• Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

      Le Petit Cheval Bossu  (Ballet du Mariinski- Chorégraphie Alexeï Ratmansky)

     

     

    " Au de là des monts, des ondes
      Au de là des mers profondes
      Sur la terre en face des cieux,
      Habitait jadis un vieux.
      Il avait, le pauvre diable,
      Trois fistons: Un gars capable,
      Le deuxième, comme-ci, comme-ça,
      Le troisième un vrai bêta..."

     

        Piotr Erchov (1815-1869) a 19 ans lorsqu'en 1834 il publie par épisodes dans la revue mensuelle petersbourgeoise, La Bibliothèque pour la lecture, son premier conte, une oeuvre en vers qu'il a recueillie, dit-il, presque môt à môt de la bouche des conteurs populaires, et pour laquelle il n'a fait lui-même que mettre un peu d'ordre dans la versification et compléter par endroits la narration.
        Le Petit Cheval Bossu, qui allait rester son chef-d'oeuvre fut largement apprécié dès sa parution et le célèbre poète Alexandre Pouchkine (1799-1837) aurait dit un jour après en avoir pris connaissance: "Je pense qu'il me faudra maintenant abandonner ce genre de littérature". Une prosodie simple alliée à une franche cocasserie assurèrent en effet aussitôt à l'ouvrage une très large diffusion et cette fresque naïve entamera une très longue histoire dans l'imaginaire et la culture russe, mettant en scène deux personnages types du conte populaire:
       Ivan-le-fou, généralement décrit comme un fils de paysan un peu simplet, moqué et jalousé par ses ainés, et que la morale de l'histoire fait sortir vainqueur de diverses aventures, 
      et l'Oiseau de feu qui appparait également de façon récurente dans ces recits féeriques, créature parée de plumes rougeoyantes qui possèdent la particularité d'émettre encore de la lumière lorsqu'elles sont détachées de son corps (Venu d'une terre lointaine l'Oiseau de feu représente dans tous les cas une sorte de quête mythique).

     

        Très curieusement le premier ballet inspiré par la magie de cet univers slave sera l'oeuvre de deux occidentaux: Arthur Saint-Léon (1821-1870), alors maitre de ballet aux Théâtres Impériaux et Cesare Pugni (1802-1870), son compositeur attitré qui l'a accompagné pendant son séjour en Russie.
       Représenté pour la première fois le 3 Décembre 1864 au théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Petersbourg, Le Petit Cheval Bossu, destiné à rivaliser avec La Fille du Pharaon que Petipa (1818-1910) avait présenté en 1862, connut un énorme succès, notamment grâce aux tableaux féeriques du monde sous-marin ainsi qu'aux nombreuses danses de caractère qu'il comportait. Car en effet, afin de satisfaire aux goûts du public de la Russie impériale, Saint-Léon termina ce ballet de 4 actes et 8 tableaux par une apothéose, somptueux divertissement célébrant toutes les nations de Russie à travers ses danses nationales, dont Pugni avait intitulé la majestueuse marche d'ouverture Le Peuple de Russie.

        Les deux rôles principaux avaient été confiés à Maria Muravieva et Timofeï Stukolkin avec lesquels Saint-Léon remontera le ballet au Bolchoï de Moscou le 26 Novembre 1866 et celui-ci sera ensuite repris à Moscou en 1893 par José Mendez, puis à Saint-Petersbourg en 1895 par Marius Petipa sous le titre La Tsar-Demoiselle.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    Le Petit Cheval Bossu  (1895)


        Pour Pierina Legnani, son étoile favorite, qui avait pour partenaire Alexander Shirayev, Petipa avait ajouté à cette occasion, outre un nouveau prologue et une nouvelle apothéose, des variations supplémentaires dont il avait confié la composition musicale à Ricardo Drigo. Mais le ballet connaitra encore de nouvelles transformations lorsque Alexander Gorsky (1871-1924) le remet en scène en 1901 pour le Bolchoï avec des additions à la partition signées Tchaïkovski, Dvorak, Glazounov, Brahms et Litz, et le remonte une nouvelle fois en 1912 pour le Mariinski avec Tamara Karsavina et Nicolas Legat comme interprètes:
       Gorsky ajouta en effet dans cette dernière version le fameux pas de trois "L'Océan et les Perles" qu'il chorégraphia sur des extraits de la musique que Riccardo Drigo avait composée pour La Perle, le ballet que Petipa avait spécialement mis en scène à l'occasion du célèbre gala donné en 1896 pour le couronnement du tsar Nicolas II et de l'impératrice Maria Feodorovna.

     

    Le Petit Cheval Bossu  Acte IV scène 1- Pas de trois l'Océan et les perles. Chorégraphie d'Alexandre Gorsky d'après  Arthur Saint-Léon et Marius Petipa. Musique de Cesare Pugni.  Interprété par le Chelyabinsk State Ballet le 24 Décembre 2008 à l'occasion du gala "L'Age d'or du Ballet Impérial de Russie".

     

        Reprise en 1945 par Feodor Lopukov pour le Kirov, cette version de Gorsky (d'après Saint-Léon et Petipa), servit de base à toutes celles qui suivirent, mais avec le temps le ballet perdit de son éclat et ne devint plus que l'ombre du grand spectacle qu'il avait été autrefois. Comme pour beaucoup d'oeuvres du XIXème siècle seuls survécurent ses plus célèbres passages donnés encore pendant de nombreuses années par l'Académie Vaganova lors des spectacles d'élèves, mais Le Petit Cheval Bossu n'a plus figuré à leur programme depuis 1989.

     

     Le Petit Cheval Bossu - Le grand Pas des Néréides  Chorégraphie de Marius Petipa d'après Arthur Saint-Léon, musique de Cesare Pugni. Interprété par les élèves de l'Académie Vaganova

     

        C'est sur une toute autre partition qu'évolue ce petit cheval aujourd'hui, celle que le compositeur Rodion Chtchedrine (1932- ) créa en 1955 à l'intention de sa muse Maïa Plissetskaïa (qu'il épousa en 1958). Interprété par "la diva de la danse" avec pour partenaire Vladimir Vassiliev le ballet, chorégraphié par Alexander Radunsky, fut donné pour la première fois au Bolchoï en 1960.

     

    Le Petit Cheval Bossu   Chorégraphie d'Alexander Radunsky  Musique de Rodion Chtchedrine  Interprété par Maïa Plissetskaïa et Vladimir Vassiliev et le corps de ballet du théâtre Bolchoï.

     

       La version la plus récente est celle d'Alexeï Ratmansky (1968- ) qui présente en 2009 avec le Mariinski sur la partition de Chtchedrine un ballet d'inspiration néoclassique.

     

     Le Petit Cheval Bossu (extraits)   Chorégraphie d'Alexeï Ratmansky  Musique de Rodion Chtchenine  Interprété par Viktoria Tereshkina et Vladimir Shkyarov et le corps de ballet du théâtre Mariinski.

     

         Avec une économie de décors et des costumes épurés, l'oeuvre de Ratmansky enlève certainement le pittoresque et la part de mystère qui auréolait les créations antérieures, mais elle demeure une adaptation relativement fidèle de ce clasique du conte populaire russe dont l'argument, qui fourmille de péripéties et de personnages ainsi que de détails hauts en couleur, reste par ses nombreuses versions particulièrement difficile à relater avec exactitude...  

        ... Il était une fois un paysan qui avait trois fils: Danila intelligent, Gavrila dans la moyenne, et Ivan plutôt simplet. Ceux-ci ayant constaté que le champ où pousse le blé qu'ils vendent à la ville a été piétiné une nuit par un intrus, ils décident de monter la garde à tour de rôle. Mais les ainés craignant le froid et l'obscurité abandonnent très vite les lieux, tandis que le cadet fidèle au poste voit arriver à minuit une magnifique jument blanche avec une crinière en or qu'il réussit à capturer. Celle-ci lui propose alors, en échange de sa liberté, de lui faire cadeau de trois poulains : les deux premiers seront très beaux et il pourra les vendre un bon prix, et le troisième tout petit et bossu deviendra son meilleur ami et saura lui venir en aide car il possède des pouvoirs magiques.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    Baguier "Le petit cheval bossu"  N.Borounov (1971)

     

         Ivan accepte le marché, mais lorsque quelques jours plus tard Danila et Gavrila qui passaient par là découvrent les animaux que leur frère a dissimulés dans une vieille remise, ils capturent les deux plus beaux et s'en vont les vendre à la foire de la ville voisine. S'apercevant de leur disparition Ivan est tout d'abord très surpris mais lorsque le petit cheval bossu lui fait découvrir la vérité il part cette fois très contrarié à la recherche des voleurs...

        Tandis que les deux compagnons se dirigent de nuit vers la capitale Ivan entrevoit soudain dans le lointain une étrange lueur et découvre avec stupeur en s'approchant qu'il s'agit en fait de la plume d'un Oiseau de feu... Bien que son petit cheval lui conseille de ne pas y toucher (car cela porte malheur), le jeune homme émerveillé s'en saisit malgré tout et après l'avoir cachée sous son manteau se remet en route.
        Parvenu le lendemain à la ville Ivan se rend au marché où Danila et Gavrila l'ont effectivement précédé accompagnés des deux juments. Le tsar qui a été prévenu de la présence de chevaux magnifique en fait aussitôt l'acquisition, et, à la grande honte de ses frères, Ivan se fait alors reconnaitre comme le véritable propriétaire. Cependant, tandis que les montures sont ramenés au palais ces derniers à peine arrivés s'échappent sur le champ pour venir retrouver leur ancien maitre. En homme plein de bon sens l'empereur décide alors d'engager ce dernier comme régisseur de ses écuries, un choix qui ne va pas bien sûr sans provoquer la jalousie de l'ancien titulaire du poste, un boyard qui décide de surveiller cet usurpateur qu'il ne voit jamais nettoyer les lieux ni nourrir les chevaux dans la journée alors que ceux-ci sont bien nourris et impeccablement tenus... Et s'étant dissimulé dans l'ombre une certaine nuit il voit alors avec stupéfaction Ivan tirer de son chapeau où il l'a dissimulée la plume qui l'éclaire tandis qu'il accomplit sa besogne.


        Mis au courant dès le lendemain, le tsar convoque son nouveau domestique et lui ordonne sur les conseils perfides du boyard de partir aussitôt en quête de cet Oiseau de feu qu'il souhaite posséder.
        Désemparé le pauvre garçon (menacé d''être pendu s'il revient bredouille...) ne sait où orienter ses recherches, mais le petit cheval le guide près d'une colline d'argent où viennent s'abreuver, dit-il, ces créatures mythiques. Ivan répand alors des graines ainsi que du vin que le souverain lui a donné pour le voyage et après avoir réussi à capturer l'un des oiseaux le remet au tsar si heureux qu'il le nomme sur le champ Grand Ecuyer.


        Débordant d'imagination perverse, le boyard rapporte alors à son maitre  avoir ouï dire qu'il existe une belle princesse que l'on dit fille de la lune et du soleil, et qui demeure sur une ile enchantée au bord de l'océan... L'idée faisant son chemin dans le sens prévu par le conseiller malveillant, Ivan se voit alors prié cette fois par le monarque (toujours sous peine de terribles sanctions dans le cas d'un échec...) d'aller chercher cette merveilleuse créature...
        Le petit cheval qui prend une nouvelle fois les choses en main conseille  à son compagnon de demander au tsar, avant de se mettre en route, deux nappes, une tente brodée d'or, ainsi que toutes sortes de délicieuses friandises, et lorsqu'ils arrivent à destination après un très long voyage, Ivan, comme prévu, dresse alors le camp sur le rivage... Poussée par la curiosité, la jolie princesse s'y présente un beau matin et, s'aventurant dans la tente qu'elle ne soupçonne pas être un piège, est aussitôt faite prisonnière. Emu par tant de beauté c'est très à contrecoeur que le jeune homme ramène la captive au palais où le tsar, tombé aussitôt sous le charme de l'arrivante, se met en tête de l'épouser...


        Afin de gagner du temps (car il faut mentionner à ce moment du récit que le tsar n'est pas un jeune premier...) celle-ci demande alors que l'on aille chercher sa bague qui est tombée au fond de l'océan, nouvelle mission utopique confiée à Ivan qui se remet en route sur le dos de son petit cheval non sans avoir été prié par la princesse d'aller rassurer sur sa disparition ses nobles parents en leur palais.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    "Ivan et le petit cheval bossu"  V.Kouznetsov (1927)

     

         Parvenus près du rivage, les voyageurs y découvrent avec surprise une baleine échouée portant un village sur son dos et celle-ci, apprenant qu'ils se rendent au palais du soleil, leur fait promettre de lui demander la raison de cette dure pénitence qui lui a été infligée.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    La Baleine  Jouet en bois  A.Zinin (1947)
       

        Lorsque les deux compagnons arrivent à destination et qu'ils font savoir à la lune que le tsar veut épouser sa fille celle-ci, bien que tanquilisée sur son sort, rentre dans une grande colère et déclare qu'elle ne donnera la princesse qu'à un beau jeune homme et non à un vieux barbon. Quand à la baleine, le soleil leur révèle qu'elle a été pareillement condamnée il y a dix ans pour avoir avalé trois dizaines de navires et ne sera pardonnée que lorsqu'elle les aura rendus.
        Sur le chemin du retour Ivan rapporte aussitôt ces paroles au cétacé qui libère les navires sur le champ, les habitants qui vivaient sur son dos la quittent alors et, avant de retrouver enfin la mer, cette dernière qui n'est pas une ingrate cherche un moyen de remercier son bienfaiteur. Ivan, pour qui les choses ne pouvaient pas mieux tomber, lui confie alors l'objet de sa mission et la baleine envoie alors huitres et coquillages à la recherche de l'anneau de la princesse que ceux-ci découvrent finalement au bout de longues heures et remettent à Ivan soulagé.

        Le tsar offre alors la bague à la princesse qui persiste cependant dans son refus de l'épouser lui dressant par contre le portrait du soupirant idéal à qui elle donnera son coeur... C'est alors que le perfide boyard insinue à l'oreille du prétendant rejeté que celui-ci existe et qu'il n'est autre qu'Ivan, lequel est conduit en prison sur le champ et condamné à périr le lendemain, plongé successivement dans trois chaudrons, le premier d'eau bouillante, le second d'eau tiède et le troisième d'eau glacée. Mais alors que le châtiment va être exécuté le jeune homme siffle son petit cheval qui accourt et souffle sur les récipients, et lorsque son maitre y est précipité il en ressort transformé en prince magnifique... Devant un pareil résultat le tsar s'y jette à son tour mais ne peut, à ce stade de l'histoire, que mourir bien évidemment ébouillanté... Et comme dans ce genre de fictions les affaires ne moisissent pas le peuple reconnait la belle princesse pour sa tsarine et celle-ci prenant Ivan comme époux les noces sont célébrées sur le champ et tout le peuple danse et se réjouit avec les nouveaux souverains...

        Ce récit riche en évènements inspira également le cinéma d'animation et tout particulièrement le premier long métrage de celui que l'on surnomme parfois le patriarche de l'animation soviétique, Ivan Ivanov-Vano, qui en réalisa une première version en 1947 et reprit entièrement le film en 1975. La version de 1947, restaurée en 2004 grâce aux nouveaux moyens de la technique, a été redistribuée et doublée dans de nombreuses langues et continue à enchanter petits et grands, poursuivant la longue aventure de ce conte dont le succés ne s'est pas démenti avec le temps...

                                         "Car l'homme est fait de l'essence du rêve..."
                                                   William Shakespeare   (The Tempest IV- 1) 

     

     Le Petit Cheval Bossu   Ivan Ivanov-Vano   -  Version restaurée  (La bande son est en russe, mais les images parlent d'elles-même...)


      
        


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