• Le Bal, une pratique sociale

    L'Art et la danse

    Retour du Bal (1886)   Alfred Roll (1846-1919)

     

    "La harpe tremble encore et la flûte soupire
     Car la valse bondit dans son sphérique empire,
     Des couples passagers éblouissent le yeux,
     Volent entrelacés en cercle gracieux".
                                       Le Bal    Alfred de Vigny (1797-1863)

     

        Bal musette, bal populaire, bal du 14 Juillet, mais aussi bal de Cour, bal des débutantes ou bal courtois, ce ne sont pas les déclinaisons qui manquent pour évoquer cette forme de divertissement qui, entre ordre et désordre, possède ses codes et ses rites selon les lieux et les époques et dont l'histoire remonte à la plus haute Antiquité lorsque jeunes gens et jeunes filles se réunissaient dans un cadre champêtre pour danser au son de la flûte en honorant le dieu Pan.
        Les premiers bals en tant que réunion mondaine furent ce que les anciens appelaient la "danse des festins" qui, comme le laisse supposer son nom, réunissait les convives après les repas (Philostrate en attribue l'origine au dieu Comus) et, cette pratique qui pousse des individus à se regrouper pour partager les plaisirs de la danse traversa les siècles, reflet chaque fois de la société du temps.

       Le mot "Bal" désignait au début du Moyen-Age une danse provençale, et ce n'est qu'un peu plus tard qu'il fut employé plus largement pour décrire une scène dansée par plusieurs personne puis une réunion dansante et, beaucoup plus tard encore, les lieux où celles-ci se tiendront.
        De l'époque médiévale à la Renaissance la danse est associée aux fêtes de toutes sortes et nobles et paysans pratiquent les mêmes danses, mais dans des lieux différents: caroles, branles, courantes, passe-pieds (danses collectives en rondes ou en farandoles) ou gaillardes, voltes (danses en couple) participent aux noces et autres réjouissances "hors du château", tout comme "au château", et à côté de l'humble bal de village les petites cours du sud de la France mettront au XIIème et XIIIème siècle la danse au coeur de l'art courtois (L'art de faire la cour).

        Le premier bal dont l'Histoire fait mention, le Bal des Ardents, de tragique mémoire, fut donné à Paris le 28 Janvier 1393 à la Cour de Charles VI à l'occasion des noces d'une demoiselle d'honneur de la reine Isabeau de Bavière. Participant au rituel "charivari", le roi et cinq de ses amis s'étaient déguisés en sauvages, enduisant pour cela leur corps de poix recouverte de plumes et de poils d'étoupe. Ils étaient liés les uns aux autres avec des chaines et venaient de se mêler aux autres danseurs lorsque le duc d'Orléans, frère du roi, arrivant avec ses gens qui portaient des torches et voulant voir de plus près qui se cachait sous les masques, s'approcha de l'un des sauvages qui s'enflamma immédiatement propageant le feu aux autres. Trois d'entre eux furent brulés vifs et le roi fut sauvé de justesse par sa tante, la duchesse de Berry qui le roula dans son manteau. Entrainé hors de la salle, mais semblant plus émerveillé qu'effrayé celui-ci murmura en souriant: "Les jolies flammes... elles couraient sur le bal tout à l'heure... Où sont-elles?" Les chroniqueurs affirment que le souverain, dont la raison qui chavirait alternait entre période de démence et de rémission, conserva de cette soirée un excellent souvenir.

     

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     Le Bal des Ardents  (Miniature du XVème siècle)


        Au siècle suivant, sous le règne d'Henri III, la Cour de France reste la première Cour d'Europe, la vie au Louvre n'est qu'une succession de bals et de mascarades, et la danse devient alors l'instrument privilégié des fêtes à la gloire des princes et des rois. Demeuré lui aussi dans les annales et célébré avec un faste qui n'aura pas d'équivalent à l'époque, le mariage du duc de Joyeuse, favori du roi, avec la soeur de la reine, Marguerite de Lorraine, donna lieu parmi les nombreuses réjouissances (dont Le Ballet Comique de la Reine) à un bal somptueux.

     

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    Le Bal des Noces du Duc de Joyeuse (Van der Mast Herman-1581)


        Si la danse anime bien évidement aussi les fêtes populaires, le bal est fortement lié au développement des élites et restera une pratique identitaire de la noblesse et de la haute bourgeoisie: on y danse entre soi, c'est à dire au sein d'une société éduquée avec un cérémonial particulier et il faut se montrer si possible dans ses plus beaux atours pour exister...
        Louis XIV s'y donne en spectacle et Versailles au XVIIème siècle ne bruisse que de bals somptueux qui fâchent certains esprits économes en raison de leur coût, mais réjouissent la grande majorité de la noblesse. Et ce bal, qui devient alors un spectacle en lui-même, chorégraphié par des maitres à danser, va influencer largement les autres Cours européennes.
        L'engouement est alors très grand pour les bals masqués, comme en témoigne une célèbre soirée donnée par Fouquet en 1661 dans son hôtel parisien d'Emery, et la mode s'en répand dans toute la haute société. 
        Historiquement parlant, celui-ci existe depuis le Moyen-Age, époque où les nobles s'ingéniaient à donner un sens allégorique à leur costume, toutefois il a revêtu tout son éclat pendant la Renaissance, se développant en particulier en Italie (Le mot "mascarade" vient de l'italien "maschera"), et, occasion d'un surcroit de toilettes et de diners somptueux, un tel luxe ne pourra que séduire également la Cour de Louis XV où parmi ces rendez-vous prestigieux figurera "le bal des ifs" donné dans la Galerie des Glaces  à Versailles en Février 1745 à l'occasion du mariage du Dauphin avec Marie Thérèse d'Espagne et qui verra paraitre sa Majesté le roi et six de ses courtisans tous transformés en ifs.
         Les invités étant, lors de ces réunions festives, supposés être suffisamment déguisés pour ne pas être identifiables, un jeu de devinettes accompagnait le divertissement et consistait alors à découvrir l'identité de chacun. Célébration de l'inconnu, le port du masque trompeur procurait un anonymat qui ajoutait à ces soirées une ambiance de libertinage et de sensualité, particularité incontournable du bal masqué qui lui valut un certain nombre d'opposants (dont l'écrivain anglais Henry Fielding) et fut à l'origine de pamphlets contre cette supposée immoralité.

     

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    Le Bal des Ifs (détail)   Charles Nicolas Cochin (1715-1790)

     

        Il eut été tout à fait vain de chercher à cette époque un moyen-terme entre ces fêtes privées somptueuses où se réunissait l'aristocratie et l'humble bal de village, et c'est une ordonnance du Régent qui, en 1715, fit évoluer les choses, avec la création du Bal de l'Opéra, le premier bal public (et payant), l'un des principaux évènements du Carnaval de Paris.
        En autorisant la tenue de bals masqués publics à l'Opéra pendant la période du Carnaval, à raison de deux bals par semaine à partir de minuit, le Régent lança une mode qui y dura près de deux siècles. Cahusac raconte que les directeurs de l'Opéra "firent faire une machine avec laquelle on élevait le parterre et l'orchestre au niveau de la scène. La salle fut ornée de lustres, d'un cabinet de glaces dans le fond, de deux orchestres aux deux bouts et d'un buffet de rafraichissements dans le milieu".
       L'année suivante la Comédie Française obtint l'autorisation d'organiser une semblable manifestation et les bals publics se multiplièrent:
        " Les jours gras se sont passés avec beaucoup de joie dans le peuple. Il y a eu beaucoup de bals publics au Palais-Royal. A l'ordinaire on en donnait à cent sols par personne. Le Régent, les princes et leurs maitresses y ont paru. Il faisait très froid et il gelait bien fort de partout. On croyait n'avoir point d'hiver et il y en a un assez rude. Il y avait 1200 personnes au dernier bal".
          ( 21 Février 1721 -Journal et Mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris sous la Régence et le règne de Louis XV) 

        Cette dernière soirée, Le Grand Bal, appelé aussi de son nom italien Veglione (substantif augmentatif de veglia qui signifie veille), moment fort du Carnaval de Paris et véritable féérie multicolore où les toilettes des participants rivalisaient d'excentricité, attirait effectivement un très grand nombre de participants et sa popularité ne cessa de s'accroitre avec le temps.

     

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    Le Bal Masqué à l'Opéra (1873-74)    Manet (1832-1883)


        Ces bals publics restaient cependant réservés en majorité aux habitants de la capitale et il fallut attendre la révolution pour que s'accélère leur développement et les voir apparaitre dans les provinces: On a alors la possibilité  de danser à la campagne tout comme à la ville et il suffit de payer "une entrée, une consommation ou une danse" selon les termes employés par la préfecture de police en 1830.

        Les foules vont ainsi occuper les jardins pour laisser libre cours à leur envie de bal et parmi les plus célèbres établissements parisiens Le Directoire verra la création de Tivoli, Le Jardin Bourbon, Idalie... Sous la Restauration s'ouvrirent La Closerie des Lilas, le Bal Mabille, sous le Second Empire ce furent Le Pré Catelan, Frascati et au début de la IIIème République Le Bal Bullier et le célèbre Moulin Rouge.
        Afin de séduire la clientèle, ces établissements rivalisaient d'originalité dans la décoration, le Bal Mabille était agrémenté d'un kiosque à la chinoise, de palmiers factices et d'un manège de chevaux de bois:
        "Tout y est doré de haut en bas, les arbres, les bancs, les vases, les fleurs. Imaginez une nature brillante en or, argent et pierres précieuses" (Charles Monselet).
        Quand au Bal Bullier, qui s'est appelé La Grande Chaumière, puis La Closerie des Lilas après que 1000 pieds de cet arbuste aux fleures odorantes y aient été planté, sa décoration s'inspirait de l'Orient, et l'endroit proposait des animations, jeu de billard, jeu de quilles, tir à l'arc ou au pistolet et balançoires et l'on y dansa le quadrille et la valse, puis la mazurka et la scottish, la polka et le fameux chahut-cancan.


    L'Art et la danse

    Affiche pour le Bal Bullier


        Un objet mythique, le carnet de bal, fait son apparition dans les bals publics aux alentours de 1820. Aide mémoire de la danseuse, il contient l'ordre des danses qui sont au programme de la soirée en regard desquelles elle inscrit le nom du partenaire qui s'est proposé (ou celui qu'elle a sollicité), et simple petit carnet au départ, les fabricants en feront un véritable objet d'art utilisant des matières précieuses, argent, ivoire ou nacre.
        Un autre incontournable de l'époque, le jeton de bal, se vendait à l'entrée de chaque établissement. De forme particulière (cercle, losange, octogone etc..) et avec des découpes différentes afin de pouvoir être identifié dans l'obscurité au simple toucher, il portait au recto le nom du Bal et au verso l'inscription "Bon pour une danse", et devait être remis par les clients lorsque vers la moitié de la danse le patron du bal passait entre les couples avec une sacoche en annonçant "Passez la monnaie!".


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    Carnet de Bal de Gladys Ewing (1912)


        Si le bal est un lieu de sociabilité, ce n'est pas un lieu de mixité sociale, car chaque bal a sa spécialité et sa clientèle et lorsqu'il s'agit de bal privé ou sur invitation la restriction est encore plus importante. Cénacle des élites ou rendez-vous populaire, il s'imposera toutefois au XIXème siècle comme un loisir pratiqué par tous: l'étudiant qui va guincher avec une grisette dans un bal de quartier, le fonctionnaire que sa carrière oblige à se rendre avec son épouse au bal de la Sous-Préfecture (cf. la nouvelle de Maupassant La Parure), ou la jeune fille qui fait ses débuts lors de l'un de ces bals réservés à la haute société donnés en automne et en hiver pendant la saison mondaine et dont la fonction la plus importante était la préparation des alliances matrimoniales et fera dire à Léon Gozian: "Toute mère au bal est un notaire déguisé"...
        Mais le siècle verra la décadence des bals publics parisien avec l'essor des guinguettes le long de la Seine et de la Marne, et ces buvettes dansantes (comme la maison Fournaise à Chatou immortalisée par Renoir) accueillent alors une clientèle de parisiens venus goûter aux joies  de la nature plus ou moins factice.

     

    L'Art et la danse

    La Danse à Bougival     Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)

     

        Après 1900 on assiste à un renouveau avec l'arrivée de danses venues de l'étranger: boston, matchiche, cake-walk et les bals musette se multiplieront alors dans les salles de café ou de restaurant, puis sous forme de bastringues (planchers couverts).
        C'est par un effet de boomerang que cette modernité originaire des Etats Unis a atteint le vieux monde, car le bal fut d'abord une invention européenne et c'est avec le développement des colonies, puis la migration des populations que ces types de danse en couple fermé inconnus dans la plupart des autres sociétés ont gagné d'autres continents comme en témoigne la description d'un bal donné au château Saint-Louis de Québec le 18 Janvier 1787 par Lord Dorchester, gouverneur du Canada:
        "Les invités s'y rendent à 18h30 et le bal s'ouvre vers 19h. On y voit des officiers de haut rang et des connétables de Québec, avec leurs épouses ainsi que leurs enfants en âge de les accompagner. Les dames sont assises sur les bancs qui s'élèvent en amphithéâtre sur trois rangées tandis que les hommes se tiennent debout autour de Lord Dorchester.
        Le bal commence par un menuet dédié au gouverneur, cette danse ne dure que cinq minutes, ensuite viennent les contredanses qui durent environ une heure. Les domestiques offrent des rafraîchissements qui consistent en vin de Madère avec de l'eau chaude et du sucre et l'on sert également des bonbons. A 23h30 le souper est annoncé et les cavaliers conduisent alors leurs partenaires dans une autre salle où Lord Dorchester se tient à la tête de la table avec à ses côtés ses officiers généraux. Artistiquement arrangé avec des plats décorés et des pyramides de fruits succulents, le repas dure une heure et demie, puis le gouverneur se retire, ce qui n'empêche pas le bal de continuer jusqu'à 5h du matin". (Mémoires de Nicolas-Gaspard Boisseau)

        En raison de leur caractère jugé subversif les bals seront interdits en France pendant les deux guerres mondiales, contrairement au music-hall ou au cinéma, interdiction qui n'empêchera pas de danser lors des mariages notamment, car la transgression c'est aussi ce qui a toujours fait le succès du bal, et à chaque époque le rapprochement des corps qu'il s'opère sous la magie de la volte, du quadrille, de la polka, de la valse, du tango ou du rock a heurté l'aristocratie, la bourgeoisie et l'Eglise, en témoigne la gravure du journal L'Illustration représentant deux jeunes gens de l'aristocratie pontificale qui esquissent devant SS.Pie X les pas du tango pour lui permettre de décider si cette danse va être jugée morale ou non par l'Eglise...

     

    L'Art et la danse

    Journal L'Illustration - 7 Février 1914

     

        A la Libération où l'on dansa dans les rues, les bals retrouvèrent une glorieuse décennie, mais le glissement vers des danses individuelles ainsi que les nouvelles modalités des rencontres et des rapports entre les sexes ont amené  à la fin des années 1960 une disparition du bal traditionnel jugé comme "ringard" par les jeunes adultes qui portèrent alors un regard le plus souvent négatif vis à vis de cette forme de divertissement et de sociabilité et la remplaceront par les surboums et autres surprise-parties, mais surtout les boites de nuit, dancings et night-clubs.
        Le seul lieu de résistance se trouve aujourd'hui au sein des structures associatives qui n'ont pas cessé de perpétuer la convivialité du bal: Bal de l'X, bal de l'Internat, bal des débutantes ou encore bal de Vienne, et si celui-ci reste bien ancré dans les mémoires collectives il le doit entre autres également à la littérature et au cinéma:
        Le bal, lieu de rencontre, est un passage obligé dans les romans du XIXème siècle et le monde de Balzac en particulier et, du Guépard écrit par Giuseppe Tomasi et filmé par Visconti à Madame de, film de Max Ophuls, en passant par Le Bal du Comte d'Orgel de Marc Allégret, les représentations sur grand écran sont légions.
        Fictives ou réelles, il a vu se nouer et se dénouer au fil du temps d'innombrables intrigues et, véritable drame classique de par son unité de temps de lieu et d'action, ce fidèle miroir de la société est resté à toutes les époques une véritable fenêtre sur le monde.

        "Le monde est un grand bal où chacun est masqué"
                                                  
     Vauvenargue


                                                         

     Extrait du film d'Ernst Marischka  Sissi Impératrice (1956), avec Romy Schneider et Karl-Heinz Böhm.

     

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 30 Avril 2014 à 11:33

    EXCELLENTE PRESENTATION de l'histoire du Bal. Une petite pierre à l'édifice, concernant les pas de Tango esquissés devant Pie X : il s'agit d'une pure invention d'un journaliste, correspondant du journal "Le Temps", et dénommé Carrère, qui fut présentée dans le journal "L'Illustration" du 7 Février 1914, et qui fut reprise en "copier-coller" par toute la presse de l'époque ... sans la moindre vérification. Un exemplaire de ce journal a d'ailleurs été envoyé par mes soins au nouveau Pape Francesco, à l'occasion de l'entrée dans ses nouvelles fonction. Il reste vrai, néanmoins, que l'ensemble des évêques français et italiens (et d'autres par la suite) condamnèrent, à cette époque, le Tango comme danse "immorale" ... Une page entière sur le sujet, pour ceux que cela intéresse, vraisemblablement en fin d'année sur le sujet, à la partie histoire de mon site. Cordialement, Dominique Lescarret

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