• Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

     Marie-Madeleine Guimard  -   Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)

     

     

        La vie des plus fortunés en ces dernières décennies du siècle des Lumières se déroulait de fêtes fastueuses en festins somptueux où financiers huppés et riches aristocrates s'étourdissaient de tous les plaisirs. Parmi les muses présidant à ces récréations figura l'une des plus célèbres danseuses de l'époque: La Guimard, dont les entrechats et les déshabillés savants firent succomber le Tout-Paris sous son charme...

        Marie-Madeleine Guimard naquit à Paris le 27 Décembre 1743 d'un père inspecteur des toiles et d'une mère qui révait pour sa fille d'une carrière de danseuse.
        Il en sera effectivement ainsi, et la jeune ballerine tout juste agée de 15 ans débute dans le corps de ballet de la Comédie Française où elle se fait déjà remarquer par son talent et sa coquetterie si l'on en juge par cette chronique de l'époque qui la dépeint en ces termes:
        "Bien faite et déjà en possession de la plus jolie gorge du monde, d'une figure assez bien tournée sans être jolie, et l'oeil fripon..."   
        Car la demoiselle possède l'art de séduire et plait aux hommes malgré une "maigreur" restée célèbre et qui lui valut de la part de ses rivales et de ses détracteurs les surnoms d'"araignée" ou de "squelette des grâces"... (Il faut certainement relativiser ce jugement porté à une époque où l'on célébrait les formes opulentes, Marie-Madeleine Guimard ne se ferait sans doute pas remarquer aujourd'hui dans un corps de ballet autrement que par son talent...).

        Danseuse expressive, délicate et harmonieuse, Marie-Madeleine Guimard est admise à l'Académie Royale de Musique en 1761 où elle parait comme Terpsichore dans Les Fêtes Grecques et Romaines et sera nommée première danseuse de demi-caractère quatre ans plus tard.
        Délaissant les prouesses techniques, ainsi que l'écrivit Noverre "elle ne courut jamais après les difficultés. La noble simplicité régnait dans sa classe. Elle mettait de l'esprit et du sentiment dans ses mouvements", et la portraitiste Louise- Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842) ajoutera:
        "Elle ne faisait que des pas simples, mais avec des mouvements si gracieux que le public la préférait à n'importe quelle autre danseuse".
        Cependant comme la critique est aisée et le genre humain perfide, la chanteuse d'opéra Sophie Arnould (1740-1802) grande amie de sa rivale Anne-Victoire Dervieux, fit négligement remarquer lorsque Marie-Madeleine eut le bras cassé à la suite de la chute d'un élément de décor:
        "Si elle s'était cassé la jambe ça ne l'aurait pas empêchée de danser"... 

        Marie-Madeleine Guimard représente en fait le sommet de la danse théâtrale de la seconde moitié du XVIIIème siècle car, au lieu de céder aux attraits d'une virtuosité dépourvue d'âme qui commençait à contaminer les planches de l'Opéra, elle a su préserver la pureté de style et l'esprit authentique de la danse académique française.
        Elle triompha dans les ballets de Jean-Georges Noverre (1727-1810), Jason et Médée (1770), Les caprices de Galatée (1776), et de Maximilien Gardel (1741-1787), La Chercheuse de l'Esprit (1778), Mitza et Lindor (1779) avec pour partenaires Gaëtan et Auguste Vestris, Laval, Gardel et Dauberval et ayant échappé de justesse à l'incendie du somptueux théâtre de l'Opéra construit au Palais Royal elle suivit Noverre à Londres et parut au King's Theatre où elle s'acquit un nouveau public d'adorateurs.

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Marie- Madeleine Guimard

                           "Par elle tout reçoit une nouvelle grâce
                            Sans cesse elle nous charme et jamais ne nous lasse
                            Et ses bras délicats par des contours charmants
                            Nous peignent du roseau le souple mouvement"
                                                         Jean-Etienne Despréaux 


        Pendant 25 ans "La Guimard" dominera la scène française et son influence fut un temps pratiquement illimitée car elle était devenue une véritable personnalité avec laquelle il fallait compter (Elle institua entre autres un comité d'opposants au nouveau directeur de l'Opéra, de Visme, dirigeant activement la rébellion qui atteint tous les services, et fit également partie de la faction qui s'opposa à Noverre et le contraint à démissionner en 1781)
        Tout aussi spectaculaire fut l'ascension sociale de cette flamboyante danseuse qui débuta avec son admission à l'Opéra, appelé par certaines mauvaises langues d'alors "le tripot lyrique", qui servait de "vivier" de jeunes sujets aux représentants mâles de la riche société capables de les entretenir sur un grand pied.

        Marie-Madeleine Guimard bénéficiera, elle, de la "générosité" d'une vague d'admirateurs parmi les plus riches et les plus influents de l'époque, notamment Jean-Benjamin de La Borde (1734-1814), receveur général des finances, mécène et compositeur de musique, ainsi que de Charles de Rohan, prince de Soubise (1715-1787).
        Installée dans un hôtel particulier du Faubourg Saint-Germain, "La Guimard" danse pour la Cour à Versailles et à Fontainebleau (le roi lui accorde une pension de 1000 livres), et elle s'offre en 1776 dans le village de Pantin une maison qu'elle rénove et à laquelle elle ajoute grâce aux largesses de Charles de Rohan, un théâtre de 200 places "où le Tout-Paris aristocratique du temps, y compris les princes du sang, brigue l'honneur d'être admis. On parle d'aller à Pantin comme d'aller à Versailles, applaudir des spectacles pour lesquels Charles Collé (1709-1783) semble faire uniquement son théâtre de société, Carmontelle (1717-1806) écrire ses proverbes, de La Borde (1734-1794) composer sa musique".
        Dissimulés aux regards derrière une grille, les membres de la haute bourgeoisie et de la noblesse de Cour se pressent pour assister dans la discrétion de leurs loges aux spectacles libertins qui y sont régulièrement présentés, dans lesquels l'hôtesse joue parfois elle-même, et dont la réputation sulfureuse fera craindre un temps que les autorités ne prononcent l'interdiction.

     

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Marie-Madeleine Guimard   
    Gravure d'après un portrait de François Boucher (1703-1770)

     

         Cependant en 1769 rien ne va plus et la rumeur fait grand bruit... La Borde est ruiné par une banqueroute, quand à Soubise, ne supportant plus de devoir partager sa protégée avec d'innombrables soupirants il a décidé de ne plus lui verser les 1000 écus hebdomadaires... Mais la situation va se rétablir dans des conditions assez rocambolesques lorsqu'un prince allemand offre à la déshéritée 100.000 livres et, voulant la contraindre à l'épouser, finit par l'enlever... Soubise se lance alors à sa poursuite, l'attaque, récupère sa "protégée", et plus amoureux que jamais reprend sa place d'"amant utile", La Borde n'étant plus que l'"amant honoraire" selon les charmantes distinctions établies par la société du XVIIIème siècle (Le "greluchon" étant l'amant de coeur).

     

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Charles de Rohan-Soubise en tenue de maréchal -  (artiste inconnu)

     

     

        Revenue à des jours meilleurs, Marie-Madeleine Guimard est bientôt en mesure de faire construire un magnifique hôtel particulier dans le nouveau quartier de la Chaussée d'Antin. Elle confia le projet à Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) qui dessina les bâtiments dans le style néo-classique au goût du jour, lesquels furent décorés par Fragonard (1732-1806)... Mais en partie seulement, car la maitresse des lieux s'étant disputée avec le peintre qui l'avait représentée en Terpsichore sur de grands panneaux du salon, celle-ci dut faire appel à un remplaçant, le jeune Jacques-Louis David (1748-1825)...
        Le baron von Grimm (1723-1807) racontera plus tard la célèbre anecdote de la vengeance de Fragonard:
        "Trouvant son chemin dans la maison sans être accompagné, Fragonard prit une palette et en quelques touches habiles transforma le sourire Terpsichorien de mademoiselle Guimard en une grimace de fureur, mais sans en altérer la physionomie, et lorsque Guimard accompagnée de sa suite découvrit son nouveau visage, elle entra dans une colère telle que, à mesure que grandissait son irritation, la ressemblance avec le nouveau portrait devint totale".

        Le "Temple de Terpsichore" comme il fut rapidement surnommé affiche alors une magnificence sans précédent:
        "Mademoiselle Guimard est entretenue par le maréchal prince de Soubise dans le luxe le plus élégant et le plus incroyable. La maison de la célèbre Deschamp, ses ameublements, ses équipages, n'approchent en rien la somptuosité de la moderne Terpsichore" peut on lire dans les Mémoirs secrets de Bachaumont.

     

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Lit de Marie-Madeleine GuimardGeorges Jacob (1739-1814) Maitre ébéniste
    (Mis en vente en Mai 2011 à l'Hôtel Drouot, estimé entre 500.000/600.000 euros)

     


       L'endroit comporte cette fois un théâtre de 500 places, et la maitresse des lieux organise trois soupers par semaine:
        "L'un composé des premiers seigneurs de la Cour et de toutes sortes de gens de considération, l'autre d'auteurs, d'artistes, de savants qui viennent amuser cette  muse" (Marie-Madeleine Guimard était intelligente, raffinée et avait infiniment d'esprit ce qui ne fit jamais d'elle une courtisane ordinaire, et le ton trivial adopté à son sujet par certains historiogaphes à la suite des Goncourt ne lui convient pas). 
        Quand au troisième de ces repas demeurés célèbres, on y voyait les filles les plus séduisantes et les plaisirs auxquels goûtaient les convives n'avaient cette fois rien d'intellectuel... (L'archevêque de Paris qui va s'en émouvoir fera interdire un certain soir un souper de 100 couverts dont les victuailles furent portées au curé de la paroisse afin d'être distribuées aux pauvres). 

     

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    La Façade de l'Hôtel Guimard

     

        La "moderne Terpsichore" est à cette époque au comble de la gloire et ses toilettes toujours d'un goût exquis la feront surnommer "la déesse du goût".  Elle dirige la mode et les élégantes ne rêvent que de robes "à la Guimard" copiées sur ses tenues de scène où, soutenant les théories de Noverre, elle a abandonné paniers et cerceaux, simplement habillée d'une robe ouverte sur une jupe d'une autre couleur agrémentée de diverses fanfreluches, laquelle est simplement soutenue par un jupon empesé.

     

    Marie-Madeleine Guimard (1743-1816) - La Moderne Terpsichore

    Marie-Madeleine Guimard  -  Jean-Frédéric Schall (1752-1825)

                                "De bas en haut, de haut en bas
                                 Madeleine est charmante
                                 Ses jolis pieds, ses jolis bras
                                 En elle tout enchante", chante-t-on.


        Dans un régistre moins futile, l'étoile de l'Opéra se fera également connaitre pour une extrême générosité qui tout au long de sa carrière désarma les pamphlétaires les plus virulents et lui fera pardonner ses divers excès... 
        Le Gazetier Cuirassé (libelle pourtant à la dent dure...) nous apprend qu'elle allait voir les malades, leur portait secours, payait pour l'inhumation des plus démunis et qu'elle était la charité en personne dans sa paroisse Saint-Roch.
        Et lors du terrible hiver 1768 elle demanda comme étrennes à ses amants, à la place des habituels bijoux, de l'argent qu'elle puisse donner et distribua ainsi plus de 6000 livres aux nécessiteux de son quartier, inspirant à Jean-François Marmontel (1723-1799) cette pièce de vers:

                                "Est-il vrai, jeune et belle damnée 
                                 Que du théâtre embelli par tes pas
                                 Tu vas chercher dans de froids galetas
                                 L'humanité plaintive abandonnée?"

        Conséquence d'un pareil train de vie, l'argent arriva finalement à manquer et en 1785 la danseuse fut dans l'obligation de se séparer de son hôtel particulier qu'elle mit en loterie, vendant 2500 billets à 120 livres pièce.
        La gagnante (qui n'avait acheté qu'un seul billet...) fut la comtesse de Lau qui revendit les lieux à un banquier et l'hôtel sera finalement détruit sous le Second-Empire dans les travaux d'urbanisme du baron Haussmann.

        Marie-Madeleine Guimard quitta l'Opéra en 1789 et épousa le 14 Août de la même année le danseur, chorégraphe et poète-chansonnier, Jean-Etienne Despréaux (1748-1820), preuve ultime de son esprit d'indépendance: Celle qui fut convoitée par les hommes les plus influents de la Cour choisit en définitive de vivre aux côtés d'un homme d'esprit qui partage son amour pour la danse et pour les plaisirs de la vie.
       Le gouvernement de la Révolution qui secouait alors le pays ayant supprimé les pensions de l'Ancien-Régime, le couple se vit contraint de vivre à l'économie dans une petite maison de Montmartre jusqu'en 1797 où ils eurent la possibilité de revenir à Paris. C'est là qu'ils finirent leurs jours, heureux et oubliés de tous... Marie-Madeleine Guimard mourut le 4 Mai 1816, Despréaux en 1820 et nul ne sait où ils reposent aujourd'hui.

    "Vanitas vanitatum et omnia vanitas" (L'Ecclesiaste)

     

    Zélindor roi des Sylphes - Scène IV  
    Opéra-ballet de François Francoeur(1698-1787) et François Rebel(1701-1775)

     


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