• Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

       

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

     

     

         "Je suis née à Moscou. Au royaume de Staline. Puis j'ai vécu sous Krouchtchev, Brejnev, Andropov, Tchernenko, Gorbatchev, Eltsine... Et j'aurai beau faire, jamais je ne renaîtrai une seconde fois... Vivons notre vie... Et je l'ai vécue... Je n'oublie pas ceux qui ont été bons pour moi. Ni ceux qui sont morts broyés pas l'absurde. J'ai vécu pour la danse. Je n'ai jamais rien su faire d'autre. Merci à cette nature grâce à laquelle j'ai tenu bon, je ne me suis pas laissée briser, je n'ai pas capitulé".

                                            Maïa Plissetskaïa (Mémoires)

     

        De toutes les ballerines qui ont illustré le XXème siècle, Maïa Plissetskaïa a certainement été la plus filmée, photographiée et interviewée. Mais si beaucoup de choses ont été écrites ou dites à son sujet, nombreux encore sont ceux qui ignorent que celle qu'Aragon porta aux nues et que Mao couvrit de roses blanches mena sa vie durant un combat incessant avec les interdits du régime soviétique, jamais ne s'inclinant, sauf pour saluer son public qui la comprend et la chérit...

        Maïa Mikhaïlovna Plissetskaïa naquit à Moscou le 20 novembre 1925 et passa sa petite enfance à Barentsburg sur l'ile norvégienne de Spitzberg où son père ingénieur dirigeait les mines de charbon alors exploitées par des intérêts russes, et remplissait également la charge de Consul Général.
        Peut-être parce qu'il avait employé un ami qui avait été le secrétaire de Trotsky, Mikhaïl Plissetski fut emprisonné comme "ennemi du peuple" lors des Grandes Purges staliniennes et exécuté quelques mois après son arrestation (sa famille qui espérait qu'il aurait survécu quelque part dans un camp n'apprendra la triste vérité qu'en 1956 lors de la déstalinisation).
        Maïa n'a que 12 ans lorsqu'en 1937 son père est arrêté et que sa mère Rachel Messerer (1902-1993), actrice de films muets, ainsi que son jeune frère Azari agé de sept mois  (aujourd'hui maitre de ballet au Béjart Ballet de Lausanne), sont déportés au Kazakhstan dans un goulag pour "épouses d'ennemis du peuple".

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Monument élevé aux victimes de la Répression 
        (Ye. Chubarov - Parc des Arts  Moscou ) 


        Pour que la petite fille ne soit pas placée dans un orphelinat, sa tante, Soulamith Messerer (1908-2004), la soeur de Rachel, alors première danseuse au ballet du Bolchoï intercède auprès des autorités et obtient grâce à son statut et à ses relations, que sa nièce soit confiée à ses soins (Elle réussira également à faire libérer sa soeur et son neveu en 1941). Il eut été étonnant que dans un pareil environnement la jeune Maïa envisage un autre avenir que celui de la danse, avec en outre à ses côtés son oncle, Assaf Messerer (1903-1992), l'un des meillleurs pédagogues de l'école de danse du Bolchoï où elle a été admise elle-même en 1934 et suit les cours d'Elizaveta Gerdt (1891-1975), la fille de Pavel Gerdt (1844-1917).
        Son talent lui vaut de faire à 11 ans sa première apparition sur scène dans La Belle au Bois Dormant et elle écrira dans ses Mémoires:
        "L'art m'a sauvée. Je me suis concentrée sur la danse, je voulais que mes parents soient fiers de moi".

        Reçue dans le corps de ballet en 1943, Maïa n'y fera qu'un bref passage et lorsqu'elle est nommée soliste c'est alors un véritable cauchemard qui   commence pour cette fille d'un "ennemi du peuple" qui refuse de prendre sa carte au parti communiste qu'elle considère comme un non-sens et une catastrophe...
        Courageuse, elle ose s'exprimer dans un système totalitaire, et dans un monde où tout était gouverné par la politique elle se retrouvera en butte incessante à la défiance des autorités, constament harcelée par ses collègues et les officiels du parti qui lui infligeront de continuelles vexations.
        Elle sera dit-elle "morte de trac" lorsqu'elle danse pour la première fois devant Staline (1878-1953):
        "J'avais peur, j'étais morte de trac et le parquet était une vraie patinoire. Je scrutais sans cesse le public, cherchant qui était responsable du malheur de ma famille."  

        Les tournées à l'étranger lui seront refusées de même que beaucoup de rôles... et elle évoquera plus tard avec humour les moyens les plus efficaces pour figurer dans une production:
        "...en amenant au garage pour la révision la voiture du chorégraphe, en préparant un diner pour ses invités et en faisant la vaisselle ensuite, en critiquant ses ennemis et en le complimentant... nos Stalines en miniature étaient les plus sensibles à la flatterie..."


        Mais le public, lui, ne s'y trompe pas... Et par sa présence dramatique et sa technique brillante, par son élévation et la fluidité de ses bras qui fera d'elle l'interprète à ce jour inégalée de La Mort du Cygne, Maïa Plissestkaïa s'impose en dépit de tout comme une artiste d'exception."Elle a des bras que personne ne possédera jamais" dira d'elle Maurice Béjart.

     

    La Mort du Cygne  Musique de Camille Saint-Saëns  Chorégraphie de Mikhaïl Fokine  Interprété par Maïa Plissetskaïa

     

        Après avoir reçu le titre d'Artiste Nationale de l'URSS en 1958, lorsque deux ans plus tard Galina Ulanova (1910-1998) quitte la scène Maïa Plissetskaïa sera à son tour nommée "étoile", puis "prima ballerina assoluta" en 1962 (Fait extrêmement rare, Ulanova et Plissetskaïa sont à ce jour les deux seules ballerines russes à avoir reçu ce titre).
         On la présente alors à tous les étrangers en visite à Moscou, agitée tel un emblème de luxe devant ces personnalités en l'honneur desquelles était rituellement programmé Le Lac des Cygnes, l'une des rares oeuvres alors tolérées par le régime... ("Krouchtchev n'en pouvait plus de ce Lac!..." dira-t-elle avec amusement).

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Photo officielle de Maïa Plissetskaïa au Bolchoï

     

         Le gouvernement utilse alors sa "diva de la danse" comme ambassadrice des arts à l'étranger et les tournées internationales lui sont enfin autorisées... Des tournées dont la majeure partie des bénéfices allait engraisser les responsables du Parti, tandis que les danseurs avec leurs maigres salaires en étaient réduits pour ne pas tomber d'inanition à manger de la nourriture pour animaux qu'ils faisaient frire dans leurs chambres d'hôtel entre deux fers à repasser... "La nourriture pour chats et pour chiens était remplie de vitamines. On se sentait plein d'énergie..." se souvient Maïa Plissetskaïa avec philosophie...

        Mais des tournées également et surtout sous haute surveillance, au cours desquelles l'étoile sera filée nuit et jour par les services secrets, et contrôlée plus que jamais après la défection de Rudolf Noureev (1938-1993).
        Elle sera terrorisée lors de sa seconde tournée en Amérique en 1962 lorsque ce dernier lui ayant fait parvenir incognito un bouquet de roses, elle trouve le lendemain dans sa loge deux agents du KGB qui s'inquiètent de ce qu'elle ferait si le danseur était à New-York et lui envoyait des fleurs... Et lorsqu'on lui demande pourquoi elle n'est pas restée à l'Ouest Maïa Plissetskaïa répond:" J'avais peur qu'ILS me tuent... Combien de fois est-ce arrivé à des dissidents?.. Ils ont été innombrables... Mon époux et ma famille restaient en gage en Russie. Je savais ce qui les attendait si je ne revenais pas..." (Une angoisse non dénuée de fondement lorsque l'on sait que le KGB avait reçu l'ordre de préparer un "accident" pour briser les jambes de Noureev, et que celui-ci vécut dans la crainte perpetuelle que l'on attente à sa vie).

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et son époux, le compositeur Rodion Chtchedrine (2009)

     

        Le gouvernement soviétique lui fera payer très cher également ses relations amicales avec la famille Kennedy et après lui avoir réclamé des comptes lui interdira pendant les 6 années qui suivront de quitter le territoire russe où elle endurera les pires affronts:
        "Je me souviens" dit-elle, "d'une représentation du Lac des Cygnes au Bolchoï où le KGB tentait d'interdire les applaudissements. A ma première entrée l'ovation fut si longue que le chef d'orchestre n'a pu attaquer et que mes jambes tremblaient. Ces applaudissements étaient une protestation contre mon interdiction de tournée lancée par les autorités".
                  et elle écrira encore à propos de cette privation de liberté:
        "Répétitions, cours, représentations, ateliers, cantine... J'étais au service du Théâtre. Je me devais de sourire devant les gens, de jouer l'insouciance, le détachement. Tout est normal, mes chers collègues. Rien de terrible. Parfait. Mais mon âme, des tigres la déchiraient en lambeaux. On peut se dominer une semaine, un mois. Mais six ans! Vivre ainsi six ans! J'avais très mal, j'avais très honte".
        (Lorsqu'elle reçut la Légion d'Honneur des mains de François Mitterand (1916-1996) un fonctionnaire de l'union soviétique lui demanda: "Pourquoi vous a-t-on donné cette décoration? N'est-elle pas réservée aux Résistants?" Maïa Plissetskaïa répondit: "Mais j'ai résisté toute ma vie..." )

      


    Le Lac des Cygnes  Musique de Piotr I. Tchaïkovski  Chorégraphie de Youri Grigorovitch d'après Marius Petipa  Interprété par Maïa Plissetskaïa et Valery Kovtun

     

        Alors qu'elle a abordé magistralement avec succès tous les rôles du grand répertoire, Maïa Plissetskaïa en pleine gloire reste malgré tout insatisfaite car elle a soif d'autre chose: 
        " En serait-il toujours ainsi jusqu'à la fin de mes jours de danseuse? Le Lac, rien que Le Lac? (elle l'a dansé 800 fois...) Je dansais du classique, mais je rêvais de faire du moderne, ce qui était irréaliste, car cela nous était innaccessible" écrit-elle dans ses Mémoires.
        Ce rêve se réalise finalement lorsqu'elle assiste à Moscou à un spectacle  d'Alberto Alonso (1917-2008): "C'était comme si un serpent m'avait mordue" dira-t-elle, et parcequ'il vient de Cuba un pays communiste elle obtient du gouvernement la permission de travailler avec lui (Bien que Yuri Grigorovitch le directeur du ballet du Bolchoï qui la détestait se soit lui farouchement opposé au projet). Alonso composera pour Maïa Plissetskaïa Carmen Suites, assez mal accueilli par le public soviétique qui n'est pas prêt pour ce genre de spectacle: Le costume sommaire, un collant noir, et des poses suggestives firent annuler la seconde représentation du ballet qui ne reparut à l'affiche que grâce à l'intervention de Chostakovitch (1906-1975) et après que l'étoile ait accepté de porter une robe en mousseline et de donner une interprétation plus sobre...
        A l'âge où les ballerines ont ordinairement quitté la scène elle entamera alors avec hardiesse, lorsque l'occasion lui en sera donnée, une seconde carrière avec des chorégraphes contemporains, Roland Petit (1924-2011) (La Rose Malade) ou Maurice Béjart (1927-2007) (Isadora, le Boléro) qu'elle fera découvrir à la Russie, les soutenant contre vents et marée face à une société qui voit avec réticence briser les carcans de l'académisme.

        Cette quête de nouveauté aménera par la suite tout naturellement cette interprète pleine de fougue à chorégraphier elle même des pièces inspirées des grandes oeuvres de la littérature russe, sur des partitions écrites par son mari le compositeur Rodion Chtchedrine (1932- ) qu'elle épousa en 1958 et elle composera successivement: Anna Karénine (1971), La Mouette (1980), La Dame au Petit Chien (1985), des oeuvres pleines d'audace dont elle dansa elle même les premiers rôles.

     


    Carmen Suites  
    Musique de George Bizet (arrangement Rodion Chtchedrine) Chorégraphie d'Alberto Alonso  Interprété par Maïa Plissetskaïa

     

        La beauté et l'élégance de Maïa Plissetskaïa n'inspirèrent pas seulement les chorégraphes mais également peintres et photographes, notamment Richard Avedon, Cecil Beaton, Vladimir Blioch et Marc Chagall qui dessina à son image les danseuses qui ornent les panneaux de mosaïque du Metropolitan Opera de New-York. Et le cinéma soviétique lui donna également l'occasion d'interpréter plusieurs rôles, mettant en valeur ses talents de comédienne dans des films aussi divers qu'Anna Karénine, Tchaïkovski (une biographie du compositeur) ou encore Eaux Printanières d'après le roman de Tourgueniev, ajoutant encore si besoin était à l'aura de cette artiste remarquable.

        Si l'Amérique lui fit un triomphe, c'est cependant en Europe que Maïa Plissetskaïa connut ses plus grands succès. Elle y sera directrice artistique du ballet de l'Opéra de Rome (1984-85) puis du ballet national espagnol à Madrid (1987-89), ainsi qu'artiste invitée de l'Opéra de Paris, du Ballet du XXème siècle de Béjart, du Ballet National de Lausanne, du Ballet de Nancy, et de la plupart des festivals importants s'étonnant toujours de l'accueil qui lui est réservé:
        "Je suis surprise à chaque fois de la manière dont les gens me reçoivent. Où que je sois, partout, des regards exaltés, des applaudissements, ça ne se simule pas. Je vois bien que les gens sont sincères".

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et Maurice Béjart


        L'étoile du Bolchoï quitta officiellement son poste de soliste en 1990 à l'âge de 65 ans, et le jour de son 70ème anniversaire, cette danseuse d'exception débute dans un morceau intitulé Ave Maïa, chorégraphié à son intention par Maurice Béjart pour qui elle est, dira-t-il, "la dernière légende vivante de la danse".
         Depuis 1994, Maïa Plissetskaïa préside à Saint-Petersbourg le concours annuel Maïa qu'elle a elle même fondé et fut nommée en 1996 présidente du Ballet Impérial Russe... "Ils vous décorent maintenant pour ce qui vous aurait valu l'exécution autrefois" fera-t-elle remarquer pleine d'amertume...

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et Vladimir Putin

     


         Le Financial Times écrira en 2005: "Elle a été, et elle est encore, un monstre sacré du ballet..." et l'année suivante, l'empereur Akihito remet le prestigieux Praemium Imperiale, considéré comme le Nobel dans le domaine des arts, à celle qui changea à tout jamais la ballet, plaçant très haut la barre pour les ballerines du monde entier.

        Période stalinienne, guerre froide, dégel, stagnation, pérestroïka, les présidents de l'union soviétique se sont succédés à la tête du pays sans que jamais Maïa Plissetskaïa ne puisse baisser sa garde...
        Mais fidèle à son serment, et bien plus qu'elle ne l'avait espéré, c'est d'une nation entière que cette fille d'un "ennemi du peuple" est devenue la fierté... et fidèle à son rêve elle n'a jamais cessé de danser, défiant sans relâche la chape de plomb de l'Histoire.

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

     

          Maïa Plissetskaïa possède aujourd'hui cette liberté dont elle a été si douloureusement privée durant des années. Liberté de vivre à l'étranger, de parler sans contrainte, liberté enfin d'être elle-même et de recevoir tous les hommages:   
                                            " Ave Maïa "...

     

    Maïa Plissetskaïa vient de nous quitter aujourd'hui Samedi 2 Mai 2015, à l'âge de 89 ans.

     


    Le Boléro   Musique de Maurice Ravel  Chorégraphie de Maurice Béjart
    Interprété par Maïa Plissetekaïa et le Ballet du XXème siècle. 

     

     

     


    Tags Tags : , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :