• Maurice Béjart (1927-2007) Des chaines d'or d'étoile à étoile.

      

    Danse



     "Je compose des ballets pour ceux qui n'en ont jamais vus et pour les cinq personnes dans le monde qui comprennent très bien la danse. Entre les deux il y a les balletomanes. Et je les déteste."

        Ainsi s'exprimait au cours d' une interview le chorégraphe dont les spectacles faisaient salle comble dans les années 1960-1970 au Palais des Sports de Paris, et qui fut le seul à savoir remplir les 14.000 places de Bercy avec sa Neuvième Symphonie.
        Il lui avait été pourtant prédit à ses débuts qu'il "ferait fuir les gens"... Car, à l'époque où seule la danse classique avait la faveur des théâtres à l'italienne, le travail de Maurice Béjart boulversa le microcosme.

       Difficile à situer précisément car il ne suit pas une ligne unique et récuse même l'idée de style, son oeuvre éclectique, foisonnante, imprégnée de musique contemporaine et d'un goût pour le cosmopolitisme culturel fit de lui une figure du renouveau de la danse et son ambassadeur privilégié auprès du grand public.

        "Renier chaque jour sa doctrine, si tant est qu'on en ait une" disait-il



        Adepte d'un spectacle total, Maurice Béjart mêle les univers musicaux, lyriques, théâtraux et chorégraphiques et rendit la danse accessible à tous en touchant le public jusqu'au plus profond de l'âme enfin indissociable du corps.
        Optique que beaucoup ne partagèrent pas et qui lui aura valu de nombreux détracteurs...

        Iconoclaste pour les amateurs de tutus et de paillettes, qui lui reprochèrent son approche physique et sensuelle de la danse (car plus de cygnes ni de princes... mais des hommes et des femmes)...
        Ou trop classique pour les adeptes d'une déconstruction de la notion même de ballet qui l'accusèrent de s'être arrété dans ses recherches pour satisfaire le plus grand nombre et faire de l'éclectisme populaire...   
        Comment se situait lui-même celui qui a su associer exigence classique et curiosité sans frontières culturelles, et que l'on estime à juste titre comme l' un des fondateurs de la danse contemporaine?

        S'il rend hommage à Balanchine qu'il considère "sans conteste le plus grand chorégraphe de tous les temps", son modèle est Nijinsky qui, selon lui, "n'était pas un homme de rupture, mais s'inscrivait parfaitement dans un processus d'évolution du classique au contemporain."

        "Je ne suis pas le révolutionnaire qu'on croit: j'ai dépoussiéré..."

    tenait à faire remarquer lui même Béjart qui exigeait de ses interprètes une parfaite maitrise de la danse académique. Car, disait-il avec justesse:
     " se priver d'une telle formation, c'est comme si un architecte n'avait jamais mis les pieds dans une abbaye romane ou une cathédrale gothique".

        De technique classique sa danse privilégie les formes, la puissance, et décale les lignes tout en développant l'expressivité et la liberté du corps et en réhabilitant le danseur encore simple portefaix de la ballerine classique. Avec son corps de lutteur, trop grand et trop robuste, Maurice Béjart n'avait pas vraiment le physique de l'emploi, et en tant que chorégraphe il remit en cause la tradition du danseur androgyne pour imposer de véritables athlètes.

     




        Côté inspiration Maurice Béjart mêle le profane et le sacré, le Coran et St. Jean de la Croix, Freud et Nietzche, Malraux et Barbara. Côté musique Stravinsky à Brel et Boulez à Queen...
        Il n'hésita pas à mettre en scène les grands problèmes d'actualité et les philosophies orientales, et le cinéma ou la littérature habitent également  son oeuvre où l'on parle d'amour, de mort, de voyage, de solitude ou des grands mythes occidentaux, bref de la condition humaine.

        "Je prenais la vie et je la jetais sur la scène" disait-il.


        Une vie qui s'ouvre devant lui le 1er Janvier 1927 à Marseille. Fils du philosophe Gaston Berger il fut très vite cerné par la mort dès l'enfance et perdit sa mère à l'age de 7 ans. Une absence que le chorégraphe va tenter de circonscrire tout au long de sa carrière, environné des morts qui lui sont chers autour desquels il orchestrait savamment ses chorégraphies. (La plus récente Dance for Life emprunte une musique de Queen).

        Celui dont le rêve d'enfant était de devenir toréador a suivi ses premiers cours de danse classique sur simple recommandation médicale afin de fortifier son corps malingre... Et si après des études supérieures il obtint une licence de Philosophie il opta sans hésitation pour la danse devenue passion unique à laquelle il a voué sa vie entière.
        Entré à l'Opéra de Paris en 1945, et après être passé par le ballet Cullberg et la troupe de Roland Petit c'est vers la carrière de chorégraphe qu'il se tourna  alors définitivement (il avait déjà crée en 1950 son célèbre Oiseau de Feu) en montant les Ballets de l' Etoile (1954-1957) puis le Ballet Théâtre de Paris (1957-1959)

        Condamné à l'exil par la France et son gouvernement qui, trop frileux devant ses créations, refusèrent de lui accorder la moindre subside c'est à Bruxelles qu'il créa le Ballet du XXème siècle et demeura jusqu'en 1987.
       Malgré ce départ il restera toujours profondément attaché à la terre qui l'avait accueilli et  peu avant son décès avait formé  le projet de demander la naturalisation belge car, disait-il, "je ne désire pas qu'à ma mort le qualificatif de français soit accolé au mot chorégraphe..." (Ses cendres furent dispersées à sa demande sur les plages d'Ostende, face à la mer du Nord).

        C'est au cours de ces presque trente années passées en Belgique que Maurice Béjart a crée  quelques unes de ses plus fameuses chorégraphies:
        Le Sacre du Printemps (1959), Le Boléro (1961), Messe pour un temps présent (dont la Première mondiale eut lieu au Festival d' Avignon dans la Cour d' Honneur du Palais des Papes en 1967) ou encore Nijinsky clown de Dieu (1972), et qu'il s' intéressa également  à la même époque aux danses perses et indiennes.



        Mais des rapports de force avec le directeur du théâtre de la Monnaie  de Bruxelles l'amenèrent  finalement  à partir s'installer en  Suisse où il créa en 1987 le Béjart Ballet de Lausanne avec lequel il ne cessa de parcourir le monde pour se placer là où il se sentait le mieux: au carrefour des civilisations où il poursuivit inlassablement son oeuvre, donnant entre autres La Nuit (1992), La Route de la Soie (1999), Zarathoustra (2006), ou Le Tour du Monde en 80 minutes resté inachevé...

        Si, à celui qui nous a légué quelques 230 chorégraphies il a pu être reproché certaines créations moins réussies , il faut reconnaitre qu'il était lui même le premier à porter sur son travail une critique impitoyable. Maurice Béjart n'hésitait jamais à reconnaitre la médiocrité d'un résultat et avouait sans détours qu'il lui arrivait  certaines fois en revoyant une de ses chorégraphie complètement oubliée de dire :"Quel est le con qui a fait ça?".

        Le 22 Novembre 2007 l'Oiseau de Feu s'est envolé... Mais cet humaniste, incorrigible rêveur d'avenir continuera à nous dire éternellement au-de-là de la mort:

        "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher
         Des guirlandes de fenêtre à fenêtre
         Des chaines d'or d'étoile à étoile, et je danse."
                                                     Arthur Rimbaud

     

     

     

                                                                        


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