• Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

    Loïe Fuller (1862-1928)


     

          Mary Louise Fuller naquit le 15 Janvier 1862 à Fullersburg, un faubourg de Chicago, et passa son enfance en compagnie de ses deux frères dans la pension de famille que tenaient leurs parents.

        Attirée par le monde du spectacle, la fillette potelée aux grands yeux bleus et au nez retroussé monte de bonne heure sur les planches, et à 16 ans fait déjà partie d'une troupe ambulante avant d'être engagée à New-York, un début de carrière qui sera un modèle de ratages, d'échecs, de vaches maigres, mais d'opiniatreté et de ténacité jusqu'à ce 16 Octobre 1891 où, selon l'une des versions de sa légendaire ascension à la gloire, elle doit interpréter le rôle d'une femme sous hypnose lors de la création d'une comédie Quack Medical Doctor (Le Charlatan). Soucieuse de ne pas trébucher sur son costume trop grand, une longue chemise blanche, elle improvise alors inconsciemment de grands mouvements amples devant lesquels le public s'écrie spontanément: "Un papillon! Une orchidée!"... Lorsqu'elle répète la scène, volontairement cette fois les jours suivants, les spectateurs réagissent de la même manière et celle qui depuis l'enfance rêvait de gloire comprend alors que son succès est là...

        "J'allais créer une danse! Comment n'y avais-je encore jamais pensé?" écrira-t-elle dans ses Mémoires.


        Lors d'un passage au Vaudeville elle s'était déjà entrainée au maniement de la jupe dans un genre dénommé "skirt dance" qui avait déjà à l'époque beaucoup de succès, et elle va analyser et développer ce style avec une précision et une rigueur scientifique:
        "Doucement, presque religieusement, je découvrais en agitant la soie que j'obtenais tout un monde d'ondulations: Deux de mes amies, Madame Hoffman et sa fille et Madame Hossack, venaient de temps en temps voir où j'en étais de mes découvertes et lorsque je trouvais un geste ou une attitude qui avaient l'air de quelque chose elles disaient: "Gardez le! répétez le!". Finalement je pus me rendre compte que chaque mouvement du corps provoque un résultat de plis d'étoffe, de chatoiement, de draperies mathématiquement et scientifiquement prévisibles".

        Le résulat de ces recherches sera la Danse Serpentine présentée à New-York au Park Theatre de Brooklyn le 15 Février 1892, et la création qui servait d'intermède entre les deux Actes d'une pièce remporta un immense succès auprès du public... Mais Loïe Fuller ayant alors menacé l'impresario de quitter le spectacle si son nom n'était pas ajouté sur l'affiche, sera renvoyée sur le champ... et ausitôt remplacée par l'une des nombreuses imitatrices qui n'avaient pas perdu de temps pour fleurir de toutes parts... (Afin de faire respecter ses droits d'auteur Loïe Fuller déposa une demande de copyright mais celle-ci fut invalidée par un jugement du tribunal américain qui fit jurisprudence jusqu'en 1978, déclarant que la danse abstraite ne peut être juridiquement reconnue comme une oeuvre dramatique. Quoi qu'il en soit la créatrice sera copiée, plagiée et pillée toute sa vie, et il lui arrivera même certaines fois de découvrir en arrivant dans une ville qu'un spectacle s'y donnant à son nom s'y jouait à guichets fermés!).

     

     

    Loïe Fuller -  La Danse Serpentine   Filmée par les frères Lumière en 1896 

     

        Aussi populaire que l'ait rendue la Danse Serpentine, Loïe Fuller n'obtint d'autre considération auprès de ses compatriotes que celle d'"une actrice qui danse", et ne sentant pas son travail véritablement pris au sérieux dans son pays d'origine, l'accueil chaleureux qu'elle reçut en France lors d'une tournée la persuada de rester à Paris où, refusée par l'Opéra mais engagée aux Folies Bergères, son imagination créatrice l'emmena sur des chemins que personne n'avait encore jamais explorés:
        Car, cette pionnière avait eu le génie d'exploiter le potentiel que représentait l'arrivée de l'éclairage électrique, et elle allait faire de la lumière, uniquement utilisée jusque là pour des besoins utilitaires, un élément esthétique fondamental.

     

          Il faut se souvenir qu'à cette époque les spectacles se donnaient encore dans une salle éclairée, et que la seule source lumineuse sur scène avait été pendant de années une rampe alimentée au gaz... 
         Aussi quel n'a pas dû être l'éblouissement de l'assistance devant cette féerie lorsque dans une salle éteinte, sur une scène tendue de noir (ce qui était jusque là tabou), Fuller, éliminant les feux de la rampe, parut sculptée par des dizaines de projecteurs latéraux qui donnaient une profondeur à laquelle le public n'était pas habitué, emplissant l'espace de ses formes lumineuses en mouvement noyée dans des flots de tissus légers métamorphosés par la couleur...

        "La grande attraction du moment c'est Miss Fuller, cette américaine qui tourbillonne sous la lumière électrique et fait flotter autour d'elle comme des ailes de papillon, des calices de fleurs ou des nuages irisés. Est-elle jolie? Je n'en sais rien, et elle n'a pas besoin d'être jolie. Elle est supérieure à la vie même" écrira un journaliste parisien.

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

     

            Mettant le progrès technologique au service de la danse, elle va réaliser les scénographies dont les théoriciens de la scène avaient toujours rêvé, et le succès remporté est à l'image du travail en amont qui est considérable car, afin d'obtenir avec des composés chimiques des teintures de gélatine destinées à créer des filtres colorés pour ses projecteurs, ou des sels fluorescents pour les rayons ultra violets, Loïe Fuller possède son propre laboratoire où elle effectue ses expériences, créant un émoi considérable alentours chaque fois que les mélanges explosent:
         "ça fait sensation dans le voisinage... Les gens m'appellent la sorcière" peut-on lire dans ses Mémoires.

        Mais ses recherches ne se borneront pas à la seule chimie car elle mêlera l'art avec la science et la technologie tout au long de sa carrière, et Mallarmé résuma sa danse en ces termes:
        "Ivresse d'art et d'accomplissement industriel".
        Elle déposa un total de dix brevets et copyright principalement reliés à ses dispositifs d'éclairage et ses accessoires, baguettes de bambou et d'aluminium avec lesquelle elle faisait virevolter ses voiles, planchers de verre éclairés par le dessous, miroirs sur scène démultipliant l'image, effets stroboscopiques, ou encore dessin des costumes qu'elle réalisait également elle même:
        "Je drapais le tissus de soie sur le mannequin, puis après l'avoir coupé et assemblé je lui essayais et lui indiquais les mouvements que je souhaitais lui voir exécuter... et pendant qu'elle bougeait je regardais la robe sous toutes ses faces. J'analysais le résultat, je réfléchissais et je transformais le mouvement jusqu'à satisfaire mon imagination.
        Jour après jour je vivais avec cette grande robe, l'étudiant, me familiarisant avec sa forme, apprenant toutes ses possibilités, et lorsque je la mettais moi-même, je savais exactement ce que je pouvais faire avec".


    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

     

     

        Afin de mettre au point ses spectacles cette femme étonnante travaillait avec une équipe de 27 électriciens plus quelques autres techniciens, soit une troupe de 40 personnes qui l'accompagnaient dans ses recherches parfois jusqu'à 6 heures du matin. Une vision de "La Loïe" que le public d'aujourd'hui découvre souvent avec surprise, ignorant ce travail énorme et surtout la révolution qu'il représente, car le monde de la danse oublie trop souvent qu'il lui doit la première représentation chorégraphique qui intègre la lumière au mouvement.

         Tout Paris est à ses pieds:

        "Madame Loïe Fuller que j'admire est pour moi une femme de génie, avec toutes les ressources du talent. Je suis bien au dessous de ce que je devrais dire de cette grande figure, ma parole est peu préparée pour cela, mais mon coeur d'artiste lui est reconnaissant" dira Auguste Rodin qui fera partie des nombreux artistes et hommes de science (intéressés par ses recherches) à lui donner leur amitié: Henri de Toulouse-Lautrec, Jules Chéret, Alexandre Dumas fils, Anatole France qui rédigera la Préface de son Autobiographie (Quinze ans de ma vie-1908), Camille Flammarion, Pierre et Marie Curie etc...
        Ces derniers seront d'ailleurs à l'origine de l'une des anecdotes que rapporte dans son ouvrage la "fée lumière", qui ayant lu dans les journaux que le radium était lumineux avait déjà en tête un costume qui enchanterait le public... Ayant écrit aux deux savants ceux-ci lui expliquèrent dans leur réponse pourquoi ce projet était chimérique, et pour les remercier de lui avoir consacré quelques instants de leur temps si précieux elle leur fit parvenir ce message:
        "Je n'ai qu'un moyen de vous remercier de m'avoir répondu: Laissez moi danser chez vous pour vous deux..."
        Et Pierre et Marie Curie ayant accepté virent arriver le jour dit Loïe Fuller suivie de sa troupe d'électriciens qui pendant des heures réglèrent éclairages, tapis et rideaux noirs afin de reconstituer le spectacle dans la salle à manger...  

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière


     

        Transcendant le corps pour atteindre une dimension spirituelle où le quotidien est transfiguré par la beauté de l'art à travers des lignes qui rappellent à l'homme qu'il fait partie de la nature, ses créations (Papillon, Violette, La Danse de l'Iris, La Danse du Lys...) qui sont autant de rêves impalpables, temps suspendu où la poésie est à son comble, firent de Loïe Fuller la muse des Symbolistes et de l'Art Nouveau. Mallarmé la considéra comme l'incarnation même de l'utopie symboliste, tandis que sa contribution à l'innovation technique de l'éclairage et des dispositifs scéniques fascinera  scientifiques, metteurs en scène, cinéastes et photographes. 

        Lors de l'Exposition Universelle de 1900 Loïe Fuller aura son propre pavillon que l'architecte Henri Sauvage (1873-1932) dessina sur le modèle de ses voiles dansants,

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

    Théâtre de Loïe Fuller à l'Exposition Universelle de Paris

     

     et elle impressionnera à cette occasion Jean Cocteau par ses prestations:

         "De cette foire confuse et poussièreuse je conserve une seule image vivante et flamboyante: Madame Loïe Fuller. Est-il possible d'oublier cette femme qui debout sur une trappe de verre manoeuvre avec des perches des flots de voiles souples, et sombre, active, invisible comme le frelon dans la fleur, brasse autour d'elle une orchidée de lumière et d'étoffe qui s'enroule, qui monte, qui s'évase, qui ronfle, qui tourne, qui flotte, qui change de forme comme la poterie aux mains du potier".
        L'année suivant Loïe Fuller ouvre son école où en en dehors de toute technique particulière elle sera encore une nouvelle fois pionnière en annonçant l'apparition de la danse libre et accueillera quelques temps Isadora Duncan parmi ses élèves. 

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière


        Elle fonde alors sa propre compagnie de jeunes danseuses qui prend le nom de "Ballet Fantastique de Loïe Fuller" et avec lesquelles l'artiste retournera à l'occasion en Amérique pour présenter leurs spectacles,

     

     

    Le Jardin des Papillons -  Chorégraphie de Jody Sperling d'après Loïe Fuller - Interprété par la compagnie Time Lapse Dance 

     

         Mais les yeux abimés par ses années d'inlassables expérimentations sur les possibles effets de la lumière et les longues répétitions sous les éclairages violents, celle qui fut l'amie intime de la reine Marie de Roumanie perdit malheureusement complètement la vue et décède à Paris des suites d'une pneumonie le 1er Janvier 1928 à l'âge de 65 ans. 

        Peut-être parce que l'éclairage électrique devenu omniprésent n'avait plus ce caractère magique, ou parce qu'elle fut ecclipsée par sa compatriote Isadora Duncan qu'elle avait contribué à faire connaitre, Loïe Fuller, artiste emblématique du climat d'enthousiasme pour le progrès scientifique et la technologie qui marqua la Belle Epoque fut, malgré sa longue et impressionnante carrière, pratiquement oubliée après sa mort.
        Des quelques 60 danses qu'elle créa, de ses innombrables tournées en France et à l'étranger, il ne reste que peu de choses si ce n'est les traces des impressions créées que révèlent les oeuvres littéraires et surtout plastiques qui nous sont parvenues, car Loïe Fuller influença largement les arts décoratifs en témoigne la riche production de statuettes s'inspirant de ses longs voiles.

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

    Loïe Fuller- Danse du lys   Théodore Louis Auguste Rivière    

     

        Les historiens de la danse n'ont très longtemps accordé que peu d'intérêt à cette artiste il est vrai assez particulière, considérant son art trop proche du divertissement populaire...
        Le Dictionnaire de la Danse (Larousse) lui rend aujourd'hui justice et lui accorde la place qu'elle mérite en donnant cette définition de la Danse Serpentine:
        "Emblématique du répertoire fullérien, ce solo est aussi une oeuvre clé qui annonce le XXème siècle comme époque de fusion de la lumière et des arts cinétiques".

        Plusieurs compagnies s'intéressent aujourd'hui au travail de Loïe Fuller, notamment Jody Sperling qui avec sa compagnie Time Lapse Dance basée à New-York s'est acquis une réputation internationnale du style Fuller, et a créé au cours des dix dernières années plus de 25 oeuvres rendant un juste hommage à cette artiste trop méconnue...

        Car, chaque fois que le noir se fait dans la salle et que le rideau s'ouvre sur un enchantement de couleurs, qui se souvient encore de celle qui pour la première fois a fait danser la lumière?

     

    Loïe Fuller (1862-1928) - La Fée Lumière

    (Loïe Fuller fut incinérée et ses cendres reposent au colombarium du cimetière du Père Lachaise)

         

    Night Winds  - Chorégraphie de Jody Sperling - Interprété par Jody Sperling
    Musique de Charles Griffes

     

     


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  • Commentaires

    1
    ezrz
    Mardi 28 Mai 2013 à 01:47

    Woah ! quelles splendides peintures 

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