• Le Corps en Représentation ou le Physique de l'Emploi

       

    Le Corps en Représentation

    Jean-Georges Noverre   par Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783)

       

        "Molière n'aurait point eu de succès s'il eut voulu aspirer à être Corneille, et Racine n'aurait jamais été Molière".

                                Jean-Georges Noverre - Lettres sur la Danse.

     

        Le débat sur les formes théâtrales n'épargna pas au XVIIIème siècle le monde de la danse, et c'est Jean-George Noverre (1727-1810), pur produit des Lumières, qui exposa très clairement dans ses Lettres sur la Danse parues en 1760 les notions de genre qui ont depuis lors organisé le ballet.
        Une partie du contenu de la lettre IX est très précisément consacrée à une étude détaillée du sujet et l'on peut y lire ceci:

        "Il y a trois genres de danse:
        La danse sérieuse et héroïque porte en soi le caractère de la tragédie,
        La mixte ou demi-sérieuse, que l'on nomme communément demi-caractère revêt celui de la comédie noble, autrement dit le haut comique,
        La danse grotesque, que l'on appelle improprement Pantomime parcequ'elle ne dit rien, emprunte ses traits de la comédie d'un genre comique, gai et plaisant".


        Afin de mieux préciser son idée Noverre l'illustre habilement d'exemples imagés qui restituent précisément de manière visuelle le contenu de son propos:

        "Les tableaux du célèbre Van Loo sont l'image de la danse sérieuse,

     

    Le Corps en Représentation

    Marie Leszczinska reine de France - Charles André Van Loo (1705-1765)

     

        ...ceux du galant et de l'inimitable Boucher, celle de la danse de demi-caractère,

     

    Le Corps en Représentation

    Un Automne Pastoral - François Boucher (1703-1770) 

     

        ...ceux enfin de l'incomparable Téniers, celle de la danse comique."

     

    Le Corps en Représentation

    La Nuit des Rois -  David Téniers (1610-1690)

     

        A ces genres aussi distincts les uns des autres correspondent évidemment comme dans le monde du théâtre des emplois différents, car tout comme l'acteur qui joue Bottom dans Le Songe d'une Nuit d'Eté ne sera jamais Hamlet, il en va de même des danseurs, et l'auteur poursuit en décrivant avec précision comment ces rôles doivent être distribués:

        "Le génie des trois danseurs qui embrassent particulièrement ces genres doit être aussi différent que leur taille, leur physionomie et leur étude: 
        La taille qui convient au sérieux est sans conteste la taille noble et élégante (qui met en valeur les mouvements amples et les adages de cette danse plus terre à terre),
        La taille qui est propre au demi-caractère et à la danse voluptueuse est sans contredit la moyenne (car la mieux adaptée morphologiquement à la danse d'élévation qui compose majoritairement les chorégraphies dévolues à ces personnages)
        La taille du danseur comique exige moins de perfection, plus elle sera racourcie et plus elle prêtera de grâce, de gentillesse et de naïveté à l'expression".

        Carlo Blasis (1797-1878) reprendra à son tour ces idées quelques soixante-dix ans plus tard dans son Manuel complet de la Danse (1830) où l'on peut lire:
        " C'est en vain qu'un danseur se destine au genre sérieux ou héroïque s'il n'est pas doué de belles formes symétriques et d'une stature élevée, qualités indispensables pour ce genre de danse. Ceux qui sont modelés comme les statues d'Apollon sont les seuls auxquels conviennent parfaitement la danse sérieuse,"


    Le Corps en Représentation

    Apollon - (Artiste Inconnu)  Jardins de Versailles


        et il poursuit:  "Le danseur de demi-caractère doit être d'une moyenne stature et de proportions sveltes et élégantes. Ceux qui sont doués des proportions de Mercure ou de l'Hébé de Canova sont bien partagés pour ce genre de danse".


    Le Corps en Représentation

    Mercure  (Reproduction romaine d'un marbre grec) - Musée du Louvre



          L'ouvrage de Noverre renseigne quand à lui avec détails sur les physionomies qui doivent elles aussi s'accorder à l'emploi:

        "Une figure noble, de grands traits, un caractère fier, un regard majestueux, voilà le masque du danseur sérieux" à qui sont confiés les grands rôles de princes, rois etc... et où s'illustrera Gaëtan Vestris (1729-1808) qui selon lui est le plus parfait représentant de cette catégorie, ou encore Marie Gardel (1770-1833) dont il dira "Elle est à la danse ce que la Vénus de Médicis est à la sculpture".


    Le Corps en Représentation

    Gaëtan Vestris dans le rôle du Prince de Ninette à la Cour 
    (Gravure de John Bell d'après un dessin de James Robert)

     

        "Des traits moins grands, une figure aussi agréable qu'intéressante, un visage composé pour la volupté et la tendresse voilà la physionomie propre au demi-caractère", enchaine-t-il, abordant le domaine de la pastorale, apanage de Marie Madeleine Guimard (1743-1816) et d'Auguste Vestris (1760-1842) qui interprétera avec un brio inégalé les rôles de troubadours, bergers etc...

     

    Le Corps en Représentation

    Marie Madeleine Guimard -  Jean-Frédéric Schall (1752-1825)

     

        Quand aux danseurs comiques à qui sont réservés les rôles de genre (idiot du village, satyre, personnage grotesque etc...) et dont l'un des représentants fut Etienne Laurençon (1803-1883) "Une physionomie plaisante et toujours animée par l'enjouement et la gaité est la seule qui convienne. Ils doivent imiter cette joie franche et cette expression sans art qui règne au village".

     

        Un demi-siècle plus tard la situation à l'Opéra de Paris, dont la direction sous la Restauration est passée aux mains du Ministre de la Maison du Roi, semble devenue extrêmement confuse, et le Comte de Pradel (1782-1857), surintendant, va arrêter un ensemble de mesures afin de contraindre le ballet à plus de rigueur ce qui conduira les maitres de ballet Pierre Gardel (1758-1840) et Louis Milon (1765-1845) à produire en 1818 le rapport suivant précisant les schémas musicaux:

        "La danse noble exige une taille élevée, bien proportionnée et un physique noble, son genre embrasse la passacaille, l'adagio à 3 et 4 temps, le menuet noble, l'air marché à 2 temps, etc...
        La danse de demi-caractère exige une taille moyenne, svelte et gracieuse et une physionomie agréable, son domaine renferme la sicilienne, l'andante, le 6/8, la gigue, la musette galante, etc...
        et enfin la danse comique qui exige une taille plus forte que fine et un visage riant et enjoué. Son apanage est la musette champêtre et montagnarde, le menuet de genre comique et grotesque, les contre-danses etc..."


        Aucun danseur ne pourra, à l'époque, sortir de la catégorie dans laquelle il a été placé selon sa morphologie sans une permission exceptionelle du directeur, car comme l'explique encore une fois Noverre:
        "Nul ne peut exceller s'il n'est véritablement favorisé par la nature et doté de toutes les qualités et de tous les talents que l'étude ne donne point et qui ne peuvent s'acquérir par l'habitude, mais qui l'élèvent au plus haut point de perfection", 
        et Carlo Blasis fera remarquer à son tour, lorsqu'il traite des danseurs nobles: 
        " Leurs formes sont trop majestueuses pour le demi-caractère". 


    Le Corps en Représentation

    Lettres sur la Danse et sur les Ballets  (1760) -  Jean Georges Noverre



       Une théorie que va venir étayer la science avec l'ouvrage du professeur Kenneth Laws, The Physics of Dance (1984), qui  démontre d'après les lois de la Physique pourquoi les emplois de danseur noble et de danseur de demi-caractère ne sont pas interchangeables en raison du temps relatif que l'un ou l'autre prend pour développer ses mouvements.
        Le danseur noble qui se meut naturellement avec des gestes amples devra impérativement dans un emploi de demi-caractère les ajuster au temps musical et ce faisant il sera amené à faire des gestes qui ne correspondent plus à son rayon d'articulation ce qui, sans compter le risque de blessure possible, va affecter la personnalité du ballet, car il y a une relation très précise entre le geste et le temps musical qui fait que chaque "emploi" apporte une couleur émotionnelle ou spirituelle différente.
        De plus, aussi bon qu'il soit, et en conséquence de ces mêmes lois régies par la Physique, un danseur de grande taille n'aura jamais ni l'attaque, ni le ballon, ni la célérité requise par les passages d'allegro écrits pour des danseurs de demi-caractère.
        "Que ceux qui sont appelés à la pratique de la danse apprennent à se placer et à saisir le genre qui leur est véritablement propre, sans cette précaution plus de supériorité" écrivit lui-même Noverre

     

        Pourtant, bon nombres de rôles principaux qui ont été conçus à l'origine pour des danseurs de demi-caractèreSolor (La Bayadère), Colas (La fille mal Gardée), James (La Sylphide) ou pour les filles Lise (La Fille Mal Gardée), Gamzatti (La Bayadère) etc... sont aujourd'hui tenus par des danseurs nobles, ce qui est un grand dommage pour l'oeuvre, aussi bon que soit l'interprète concerné, car cela revient à dire que ces ballets du XIXème siècle qui ont tendance à être dansés beaucoup trop lentement, ne restent plus fidèles aux intentions de leurs compositeurs.

     

    La Fille Mal Gardée   Musique de Herold/Hertel orchestrée par John Lanchbery  Chorégraphie de Frederick Ashton   Interprété par Carlos Acosta  (Colas), Marianela Nunez (Lise), William Tucket (Simone, la mère de Lise) et le Royal Ballet (2005).
        Le rôle de Simone est interprété ici "en travesti", certains rôles du répertoire le sont traditionnellement, d'autres par choix du chorégraphe: la méchante belle mère de Cendrillon, la sorcière de La Sylphide etc... 

     


        Si une certaine confusion semble régner à nouveau aujourd'hui c'est peut-être encore Noverre qui détient la réponse lorsque, plus actuel que jamais, il écrit:
                   "L'instant est le Dieu qui détermine le public..."
    Car ce public, bel et bien influencé entre autres par le genre de vision d'un George Balanchine pour qui seul "tall" (grand) était "beautiful" (beau), semble bien avoir en effet ancré dans son esprit qu'un danseur noble est l'unique interprète qui convienne à un rôle principal, à un point tel que l'expression de danseur noble est en train de devenir synonyme de danseur étoile.
        Une consultation de l'article "danseur noble" dans divers dictionnaires français et anglais est d'ailleurs très révélatrice du glissement de sens qui est en train de s'opérer dans les esprits:
        On peut lire dans l'encyclopédie Larousse que le danseur noble est un artiste de la danse académique dont les rôles comprennent des variations, des pas de deux, à l'exclusion des danses de caractère*, une définition qui laisse entendre clairement le cumul des rôles nobles et de demi-caractère, quand aux dictionnaire anglais la plupart évoquent a male ballet dancer who is the partner of a prima ballerina as in pas de deux (danseur masculin partenaire d'une danseuse étoile dans un pas de deux), et l'un d'eux stipule même avec plus de précision que:
          "A danseur noble traditionally was a male ballet dancer who projeted great nobility of character. Over the last century the term has been used to define a male principal dancer who performs at the highest theatrical level. Some use danseur noble as the masculine equivalent of prima ballerina" (un danseur noble était traditionnellement un danseur empreint de distinction. Au cours du siècle dernier le terme a été utilisé pour désigner un soliste du plus haut niveau et est utilisés par certains comme l'équivalent masculin de danseuse étoile)
       

        Le phénomène  s'étant largement généralisé  on a pu voir il y a quelques années, dans un article de journal consacré au Prix de Lausanne, un membre du jury convenir que l'un des concurents avait la technique et la personnalité pour remporter le prix, et déclarer sans complexes qu'il avait été exclu car ses jambes "n'étaient pas assez longues"... Tout comme de nombreux théâtres n'acceptent plus de danseurs mesurant moins d'1m80, ni de danseuses n'atteignant pas les 1m70, selon l'idée de plus en plus répandue que ces spécimens de la race humaine dotés de bras et de jambes plus longs que la moyenne paraitraient plus "beaux"... (Il est intéressant de faire remarquer à ce sujet que 85% du répertoire du ballet est pourtant constitué d'allegro, apanage des danseurs de demi-caractère...)

        Autrement dit qu'on se le dise... Un danseur étoile sera noble ou ne sera pas!... et la lecture de certaines critiques laissent encore une fois à penser que par les temps qui courent si l'on est pas un Apollon ou une Aphrodite les chances de faire carrière deviennent très limitées... même si comme l'a très justement fait encore remarquer Noverre:
        " Le caractère de la beauté est beaucoup moins nécesaire à la physionomie que celui de l'esprit, toutes celles qui sans être régulières sont animées par le sentiment plaisent bien davantage que celles qui sont belles sans expression et sans vivacité"...

        Mais la mode a de tous temps imposé ses diktats:
                  "L'instant est le Dieu qui détermine le public, en fait d'Art agréable il veut être séduit, n'importe à quel prix..." 
                                         Jean-George Noverre (1727-1810)

     

    * La catégories de la danse de caractère est venue s'ajouter avec l'apparition sur scène des danses folkloriques stylisées popularisées par Marius Petipa, et les danseurs de caractère en sont les spécialistes. Cependant on appelle aussi danse de caractère des rôles dévolus à des danseurs dont l'âge ne permet plus les longues performances physiques, ils jouent alors les personnages de père, mère, gouvernante etc...(la mère de Giselle par exemple, ou Coppélius) Pour les femmes on appelle également ce genre de rôles "rôle à baguette" car il s'agit très souvent de fées ou de reines (Myrtha la reine des Willis).               

     

     La Bayadère  Musique de Minkus  Chorégraphie de Rudolf Noureev  Interprété par Isabelle Guérin (Gamzatti) et Laurent Hilaire (Solor) et le corps de ballet de l'Opéra de Paris

     

    "Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde" 
    Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900) 

     


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