• Le Corsaire - Aventure et Exotisme

     

    L'Art et la danse

    Lord Byron en costume albanais (1835)  Thomas Phillips (1770-1845)

     

    "Les épines que j'ai recueillies viennent de l'arbre que j'ai planté"
                                  George Gordon-Byron (1788-1824) 

     

        Le jour même de sa parution le poème de George Gordon-Byron (Lord Byron), The Corsair (1814) est vendu à 10.000 exemplaires, et les aventures de son personnage principal, l'archétype de ce "maudit" qu'est le héros byronien, inspireront par la suite rien moins que six chorégraphies plus ou moins fidèles, il faut le dire, au texte original.

        Bien que la première ligne de l'ouvrage entraine d'emblée le lecteur "O'er the glad waters of the dark blue sea" (Sur les flots joyeux du bleu profond de la mer), The Corsair est en réalité une tragédie que résume ce vers de Dante mis en exergue par l'auteur:
        "Nessun maggior dolore che ricordarsi del tempo felice nella miseria"
                                           La Divine Comédie, L'Enfer Chant V
    (Il n'y a pas de plus grande souffrance que de se souvenir des jours heureux dans le malheur)

        Divisé en Chants comme La Divine Comédie, le poème semi-autobiographique de Byron raconte l'histoire du capitaine Conrad qui, animé par une révolte de jeunesse (dont l'origine reste inconnue du lecteur) abandonne son foyer et une épouse qu'il aime (Médora) pour s'en aller courir les océans. Il est bientôt capturé par le Pacha Seyd qui l'emprisonne, et confronté dans sa géole à une mort certaine ne devra son salut qu'à Gulnare, la jolie concubine de Seyd. Cette dernière qui est tombée amoureuse du séduisant pirate va en effet tuer le Pacha pour rendre sa liberté au prisonnier, mais perdra malheureusement elle-même la vie dans cette entreprise. Quand à Conrad, il constatera à son retour avec accablement que Médora est morte pendant son absence.

     

    L'Art et la danse

    Gulmare retrouve Conrad dans sa cellule   Eugène Delacroix (1798-1863)

     

        Un récit héroïque riche en rebondissements qui avec son cadre exotique ne pouvait que séduire, outre les peintres, les librettistes de l'époque...
        Le premier à s'y intéresser fut le chorégraphe italien Giovanni Galzerani (1780-1865) qui en 1826 en donne une première version à la Scala de Milan, et le 12 Août 1835 un second ballet est monté à la salle Le Peletier sous le titre L'Ile des Pirates. La légendaire Fanny Elssler y tenait le rôle principal, coiffée d'une petite toque en velours qui devint la folie des parisiennes... Mais le ballet qui eut, lui, beaucoup moins de succès que le couvre chef, disparut du répertoire après 24 représentations.
        Une troisième chorégraphie, The Corsair, voit le jour en 1837, oeuvre de Ferdinand Albert Decombe pour le King's Theatre de Londres, suivie à Berlin l'année suivante par la version de Filippo Taglioni, et le thème sera repris à St Petersbourg par Joseph Mazillier qui met en scène L'Ecumeur des Mers pour Marie Taglioni alors artiste invitée du Ballet Impérial:
        Le ballet de Mazilier composé sur une musique d'Adolphe Adam, qui à l'époque séjourne lui aussi en Russie, est présenté au Bolchoï Kamenny le 10 Mai 1840 et séduit le public. Un succès qui se renouvellera lorsque de retour en France, le chorégraphe passé maitre dans l'art de créer des oeuvres aux sujets très dramatiques, remettra en scène pour l'Opéra de Paris cet épisode mouvementé de la vie du capitaine Conrad, avec cette fois quelques transformations et arrangements divers...

        Car Le Corsaire présenté à l'Opéra de Paris le 23 Janvier 1856 le sera, en fait, à la demande de son directeur François Crosnier et surtout de l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, grande amatrice de ballets, qui fit elle même de nombreuses suggestions concernant le scénario...
        Et Jules Henry Vernoy de Saint Georges, à qui avait été confiée la rédaction du livret fut en conséquence prié d'y apporter tellement de modifications que le surcroit de travail engendré lui valut de toucher pour l'occasion la coquette somme de 3000 francs supplémentaires... 

        Cette version du ballet, chorégraphié sur la musique d'Adolphe Adam, était destinée à mettre en valeur les talents conjugués de danseuse et d'actrice de l'étoile du moment, Carolina Rosati, dans le rôle de Médora qui pour les besoins de la cause devint le personnage féminin principal. Les cartes seront carrément redistribuées, exit l'épouse délaissée, Médora est maintenant une séduisante esclave au secours de laquelle volera le corsaire amoureux quand à Gulnare, oubliés la passion et le meurtre, elle sera reléguée au statut de simple amie.

     

    L'Art et la danse

    Carolina Rosati   Médora (1856)


        Aux côtés de Rosati évoluait un partenaire non moins talentueux, l'italien Domenico Segarelli qui, bien qu'il fut un danseur accompli, s'était vu confier l'emploi du vaillant sauveur grâce à ses dons de mime exceptionnels car l'interprétation du personnage de Conrad ne comportait à l'époque aucun passage chorégraphié, un état de choses qui subsistera de nombreuses années encore avant que Marius Petipa ne donne au rôle une autre dimension.
    (Il faut également ajouter que le ballet contrairement à l'oeuvre littéraire aura une fin heureuse et que l'amour triomphera finalement de naufrages et autres péripéties diverses...)

        La Première fut un véritable triomphe et l'interprétation de Carolina Rosati aliée à la chorégraphie et la mise en scène de Mazillier suscitèrent des louanges dithyrambiques de la part de la critique et du tout Paris. Tout comme le firent d'ailleurs les effets spéciaux et plus particulièrement le tour de force des machinistes qui, lors d'un final incroyablement réaliste, en recréant une scène de naufrage avaient subjugué un public admiratif et inspirèrent à Gustave Doré l'un de ses impressionants dessins gravé pour un journal illustré de l'époque.

     

    L'Art et la danse

    Le Corsaire (Acte III)  Gravure de Gustave Doré 


         Le couple impérial assista aux trois premières représentations et l'impératrice fut à ce point conquise qu'elle déclara à l'entourage avec un enthousiasme débordant:
         "De toute ma vie, je n'ai jamais vu et je ne reverrai probablement jamais quelque chose d'aussi beau et d'aussi émouvant".

        Très largement appréciée elle aussi, et louangée pour son caractère mélodieux et son intensité dramatique, la partition d'Adolphe Adam qui reçut son lot de compliments fut très malheureusement la dernière oeuvre que le compositeur consacra au ballet car il mourut d'une crise cardiaque le 3 Mai 1856, quelques 4 mois après la Première du Corsaire. Le soir de sa disparition, le ballet est donné à l'Opéra devant Napoléon III et l'impératrice, accompagnés d'un invité d'honneur, le roi Guillaume Ier de Wurtemberg et, à la demande de l'empereur, la recette sera versée à la veuve du compositeur.

     

    L'Art et la danse

    Adolphe Adam (1803-1856) 

     

        Pendant les deux années durant lesquelles Le Corsaire demeura à l'affiche aucune autre danseuse que Carolina Rosati n'interpréta le rôle de Médora, la qualité de la prestation de la ballerine italienne restant, de l'avis unanime, inégalable, et lorsque cette dernière quitte l'Opéra en 1859, le ballet disparait purement et simplement du répertoire. Il fut seulement repris en 1867 lors de l'Exposition Universelle pour Adèle Grantzov, en l'honneur de laquelle s'ajouta le Pas des Fleurs, sur une musique commandée à Léo Delibes, mais ne sera par la suite jamais plus remonté à Paris.

        Sa carrière se poursuit heureusement en Russie lorsque le 24 Janvier 1858, Jules Perrot (1810-1892) monte l'oeuvre de Mazillier au Bolchoï Kamenny de St. Petersbourg. Marius Petipa y participe en tant qu'interprète, mais également comme assistant chorégraphe, et ce dernier assurera plus tard lui-même toutes les reprises ultérieures jusqu'à l'aube du XXème siècle, la toute première ayant été conçue en 1863 pour sa femme, la danseuse Maria Surovschchikova- Petipa (1836-1882) dans le rôle de Médora, avec pour partenaire Christian Johansson (Conrad).

     

    L'Art et la danse

    Maria Surovschchikova- Petipa   Médora (1863) 

     

        En un peu plus de trente ans Marius Petipa remontera quatre fois son ballet (1863, 1867, 1880, 1899) élaborant à chaque occasion de nouveaux passages chorégraphiques qui engendreront autant d'additions à la partition devenue un amalgame de morceaux qui réunit aujourd'hui une dizaine de compositeurs avec, aux côtés d'Adolphe Adam, Cesare Pugni, Léo Delibes, Riccardo Drigo, Ludwig Minkus ou le prince Oldenbourg... (Tous ne sont pas crédités sur les programmes dont la plupart ne mentionnent que Delibes et Adam, alors que le plus important contributeur après le créateur de Giselle est en réalité Cesare Pugni).

     

    L'Art et la danse

    Tamara Karsavina   Médora (1899) 

     

        En trois actes, un prologue et un épilogue, les amours de Conrad et Médora sont, à quelques détails prés, généralement contées de la manière suivante, les relectures qu'en ont fait le Bolchoï ou le Kirov restant toutes, dans une certaine mesure et malgré leurs variantes ou leur découpage, assez proches de la version de Petipa. (La version de l'American Ballet Theatre propose une entrée en matière différente faisant de Médora non plus une esclave, mais la "pupille" de Lankedem)

     

     Prologue et Acte I:  Des corsaires méditerranéens menés par Conrad, Birbanto et l'esclave Ali ont fait naufrage près des côtes ioniennes et sont ramenés par les flots vers le rivage où de jeunes grecques, Médora et Gulnare accompagnées de leurs amies, les découvrent. Ces dernières ont à peine le temps de cacher les pirates dans une grotte qu'arrivent des turcs, chasseurs d'esclaves qui capturent les demoiselles et les livrent à l'infâme marchand Lankedem... Conrad, qui a assisté incognito à la scène avec ses compagnons, jure de les sauver et part à leur recherche.
        Il les retrouve sur la place du marché où Lankedem présente sa "marchandise" au Pacha Seyd lequel après s'être tout d'abord porté acquéreur de Gulnare, est également séduit par Médora et entame avec le marchand les transactions d'usage... Mais la jolie captive vient de reconnaitre parmi les clients attroupés le chef pirate, et dans leurs regards qui se croisent nait dans l'instant un amour fou... Enflammé par la passion Conrad surgit alors de la foule et, suivi de ses hommes, enlève l'objet de sa ferveur ainsi que toutes ses consoeurs à la barbe de Seyd, emmenant avec lui Lankedem dans la confusion (étourderie stupide, mais essentielle à la poursuite de l'intrigue)...

     

    Le Corsaire (Acte I) Le Marché aux esclaves   Interprété par Tatiana Tkachenko (Gulnare) Mikhaïl Lobukhin (Lankedem) et le corps de ballet du Kirov. Chorégraphie de Piotr Gusev d'après Marius Petipa. Musique d'Adolphe Adam et Riccardo Drigo.

      

    Acte II: Trouvant refuge dans une grotte Conrad, fidèle à sa parole, libère toutes les consoeurs de Médora, à la grande colère du clan des pirates privés de leur butin... Cependant Lankedem tout aussi furieux d'avoir vu s'envoler son gagne-pain imagine avec les mécontents un complot pour se débarrasser de leur chef et récupérer Médora. Cet homme prévoyant ne voyageant apparemment jamais sans une fiole de narcotique puissant dans sa poche, prépare alors une potion que celle-ci (à son insu) va faire boire à son amoureux (une variante fait déposer le poison sur des fleurs dont la victime respire le parfum) et, le résultat restant dans tous les cas le même, l'infortuné Conrad tombe dans un profond sommeil que les conspirés mettent à profit pour enlever sa belle, tout en ne parvenant pas cependant à assassiner leur maitre qui à son réveil se précipite à la recherche de sa bien-aimée.

     

    Le Corsaire (Acte II) Interprété par Altinaï Asilmouratova (Médora), Faruk Ruzimatov (Ali) et Evgueni Neff (Conrad). Chorégraphie de Piotr Gusev d'après Marius Petipa. Musique d'Adolphe Adam.

     

     Acte III et Epilogue:  Dans le sérail du Pacha Seyd, Lankedem est reçu avec tout l'apparat que l'on imagine lorsqu'il vient livrer Médora. Celle-ci retrouve au milieu des favorites son amie Gulnare et tandis que l'Orient déroule somptueusement ses fastes on annonce soudain l'arrivée de pélerins qui ne sont autres que Conrad et ses acolytes sans foi ni loi, sans doute maintenant ralliés à leur chef... Alors que le Pacha leur fait les honneurs de son palais ceux-ci tentent encore une fois d'enlever Médora mais sans succès et Conrad, fait prisonnier, est condamné à être exécuté.

     

    Le Corsaire (Acte III)  Pas de trois des Odalisques.  Chorégraphie originale de Marius Petipa interprétée par les solistes du Bavarian StaatsOperaballet. Musique de Cesare Pugni et Adolphe Adam.

     

       Face à cette nouvelle adversité, Médora implore avec véhémence la grâce du captif et le Pacha consent à exaucer sa prière à condition qu'elle accepte de l'épouser le soir même. Cette dernière qui a plus d'un tour dans son sac feint alors de céder et, grâce à l'aide de Gulnare qui prend sa place pendant la cérémonie, réussit finalement à s'enfuir du palais avec son beau corsaire. L'histoire ne s'arrête cependant pas là, car une fois fêtées les retrouvailles sur le bâteau des pirates, une tempête venue d'on ne sait où se déchaine et engloutit le vaisseau, mais les amoureux ont miraculeusement échappé au naufrage et trouveront refuge sur un rivage hospitalier où les attend enfin le bonheur.

     

    L'Art et la danse

    Le Corsaire (Acte III)  Décor pour la scène du naufrage (1899)

     

        Si Le Corsaire ne figure dans son intégralité qu'au répertoire de quelques compagnies, et n'est de ce fait que relativement peu connu, le ballet comporte malgré tout quelques passages célèbres, dont la scène du Jardin Animé de l'Acte III ou encore plus certainement le Pas de deux qui est l'un des morceaux les plus dansés au monde, interprété par toutes les troupes. Ce fut l'un des premiers succès de Rudolf Noureev qui, alors qu'il terminait sa troisième année à l'école de ballet du Kirov présenta, lors du concours de Moscou en 1958, trois variations, et remporta avec celle du Corsaire une véritable ovation... (Un enthousiasme qu'il ne cessera de déclencher partout où il l'interprétera par la suite).

     

    Le Corsaire (Acte III) Le Jardin Animé   Interprété par le corps de ballet du Kirov  Soliste: Altynaï Asilmouratova (Médora). Chorégraphie de Piotr Gusev d'après Marius Petipa. Musique de Léo Delibes.

     

        Fleuron du répertoire russe, repris par l'American Ballet Theatre ou encore le Bavarian StaatsOperaballet, mais grand absent de l'Opéra de Paris, Le Corsaire, avec son exotisme flamboyant et son sens des péripéties pour le moins rocambolesques où des héros dignes d'une BD mènent des aventures invraisemblables au coeur d'un Orient d'opérette, n'en reste pas moins un ballet dont la musique et la chorégraphie en font une oeuvre magnifique qui s'est maintenue sur scène dans des versions qui, il faut l'avouer, n'ont plus, si ce n'est le titre et le nom des personnages, qu'un rapport très éloigné avec le poème de Byron.
        Mais toutes, cependant, en mettant en scène cette vision de la faiblesse humaine qui cède à toutes les tentations, continuent en ce sens de porter la voix de celui qui enthousiasma l'Europe et rendent hommage à ce génie tourmenté qui fit des poèmes de sa vie et de sa vie une légende.
     

        "But I have lived, and have not lived in vain
         My mind may lose its force, my blood its fire,
         And my frame perish even in conquering pain,
         But there is that within me which shall tire
         Torture and Time, and breathe when I expire"
                             George Gordon-Byron    Childe Harold- IV (1812-1816) 

     

    Le Corsaire  Pas de deux   Interprété par Margot Fonteyn et Rudolf Noureev  (Chorégraphie de Rudolf Noureev d'après Marius Petipa, Musique de Riccardo Drigo)


        "Mais j'ai vécu et je n'ai pas vécu en vain.  
         Mon esprit peut perdre sa force, mon âme peut perdre son feu,
         Mon corps peut périr dans la douleur: 
         Il y a en moi quelque chose qui fatiguera
         La Torture et le Temps, et qui respirera encore quand j'aurai expiré"

                                        George Gordon-Byron (1788-1824)

         
             ... Des vers auxquels la prestation de Noureev et Fonteyn ajoute un accent très particulier...  

     

        


    Tags Tags : , , , , , , , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :