• Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

       

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

     Vaslav Nijinsky - Le Spectre de la Rose (1911)

     

     

        La fleur, symbole de beauté, a été de tous temps un élément privilégié pour le ballet, en témoignent Le Jardin des Lilas, La Fête des Fleurs à Genzano, La Tulipe de Harlem, La Fleur de Pierre, le "jardin animé" du Corsaire, "l'adage de la rose" de La Belle au Bois Dormant ou encore la célèbre "valse des fleurs" de Casse-Noisette pour ne citer que ces quelques exemples...
        Mais le ballet classique le plus représentatif de tous ceux qu'inspira le monde floral demeure incontestablement Le Spectre de la Rose présenté pour la première fois par les Ballets Russes à l'Opéra de Monte-Carlo le 19 Avril 1911.

        Deux ans après Les Sylphides, la compagnie de Diaghilev (1872-1929) renouvelle son hommage au romantisme avec un second chef d'oeuvre qui, contrairement à son prédécesseur possède cette fois un argument, lequel sera cependant réduit à la plus extrême simplicité:
        Une jeune fille endormie rêve en rentrant du bal que l'esprit de la rose qu'elle tient à la main l'entraine dans une danse enchanteresse, et lorsque celui-ci s'évanouit elle retrouve à son réveil la fleur à ses pieds.

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Le Spectre de la Rose - Isabelle Ciaravola et Mathias Heyman 

     

        Rédigé par Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963), le livret est directement inspiré du poème de Théophile Gautier (1811-1872), Le Spectre de la Rose, extrait d'un recueil publié en 1838, La Comédie de la Mort:

                                Soulève ta paupière close
                                Qu'effleure un songe virginal,
                                Je suis le spectre d'une rose
                                Que tu portais hier au bal.
                                Tu me pris encore emperlée
                                Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
                                Et parmi la fête étoilée
                                Tu me promenas tout le soir.

                                Ô toi qui de ma mort fus cause,
                                Sans que tu puisses le chasser
                                Toute la nuit mon spectre rose
                                A ton chevet viendra danser.
                                Mais ne crains rien, je ne réclame
                                Ni messe, ni De Profundis;
                                Ce léger parfum est mon âme
                                Et j'arrive du paradis.

                                Mon destin fut digne d'envie:
                                Pour avoir un trépas si beau,
                                Plus d'un aurait donné sa vie,
                                Car j'ai ta gorge pour tombeau,
                                Et sur l'albâtre où je repose
                                Un poète avec un baiser
                                Ecrivit: Ci-git une rose
                                Que tous les rois vont jalouser. 

     

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Carl Maria Von Weber  (1786-1826)

     

        Afin de rester à la hauteur du texte, le choix de la musique se porta sur l'exemple sans doute le plus brillant et le plus poétique du genre, à savoir la première valse de concert à avoir été écrite: L'Invitation à la Danse (Aufforderung zum Tanz) Op.65, composée en 1819 par Carl Maria von Weber (1786-1826) à l'intention de sa jeune épouse Caroline, et dont il avait brossé lui-même cette esquisse:
        "Un galant homme s'approche d'une dame et l'invite à danser. Elle hésite puis finalement consent. Le couple s'élance alors et tournoie dans la valse puis se sépare".
        L'orchestration de cette partition écrite pour le piano sera réalisée quelques vingt ans plus tard, en 1843, par Hector Berlioz (1803-1869) à qui l'Opéra de Paris avait demandé de contribuer à une production de l'opéra de Weber, Der Freischütz, afin d'y introduire, selon la mode de l'époque, un ballet, lequel n'était pas toujours forcément créé sur une musique du même compositeur.
        Berlioz accepta mais à la seule condition que l'oeuvre ne contienne pas d'autre musique que celle de Weber dont il était un fervent admirateur, et il choisit alors d'orchestrer pour cet intermède L'Invitation à la Danse qu'il renomma L'Invitation à la Valse. Le morceau, interprété pour la première fois le 7 Juin 1841 dans le cadre de l'opéra, entama très vite une carrière indépendante et devant ce succès le maestro le donnera très souvent par la suite dans ses concerts.

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Hector Berlioz (1803-1869)

     

     

        Léon Bakst (1866-1924), collaborateur privilégié des Ballets Russes pour lesquels il réalisa décors et costumes jusqu'en 1921, va fixer avec sobriété et raffinement les visions fugitives que suggèrent cette partition et dominera tous les effets du ballet par sa conception de peintre, créant l'une de ses réalisations les plus marquantes:
        "Avec la plus grande frugalité d'éléments il obtient la plus grande puissance et la plus grande opportunité d'effet. Il réalise ainsi, lui aussi, une orchestration colorée qui s'adapte à la coloration orchestrale" écrira la critique.

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Dessin de Léon Bakst pour le costume du Spectre

     


        Le décor impérativement intime posa, bien que simplifié, quelques problèmes au chorégraphe, Mikhaïl Fokine (1880-1942), qui en donna cette description:
        "Une petite pièce en angle dont les côtés se rejoignent dans un coin du fond de la scène, ne laissant que peu d'espace pour danser. La difficulté réside à cantonner la danse sur une si petite surface".

        Relevant le défi, le talent de Fokine va créer une superbe chorégraphie toute entière au service du sentiment et de la poésie, sans rien d'inutile ou de faussement brillant. Le chorégraphe ne dessine ici que des lignes d'une grande clarté désincarnant ses créatures, leurs bras qui ne se soumettent plus à la règle classique se libèrent dans l'espace, dessinent des volutes, des cercles, des lignes qui parlent chantent et vivent, dans une danse entièrement faite de transparence.

     

     Le Spectre de la Rose - Manuel Legris et Claude de Vulpian

     

        Incarnant ces rôles simples, mais en apparence seulement, le public put applaudir le soir de la Première les danseurs les plus admirés de ce début du XXème siècle, deux virtuoses: Vaslav Nijinsky (1889-1950) et Tamara Karsavina (1885-1978).

        Nijinsky interpréta de façon éblouissante cette rose qui danse en rêve avec la jeune fille endormie, et ses entrées et sorties en sauts étourdissants demeurèrent légendaires dans l'histoire du ballet. Après l'avoir vu ce soir là la Comtesse de Noailles écrivit:
        "C'est une représentation de l'impondérable. Grâce à ses ailes invisibles il mimait les pensées, les soupirs, le parfum, il évoluait, il embaumait... Souffle odoriférant il était véritablement l'esprit même de la rose, du vertige, de la rêverie et des songes". 
        Quand à Tamara Karsavina, sa beauté légendaire et ce don qui n'appartenait qu'à elle de transformer la danse en poésie séduisirent la salle entière:
        "Sa danse est un épanchement de l'âme, non seulement elle visualise, si l'on peut dire, la musique, mais elle donne forme, mouvement et couleur aux images insaisissables que cette musique fait naître dans l'esprit et dans les coeurs" écrira un critique.

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Tamara Karsavina et Vaslav Nijinsky - Le Spectre de la Rose

     

        Accueilli avec un immense succès, Le Spectre de la Rose connut 30 repésentations l'année de sa création, parmi lesquelles trois furent données à Paris (l'une le 6 Juin au Théâtre du Châtelet, deux autres à l'Opéra Garnier en Décembre), et fit également partie du programme de gala organisé à Covent Garden le 26 Juin dans le cadre des festivités organisées en l'honneur du couronnement du roi George V (22 Juin 1911).
        Entré au répertoire de l'Opéra de Paris vingt ans après sa création, le 31 Décembre 1931, le ballet de Fokine sera l'un des tout premiers interprétés par Rudolf Noureev (1938-1993) après son passage à l'Ouest après que Pierre Lacotte (1932- ) lui eut apprit le rôle pour la télévision allemande, et célèbrera également la dernière apparition sur la scène de Covent Garden du couple qu'il forma avec Margot Fonteyn (1919-1991).

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Tamara Karsavina fait travailler le rôle du Spectre de la Rose à Margot Fonteyn.

     


        Devenu mythique dans l'histoire de la danse, ce chef d'oeuvre romantique, véritable enchantement, a fait l'objet de diverses relectures avec en particulier la parodie créée en 1978 par Maurice Béjart (1927-2007) à partir de l'oeuvre originale, ou encore en 1993 la version d'Angelin Preljocaj, une pièce pour 5 danseurs, commandée par l'Opéra de Paris, ainsi qu'Outre-Atlantique la traduction qu'en donne Dominic Walsh en 2006 avec son Dance Theatre.

     

    Le Spectre de la Rose (1911) - Une fleur immortelle

    Le Spectre de la Rose - Dominic Walsh Dance Theatre


        Cependant c'est dans le cadre des divers Hommages rendus aux Ballets Russes à l'occasion de leur centenaire que Le Spectre de la Rose semble avoir soulevé un intérêt croissant:
        Diaghilev en directeur avisé sélectionnait ses places de résidence et après le succès de ses saisons printanières à Paris la troupe s'établit à Monaco en 1911, aussi n'est il pas étonnant de voir la Principauté et les Ballets de Monte-Carlo participer largement aux manifestations destinées à commémorer la mémoire de l'illustre compagnie:
        En 2009 Marco Goecke bouscule les repères du Spectre qui entre ses mains devient tout sauf un éloge du romantisme, et en Avril 2010 c'est Olivier Dubois qui aborde à sa façon l'oeuvre de Fokine:
        "L'histoire de ce ballet était trop tentante pour ne pas créer une histoire d'odeur faite de souvenirs et de désirs, aborder le Spectre de la Rose par sa fache cachée, dévoiler l'éprouvante traversée de ces transporteurs du souvenir et offrir à chacun l'occasion de percevoir son propre spectre et l'emporter".
        A l'instar des croisements chers aux Ballets Russes, on assiste ici à une colaboration jamais vue dans l'histoire du ballet, celle de la danse et du parfum où, grâce au parfumeur Michel Roudniska, une suave fragrance est répandue pendant le spectacle.


        Encore plus récemmment, c'est Benjamin Millepied qui en Octobre 2011 raconte, avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève, l'histoire de trois fétards qui s'introduisent par la fenêtre dans la chambre d'une jeune fille, ils papillonnent autour de leur proie, la font valser: un Spectre encore une fois très éloigné du souffle parfumé d'une figure quasi immatérielle.
        Quand à la version de Thierry Malandin elle fait, elle, partie de la mise en scène que fit le chorégraphe des Nuits d'Eté, un cycle de mélodies pour mezzo-soprano ou ténor composées par Hector Berlioz entre 1838 et 1841 sur cette fois 6 poèmes de Théophile Gautier extraits du recueil La Comédie de la Mort: Villanelle, Le Spectre de la Rose, Absence, Sur la Lagune, Au Cimetière et L'Ile Inconnue (Berlioz travailla à de nombreuses reprises pour la voix, choisissant ses textes, de Hugo à Goethe en passant par Gautier ou Shakespeare qu'il adorait, et le titre Les Nuits d'Eté est un clin d'oeil au Songe d'une Nuit d'Eté de l'auteur élizabétain).

     

                          Les Nuits d'Eté Op.7 N°2 - Hector Berlioz 
    Le Spectre de la Rose  Interprété par Bernadette Greevy (mezzo-soprano) et l'Ulster Orchestra dirigé par Yann Pascal Tortelier.

     

        Présentée en octobre 2010 par le Ballet National de Marseille la chorégraphie de Thierry Malandin plus néo-classique que jamais et d'une délicatesse et d'une distinction rare, exprime par le biais de quatre couples, sur le thème de la perte et du deuil, un voyage onirique au pays des amours. 
       Un ballet on ne peut plus romantique qui rejoint par son lyrisme l'oeuvre de Fokine et démontre encore une fois la puissance de l'imaginaire, véritable force de l'être humain, 

                 "car un homme n'est vieux que lorsque les regrets ont pris chez lui la place des rêves".
                John Barrymore (1882-1942)

     

     


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