• La Polka - Des salons aux champs de bataille.

     

    L'Art et la danse

                             La Polka (1844)  Carlotta Grisi et Jules Perrot


        Il y a plus de deux siècles naissait en Bohême, le 11 Juin 1805, Anna Chadimova, une modeste servante qui lança une danse connue aujourd'hui dans le monde entier: la Polka. Une histoire aux allures de légende contée au gré de la fantaisie des divers narrateurs et que La Musique Populaire du 14 Février 1884 relate ainsi:

        "Vers 1830 à Elbeteinir, en Bohême, une jeune paysanne qui s'était placée comme bonne chez un bourgeois et qui s'ennuyait toute seule dans la cuisine, se mit pour se distraire, à imaginer un pas de danse rustique qu'elle adapta à un air de chanson de son village. Ses maitres survinrent pendant qu'elle sautait ainsi, et loin de la gronder, lui firent répéter sa danse le soir même au salon où se trouvait le musicien Joseph Néruda qui nota l'air et le pas. La nouvelle danse fut, quelques temps après, dansée dans un bal bourgeois de la ville. En 1835 elle fut connue à Prague où à cause du demi-pas qui s'y trouve on l'appela "pulka" ce qui en tchèque signifie "demi", "moitié". Quatre ans après une bande de musiciens de Prague alla propager la nouvelle danse à Vienne où elle obtint un très grand succés".

        Une  autre version (tchèque et peut-être plus authentique) précise, elle, avec davantage de détails que c'est un beau jour de 1834 qu'une jeune villageoise improvisa sur une chanson populaire de l'époque ce pas sautillant très personnel. La chanson qui avait pour titre "Oncle Nimra a acheté un cheval blanc" fut à l'origine du tout premier nom que reçut la nouvelle danse: "Nimra" (D'autres récits baptisent la danse "Madera" qui signifie "Rapide" en tchèque), quand au pas : trois pas rapides suivis d'un petit saut, ce serait "un professeur de danse qui passait par là..." qui l'aurait noté et présenté à ses collègues à son retour à Prague.

        Quoi qu'il en soit, c'est en 1835 que cette nouvelle danse arrive dans la capitale tchèque où il y est effectivement au départ question de "pulka" en référence à ce "demi-pas" caractéristique. Toutefois le nom de "polka" qu'elle recevra par la suite n'est en rien dérivé de "pulka" car, si la similitude phonétique entre les deux mots est indéniable, ils n'ont du point de vue étymologique absolument aucun rapport: "polka" est un adjectif qui signifie "polonaise" et  Anne Cerna, responsable du département de linguistique à l'Institut de la langue tchèque explique ainsi l'apparition du substantif "polka": 

        "Ce mot est apparu dans la première moitié du XIXème siècle: C'est ainsi que fut appelée une danse en signe de solidarité pour le peuple polonais qui résistait alors à la répression exercée par les troupes tsaristes. Mais je dois avouer que je ne sais pas du tout si les polonais savent que "la polka" est une appelation tchèque inventée en leur honneur..." 

        Devenue symbole, au XIXème siècle, du Réveil et du Renouveau national, la polka garde encore aujourd'hui en République Tchèque son statut de danse nationale, quand à la Pologne elle considère comme sienne cette polka tchèque extrèmement populaire (Il faut noter que "polka" signifie aussi "polonaise" en polonais... et que la danse à pas marchés appelée "polonaise" ne doit pas être confondue avec une polka...)

     

                     Polka (Skoda lasky) dans les rues de Prague (Avril 2009)

     

        Dansée tout d'abord par les gens du peuple, gens de service et gens de ferme, la polka se répandit par la suite au sein des classes sociales les plus élevée et son origine paysanne avec la frappe du pied sur le sol ou la tape des mains sur la cuisse qui n'étaient que modérément appréciées des gens "de bonne condition", lui valut d'être quelque peu adaptée pour la rendre plus élégante et en faire oublier les origines populaires (Selon C. Sachs, le pas de polka n'était d'ailleurs pas une nouveauté, mais une combinaison du pas de fleuret, de bourrée, et de l'ancienne "écossaise", d'où le qualificatif de "Schottish" utilisé en Allemagne dans les années 1830). Une véritable chorégraphie se construisit:
         "Ecrite à 2/4 dans un tempo assez rapide sur un rythme caractéristique, la Polka se danse par deux, les couples effectuant au pas de polka un mouvement circulaire" peut-on lire dans La Science de la Musique (M. Honneger, ed. Bordas), et des 10 figures d'origine 5 seulement conquirent les salons.

     

    Bohemian National Polka, chorégraphiée sur la Feuerfest Polka de Josef Strauss par Richard Powers, d'après les recherches de l'historien de la danse tchèque Frantisek Bonus, ouvre ici le Bal Annuel de l'Université de Stanford (Pao Alto Californie).

     

        Après Prague en 1835, et Vienne en 1839, c'est en 1840 qu'un professeur de danse de Prague du nom de Raab fit découvrir pour la première fois la polka aux français lors d'une démonstration à Paris au théâtre de l'Odéon. La jeunesse séduite par ce rythme gai et entrainant se pressa dans les Académies de danse afin de s'initier, mais les jeunes filles moins émancipées n'y étaient pas en nombre suffisant, et afin de faire face à la pénurie de cavalières les écoles durent demander la contribution des danseuses de l'Opéra de Paris. Ce qui fit redoubler encore l'affluence dans les cours, certains jeunes gens se découvrant soudain une passion jusque là insoupçonnée pour l'apprentissage de la danse... Les parents qui ne voyaient pas d'un bon oeil leurs fils fréquenter ces femmes "de mauvaise vie" et de "petite vertu" eurent alors une certaine réticence à intoduire la polka dans leurs salons! Mais les partisans impénitents l'adaptèrent alors à toutes les danses en vogue (polka-mazurka) et l'assistance impressionnée par la vélocité de la polka lui fit bientôt un triomphe. (Cependant les jeunes filles "de bonne famille", à qui la valse était encore interdite, n'étaient autorisées à danser la polka qu'avec des membres de leur famille ou des amis proches...).  

    L'Art et la danse

        Comme le précise Destrats, professeur de danse érudit, dans son Dictionnaire de la danse, en 1895:
        "Il faut avoir passé l'hiver à Paris cette année là (1840) pour se faire une idée exacte de la révolution qui explosa comme une insurrection dans tous les salons, pour saisir à quel point jeunes et vieux, mères et filles, magistrats et avocats, médecins et étudiants, s'abandonnaient aux plus passionnés des ébats polkaïques".
        Et il ajoute:
        "Marques de vêtements d'hommes et de femmes, mets et entremets servis dans les plus somptueux diners, tout ou presque fut rebaptisé du nom de "polka". En sortant de l'école, les gamins dansaient la polka dans les rues en chantant l'air de Bohême original".

        La polka détrone pour un temps la valse de son statut souverain, et l'on pourra bientôt se procurer un Almanach des Polkeurs... La "polkamania", véritable phénomène de mode, fut telle qu'on vendit effectivement dans les magasins sous l'étiquette de "polka" de nombreux articles qui n'avaient rien à voir avec la danse: éventails, tabatières, tissu, etc... Les anglais ont d'ailleurs conservé l'appelation de "polka dots" (littéralement "pois polka") pour nommer un tissus à gros pois tandis que nos boulangers fabriquent encore le "pain polka" (un pain fariné légèrement applati dont la croute est striée de losanges ou de petits carrés).

        Dès 1844 la polka s'est imposée et a non seulement envahi toute l'Europe, mais aussi les Etats Unis et le Canada, les plus féconds compositeurs en restant sans conteste les membres de la famille Strauss. Johann Strauss fils compte en effet à lui seul pas moins de 160 titre recensés à son répertoire, pami lesquels l'incontournable Tritsch-Tratsch Polka mondialement connue qui fit un triomphe dès ses débuts (Ce titre pour le moins original est en fait le nom d'un magazine satirique dont les éditeurs étaient des amis de Strauss).

     

     Tritsch-Tratsch Polka  interprété par le Choeur d'Enfants de l'Opéra de Vienne  (Concert du Nouvel An)

     

        Tandis que les compositeurs tchèques Bedrich Smetana ou Anton Dvorak recherchent une authenticité plus nationale, Jacques Offenbach intègre la polka dans ses opéras- bouffe et Bizet, Rossini (Petite Polka Chinoise) ou encore Stravinski (Circus Polka) s'inspirent du célèbre rythme à deux temps.
        Mais la plus connue des polkas est peut-être celle composée entre 1927 et 1929 par le tchèque Jaromir Vejvoda: la Polka de Modrany (un faubourg de Prague) conçue à l'origine sans paroles, qui évolua ensuite en une chanson à succés Skoda lasky (L'Amour perdu) et devint avec un nouveau texte la fameuse Beer Barrel Polka, l'hymne officieux de toutes les armées ayant combattu lors de la deuxième guerre mondiale.

     

     

         Le premier chorégraphe à porter la polka à la scène fut Jules Perrot qui présenta en 1844 à Londres au Her Majesty Theatre son ballet  La Polka qu'il interpréta avec Carlotta Grisi comme partenaire.

        Plus contemporaine est le version de John Neumeier, New Pizzicato Polka composée en 2006 pour l'Opéra de Vienne.

     

    New Pizzicato Polka  par le Hamburg Ballet. Chorégraphie John Neumeier, interprété par Silvia Azzoni, Alexandre Riabko et Thiago Bordin.

     

        Devenue "la danse à succés" à la fois dans les salons mondains, les bals publics et dans les villages, la polka connut son apogée entre 1865 et 1910 et fut peu à peu détronée par les nouveaux rythmes venus d'Outre-Atlantique qui envahirent le vieux continent. Mais si elle est cataloguée aujourd'hui dans nos esprits comme "musique classique" il faut se souvenir qu'elle fut au XIXème siècle ce que le rock sera au XXème!..

     

        Harlekin Polka (Josef Strauss)  par les Elèves de l'Ecole de Danse de l'Opéra de Vienne


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