être interprétative... Elle ne doit pas dégénérer en simples mouvements de gymnastique... Elle doit raconter l'âme..."

        Base des cinq célèbres propositions qu'il élaborera plus tard, cette lettre qu'il envoie aux officiels ne sera pas unique, mais toutes seront cependant accueillies avec la même réserve.
        (Il faut remarquer à ce sujet que ces idées, souvent attribuées à d'autres, sont exprimées ici 4 ans avant que Fokine ne rencontre Diaghilev et 10 mois avant la première apparition d'Isadora Duncan en Russie).

         La direction des Théâtres Impériaux se méfie comme l'on s'en doute de ces conceptions jugées révolutionnaires, en conséquence les activités du chorégraphe seront restreintes au maximum et la plupart des ballets qu'il crée à l'époque le seront pour des spectacles d'élèves (Acis et Galatée - 1905), des galas de charité (Chopiniana - 1907) ou des spectacles privés (La Mort du Cygne -1907).
         Et c'est avec les moyens limités dont il dispose que Fokine, qui vend souvent lui-même les tickets dans son propre appartement, réalise avec l'aide de sa femme (la danseuse Vera Antonova qu'il épousa en 1905) une grande partie des costumes qu'ils réutilisent chaque fois autant que faire se peut...

     

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    Vera Fokine  par Zinaïda Serebriakova (1884-1967)

     

        S'il ne jouit pas de la considération des autorités en place, son travail attire par contre l'attention de jeunes artistes progressistes dont le peintre Alexandre Benois qui en 1908 lui présente un imprésario épris d'avant garde: Serge de Diaghilev... Une rencontre qui va changer le cours de leurs deux existences et écrire en même temps un chapitre fabuleux de l'Histoire du Ballet.
        Lorsqu'il évoque ces moments, Benoit écrira:

                      "Fokine brûlait littéralement d'enthousiasme ..." 

        Le résultat de cette entrevue sera la mythique première saison des Ballets Russes à Paris en 1909, dont l'impact sur le monde de l'art, la musique, la culture, la mode et la littérature fut absolument sans précédent et fascine encore aujourd'hui.
         Fokine y présenta quatre ballets, Le Pavillon d'Armide, Cléopatre, les danses polovtsiennes du Prince Igor et Les Sylphides, auxquels le public fit un véritable triomphe et, promu chorégraphe en titre de la Compagnie, il va créer successivement avec le même succès Carnaval, Schéhérazade, et L'Oiseau de Feu en 1910, suivis en 1911 de Petrouchka et Le Spectre de la Rose imposant l'image éternelle d'un danseur étoile, le mythique Vaslav Nijinski, dont l'importance grandissante que celui-ci était en train de prendre subrepticement auprès de Diaghilev allait amener son lot de complications.

     

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    Nijinsky dans Le Spectre de la Rose (1911)

                                  Soulève ta paupière close
                                  Qu'effleure un songe virginal
                                  Je suis le spectre d'une rose
                                  Que tu portais hier au bal.
                                                    Théophile Gautier


         La situation se dégrade rapidement en effet l'année suivante alors que  Mikhaïl Fokine crée Daphnis et Chloé, car le directeur de la compagnie vient de confier en même temps à Nijinski la chorégraphie (sa première) de L'Après Midi d'un Faune....  Et les deux oeuvres devant être présentées simultanément, Diaghilev qui tient absolument à ce que Nijinski crée l'évènement de la soirée n'hésite pas, afin de miner le succès de Fokine, à déplacer Daphnis et Chloé en première partie et avancer le lever de rideau d'une demi-heure pour que le public ne voit que la moitié du ballet... On imagine sans difficultés la violente discussion et les tensions qui en résultèrent...
        C'est Nijinski encore qui se voit attribuer la réalisation du projet suivant,  et Fokine fortement contrarié de voir lui échapper Le Sacre du Printemps, donne sa démission et regagne St. Petersbourg et le théâtre Mariinski. Pas pour très longtemps cependant car après avoir travaillé à Berlin pour la Compagnie d'Anna Pavlova, il est bientôt rappelé par Diaghilev qui vient de renvoyer furieux son danseur étoile... (celui-ci lui a joué le vilain tour de se marier...)

        La saison 1914 des Ballets Russes voit la création du Coq d'Or, et c'est à cette époque que, dans une lettre au Times, Fokine énonce les principes de sa nouvelle esthétique, réaffirmant sa liberté de chorégraphe en quête de l'expressivité absolue, ainsi que sa perpétuelle recherche d'unité et de parfaite cohérence entre les musiciens, les décorateurs, les solistes et le corps de ballet. 

     

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    Décor de Natalia Gontcharova inspiré de l'imagerie russe pour Le Coq d'Or

     

         Devant le succès toujours présent, sept nouvelles oeuvres sont prévues pour l'année suivante, mais alors que la troupe va quitter Paris le déclenchement des hostilités avec l'Allemagne les met dans l'impossibilité de traverser l'Europe, et les artistes se voient contraints de transiter par l'Espagne où Fokine étudie les danses locales qu'il utilisera plus tard dans plusieurs de ses ballets: Jota Aragonesa (1916), Ole Toro (1924) Panaderas (1930) ou Bolero (1935).

        De retour à St.Petersbourg, le chorégraphe retrouve les Théâtres Impériaux et vient de créer en 1917 L'Apprenti Sorcier et Ruslan et Ludmilla lorsque la Révolution qui éclate en Octobre va cette fois lui faire abandonner définitivement sa terre natale.
        Ayant reçu de Suède une invitation providentielle pour monter Petrouchka il réussit en effet à persuader les officiels soviétiques de lui accorder les permis nécessaires pour s'y rendre accompagné de sa famille (il a maintenant un fils, Vitale), et les trois fugitifs franchiront les lignes de front de la guerre civile sans être inquiétés...
        Ils transitent un temps par la Scandinavie puis une offre de Broadway met fin à leur errance, et les amène finalement à New York qui sera à partir de 1923 leur base définitive où Diaghilev fait une ultime réapparition... mais sans succès... car il ne sera question de rien tant que celui-ci n'aura pas réglé ses dettes... A savoir des impayés datant de 1914-15... et qui le resteront...

    (Les deux hommes ne se reverront jamais: Une dernière tentative de rapprochement eut lieu en 1928, alors que Fokine répétait les Danses Polovtsiennes à Paris et que Diaghilev qui se trouvait sur place reconnut sa voix. Par l'intermédiaire du danseur Boris Romanov, il fit demander à son ancien chorégraphe s'il accepterait de le rencontrer... Celui-ci très ému répondit par l'affirmative, mais au dernier moment Diaghilev n'osa pas franchir la porte du studio et s'éloigna sans un mot... Il devait mourir l'année suivante)

     

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    Serge Diaghilev (1872 - 1929)

     

        Les premières années de Fokine aux Etats Unis furent particulièrement difficiles, car les danseurs professionnels y étaient inexistants, et l'essentiel de ses activités se borna à quelques commandes de chorégraphies pour les spectacles de Broadway et plusieurs tournées où il se produisit avec sa femme Vera.
        Son fils Vitale appèlera plus tard cette époque "les années perdues", et en 1936, le critique du New York Times, John Martin, écrira:
        "C'est comme si Beethoven avait donné des leçons de piano au lieu de composer".

     

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    Vera et Mikhaïl Fokine dans Schéhérazade

     


        Il prit alors la décision qui s'imposait et ouvrit à New York une école de danse, créant le vivier de la première génération de danseurs professionnels américains, et forma avec eux en 1924 la toute première Compagnie, l'American Ballet, qui assurait régulièrement des spectacles au Metropolitan Opera House ainsi que des tournées dans les principales villes des Etats Unis et en Europe.
        A ses anciens ballets, le chorégraphe qui deviendra en 1932 citoyen américain, ajoute alors de nouvelles créations, Les Aventures d'Arlequin (1922), Les Elfes (1924), auxquelles les spectateurs toujours plus nombreux font chaque fois un triomphe.. 
        Le 8 Août 1934, une soirée au Lewisohn Stadium (pour laquelle avaient été vendues 15.000 places assises et 2000 debout) nécessita le déplacement de la police tandis que plusieurs milliers de personnes qui n'avaient pu entrer assiégeaient les lieux...
       Le New York Times titrait le lendemain en première page:
    "La Police intervient alors que 10.000 personnes essayent en vain de voir les ballets de Fokine". 

     

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    Inauguration du Lewisohn Stadium le 29 Mai 1915. Situé sur le campus du New York City College le stade aujourd'hui détruit a cédé la place au NAC (North Academic Center)


        Intransigeant, et d'une exigence extrême, Fokine était admiré et aimé de tous ses danseurs. L'un d'eux dira plus tard:
        " C'était extèmement encourageant de travailler pour un Maitre tel que lui, qui exigeait constamment la perfection, et à qui l'on pouvait faire confiance sans hésitation. Sa présence dans le public électrisait complètement l'atmosphère, et bien que nous donnions toujours tous le meilleur de nous même, il nous semblait avoir la force de danser encore mieux lorsqu'il était là".

        Courtisé par les autorités russes, le chorégraphe ne se laissera pas convaincre de regagner l'URSS, et en 1935 monte L'Amour des Trois Oranges et Samson et Dalila pour la Scala de Milan, puis travaille avec le Ballet de Monte Carlo de Léon Blüm.
        C'est alors qu'un début de procès intenté au Colonel Basil (dont la compagnie interprétait un peu trop librement ses ballets...) donne un tour inattendu à sa carrière, car le différent finalement réglé à l'amiable sera à l'origine d'une véritable association, et le chorégraphe qui va suivre la troupe jusqu'en Australie crée pour eux Cendrillon (1938).

         Cependant la menace du second conflit mondial devenue imminent l'oblige à regagner sans délais les Etats Unis où il va vivre cette fois la dernière et l'une des plus importantes de ses aventures.


        Mikhaïl Fokine sera en effet l'un des membres fondateurs du nouveau projet américain: le Ballet Theatre, pour lequel il remonte son répertoire (Lors de la première historique le 11 Janvier 1940 le rideau se lève sur Les Sylphides) et produit ses derniers ballets. 
        Barbe Bleue et Le Soldat Russe voient respectivement le jour en 1941 et 1942 et le chorégraphe est en train d'achever Hélène de Troie lorsqu'il est atteint d'une phlébite pendant une répétition lors d'une tournée à Mexico. A son retour à New York la complication d'une embolie pulmonaire évolue alors en double pneumonie et provoque son décès prématuré le 22 Août 1942 à l'âge de 62 ans.

        Afin de lui rendre hommage 14 Compagnies dans le monde donnèrent simultanément Les Sylphides le jour de ses obsèques et lorsqu'on demanda un commentaire à son cher ami Rachmaninov, un intime depuis 1919, celui-ci répondit:

        "Maintenant tous les génies sont morts..."

     

    L'Art et la danse

    Mikhaïl Fokine (1880-1942)


        Mikhaïl Fokine créa, tout au long de cette carrière ponctuée par deux guerres et une révolution, plus de 80 ballets dont beaucoup sont des chefs d'oeuvres toujours présents dans les répertoires des plus grandes compagnies.
        Mais sa contribution la plus importante à l'histoire du ballet reste d'avoir libéré la danse des conventions pour en faire un art révélateur d'une sensibilité nouvelle, et cet artiste, peintre, musicien, philosophe et intellectuel accompli que l'on pourrait décrire comme un homme de la Renaissance, apporta au ballet des changements comparables à ceux de Noverre, et ouvert la voie à tous les chorégraphes du XXème siècle.

     

    Les Sylphides     Mikhaïl Baryshnikov et Marianna Tcherkassy

     


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