• Mazurka de partout et d'ailleurs.

     

    L'Art et la danse

                                Ballet National de Pologne "Mazowsze"

     
      

    "Pourquoi m'avez vous dit que vous ne dansiez pas la mazouk? Je vous l'ai vue danser l'autre hiver"

                                    (Musset - Il ne faut jurer de rien)

     

        Contrairement à une idée reçue la mazurka n'est pas originaire de la province de Mazurie, prussienne de 1640 à 1945, mais de Mazovie, une région de plaines autour de Varsovie peuplée par les "mazurs", où elle avait pour noms Kujawiack, Oberek ou Mazur selon qu'elle était lente et mélancolique, vive et sémillante ou plus nuancée. 
       Lorsque dans les années 1830 un grand nombre de polonais furent chassés de leur territoire à la suite du partage de leur pays entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, c'est cette danse à trois temps, qui se distingue de la valse par son deuxième temps fort, qu'ils amenèrent avec eux en émigrant vers l'Europe occidentale. Et, portée par Fréderic Chopin dont les préférences allaient à la Mazur, la mazurka (génitif de "mazur") aussi appelée mazouk eut alors tôt fait d'acquérir, grâce aux interprétations et aux nombreuses compositions du célèbre réfugié, la notoriété qui la fit bientôt s'imposer dans les salons.

     

    L'Art et la danse

     

     "Chopin de bonne humeur s'était assis de lui même au piano (car par respect pour son talent on ne le priait jamais de jouer pour la danse) et il lacha la bride à sa gaité. Alors jaillirent sous ses doigts à profusion un grand nombre de mazurkas improvisées, mais trois d'entre elles seulement purent être mises par écrit le lendemain"
                                         (Oskar Kolberg)

        Plus que dans les polonaises, c'est dans les mazurkas que Chopin exprimait la nostalgie de sa Mazovie natale, et c'est avec une fierté teintée de cette même nostalgie que les exilés polonais apprirent aux français cette danse très particulière dont la musique se caractérise par un phrasé découpé en multiples de quatre mesures (chaque groupe de quatre correspondant à une figure de base pour le danseur) et des accents marqués par un claquement de talon, un battu à la cheville et un tour sur place appelé "holubiec" du nom des talons cerclés de cuivre qui produisaient ce bruit caractéristique (la mazurka fut d'ailleurs un temps appelée à ses débuts "holubiec").
        Les figures, elles, sont innombrables (on en a dénombré une cinquantaine) et leur complexité ajoute encore aux difficultés auxquelles se trouve confronté l'interprète qui après avoir appris le pas de base se doit ensuite de le rendre à sa façon... Car pour la verve créatrice des polonais, rien n'est déterminé,  ni l'ordre des figures, ni l'enchainement des pas... il n'y a pas de loi là où règne l'imagination... et Henri Cellarius écrivit dans son ouvrage La danse des salons paru en 1847:

        "La mazurka n'est pas suffisament connue en France pour que nous l'exécutions comme les polonais, c'est à dire sans répétitions... en un mot il n'est pas rare qu'une mazurka annoncée pompeusement se termine en débandade générale à cause d'un maladroit..."
        et il poursuit: "la valse ou toute autre danse se compose en partie d'un certain mécanisme avec lequel les danseurs même les plus rebelles finissent par se familiariser à la longue et qu'un maitre peut à la rigueur transmettre dans un temps donné. Il n'en est pas de même de la mazurka, danse toute d'indépendance et vraiment d'inspiration qui n'a pour règle que le goût et la fantaisie particulière de chacun, l'exécutant étant pour ainsi dire maitre de lui même. Je ne crains pas d'assurer qu'une partie de la mazurka s'enseigne seulement, le reste s'invente, s'improvise dans l'entrainement de l'exécution. Le vrai danseur de mazurka non seulement varie les pas, mais le plus souvent les invente, en créant de nouveaux qui lui sont propres et que les autres auraient tort de copier servilement".

     

                    Bal 2006 de l'Université de Stanford  (Palo Alto  Californie)

     

        Dans le roman de Lampedusa, Le Guépard, la mazurka est présentée comme une danse vive, pour les hommes jeunes et les militaires, par opposition à la valse plus fluide qui peut être dansée à tous les ages.
        Toujours précédée et/ou suvie d'une danse à pas marchés, la chodzony, ancêtre de la polonaise, elle devint même à l'occasion une sorte de "cotillon" (danse terminant un bal avec serpentins, confettis etc...) et s'acquit par là une réputation de danse galante car c'est la femme qui dans le "cotillon" choisissait son patenaire.

        D'abord dansée dans les salons où elle connut finalement une grande vogue la mazurka se répandit ensuite dans les campagnes où précisément à cause de sa complexité elle prit des formes très diverses, chaque région adoptant sa propre chorégraphie. De sorte que contrairement à ce que croient souvent certains groupes folkloriques la mazurka, pas plus que la polka ou l'écossaise (pays crédité bien à tort de l'origine de cette danse) ne sont représentatives d'aucune tradition régionale et ne sont éventuellement populaires que par l'appartenance sociale de ceux qui la pratiquent.

     

                                           Mazurka Provençale


        Après avoir fait escale en France, la mazurka poursuivit son voyage en traversant l'Atlantique pour arriver aux Antilles, en Guadeloupe et en Martinique, où sa diffusion s'étendit alors à toute la colonie. Très vite elle conquit les amateurs de bals, mais la variété des pas ne pouvant pas être comprise sans les explications d'un maitre à danser seuls y avaient recours les "békés" (propriétaires terriens descendants des premiers colons), et c'est vraisemblablement l'absence de leçons auxquelles ne pouvait prétendre la population autochtone qui explique les importants changements introduits dans la mazurka créole qui se différencie également de la mazurka européenne sur le plan rythmique comme une musique originale née des rythmes africains et des musiques européennes (Le mot "zouk", genre musical de musique tropicale jouée en Martinique et en Guadeloupe viendrait de "mazouk").

     

                         "La Mazouk bel mizik" ("La Mazurka belle musique")


         Devenue également très populaire en Russie après le partage de la Pologne, la mazurka y occupa, outre les salons, une place non négligeable dans la littérature.
        Elle est mentionnée dans Anna Karénine de Tolstoï, ainsi que dans un épisode de Guerre et Paix, et prend une grande importance dans le roman de Tourgueniev, Pères et Fils, où Arkady réserve la mazurka pour madame Odinstov dont il est en train de tomber amoureux. On la retrouve encore également, entre autres, dans l'oeuvre d'Anton Tchekov Le Mari:
        "Pendant la mazurka la figure de l'employé de la régie se crispa de colère. Anna Pavlovna dansait avec un officier brun aux yeux à fleur de tête et à pommettes tartares".

        Il semblerait effectivement que la mazurka ait un grand pouvoir sur les âmes slaves... car c'est précisément après qu'elle ait brillament interprété une mazurka que le prince Gedrozian but du champagne dans le chausson de Marie Taglioni, instaurant la coutume répandue dans le monde de la fête de boire ce breuvage pétillant dans une chaussure de femme.

     

    L'Art et la danse

        Mikhaïl Glinka, Alexander Scriabine, Borodine (Petite suite pour piano) et en France les compositeurs impressionistes tels Ravel ou Debussy écriront des mazurkas. Léo Delibes sera lui le premier à l'introduire dans le ballet avec sa partition de Coppélia où elle apparait plusieurs fois.
       A sa suite Tchaïkovski en inclura une dans Le Lac des Cygnes ainsi que dans La Belle au Bois Dormant.

     

              Le Lac des Cygnes  Acte III   Mazurka   Corps de Ballet du théatre Marinski
     

    Minkus écrira à son tour la Mazurka des Enfants pour Paquita et l'on en retrouve encore un autre exemple dans la partition d'Edouard Lalo pour le ballet de Serge Lifar Suite en Blanc.

     

                Suite en Blanc - Mazurka      Interprété par Emmanuel Thibault

     

        A coté des 58 mazurkas composées par Chopin de 1820 à 1849, il en est une certainement encore plus chère dans le coeur de tous les polonais: La Mazurka de Dabrowski, Mazurek Dabrowskiego, élevée en 1926 au rang d'hymne officiel après avoir été initialement composée en 1797 par Josef Rufin Wybicki en l'honneur des légions polonaises qui quittaient l'Italie. 
       "les soldats prennent de plus en plus goût à ton chant et nous le fredonnons souvent avec tout le respect du à son auteur" lui écrivit alors son ami le général Jan Henryk Dabrowski à la tête de la légion.

     

    L'Art et la danse

                        Le Général Dabrowski menant les troupes polonaises


        Tous les polonais s'empressèrentent  bientôt d'apprendre ce chant qui connut un véritable engouement politique et les unit dans un espoir de liberté:
        "La Pologne n'a pas encore péri tant que nous vivrons" peut on lire dans le texte.
     Et il faut noter au passage que c'est le seul chant européen où est cité le nom de Bonaparte:
        "Bonaparte nous a donné l'exemple, nous devons vaincre".

     

            Mazurek Dabrowskiego (La Mazurka de Dabrowski - Hymne Polonais)

     

        La mazurka qui forma un trinôme avec ses deux contemporaines la polka et la valse a parfois croisé leur chemin: c'est ainsi que l'on a parlé d'une polka-mazurka, et après avoir investi les bals populaires citadins et les guinguettes elle alla même jusqu'à s'encanailler et donner naissance à la java, qui dans un premier temps s'est appelée java-mazurka, à cent lieues du monde des salons...
        Mais on la retrouve cependant encore toujours vivante de nos jours dans les bals populaires en Sicile où, transposée souvent à la mandoline, elle conserve cet aspect de classicisme qui la rattache encore à l'univers aristocratique de ses débuts et révèle la survivance d'un passé qui est encore loin de s'éteindre...

     

     

     

        Mazurka Op.33 N°4 de Frédéric Chopin   Interprétée par Vladimir Horowitz

     


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