• Le Lac des Cygnes (1877) - Le Joyau du Répertoire.




    L'Art et la danse





         C'est dans le courant de l'été 1875 que le directeur des théatres impéraiaux de Moscou, Vladimir Petrovich Begichev, demanda à Tchaïkovski (1840-1893) de lui écrire une musique de ballet. Projet on ne peut plus novateur, car ce genre de musique, apanage jusque là de spécialistes comme le tchèque Minkus ou le français Léo Delibes, allait être confié pour la première fois à un compositeur symphonique.
        Ce dernier racontera plus tard à Rimsky Korsakov qu'il avait accepté "d'abord parcequ'il avait besoin d'argent" mais aussi "parcequ'il désirait depuis longtemps s'essayer à ce genre de musique".
        Tchaîkovski prenait plaisir, en effet, chaque été à imaginer pour ses neveux et nièces un petit spectacle dont il écrivait la musique et le scénario, et il fit de "La Chanson des Cygnes" qu'il avait composée à leur intention quatre ans plus tôt, le motif principal du ballet à venir... Une histoire de lac, dont Begichev et lui même eurent l'idée, parait-il, au cours d'une réunion du Salon Shihouskaya, le groupe artistique dont ils faisaient partie.

        Auteur du livret, Begichev, quand à lui, s'était inspiré d'une légende allemande, l'histoire du Voile Dérobé (Der geraubte Schleier) tirée d'un recueil de contes de Johann Karl August Musäms qui, bien que l'origine de l'argument fasse encore l'objet de contestations, demeure la source la plus généralement admise.
        Restait à trouver un chorégraphe... Et ce fut Julius Wenzel Reisinger (1828-1872), maitre de ballet au théatre Bolchoï qui fut nommé... un choix quelque peu hasardeux étant donné la qualité très discutable de ce qu'il avait produit jusque là...
        Très traditionaliste, Reisinger refusa de collaborer avec Tchaïkovski et se trouvant vite dépassé par sa musique y opéra force coupures et arrangements à sa façon, allant même jusqu'à introduire des morceaux d' autres compositeurs, que Tchaîkovsky furieux, eut du mal à lui faire supprimer.
        Autant de détails qui ne furent certainement pas étrangers à l'accueil que reçut Le Lac des Cygnes lors de sa Première à Moscou au théatre Bolchoï...

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                                                     Le Théatre Bolchoï

        Celle ci eut lieu  le 4 Mars 1877 et fut un echec complet...
    Le public de l'époque peu habitué à une musique si symphonique pour le ballet ne comprit pas la richesse de la partition; et la médiocrité de la chorégraphie de Reisinger qui, selon un critique à la dent dure "avait un don remarquable pour agencer des exercices de gymnastique", ne fit qu'achever le désastre... 
        Les premières représentations furent pour le pauvre Tchaïkovski, selon ses propres termes, "une déconvenue humiliante", et le ballet fut finalement retiré de l'affiche.

        Il faut attendre la reprise qu'en fit Marius Petipa (1818-1910) en 1894, afin d'honorer la mémoire de son ami décédé en Novembre 1893 (dont il avait, cette fois, partagé le triomphe de La Belle au Bois Dormant en 1890) pour que le Lac des Cygnes trouve enfin la place qu'il méritait.
        On peut lire ceci dans ses Mémoires:
    "Je me rendis chez le directeur du Marinsky et lui dis qu'il m'était impossible d'admettre que la musique de TchaIkovski fut mauvaise. A mon sens, les problèmes de l'oeuvre ne pouvaient venir que de la mise en scène et de la chorégraphie. Je lui demandais de m'autoriser à utiliser à ma façon le sujet de Thaîkovski pour le monter à St.Petersbourg, et monsieur Vsevolojski accepta d'enthousiasme".

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                                                  Le théatre Marinsky

        Marius Petipa et Lev Ivanov (1834-1901) reprirent entièrement la chorégraphie du ballet, Petipa assurant la chorégraphie des 1er et 3ème Actes, et laissant à son adjoint Ivanov "les ballets blancs".
        Ricardo Drigo, chef d'orchestre du théatre Marinsky, revit la partition et leur mise en scène fut présentée pour la première fois le 15 Janvier 1895 et reçut un accueil triomphal...



        Cette version du ballet passe, encore aujourd'hui, pour exemplaire et les chorégraphes continuent de s'y réferer.
       Bien que l'organisation de la partition telle que l'agença Drigo en 1895 soit la plus utilisée de nos jours, beaucoup de grandes compagnies préfèrent établir leur propre version et le ballet comporte aujourd'hui un nombre incalculable d'adaptations.
        Présenté en 3 ou 4 actes, avec des libertés dans les actes festifs, un accent très variable sur les personnages secondaires, une fin heureuse ou tragique, adapté et transformé à l'envi, Le Lac des Cygnes conserve toujours, cependant, la même trame faisant alterner ballet coloré et ballet blanc.

        Le rideau de l'Acte I s'ouvre sur des réjouissances à la Cour où le prince Siegfried fête joyeusement sa majorité. Parmi l'assemblée se trouvent son précepteur et son fidèle compagnon Benno, ainsi que le Fou qui, curieusement n'a pas l'esprit à la fête. Arrive la Reine Mère qui offre à son fils une magnifique arbalète et lui rappelle qu'il devra se choisir une fiancée parmi les nobles héritières qui lui seront présentées à l'occasion du bal du lendemain.
        Ceci ne convient guère à la nature romantique du prince qui décide de profiter des quelques heures de liberté qui lui restent pour partir à la chasse... car un vol de cygnes majestueux vient de traverser le ciel...



        Lorsque débute l'Acte II, Siegfried et son ami Benno arrivent dans une clairière et font halte près d'un lac mystèrieux. Les chasseurs se sont dissimulés dans les fourrés et le prince, resté seul, assiste soudain à un spectacle étonnant:
        Des cygnes glissent en silence sur le lac, et en prenant pied sur le rivage se transforment en jeunes filles d'une éclatante beauté... La plus belle d'entre elles, Odette leur reine, lui apprend qu'elles ont été capturées par un enchanteur, Rothbart, qui les tient en son pouvoir: cygnes le jour elles ne reprennent  leur forme humaine que la nuit, et seul l'amour sincère d'un homme pourra rompre ce sortilège.
        Sur ce, Rothbart fait irruption, mais Siegfried ne craint pas de se mesurer à lui et le fait battre en retraite. Il déclare alors son amour à Odette qu'il invite au bal du Palais où il la présentera et la choisira pour fiancée.
        Et, lorsque le jour se lève, les cygnes disparaissent.

     

         L' Acte III a pour cadre le Palais Royal où se déroulent les festivités du Bal. Les nobles invités arrivent tour à tour, certains venus de très loin, rivalisant de virtuosité dans leurs danses nationales. Cependant le Fou pressentant, cette fois, que le drame est imminent reste indifférent à la liesse environante.
    Siegfried, quand à lui, ne pense qu'à Odette et ne trouve aucun intérét aux partis qui lui sont présentés. Mais quand arrive soudain un invité mystérieux accompagné de sa fille, Odile, tout de noir vétue, il se précipite vers elle, car il a reconnu les traits de sa bien aimée Odette. Siegfried lui jure son amour encore une fois et la présente à tous comme celle qu'il à choisi de prendre pour épouse...
        A ce moment précis éclate un violent coup de tonnerre et Siegfried réalise qu'il a été le jouet de Rothbart et de sa fille qui disparaissent.
        Horrifié et conscient de sa méprise il se précipite alors vers le lac des cygnes.

     

     

         L'Acte IV nous ramène près du lac, où Odette est au milieu de ses compagnes qui tentent de la consoler. En déclarant son amour à à Odile, Siegfried l'a condamnée à rester cygne pour toujours, cependant, après qu'il lui ait expliqué comment il a été joué par le sorcier, elle lui pardonne car elle l'aime encore.
        Rothbart resurgit alors et par un de ses tours de magie déclenche une tempête sur le lac dont les eaux déchainées engloutissent Siegfried et Odette
        Ce sacrifice libère aussiôt les autres cygnes qui contemplent, lorsque le jour se lève, leurs deux esprits qui s'envolent, en une sorte d'apothéose, vers un pays où ils seront heureux pour l'éternité.

     

         Petipa choisit comme dénouement pour son Lac des Cygnes le final de l'apothéose. Mais ceci n'est qu'une des interpretations du ballet car il existe plusieurs fins possibles:
        Certaines tragiques, où Odette et Siegfried périssent ensemble sans espoir de résurrection dans une vie meilleure, avec la variante où Odette seule disparait dans les eaux (ou dans les airs), tandis que Sigfried est abandonné dans le chagrin et la douleur lorsque le rideau tombe.
       Ces versions ont particulièrement la faveur des compagnies occidentales, mais il ne faut pas oublier la vision de l'oeuvre totalement optimiste qu'en donnent  les productions soviétiques et de l'Europe de l'Est, où l'amour de Siegfried et Odette triomphe du sortilège et annéantit Rothbart et ses maléfices. 



         L'intérét chorégraphique et dramatique du ballet est centré sur la ballerine qui a un double personnage à jouer et à danser.
        "Le double rôle d'Odette/Odile est fascinant" explique Ghislaine Thesmar, "Ce sont les deux extrèmes de la féminité: Odette est amoureuse, à la merci de son destin. Odile est un être diabolique et dominateur. C'est merveilleux de pouvoir passer de l'une à l'autre".
        Toutes les plus grandes danseuses s'y sont essayées et l'une d'elles, la ballerine italienne Pierina Legnani, qui participa à la Première en 1895, imprima son passage dans l'oeuvre de façon indélébile...
        A la fin d'une variation du Grand Pas de Deux de l'Acte III elle fit 32 fouettés en tournant et fut la première ballerine à accomplir un tel exploit... Le public impressioné lui demanda un "bis" et elle s'exécuta arrétant cette fois sa prouesse à 28...Selon la presse "la ballerine ne bougea pas d'un pouce de l'endroit où elle avait commencé ses fouettés".
        Les 32 fouettés sont restés depuis lors dans la chorégraphie et sont toujours attendus, et comptés... par les balletomanes pointilleux!.. Et salués comme il se doit par un tonnerre d'applaudissements!..


       Tout comme La Belle au Bois Dormant ou Casse noisette, Le Lac des Cygnes demeura assez longtemps inconnu des occidentaux. Ce sont les ballets russes de Diaghilev qui montèrent pour la première fois à Londres en 1911 la version de Petipa et Ivanov, revue par Fokine, avec Mathilda Kschessinska et Vaslav Nijinski.

        Il existe actuellement une vingtaine de versions du Lac des Cygnes parmi lesquelles il faut citer celles de Serge Lifar (1936-Paris), George Balanchine (1951-New-York), ou Noureev (1984-Paris).
        Le Lac n'entra au répertoire de l'Opéra de Paris qu'en 1960, dans la version longue réglée par Bourmeister qui se fonde sur la partition originale de Tchaïkovski, reprenant l'ordre des numéros et restituant au ballet ses quatre actes d'origine, réduits à trois dans la version de Petipa.
       Mais de toutes les adaptation qui en furent faites, la moins orthodoxe est certainement sans conteste celle de Matthew Bourne qui donna à Londres, en 1995, un Swan Lake où l'on découvre avec surprise les rôles des cygnes dansés avec force et puissance par des hommes.



       Oeuvre mythique, le Lac des Cygnes reste le joyau de la tradition romantique, applaudi indifférement aux quatre coins du monde où l'émotion reste toujours la même chaque fois que le rideau se ferme sur la magie de la danse qui sait traduire ce que les môts sont impuissants à exprimer.

              "Que le vent qui gémit,le roseau qui soupire
               Que les parfums légers de ton air embaumé,

               Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire
               Tout dise: ils ont aimé!
    "
                                                 
                                              A. de Lamartine - Le Lac (1820)
         
     


    Les extraits des 4 actes du Lac des Cygnes sont la version adaptée par Noureev pour l'Opéra de Vienne, avec pour interprètes principaux Margot Fonteyn et Rudolf Noureev. 


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