• Les Sylphides (1909) - Un ballet, trois histoires

                                               
     

    L'Art et la danse

           
      
      
         Alors qu'il flânait dans une boutique de musique, Mikhaïl Fokine (1880-1942) découvrit un jour une suite d'oeuvres de Chopin constituée de quatre pièces: Une Polka (Op.40 N°1), un Nocturne (Op.15 N°1), une Mazurka (Op.50 N°3) et une Tarentelle (Op.43), qui avaient été orchestrées en 1892 par Alexander Glazunov (1865-1936) et regroupées sous le titre de Chopiniana (Op.46).
        Le chorégraphe ayant aussitôt songé à l'utiliser pour un ballet, l'occasion de réaliser ce projet se présenta peu de temps après lorsque Victor Dandré, l'impresario d'Anna Pavlova, lui demanda d'organiser un gala de bienfaisance au bénéfice de l'association contre l'enfance maltraitée dont il était président.
      

          La Tarentelle de Chopin (Op.43) est interprétée par Vladimir Ashkenazy
       
        La partition originale comportant trois danses de caractère, Fokine estima nécessaire d'ajouter à cet ensemble une partie plus classique sur pointes et demanda pour ce faire à Glazunov d'orchestrer la valse de Chopin en do dièse mineur (Op.64 N°2). Le musicien répondit à cette requête avec enthousiasme, ajoutant même un Prélude, et il en résulta un premier ballet, intitulé Rêverie romantique: ballet sur la musique de Chopin, divisé en cinq tableaux:
          - La Polka d'ouverture interprétée par des danseurs en habit de Cour 
          - Le Nocturne inspiré d'un épisode de la vie de Chopin à Majorque
          - La Mazurka mettant en scène un mariage polonais, et enfin
          - La Tarentelle finale aux couleurs napolitaines.
        Un ballet où les costumes folkloriques étaient majoritaires et dont la seule exception était l'épisode de la Valse qui intervenait entre la Mazurka et la Tarentelle, et pour lequel Fokine avait composé un pas de deux académique, sans trame, inspiré de l'époque romantique.
      
         Ce ballet, présenté le 23 Février 1907 au théâtre Marinsky avec Anna Pavlova, Vera Fokina (l'épouse du chorégraphe) et Anatole Oboukhoff, subit l'année suivante une transformation complète:
        La Mazurka, la Polka, et la Tarentelle furent éliminées ainsi que le Nocturne, et Fokine ne conserva de la partition d'origine que la valse, choisissant d'autres pièces de Chopin qu'il fit orchestrer par Maurice Keller et arrangea de la manière suivante:
      
          - Le Prélude en la majeur (Op.28 N°7) - Tableau initial
          - Le Nocturne en la bémol majeur (0p.32 N°2) - Ensemble exécuté par tous les danseurs
          - La Valse en sol bémol majeur (Op.70 N°1) - Variation pour une soliste
          - La Mazurka en ré majeur (Op.33 N°2) - Solo pour la danseuse étoile
          - La Mazurka en do majeur (0p.67 N°3) - Solo pour le seul danseur du ballet
          - Le Prélude initial - Solo pour une autre soliste
          - La Valse en do dièse mineur (Op.64 N°2) - Pas de deux pour la danseuse étoile et le danseur
          - La grande valse brillante en mi bémol majeur (Op.18 N°1) - Ensemble final.
        

    L'Art et la danse

                                  Mikhaïl Fokine d'après Valentin Serov
     
         Sur la nouvelle partition Fokine composa cette fois une chorégraphie essentiellement inspirée du pas de deux romantique qu'il avait conservé, et métamorphosa le ballet d'origine hautement coloré en un "ballet blanc" habillant toutes ses danseuses du tutu "à la Taglioni":
      
         "J'étais environné de 23 Taglioni et je contrôlais moi-même leur coiffure pour être certain qu'elles avaient toute la raie exactement au milieu" écrira-t-il plus tard.
      
        Cette version à laquelle il donna le titre de Chopiniana fut présentée au Marinsky encore une fois à l'occasion d'un gala de charité le 21 Mars 1908, avec pour interprètes Pavlova, Karsavina, Preobrajenska et Nijinski (et afin de laisser la plus grosse partie du bénéfice à l'association pour laquelle la soirée était donnée, les tutus furent réalisés avec d'anciens costumes dont le chorégraphe supervisa lui-même les retouches).
        

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                                      Tamara Karsavina (1885-1978)
        
        Un mois plus tard Fokine reprit entièrement cette oeuvre en un temps record de trois jours, et lui donna cette fois une apparence très proche de celle sous laquelle nous la connaissons aujourd'hui, démontrant avec bonheur que l'art de la danse ne tient pas à l'habileté technique, mais commence au contraire avec l'expressivité du corps.
       
        Car à une époque où les limites imposées par la technique classique commençaient à être remises en question, le chorégraphe qui refusera toujours pour son oeuvre le qualificatif de "pur ballet classique", prend en effet ici ses distances avec la rigidité académique, et tout en conservant les principes strictes de la danse classique, introduit dans le mouvement des bras, de la tête et du buste, une grande liberté d'expression, influencé en cela par les premières représentations d'Isadora Duncan à St. Petersbourg, en 1904, qui l'avaient considérablement impressionné:
      
         "Duncan nous rappelle la beauté des gestes simples. Elle prouve que des mouvements naturels, une course, un tour, un petit saut surpassent toute la richesse de la technique du ballet, si à cette technique doivent être sacrifiés la grâce, l'expressivité et la beauté" écrivit-il dans ses Mémoires d'un Maitre de Ballet.
      
        
       Sans structure narrative ni personnages bien définis le ballet de Fokine révèle ce nouveau style et trouve son unité autour d'un leitmotiv, l'arabesque, qui est le point focal de chaque tableau dans lequel le corps de ballet reflète la pulsion rythmique de l'accompagnement tandis que les solistes répondent à la mélodie (Fokine appelait cela "la respiration de la danse".
      

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                                   Gillian Murphy et Marcello Gomes
        
         Selon l'idée première du chorégraphe, ces évolutions devaient avoir pour cadre un fond neutre, et ce fut son ami le peintre Alexandre Benois (1870-1960) qui réussit à le convaincre d'utiliser un paysage et choisit avec lui un fragment du panorama de La Belle Endormie de Botcharov devant lequel parurent les danseuses en tutu blanc. 
      
         Parmi les solistes l'une d'elles, Preobrajenska, contrariait particulièrement Fokine avec sa manie de l'improvisation... car ce dernier qui interdisait cette fantaisie expliquait:
        
        "Si chacun refait son numéro ce ballet n'aura plus aucune unité".
        
        Tandis que Pavlova brillait, parait-il, particulièrement pendant la Mazurka où elle volait littéralement en traversant la scène:
      
         "Elle avait maitrisé la différence entre sauter et voler, ce qui est quelque chose qui ne s'apprend pas" écrivit Fokine à son sujet.
        
        
         Lorsque le ballet quitte l'affiche à St.Petersbourg, il est repris par les Ballets Russes de Diaghilev dont Fokine est devenu le chorégraphe attitré, et c'est à Paris que verra le jour sa version définitive, créée au théâtre du Châtelet le 2 Juin 1909 par Anna Pavlova, Tamara Karsavina, Alexandra Baldina et Vaslav Nijinski.
      
     

    L'Art et la danse

       
        Contre la volonté de Fokine, et à cause du succès remporté autrefois par La Sylphide de Taglioni, Diaghilev retitre le ballet Les Sylphides et le présente avec de nouveaux décors et costumes réalisés par Alexandre Benois:
        Les danseuses, toutes vêtues à l'identique y compris les solistes, évoluent cette fois dans les ruines d'un monastère baigné par la lune où le profil d'une tombe n'est pas sans évoquer le second Acte de Giselle (créé 70 ans plus tôt) tout comme le font d'ailleurs les couronnes de fleurs blanches qui coiffent les interprètes: Un détail auquel Fokine tenait particulièrement afin d'ajouter à l'unité visuelle du ballet, et auquel il resta très sensible :
        
        "J'ai constaté dans les années qui suivirent que dans différentes compagnies certaines danseuses tentaient de se distinguer des autres avec des couronnes de fleurs de couleurs différentes" fera-t-il remarquer dans ses Mémoires.
        
        Quand au costume du danseur, une chemise blanche aux manches amples, un gilet de velours noir, une cravate de soie blanche, des collants de même couleur et une perruque de longs cheveux blonds bouclés, il ne laissa pas Benois entièrement satisfait concernant le dernier accessoire vestimentaire, car celui-ci lui rappelant les troubadours peints sur les vieux abat-jours de l'époque il craignait que le résultat ne fut comique... Quoi qu'il en soit, on constate que la perruque a depuis longtemps déserté les scènes, et certainement pour le meilleur effet...
      
     

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                          Julie Kent   Maxim Beloserkovsky  Maria Ricetto
      
        
        Toujours dans la création hâtive, Fokine de son coté alla, lui, jusqu'à mettre la dernière touche à certains passages du ballet le soir de la Première pendant les entr'actes, et acheva la pause initiale juste avant le lever de rideau:
        Il fredonnait la musique tout en plaçant les danseuses, tandis que Sergueï Grigoriev, le régisseur général, le supliait de se dépêcher car le public commençait à s'impatienter...
      

          
      
        Après Paris Fokine remonta le ballet pour plusieurs autres Compagnies dans le monde, et sa femme, Vera Fokina, et lui-même interprétèrent les premiers rôles pendant quelques années.
        Il mit le ballet en scène pour le Royal Danish Ballet (1925), le Ballet Russe de Monte Carlo (1936) ou le Ballet Theatre (1940) aujourd'hui l'American Ballet Theatre et Agnès de Mille, qui dansait le soir de la Première, en conserva apparemment un souvenir exceptionnel:
      
         "Je n'oublierai jamais la Première des Sylphides... Pas une fille ne touchait terre... dans la pénombre elles avançaient ensemble comme une vague... elles respiraient ensemble, unité spirituelle et organique..."
        
     

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                                         Corps de Ballet du Kirov 
        
        Parmi les premiers ballets sans argument jamais présenté en Europe, Les Sylphides évoque de façon abstraite l'esprit romantique et fut décrit par l'historien de la danse John Gregory comme: 
      
         "Une méditation visuelle sur la beauté, une rêverie de l'âme".
      
     Fokine lui-même disait:
        
        "Mon ballet est une rêverie romantique... Un concept représentant devant vous l'esprit de cette époque..." et il ajoutait:
        
        "J'ai lu beaucoup de descriptions des Sylphides dans des programmes, mais je n'en ai jamais trouvé une qui en donne une explication satisfaisante..."
     
     

    L'Art et la danse

     
        
        Très souvent résumée en effet par cette  phrase réductrice: "Un poète à la recherche de l'idéal danse avec des sylphides", l'oeuvre de Fokine n'en remporta pas moins partout un immense succès et figure aujourd'hui au répertoire de toute les grandes Compagnies. Diaghilev la conserva longtemps pour ses Ballets Russes, Balanchine l'appelait son ballet favori et les ensembles et l'atmosphère du premier ballet, Sérénade, qu'il créa aux Etats Unis en 1934, lui doivent certainement beaucoup. Quand à Bronislava Nijinska, sa première apparition dans Les Sylphides en 1909 marqua un tournant décisif dans sa carrière:
         "J'ai eu une révélation" écrivit-elle plus tard, "quelque chose est né en moi qui a été la base de mon travail de création et influença toute mon activité artistique".
        
        Car, sous leurs faux airs de "ballet blanc" traditionnel, Les Sylphides eurent en effet une influence immense sur tous les chorégraphes du XXème siècle, et lorsque le 22 Août 1942 Mikhaïl Fokine disparut à New York, la danse venait de perdre celui qui le premier avait osé briser les tabous du "vieux ballet" classique en lui ouvrant les porte de l'expressivité.

     

    Les extraits présentés sont interprétés par Altinaï Asylmuratova, Yelena Pankova, Anna Polikova et Konstantin Zaklinsky, et le corps de ballet du Kirov.

     


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