• La Goulue (1866-1929) - Une icône de la Belle-Epoque

      

    L'Art et la danse

    La Goulue entrant au Moulin Rouge    Henri de Toulouse-Lautrec

     

        

        Louise Weber naquit à Clichy (Hauts de Seine) le 12 Juillet 1866 dans une famille d'origine alsacienne. A la mort de sa mère, c'est sa soeur ainée Marie- Anne, blanchisseuse, qui s'occupe de ses trois frères et soeurs, et Louise alors âgée de 12 ans fera sa communion solennelle vêtue d'un tutu et de chaussons de satin empruntés à une acrobate de cirque de leur connaissance, un costume peu orthodoxe qui provoque déjà sa part de scandale...
        Afin de contribuer aux besoins de la maisonnée la jeune Louise vend alors des fleurs dans les passages, mais sa passion c'est la danse et à 16 ans elle se rend tous les soirs dans les bals de banlieue à l'insu de sa soeur, élégamment habillée de toilettes "empruntées" aux clientes de la blanchisserie... Son talent de danseuse et ses manières audacieuses (elle n'a pas sa langue dans sa poche) la font immédiatement remarquer, et très vite elle se forge une réputation de forte fille rieuse qui possède l'art et la manière de répondre aux hommes... La danseuse Céleste Mogador qui a lancé le quadrille au Bal Mabille perçoit ses capacités et lui prodiguant leçons et conseils la fait débuter au cirque Fernando puis au Moulin de la Galette.

        C'est Charles Destenque, un journaliste qui tenait dans la revue Gil Blas une rubrique réservée à la promotion des demi-mondaines, qui l'y découvre :
        "Ma veine m'a conduite au Moulin de la Galette où j'ai rencontré Charles Destenque qu'on appelait Vide Bouteille", confiera-t-elle plus tard,
    ce dernier l'emmène alors au Grand Véfour où elle découvre éblouie la haute société:
        "Ah mes enfants! quelle soirée! Tous ces messieurs en habit avec des favoris et des monocles! Ils m'ont fait danser et boire du champagne! Ils me mettaient des louis dans les cheveux, dans mes souliers, partout. Ce fut ma première sortie dans le monde chic".
            (Propos recueillis en 1910 par le chroniqueur Michel Georges Michel)

        Les hommes vont se pâmer devant elle, pourtant Louise Weber n'est pas ce que l'on qualifie de spécialement "belle"... Mais elle possède un charme irrésistible... "La Goulue, elle n'était pas jolie, elle était pire!" dira un critique de celle à qui son penchant à vider les fonds de verres et les bouteilles attira ce surnom imagé. Car ce qui fit sa personnalité c'est cette gouaille parisienne avec son accent des faubourgs, et son répondant et sa spontanéité seront la source de l'étonnement mais aussi de l'admiration de toute une cour dont firent partie les intellectuels et les artistes qui devinrent ses amis.
     

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    La Goulue  Photo de Louis Victor Paul Bacard (Musée d'Orsay Paris)

        

        Elle fait la connaissance à cette époque d'Auguste Renoir à qui elle sert de modèle et rencontre également au Moulin de la Galette, Charles Zidler et Joseph Oller lesquels immédiatement séduits l'engagent sur le champ pour animer leur Bal du Moulin Rouge qu'ils projettent d'ouvrir Place Blanche.
        Les lieux sont inaugurés le Dimanche 6 Octobre 1889, et du jour au lendemain la Goulue deviendra la reine de la sensualité parisienne, dirigeant "le chahut", figure du "quadrille naturaliste", le célèbre "cancan" qui fera la gloire de l'établissement.
        Poussant l'excentricité à l'extrême, alors que le chapeau est obligatoire pour toutes les danseuses, elle est la seule à danser sur les tables "en cheveux", montrant à qui veut le voir le joli petit coeur brodé sur son caleçon...  Et ses admirateurs, des messieurs bien sous tous rapports qu'elle taquine par le tourbillon de ses jupes à volants relevées, sont au comble du ravissement lorsqu'elle leur retire prestement le chapeau du bout de son pied migon... (Les propriétaires de l'établissement n'appréciant pas véritablement ces familiarités décidèrent de séparer les danseuses des clients, et l'un d'eux fut parait-il si furieux de ces nouvelles dispositions qu'il cassa deux bouteilles sur la tête de Zidler...)

     

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     La Goulue  au Moulin Rouge 

       "Je gagnais 800 francs par mois, ça me valait encore des cachets chez tous les princes de Paris et des tournées à l'étranger. Car je faisais partie du Grand Quadrille avec Grille d'Egout, qui est concierge maintenant, la Sauterelle qui tient un bistrot à Reims, et Nini Patte en l'Air! Ah, je crossais!" se souviendra-t-elle .
       Lorsqu'elle loue un somptueux hôtel particulier Avenue des Champs Elysées, la Goulue est effectivement la star la mieux payée du moment et affiche en public un caractère insupportable, circule en voiture attelée (le grand chic à l'époque), arrive aux répétitions en tenant une petite chèvre en laisse, et pose nue pour des photos dont certaines très osées feront scandale...
     

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      Hôtel particulier de Louise Weber Avenue des Champs Elysées

     

         Quand à son vocabulaire il fait frémir, et l'on affirme qu'il aurait fait rougir un escadron de gardes municipaux: Louise Weber qui alliait la grâce physique et la vulgarité des manières et du langage, n'hésitait pas en effet à tutoyer les notables venus s'encanailler dans les cabarets à succès et elle apostrophera même un jour sans vergogne le Prince de Galles, futur Edouard VII en ces termes très peu protocolaires:
        " Hé, Galles! Tu paies l'champagne? C'est toi qui régales ou c'est ta mère qui invite?"
     

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    La Goulue (à gauche) et Grille d'Egout. Photo de Louis Victor Paul Bacard (Musée d'Orsay Paris)

         Et tous les soirs, assis au premier rang non loin du bar, un petit homme au corps atrophié observe son modèle favori... Car Montmartre, La Goulue et Henri de Toulouse Lautrec sont historiquement indissociables... Louise Weber sera l'un des sujets de prédilection du peintre et il l'immortalisera dans ses portraits et ses affiches pour le Moulin Rouge aux côtés de Valentin le Désossé.

     

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    La Goulue et Valentin le Désossé    Affiche de Toulouse- Lautrec

     

         La reine du "cancan" apprécie visiblement le travail de l'artiste qui sait que la fête n'est qu'apparence et que derrière les belles robes et les couleurs se dissimule l'infamie de la vie, et leur complicité sera telle que chaque Vendredi elle est admise rue Toulaque dans l'atelier où le peintre reçoit ses amis. "Il me grandit!" disait-elle malicieusement de celui qu'elle appelait affectueusement "le petit homme touffu" ou encore "mon petit bonhomme".

        Menant un train de vie dispendieux, exigeant des cachets toujours plus considérables, la Goulue faisant l'erreur de croire que sa seule personne suffit à attirer le public, décide alors de quitter le Moulin Rouge afin de monter un spectacle à son compte. Elle investit à cet effet une fortune dans une baraque foraine et le 6 Avril 1885 adresse la lettre suivante à Toulouse-Lautrec:
        "Mon cher ami, je serai chez toi le 8 Avril à 2 heures de l'après-midi. Je serais bien contente si tu avais le temps de peindre quelque chose sur ma baraque. Elle est au Trône. Je suis placée en entrant à gauche. J'ai une très bonne place. Tu me diras où il faut que j'achète mes toiles. Je te les donnerai dans la journée même".


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    La danse au Moulin Rouge   Toile de Lautrec pour la baraque de la Goulue


        Lautrec réalisera effectivement les toiles demandées, mais l'aventure se révèlera malheureusement un échec cuisant pour la Goulue dont ce sera le début de la déchéance et d'une lente descente aux enfers car, souffrant de dépression elle va alors se tourner irrémédiablement vers la boisson.
        On la retrouve en 1899 à l'affiche de la ménagerie d'Adrien Pezon où elle danse au milieu de 4 lions amorphes, un numéro qui parait-il frisait le ridicule. Mais s'étant familiarisée avec les fauves, elle décide d'apprendre le métier et après s'être perfectionnée dans l'art du dressage se produit avec la ménagerie Laurent avant de voler de ses propres ailes. 
         José Roxler, un ancien prestidigitateur qu'elle a épousé en 1901 lui a offert en effet quelques fauves en cadeau de mariage et ensemble ils ouvrent une ménagerie que l'on retrouvera sur la plupart des fêtes parisiennes, les Invalides, la fête de Neuilly, Montmartre ou la foire au pain d'épices, en passant par Vaugirard et le Parc de Saint-Cloud où en 1904 elle sauve la vie de son mari alors que celui-ci est attaqué par un puma, un évènement qui fit la une du "Petit Journal" et contribuera à sa légende. 

     

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        Lorsque son fils Simon (né en 1895 de père inconnu) a l'âge de les rejoindre dans la cage elle le présente comme "le plus jeune dompteur de l'époque, champion de la cravache d'or", (il a tout juste 10 ans...) mais nous sommes au début du XXème siècle, les ménageries foraines rencontrent de moins en moins de succès et les affaires périclitent. Le couple dans le même temps part à la dérive mais la Goulue n'en continuera pas moins de tourner jusqu'à la guerre avec des animaux faméliques et de moins en moins nombreux.
     

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    La Goulue  en 1905 avec son fils Simon 

     

        L'arrêt des fêtes en 1914 signera finalement son déclin, son mari meurt à la guerre et on la retrouve plus tard ici ou là dans une baraque annonçant: "Ici la Goulue du Bal du Moulin Rouge". On la verra revêtir son habit de dompteuse jusqu'en 1923, année de la disparition de son fils chéri qu'elle surnommait "Bouton d'Or", et la pauvre Louise s'enfonce alors complètement cette fois dans la déchéance.

        Amie de Rétoré, chiffonier et brocanteur au marché aux puces de Saint-Ouen, elle vit aux beaux jours dans une roulotte installée en bordure d'un terrain vague, revenant en hiver vers Montmartre où elle possède son logement boulevard Rochechouard, contre le cabaret la Cigale.
        La Goulue, devenue "madame Louise", vit maintenant dans la misère et la solitude, entourée d'une cour de rejetés de la société avec ses chats et son chien Rigolo, recueillant les animaux de cirque malades. Elle flâne sur la Butte où elle reste une figure pittoresque et attachante, signant ses photos à ceux qui la reconnaissent au hasard de ses virées dans les bars et les cafés, et pour le plaisir de rencontrer encore le beau monde elle va devant l'entrée du Moulin Rouge où se produit Mistinguett, vendre des cacahuètes, des cigarettes et des allumettes.
     

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    Le Moulin Rouge en 1920   

     

         Souffrant de rétention d'eau, la femme obèse qu'elle est devenue est méconnaissable. En 1925, Georges Lecombe la filme à l'improviste dans "la Zone"... Sur ces images prises quelques années avant sa mort elle est déjà bien malade, mais on perçoit malgré tout encore le charme de son sourire. 
     


        Frappée dans sa roulotte par une attaque d'apoplexie, elle décède à l'Hôpital Lariboisière le 29 Janvier 1929 et sera enterrée au cimetière de Pantin presque sans témoins car, hormis la présence de Pierre Lazareff, attaché à la direction du Moulin Rouge, seule sa famille et quelques forains l'accompagneront jusqu'à sa dernière demeure.

        Synonyme de French Cancan et de Moulin Rouge, et première vedette à inaugurer la scène de l'Olympia fondé par Joseph Oller en 1893, lorsqu'elle s'éteignit au soir de ce destin pathétique, celle qui connut l'enfer demanda à Dieu "un petit coin de Paradis"...
        Les hommes, quand à eux, finirent par lui rendre l'hommage qu'elle mérite grâce à son arrière petit-fils, l'artiste peintre, journaliste et écrivain, Michel Souvais.
     

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        Elle sera exhumée en 1992 et le maire de Paris, Jacques Chirac, ordonne le transfert de ses cendres au cimetière de Montmartre, une cérémonie à laquelle assistèrent cette fois devant tous les médias plus de 2500 personnes... Mieux vaut tard que jamais pour celle qui fut un jour la reine de Paris... 

     

     

     Il faut remarquer que les arrangeurs se permettent souvent de renommer de manière abusive French-Cancan ce Galop Infernal issu d'Orphée aux Enfers, car le French Cancan (d'origine anglaise, dérivé du cancan original) n'existait pas encore à l'époque où Jacques Offenbach composait.


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