• Le French-Cancan - Moins "french" que l'on ne pense...

    L'Art et la danse

    Le Café de Paris  par Jean Béraud (1849-1935) 

     

        Il existerait, parait-il, des bas reliefs egyptiens représentant exactement les mouvements réalisés par les danseurs de cancan, mais ce que l'on peut affirmer de manière plus véridique c'est qu'il existait au XVIème siècle en Bretagne une danse, le Triori, dont les descriptions sont parvenues jusqu'à nous et dans lesquelles les dames dansent seules et exécutent diverses figures en soulevant leurs robes et en levant une jambe. En 1543 Ambroise Paré se souvient d'une fête en Basse Bretagne chez le duc d'Etampes:
        "davantage leur faisoit dancer le triori de Bretagne et n'estoit pas sans remuer les pieds et les fesses" écrit-il.

        Comme nombre de danses populaires, les origines du cancan sont obscures, mais la première mention du môt se trouve dans la description d'une danse répandue par un personnage nommé Chicard qui, s'inspirant des performances du célèbre danseur "disloqué" Charles Mazurier (1798-1828) très connu pour ses acrobaties, aurait mis à la mode dans les années 1820 une sorte de quadrille où les couples à tour de rôle devaient exécuter des figures plus ou moins excentriques dont la dernière, le chahut, ou chahut-cancan ou encore chahut-coin-coin, faisait scandale, les cavalières y soulevant leurs jupes et montrant leurs jambes, un geste considéré comme très osé et très érotique à l'époque (Il semblerait que l'origine du terme de cancan ou coin-coin viendrait de l'imitation de la démarche du canard).
        Jugée dépravée la danse ne fut pas reprise dans les bals de société, mais dans les bals d'étudiants et les bals populaires: La Grande Chaumière, puis le Bal Bullier:
        "Ce fut vers 1822 que les jeunes gens qui se rendaient à la Chaumière commencèrent à danser ce que l'on appela d'abord le chahut et ensuite le cancan... Le cancan néglige, dédaigne, repousse tout ce qui pourrait rappeler le pas, la règle, la régularité de la tenue... C'est encore et surtout le déguingandage des danseurs et des danseuses. Comment de l'état de proscription sociale où il resta pendant 10 ans le cancan put-il passer à l'état public? Comment la police a-t-elle pu permettre de l'exécuter sur les théâtres? C'est qu'en 1830 une révolution s'était accomplie et que comme toutes les choses de son temps le cancan s'était trouvé mêlé à la politique. Chahuter n'était-ce pas encore pour les étudiants et les commis faire de l'opposition au pouvoir?" (A.Delforest- Dictionnaire de la conversation et de la lecture).

     

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    La Liberté Guidant le Peuple (1830)  par Eugène Delacroix (1798-1863) 

     

        Après le bouleversement des "Trois Glorieuses" (27, 28 et 29 Juillet 1830), le nouveau régime, la Monarchie de Juillet, opère une rupture symbolique avec le passé, et prenant comme emblème le drapeau tricolore bleu, blanc, rouge, s'affirme beaucoup plus laïc que son prédécesseur. Les temps ont changé et le Bal Mabille, établissement de danse fondé en 1831 par un professeur de danse du Faubourg St.Honoré, sur l'actuelle Avenue Montaigne à l'époque presque champêtre, va contribuer à répandre largement le cancan. L'endroit était au début réservé aux élèves puis fut ouvert au public, transformé en une sorte de jardin éclairé par 3000 becs de gaz ce qui permit d'ouvrir les lieux le soir et le Bal Mabille devint en peu de temps l'établissement le plus en vogue du Paris de l'époque. Mais bien que toléré maintenant le cancan n'en avait cependant pas perdu son parfum licencieux et un garde municipal, surnommé "le Père La Pudeur" y veillait à ce que les figures restent dans une certaine décence allant jusqu'à arrêter les contrevenants pour "attentat aux moeurs" (Il faut mentionner pour une meilleur compréhension de l'histoire que les femmes portaient encore à cette époque des culottes fendues).

     

    L'Art et la danse

    Le Bal Mabille  par Jean Béraud (1849-1935)

     

         En 1850, Céleste Mogador, une célébrité du Bal Mabille, imagine le "quadrille naturaliste", dont la dernière figure, le "cancan excentrique" (huit minutes à couper le souffle sur des airs entrainants de la musique festive de danse de Paris au XIXème siècle) s'inspirait cette fois très largement des danses des blanchisseuses de Montmartre qui autant pour séduire leurs fiancés que pour montrer leur savoir-faire exhibaient fièrement à profusion leurs jupons affriolants.

       Il ne s'agit cependant encore à l'époque que d'une danse de couple exécutée dans le cadre d'un bal populaire, mais à mesure que les danseurs devinrent de plus en plus habiles, le cancan développa une existence parallèle comme spectacle au Moulin de la Galette et à l'Elysée-Montmartre. Un rythme endiablé, de l'équilibre et de la souplesse à la limite de l'acrobatie, les danseuses de l'époque étaient plutôt des demi-mondaines et seulement semi-professionelles au contraire de ce que seront celles des années 1890 comme la Goulue ou Jeanne Avril.


    L'Art et la danse

    Quadrille à l'Elysée Montmartre

     

         En s'inspirant de cette danse, un entrepreneur de spectacle londonien, Charles Morton, inventa dans les années 1860 une nouvelle forme de spectacle qui fit scandale à Londres et qu'il nomma le French Cancan, lequel fut rapidement interdit, les danseuses laissant évidemment apparaitre, comble de l'érotisme, leur culotte et leurs jarretières.
        Alors que dans les cabarets parisiens le cancan restait encore dansé en couple, individuellement, ou en groupe, la version anglaise introduisit le style typique des spectacles de music-hall anglo-saxons, la "chorus line", une rangée de danseuses qui exécute des mouvements d'ensemble, et ainsi relooké  et rebaptisé Outre Manche le French Cancan fera encore jusqu'à aujourd'hui à Paris le bonheur des touristes venus du monde entier...

     

    L'Art et la danse

    Affiche "Art Nouveau" de Bonot

     

        Les règles du cancan étaient, par le fait de son appartenance à la culture populaire, assez souples et il n'y avait d'ailleurs pas d'école spécifique, hormis celle de Grille d'Egout (ainsi nommée à cause de ses dents très espacées) qui ouvrit ses portes à Montmartre en 1885.
        Malgré la variété des styles, des figures principales par contre s'installèrent durablement: la roue, le grand écart etc.. On peut aussi citer celles dont le nom est issu du vocabulaire militaire: le port d'armes, la mitraillette, l'assaut, le pas de charge, ou des jeux d'enfants: le saute mouton, les petits chiens. L'ensemble restant d'ailleurs uniforme, une danse quasi exclusivement féminine basée sur le célèbre rond de jambe.

        Le Moulin Rouge qui ouvrit ses portes en 1889 en devint très bientôt le symbole et lui fit cette fois franchir le pas entre bal populaire et haute société. Ayant entendu parler du succès des quadrilles à l'Elysée Montmartre et au Moulin de la Galette, Joseph Olier (inventeur du PMU et fondateur de l'Olympia) et son acolyte Charles Zidler eurent effectivement l'idée, avec le succès que l'on connait, d'offrir dans leur établissement le dépaysement de cette danse sulfureuse à une clientèle huppée venue s'encanailler grâce à de faux truands ou de fausses prostituées (Il y avait cependant souvent dans le lot de vrais truands et de vraies prostituées qui consentaient à être les figurants d'un soir afin de suppléer à leurs revenus réguliers).

     

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    Le Moulin Rouge en 1889

     

        Les danseuses y auront pour nom Grille d'Egout, Jane Avril qui contrairement à La Goulue et à la plupart de ses consoeurs danse avec pudeur, Nini Pattes en l'Air, Sauterelle ou encore la Môme Fromage ainsi nommée à cause de son jeune âge.

     

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    Jeanne Avril par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

     

        Dans leurs costumes affriolants elles font perdre la tête au Tout-Paris cristallisant l'image d'une société parisienne frivole proche de celle décrite caricaturalement dans La Vie Parisienne d'Offenbach avec les musiques duquel le cancan sera de plus en plus associé. La provocation mêlée de complicité fait fureur et les bas noirs, jarretelles et frou-frous prennent des noms très imagés. Considéré par certains comme symbolisant une première ébauche de libération sexuelle de la femme qui est cette fois celle qui séduit, le cancan peut être vu par d'autres comme un simple aspect annexe et spectaculaire de la prostitution comme le soulignent quantité de caricatures et de textes du XIXème siècle souvent de manière très appuyée. Le Guide des Plaisirs de Paris de 1898 donne cette description des danseuses:
        " Une armée de jeunes filles qui sont là pour danser ce divin chahut parisien avec, comme sa réputation l'exige, une élasticité lorsqu'elles lancent leur jambe en l'air qui nous laisse présager d'une souplesse morale au moins égale..."
        Nini Pattes-en-l'Air fera, quand à elle, cette remarque à ses consoeurs:
    " Les filles, votre jupon c'est votre drapeau, votre épée, votre bouclier, et le grand écart mène à tout!".
        Pratiqué avec des figures de plus en plus provocantes et des dessous toujours plus affriolants, il faut cependant mentionner que c'est un mythe de croire que le cancan était dansé sans caleçons... (Cette légende ayant été peut-être propagée par les photos très révélatrices pour lesquelles posa La Goulue et dont certaines causèrent, il faut l'avouer, un véritable scandale).

     

    L'Art et la danse

    Le quadrille du Moulin Rouge en 1900. De gauche à droite: Cadudja, la Môme Fromage, Serpolette (grand écart), Nini Pattes en l'Air, la Sauterelle, Casque d'Or, la Goulue, Rayon d'Or.

     

         Rares sont les danseurs masculins dont les noms sont passés à la postérité, un groupe, le Quadrille des Clodoches se produisit dans les années 1870, mais le seul personnage a être véritablement devenu célèbre reste Valentin le Désossé, de son vrai nom Jacques Renaudin, un être cauchemardesque aux bras et aux jambes de caoutchouc mince comme un fil, partenaire de La Goulue de 1890 à 1895 au Moulin Rouge et immortalisé par Toulouse-Lautrec (Valentin le Désossé souffrait en réalité du syndrome d'Ehlers-Danlos, une maladie génétique caractérisée entre autres par une hyperlaxité des articulations).

     

    L'Art et la danse

    Le Bal du Moulin Rouge par Henri de Toulouse Lautrec (Valentin le Désossé est représenté face à la danseuse)


     

         Depuis ses débuts la popularité de cette danse ne s'est pas démentie et s'est largement exportée de la Russie aux Amériques. En Amérique du Nord elle est surtout interprétée dans les cirques, les carnavals, les fêtes d'anniversaires et de remises de diplômes. Et pour l'anecdote il faut mentionner la chaine de supermarchés ShopRite, dont la maison mère est dans le New Jersey, qui utilise le cancan pour animer ses soldes bisanuelles de produit en conserve et qui a célébré en Janvier 2011 le 40ème anniversaire de ses "Can-can Sales"! ( Savoureux jeu de môt... En anglais le substantif "can" signifie "boite de conserve"...)

     

    L'Art et la danse

     

        Le cancan est apparu à plusieurs reprises dans le ballet, entre autres dans La Boutique Fantasque  (1919-Musique de Rossini arrangée par Respighi) ou La Gaité Parisienne (1938-Musique d'Offenbach adaptée par Manuel Rosenthal) deux oeuvres de Léonide Massine, ou encore La Veuve Joyeuse (Musique de Franz Lehar adaptée par John Lanchbery) chorégraphié par Ronald Hynd pour l'Australian Ballet.
        En 1954 Cole Porter compose sa comédie musicale Can-can dont s'est inspiré Walter Lang pour son film du même nom en 1960, mais l'une des oeuvres cinématographiques les plus populaires est peut-être French- Cancan, le film de Jean Renoir très librement inspiré des biographies des fondateurs du Moulin Rouge où l'on retrouve aux côtés de Jean Gabin, Françoise Arnoul, Claude Berri et Edith Piaf.


    Extrait du film de Jean Renoir French-Cancan (1954)

      

        Danse emblématique du patrimoine chorégraphique français, le cancan qui a élargi le champ des libertés et fait sauter les verrous de la société bourgeoise du XIXème siècle est toujours présent dans le monde du spectacle où porté par une musique explosive il est l'image même de la joie de vivre:
        "J'observe le début du cancan. La vue des robes rouges qui volent, embrasant la scène de leurs flammes provocantes, le froissement des jupons qui frétillent de manière ostentatoire, les cris stridents des filles qui chauffent la salle m'aspirent irrésistiblement. Ivre d'une excitation communicative je suis sous l'empire d'une folie furieuse et joyeuse".                    
                   (Nadège Maruta - Follement Cancan     Editions du Rocher)                                                                                         

        Et aux côtés de la baguette de pain, du camembert, du litre de vin ou du béret basque (cf. l'épicier de la réclame de ShopRite à qui, il faut le remarquer, a été malgré tout épargné le reste du "costume" de "français moyen" généralement imposé par la mythologie touristique étrangère avec le Marcel et la paire de bretelles...), ce symbole du "Gai Paris" n'est pas prêt de disparaitre de la liste des stéréotypes entretenus par les tour-operators de tous horizons...

     

     

     


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