• Les Biches (1924) - Reflet d'une époque

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Bronislava Nijinska  dans le rôle de l'Hôtesse (1924)



    "Un ballet de la volupté où il n'y a pas de place pour les sentiments nobles"                                

                                                                      Francis Poulenc (1899-1963)

     

        En quête perpétuelle d'innovation, Serge Diaghilev (1872-1929) eut en 1923 l'idée de créer une version moderne du ballet de Fokine (1890-1942), Les Sylphides (1909), pour lequel Glazounov (1865-1936) avait, à l'époque, réalisé l'orchestration des diverses pièces de Chopin (1810-1849), et il s'adressa cette fois pour la musique à un jeune compositeur relativement inconnu: Francis Poulenc (1899-1963).
        Ce dernier reçut la commande avec d'autant plus d'intérêt qu'il avait lui-même sa petite idée sur la question qui, bien éloignée de la vision romantique du poète et de ses muses, s'inspirera de l'ambiance libertine évoquée par les toiles de Watteau (1684-1721) représentant Louis XV (1710-1774) et ses jeunes maitresses s'ébattant dans les sous-bois (L'endroit légendaire où le monarque faisait ses fredaines se situait dans un quartier de Versailles nommé Le Parc aux Cerfs... d'où le terme dérivé de "biches"...)

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Francis Poulenc (1899-1963) 

     

        Poulenc décrivit son oeuvre comme "une réception dans un salon contemporain baigné d'une atmosphère de libertinage que vous ressentez seulement si vous êtes initié, mais dont une jeune fille innocente ne serait pas consciente".
        Pour évoquer ces amours ambigues, le compositeur conçut dans l'esprit des Sylphides une suite de pièces indépendantes les unes des autres ne cherchant pas à traduire un argument, mais plutôt à juxtaposer des climats différents comme dans la traditionnelle Suite de Danses. Se succèdent ainsi un Rondo, un Adagietto, une Mazurka, un Andantino, et un Final, entre lesquels s'intercalent des chansons dansées interprétées par un choeur, une innovation qui ne se retrouve jusque là que dans Daphnis et Chloé (1912) de Maurice Ravel (1875-1937).
        Ecrite dans un style léger et badin, la partition rappelle tour à tour Mozart (1756-1791), Scarlatti (1685-1757), Thaïkovski (1840-1893) et Stravinsky (1882-1971) dans la manière du Carnaval des Animaux (1886) de Camille Saint-Saëns (1835-1921) et remplira son auteur de satisfaction:
        "C'est une grosse partition: 27 minutes de musique très rapide" écrivit Poulenc à Ernest Ansermet (1883-1969) en Octobre 1923 alors qu'il en termine l'orchestration, "Diaghilev est content. Je crois en effet que c'est une bonne chose. J'y ai mis en tous cas tout mon coeur et ce que j'ai d'habileté".

         Diaghilev sera effectivement enchanté du résultat et, toujours épris d'avant-garde, donnera vie à ces "biches" en portant sur scène un personnage mythique, "la garçonne", à peine deux ans après la parution du roman éponyme de Victor Marguerite (1866-1942) qui causa un tel scandale que son auteur se vit retirer sa Légion d'Honneur! L'écriture du livret sera confiée à Jean Cocteau (1889-1963), les décors et les costumes à une amie de ce dernier, Marie Laurencin (1883-1956), et la chorégraphie à Bronislava Nijinska (1890-1972).

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Bronislava Nijinska (1890-1972)

     

        "Nijinska était complètement dans son élément. Elle improvisait et inventait les pas à une telle allure que les filles pouvaient à peine suivre" dira Lydia Sokolova l'une des danseuses des Ballets Russes.

        La soeur du célébrissime danseur va en effet imaginer un véritable badinage chorégraphique dans lequel paraissent des innovations comme des bras placés dans des positions angulaires, ainsi que des éléments empruntés directement aux danses de salon alors en vogue:
        Nijinska qui tiendra elle-même le rôle de l'Hôtesse, poursuivra ainsi une étourdissante conversation-flirt avec deux athlètes au rythme d'un rag-mazurka, et son travail sera au final reconnu comme un chef d'oeuvre qui par son dépouillement et sa densité n'aura rien à envier à son ancêtre Les Sylphides.


    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Marie Laurencin (1883-1956)


        La difficulté principale dans la création de l'oeuvre semble bien avoir été la collaboration avec Marie Laurencin... 
        L'artiste se contentait en effet de proposer à la costumière Véra Soudeikine (qui épousera Stravinsky) ainsi qu'au décorateur, le prince Schervachidzé, des croquis et des aquarelles qui étaient de charmantes oeuvres d'art comme elle savait les faire, mais qui n'avaient malheureusement pas la précision requise pour permettre la réalisation materielle des costumes et des décors pour lesquels elle changea d'ailleurs d'avis plusieurs fois... et les divers témoignages laissent à penser que les échanges ne furent certainement pas de tout repos avant l'atteinte du résultat final...

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Aquarelle de Marie Laurencin pour Les Biches


        On raconte que Marie Laurencin avait conçu au départ pour le rôle de "la dame en bleu" une robe à traine et que, lors de l'une de ses visites quotidiennes à l'atelier de couture, elle s'empara d'une paire de ciseaux et coupa la dite traine à la grande consternation de l'entourage...
        C'est d'ailleurs vêtue d'un justaucorps et d'une veste de velours, les jambes habillées d'un simple collant blanc, et les cheveux courts, que la danseuse parut finalement sur scène, incarnant l'icône de ces années 1920, cette "garçonne" symbole d'une femme émancipée, rebelle, aux moeurs libérées et qui cultive l'ambivalence (il faut noter que le marquage du sexe par le vêtement est à l'époque de la création du ballet un trait culturel fondamental: L'entraineuse de la Fédération Féminine Sportive de France se verra retirer sa licence en raison de sa tenue, "porter un pantalon n'étant pas un usage admis pour les femmes").

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Vera Nemchinova (la dame en bleu)  par Léon De Smet (1881-1966)

     


        Inspirés de cette mode les autres costumes féminins évoquent une autre facette de cette sulfureuse créature, car si la filiforme "garçonne" emprunte volontiers au vestiaire masculin elle revêt aussi le soir la robe à danser, les robes de cocktail à tailles basse, les aigrettes, sans oublier les indispensables accessoires, colliers de perles et surtout fume cigarette (car "la garçonne" conduit des voitures, boit et fume comme un homme et les cigarettes Marlboro avaient alors des filtres rouges pour cacher les marques de rouge à lèvre...).

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Les Biches  -  Royal Ballet (2005)


        Quand aux tenues de la gent masculine, clin d'oeil délibéré de Marie Laurencin aux apollons de la Riviera et à l'importance que prend le sport dans cette société, elles tiennent davantage du bord de mer que du vêtement de soirée, et seront réalisées comme l'ensemble des costumes du ballet dans les tons pastels chers à l'artiste peintre:
        "Je n'aimais pas toutes les couleurs. Alors pourquoi se servir de celles que je n'aimais pas? Résolument je les ai mises de côté. Ainsi je n'employais que le bleu, le rose, le vert, le blanc, le noir. En vieillissant, j'ai admis le jaune et le rouge" déclarera-t-elle elle même.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Les Biches -  Jason Linsley, Thomas Matingly et Christopher Sellars (Ballet West) 

     

        Le décor pour sa part, évoquant le grand salon clair d'une villa sur la Côte d'Azur, est remarquable par son extrême sobriété: une toile blanche sur laquelle est esquissée une simple fenêtre, et devant laquelle se détache un vaste canapé bleu, que Nijinska intégra complètement à sa chorégraphie, quand au rideau de scène très caractéristique du style de l'artiste et inspiré de l'une de ses aquarelles, il s'inscrit davantage il faut le reconnaitre dans la tradition de le peinture de chevalet que dans une démarche conçue pour le théâtre.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Aquarelle de Marie Laurencin pour le rideau de scène du ballet Les Biches 


       
        Le ballet est construit sur la trame de la partition de la manière suivante:
       - Rondeau: Dans un salon des années 20 quelques "garçonnes" ravissantes et coquettes plaisantent autour d'un grand canapé tandis qu'arrivent les premiers invités à la soirée, trois jeunes sportifs qui se pavanent comme des coqs dans une cour de ferme, conscients du regard admiratif de l'assemblée féminine présente. Ils bavardent en flirtant (ou l'inverse) et le choeur en déduit avec philosophie que l'amour est semblable à un chat qui guette sa proie.

     

     Les Biches   Stefano Meo (baryton), Francesco Gianelli (ténor) et le ballet de l'Opéra de Rome.

     

       - Adagietto: Entrée du personnage ambigu de "la dame en bleu" qui séduit l'un des athlètes avec lequel elle s'éclipse tandis que les autres invitées flirtent avec les deux mâles restants.
        Le choeur évoque cette fois l'obsession des filles à dénicher un beau parti et la propension des garçons à préférer les plaisirs de la boisson, de la cigarette et du flirt.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Vera Nemchinova dans le rôle de "la dame en bleu" (1924) 

     

       - Mazurka: Disparaissant derrière son sautoir de perles et son fume cigarette, c'est l'Hôtesse qui fait cette fois une entrée spectaculaire et devient le point de mire de l'assistance, et lorsqu'elle s'installe sur le canapé les deux athlètes se disputent son attention et s'élancent à sa poursuite lorsqu'elle quitte la pièce.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Les Biches   Kate Crews (l'Hôtesse), Jason Linsley et Thomas Mattingly (les athlètes)  -  Ballet West.

     

       - Andantino: Pas de deux de "la dame en bleu" et de son soupirant qui ont réapparu, et le choeur fait alors entendre des paroles où il est question de bouquets de fleurs, baisers innocents ainsi que de mariage, tandis que deux filles (les filles en gris) dansent ensemble (Poulenc dit avoir eu en tête les personnages de Proust (1871-1922) aux relations particulières, Albertine et son "amie"), cependant celles-ci s'enfuient intimidées.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Les BichesMegan Furse et Victoria Lock  (les filles en gris) - Ballet West

     

       - Final: La pièce se remplit et la réception peut vraiment commencer.

     

       La Première mondiale eut lieu à Monte-Carlo le 6 Janvier 1924 avec dans les principaux rôles Bronislava Nijinska (l'Hôtesse), Vera Nemtchinova (la dame en bleu), Lydia Sokolova et Ljubov Tchernicheva (les jeunes filles en gris) et les trois sportifs Anatol Vilzac, Leon Woïzikowski et Nicolaï Zverev.
       Conquis par la musique autant que par la remarquable chorégraphie de Nijinska, le public et la majeure partie de la critique plébiscitèrent Les Biches que Diaghilev donna à Paris au Théâtre des Champs Elysées le 26 Mai 1924 et, fort de cet accueil triomphal, présenta au Coliseum de Londres en 1925 et 1926.

         Le ballet qui établit Francis Poulenc sur l'avant-scène du monde de la musique fut repris en 1937 par la compagnie Markova-Dolin sous le titre The House Party, et en 1964 Frederick Ashton invitera Bronislava Nijinska à remonter son oeuvre pour le Royal Ballet.

     

    Les Biches (1924) - Une parodie des "années folles"

    Bronislava Nijinska et Frederick Ashton - Londres (1964) 
     

          Entré en 1991 au répertoire de l'Opéra de Paris, Les Biches paraitra ensuite en 2002 dans une chorégraphie de Thierry Malandin (1959- ) qui crée sa propre version, et sera remonté dans sa version originale par le Bayerisches Staatsballett de Munich en 2008.

     

        Qualifié parfois de "ballet érotique", l'oeuvre de Nijinska reçoit souvent également l'appellation de "premier ballet féministe", un commentaire tout ce qu'il y a de plus erroné, car il n'inaugure pas la collaboration de deux femmes au sein d'un même ballet, celle-ci ayant déjà eu lieu en 1923 lorsque la chorégraphe créa Les Noces en compagnie de Natalia Goncharova (1881-1962).
        L'expérience sera réitérée en 1924 avec Le Train Bleu (Nijinska-Coco Chanel 1883-1971), autre succès qui fera partie avec Les Noces et Les Biches, est ce une coincidence?, des trois ballets de Nijinska passés à la postérité.

     

        Bien plus qu'un simple divertissement, Les Biches restaure l'extraordinaire modernité des "années folles" et fait revivre un instant ces femmes pionnières qui ont eu le courage de faire face à la désapprobation de la société durant la décennie 1920-1930 (certains curés refusaient d'accorder la communion aux femmes portant les cheveux courts!), et dans un monde artistique alors essentiellement masculin où Bronislava Nijinska et Marie Laurencin durent elles aussi se faire une place, leur ballet porte un regard pétillant sur cet âge malheureusement pas encore complètement révolu dans tous les domaines si l'on en juge, simplement dans celui du vêtement, par le cas de cette jeune soudanaise condamnée en 2009 à 1 mois de prison (ou 200 dollars d'amende) pour s'être habillée de manière "indécente"... c'est à dire en pantalon...  (avec une grande mansuétude les 40 coups de fouets prévus par la loi criminelle soudanaise de 1991 lui furent malgré tout épargnés...)

     

      

     Les Biches   Musique de Francis Poulenc   Décor et costumes d'après Marie Laurencin  Chorégraphie de Bronislava Nijinska  Interprété par Kate Crews (Ballet West) dans le rôle de l'Hôtesse.


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