• Mathilde Kchessinskaïa (1872-1971) - La Petite "K"...

     

    L'Art et la danse

    Mathilde Kchessinskaïa    Talisman   (1909)

     

        Petite fille et fille de danseurs renommés (son père, danseur de caractère, porte le titre envié de "soliste du Tsar"), Mathilde Kchessinskaïa voit le jour le 1er Septembre 1872 à Ligovo, un faubourg de St. Petersbourg, dans un milieu prédestiné où comme sa soeur Julia et son frère Joseph elle suit tout naturellement la tradition familiale.
        Sur les traces de ses ainés, "Malia" qui grandit dans les coulisses des théâtres est acceptée en 1880 à l'âge de 8 ans à l'Ecole Impériale où elle sera pendant trois années consécutives l'élève de Lev Ivanov, puis après être passée tour à tour dans les classes d'Ekaterina Vazem et Christian Johansson fait ses débuts sur la scène du Mariinsky le 22 Avril 1890 dans un Pas de Deux de La Fille Mal Gardée avec Nicolas Legat comme partenaire.

         Ce gala, qui sanctionne la fin des études, est présidé comme à l'habitude par la famille impériale au grand complet, et lors du souper qui suit le spectacle, le tsar Alexandre III qui n'a pas été sans remarquer le talent de la jeune ballerine s'approche d'elle et lui glisse ces mots: "Soyez la gloire et la beauté de notre ballet!..."

          L'empereur ne fut cependant pas le seul à avoir été favorablement impressionné par la jolie Mathilde... car celle-ci vient d'éveiller ce soir là chez le tsarevich, le futur Nicolas II, un intérêt qui sera le début d'une longue histoire... 

     

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     Le Tsar Nicolas II (1868-1918)

     

        "Petite, d'une vivacité extrême, les jambes trop musclées, les traits du visage réguliers et bien dessinés, nous avions tous entendu parler de la célébrissime étoile dont les pires ennemis ne niaient pas le talent et le charme exceptionnel"  (Nina Tikanova  La Jeune Fille en Bleu)
        C'est en ces termes que sera décrite de nombreuse années plus tard celle qui effectivement devint la maitresse du tsar Nicolas II et qui, malgré des jambes épaisses et un pied très peu cambré, captivait le public par son charme alliant virtuosité et talent dramatique, et fut la première danseuse russe à s'imposer face aux étoiles italiennes (et à reproduire leurs célèbres 32 fouettés...)

     

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         Entrée au Ballet Impérial en 1890, elle y fit une ascension fulgurante, et à peine nommée prima ballerina en 1893 devint prima ballerina assoluta deux ans plus tard... Un titre que Marius Petipa venait spécialement de créer pour Pierina Legnani et que Mathilde Kchessinskaïa n'obtint, il faut le dire, que grâce à sa position privilégiée à la Cour, le maestro ayant toujours estimé que la ballerine italienne lui était bien supérieure.

        C'est pourquoi, l'autorité de Petipa au sein du Ballet Impérial n'étant discutée par personne, pas même le tsar, le chorégraphe réserva ses nouveaux ballets à Pierina Legnani et cantonna la favorite des Romanov dans la reprise de ses anciens chefs d'oeuvres. Mettant à profit sa virtuosité, il revit certes pour elle des variations qui lui permirent de laisser s'exprimer tout son art dans des rôles comme celui de Nikya (La Baydère) ou encore Aspicia (La Fille du Pharaon) qui devinrent alors particulièrement difficiles, mais ne permit comparativement à la ballerine russe qu'un très petit nombre de créations parmi lesquels Flore dans Le Réveil de Flore (1894) ou encore Colombine dans Harlequinade (1900).

     

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    Mathilde Kchessinskaïa    Flore    Le Réveil de Flore (1894)

     

        S'il la respectait comme artiste, Petipa méprisait profondément Mathilde Kchessinskaïa en tant que personne, et alla même jusqu'à la qualifier dans son Journal de "petite garce"...
        Une opinion que partagea sans aucun doute le prince Serge Volkonsky, alors directeur des Théâtres Impériaux, lorsqu'il lui fut demandé en 1899 de remettre sa démission après qu'il eut refusé à "la petite K" comme l'appelaient affectueusement entre eux les Romanov, de remonter pour elle le ballet de Jules Perrot Catarina ou la fille du bandit (1846)...

        Bien que sa relation avec Nicolas II ait, par la force des choses, momentanément cessé lorsque ce dernier épousa en 1894 la princesse Alix, la célèbrissime étoile avait conservé intacte son influence à la Cour, en les personnes (abondance de biens ne nuit pas...) de deux Grands Ducs de la famille impériale, Sergueï Mikhaïlovich et son cousin Andreï Vladimirovich dont elle cumula, si l'on peut dire, les bonnes grâces...
        Les rumeurs et le parfum de scandale s'enflèrent encore lorsqu'en 1902 elle mit au monde un fils, Wladimir, dont (Jim Watson et Francis Crick n'étant pas encore nés pour révéler les mystères de l'ADN) personne ne sut jamais qui était le père.

        Le superbe hôtel particulier de style Art Nouveau qui s'élève au N°2 de la rue Kuibeysheva  et qui fut construit sur les plans de l'architecte de la Cour, Van Goguen, laisse encore imaginer aujourd'hui le train de vie de son ancienne propriétaire et l'éclat des réceptions et des diners qu'elle organisait, entourée d'une sorte de Cour personnelle où se nouèrent maintes intrigues...

     

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    N°2 Rue Kuibeysheva   St. Petersbourg    L'un des salons.

     

        Le "mythe Kchessinskaïa" n'épargna pas non plus la scène, où l'étoile ornait ses costumes avec les bijoux de sa collection privée et arborait sous les feux de la rampe les cadeaux de ses richissimes amants, tandis que dans les coulisses l'attendaient patiemment sa chèvre Esmeralda et un serpent qui avaient paru respectivement avec elle dans La Esmeralda (1899) et La Bayadère (1900) et qu'elle avait adoptés.

        Si elle pouvait se montrer tout à fait charmante avec de jeunes collègues comme Tamara Karsavina, elle savait aussi être extrêmement désagréable à l'égard de ses rivales...
        Lorsqu'elle ne put assurer les représentations de La Bayadère pendant sa grossesse, elle insista pour apprendre elle même le rôle à Anna Pavlova qu'elle pensait voir échouer lamentablement... Mais, contrairement à ses attentes, le public fit un triomphe à la sylphide longiligne qui les enchanta dans le Royaume des Ombres... Au plus grand déplaisir du "professeur" qui ne manquait pas d'imagination pour assouvir sa jalousie chaque fois qu'un premier rôle lui échappait... Et lors d'une mémorable reprise de La Fille Mal Gardée ce fut Olga Preobrajenska qui fit cette fois là les frais de son dépit:
        Afin d'ajouter à l'ambiance paysanne du ballet, des poules vivantes apparaissaient dans quelques tableaux (soigneusement réglés l'on s'en doute...) et tandis que Preobrajenska se préparait à attaquer la variation du Pas du Ruban, Kchessinskaïa ouvrit subrepticement en coulisses la cage des volatiles qui envahirent la scène à la première note de musique... On imagine la stupeur générale, néanmoins Preobrajenska/Lise s'en tira avec les honneurs au milieu des plumes et fut saluée par un tonnerre d'applaudissements...

     

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    Olga Preobrajenska dans le rôle de Lise    La Fille Mal Gardée

     

         Les vingt années de présence de Mathilde Kchessinskaïa au Ballet Impérial furent célébrés avec la pompe qui convenait à l'évènement et donnèrent lieu le 13 Février 1911 à une inoubliable soirée décrite par Georges Solovieff qui réunit lui même plusieurs invités dans sa loge au théâtre Mariinsky "pour le spectacle de ballet consacrant les vingt années sur scène de Mathilde Kchessinskaïa, ci-devant maitresse du Tsar assis ce soir là avec sa famille dans la loge voisine."

        "Le programme comportait un extrait de Don Quichotte, un autre de Paquita, et le second acte de Fiammetta où Kchessinskaïa dansait le rôle principal.
        Pendant le premier entr'acte la direction du théâtre lui remit le cadeau du Tsar: un aigle en diamants aux ailes déployées. Avec le bijou épinglé à son corsage elle dansa le Pas de deux avec Nicolas Legat.
        Au deuxième entr'acte elle reçut sur scène l'hommage d'une délégation d'artistes de tous les théâtres impériaux. Sur une table occupant la longueur de la scène on avait disposé d'innombrables cadeaux, et la masse des bouquets de fleurs formait un véritable jardin".

        La grande histoire allait cependant bientôt venir bouleverser la petite, et la révolution de 1917 sonner la fin de l'ère Kchessinskaïa, les bolchéviks voyant en elle le symbole de l'élite décadente.
        La danseuse fut forcée à s'exiler, son hôtel particulier réquisitionné, et c'est de son balcon que Lénine s'adressa à la foule des révolutionnaires.

     

    L'Art et la danse

    N°2 Rue Kuibeysheva    Saint Petersbourg

     

        Il y a quelques années une rumeur se répandit concernant un trésor qui aurait été caché à la hâte dans la cour par la propriétaire avant qu'elle ne quitte St. Petersbourg/Petrograd en révolution... néanmoins toutes les recherches effectuées sont restées vaines.
        Les lieux abritent aujourd'hui le Musée de l'Histoire Politique, mais une partie des bâtiments est en train de voir naitre le Musée Kchessinskaïa, réplique du glorieux passé, et l'on peut voir aujourd'hui dans la grande salle à manger de la rue Kuibeysheva une exposition émouvante des objets personnels, photos, souvenirs etc... qui ont accompagné la vie étonnante de l'ancienne occupante des lieux.

     

     

        Comme beaucoup de ses compatriotes, Mathilde Kchessinskaïa trouva refuge en France, sur la Riviéra tout d'abord, où elle finit par épouser en 1921 à Cannes le Grand Duc Andrei Vladimirovich et fut alors titrée par le chef de la maison impériale en exil, son beau frère Cyrille, Princesse Romanovsky-Krassinsky...
        Le couple s'installa ensuite à Paris où en 1929 l'ancienne étoile ouvrit son propre studio de danse et compta notamment parmi ses élèves, Boris Kniaseff, Yvette Chauviré, Alicia Markova, Tamara Toumanova, Margot Fonteyn et Zizi Jeanmaire.

        La vie qu'elle menait dans la capitale française était très éloignée des fastes de St. Petersbourg, mais n'avait altéré en rien son caractère, et la "princesse" se produisit sur scène pour la dernière fois à l'âge de 64 ans lors d'un gala de charité à Covent Garden avec le Royal Ballet.
        Avec l'aide de son mari elle retraça son destin hors du commun dans un ouvrage traduit en français en 1960 (Souvenirs de la Kchessinskaïa - Plon), dans lequel elle évoque non seulement sa carrière et le milieu de la danse, mais aussi ces moments tragiques où son monde s'est écroulé, emportant ceux qu'elle aimait, Nicolas II bien sûr, mais également Sergueï Mikhaïlovich assassiné lui aussi...
        Toutefois les revenus de ces travaux littéraires ne furent pas suffisants pour lui épargner quelques difficultés financières au cours de ses dernières années, et la Princesse Romanovsky s'éteignit loin des ors des palais à Paris le 6 Décembre 1971 (Huit mois avant son 100ème anniversaire...) et repose avec les siens au cimetière russe de Sainte Geneviève des Bois (Essonne). 

     

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  • Commentaires

    1
    Christine BAYLE
    Samedi 27 Septembre 2014 à 15:15

    J'ajoute à cet article que j'ai dansé enfant, avant d'être guidée par un ami de mon père, bon danseur amateur, Alain de Clermaont-Tonnerre, chez Nina Tikanova, chez Mathilde Kchessinskaia, dans son grand studio à la russe, plein de photographies d'artistes, je crois dans l'allée privée de la Villa de Beauséjour à la Muette. Il y avait une pianiste-accopagnatrice et un in-ennarrable petit bout de femme, Natacha il me semble, qui veillait sur le paiement régulier des cours en début du mois. Notre professeur, que nous craignons passablement, exigeait une tenue à la grecque si je me souviens bien, aimait les amateurs qui "sautaient" bien. Quand quelqu'un se trompait, elle se tapait le front de sa main aux ongles rouges que je trouvais crochus à l'époque, en disant: "Tête vide!!!" et frappait le sol de sa canne pour battre la mesure autant que de la voix, enserrait ses cheveux entièrement dans un petit filet, les sourcils impeccablement re-dessinés, les yeux marrons, - ceux d'un aigle, pensais-je, enfant- très vifs, maquillés, un nez d'oiseau. Toute petite, elle se levait rarement de sa chaise car elle était déjà âgée mais d'une énergie… enviable. Elle faisait chaque année une grande fête à Noël où les artistes adultes et les meilleurs des élèves dansaient devant un immense arbre de Noël - le studio était très haut de plafond -entièrement et joyeusement décoré!

     

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