• La Danse libérée...

     

    La Danse libérée...

    L'Oiseau de Feu    Béjart Ballet- Lausanne 



       

        Si François Delsarte (1811-1871), ténor à l'Opéra Comique, s'acquit une renommée internationale, ce n'est pas comme on pourrait l'imaginer de prime abord dans le domaine de la musique, mais grâce à ses enseignements qui jouèrent un rôle déterminant dans l'émergence de la danse moderne et sont l'une des sources de l'évolution des arts du spectacle vivant.
        Mal à l'aise dans les posture affectées et arbitraires qui lui avaient été enseignées au Conservatoire, celui-ci se mit en effet à étudier les mouvements du corps humain et la façon dont il répondait aux diverses émotions et aux différentes situations à travers tous les éléments de l'expression gestuelle.  Ces observations débouchèrent sur une pédagogie et un travail précis et bien qu'il n'ait lui-même écrit aucun livre décrivant sa méthode, les principes que répandit cet oncle de George Bizet nourrirent, en se propageant particulièrement aux Etats-Unis, les débuts d'une nouvelle approche de la danse dont la révolution n'a pas été d'instaurer un art chorégraphique novateur, mais un corps comme lieu d'expérience et de savoir.
     

    La Danse libérée...

    Delsarte System of Expression   publié en 1885 par Genevieve Stebbins
     


         On passe ainsi de la danse académique au service de la narration, de la virtuosité, de la grâce ou de la force, à une recherche de la danse en soi. On ne s'efforce plus d'appliquer des codes, mais on "est" le mouvement lui-même et la frontière entre le geste quotidien et l'art a été traversée.

     

         La pionnière de cette "danse libre" fut Loïe Fuller, de son vrai nom Mary Louise Fuller (1862-1928), dont la vocation se révéla alors que comédienne devant interpréter un certain soir une femme en état d'hypnose, elle improvise de larges mouvements, vêtue d'une grande chemise blanche... Le public réagit aussitôt spontanément en s'exclamant: "Un papillon!.. Une orchidée!.." et développant ce concept elle crée au Park Theatre de Brooklyn à New-York, le 15 Février 1892, sa première chorégraphie, la Danse Serpentine qui connut un immense succés et fut reprise par de nombreuses imitatrices.

     

    La Danse libérée...

    Mary Louise Fuller (1862-1928)
       

        Le public américain ne verra cependant jamais en elle autre chose de plus qu'une simple actrice et lassée de ne pas être prise au sérieux Mary Louise Fuller partit alors en Europe: L'accueil qu'elle reçut en France fut si chaleureux qu'elle décida aussitôt de s'y installer et, engagée aux Folies Bergères, devint l'une des artistes les plus célèbres et les mieux payées dans le monde du spectacle.

     

    La Danse Serpentine   Loïe Fuller   (Filmé en 1896 par les frères Lumière) 


        Tournoyant dans des flots de tissus légers au milieu d'extraordinaires jeux de lumière, par ses mouvements amples, sinueux et continus, et jouant presque exclusivement avec ses bras (à l'opposé de la danse académique où tout part des pieds) elle inaugurait sans le savoir une ére nouvelle. Comptant parmi ses admirateurs Rodin, Stéphane Mallarmé, Camille Flammarion ou les Curie, "la Loïe Fuller" fit une longue et impressionnante carrière car son succés ne fut pas éphémère, mais elle fut finalement ecclipsée par sa compatriote Isadora Duncan (1877-1927) qu'elle avait contribué à faire connaitre en Europe.

          Cette dernière qui pensait que le ballet classique avec ses règles strictes et ses codes était "laid et contre nature" recherchait un nouveau langage, dansant nu-pieds, vêtue d'une simple tunique et, influencée par son frère sur un retour à l'héllenisme, souhaita redonner toute sa place à la spontanéité à travers la simplicité de la danse grecque ancienne.

     

    La Danse libérée...

    Isadora Duncan (1877-1927) 

     

        Parmi ces pionnières qui se focalisaient davantage sur la libre expression que sur la virtuosité technique figura également l'américaine Ruth St.Denis (1879-1968) qui s'en ira, elle aussi, chercher un public en Europe où son genre de travail était véritablement reconnu et apprécié.

     

    East Indian Naucht Dance    Ruth St.Denis


        Et lorsque celle-ci regagne les Etats-Unis en 1915 elle fonde à Los Angeles avec son mari Ted Shawn (1891-1972) la Denishawn School of Dancing and Related Arts, où les deux artistes créent leur propre compagnie et enseignent les styles et les techniques de danse inspirées de l'Orient qu'ils ont développées. Ensemble ils formulent un guide, concernant leur système de pédagogie et leurs chorégraphies précisant ainsi leurs idées:
        "L'art de la danse est trop immense pour ne comprendre qu'un seul système. Au contraire, la danse inclut toutes les écoles, tous les systèmes. Toutes les manières que les êtres humains ont eues de s'exprimer en bougeant en rythme, indifférement de leur race ou de leur nationalité à n'importe quel moment de l'histoire, appartiennent à la danse" et Ruth St.Denis mettant l'accent sur la "danse libre" ajoutera elle-même:
        "La danse est l'évolution rythmique spontanée d'un corps qui a longtemps été nié et distordu, et le désir de danser serait aussi naturel que celui de manger, de courir, de nager, si notre civilisation n'avait pas employé d'innombrables moyens pour mettre au ban cette action instinctive et joyeuse de l'être harmonieux".

        Plutôt que de nouveaux codes, c'est un langage propre à chaque chorégraphe qui va naitre:
        En Allemagne, second berceau de la danse moderne où apparaitra le courant "expressioniste", Mary Wigman (1886-1973), l'élève de Rudolf Laban (1879-1958) s'intéressera elle aux masques et à l'Afrique, et c'est également sur le vieux continent qu'un système pédagogique d'enseignement des rythmes musicaux à travers les mouvements du corps créé par le suisse Emile Jaques-Dalcroze (1865-1950), l'eurythmique, verra le jour et participera lui aussi à cette libération de la danse.

     

    La danse de la Sorcière     Mary Wigman (1886-1973)

       

       

        Au cours des 16 années de son existence, la Denisham School avait formé aux Etats-Unis toute une génération qui, nourrie de cette "danse libre",  écrira alors le chapitre suivant de l'histoire à travers ses propres idéologies et ses diverses techniques: Qualifiée d'abord de "ballet aux pieds nus", la "danse moderne" s'affirmera en effet au cours des années 1930 jusqu'à devenir un genre de plus en plus considéré et respecté.

       Martha Graham (1894-1991), Doris Humphrey (1895-1958) et Charles Weidman (1901-1975), tous anciens danseurs de la compagnie Denishawn, ainsi que la danseuse d'origine allemande issue de la compagnie de Mary Wigman, Hanya Holm (1893-1992), seront parmi les fondateurs de cette "danse moderne" qui, restée fidèle à l'héritage de la "danse libre", n'évoluera pas vers un code unique et conventionnel mais un style où chacun développera une approche différente:
        Martha Graham construit sa technique personnelle de contraction et de relachement à partir de la respiration naturelle, tandis que Doris Humphrey travaillera à partir de la dynamique de la marche qui consiste à céder à la gravité pour ensuite lui résister et José Limon (1908-1972), un danseur de sa compagnie basera, lui, son travail sur le poids du corps.

     

    Lamentation  chorégraphié et interprété par Martha Graham 

     

        Ces danseurs laisseront de côté les mythes et légendes des civilisations anciennes ou orientales dont se sont nourris leurs prédécesseurs, rejettant les sources d'inspiration extérieures au mouvement au profit de sources intérieures qu'ils transforment en une gestuelle, et tandis que le ballet académique réaffirme les dogmes fondamentaux de sa propre tradition, les techniques de la danse moderne trouvent en elle-même leur propre cohérence.
        Au cours de ces années les chorégraphes des diverses écoles resteront fidèles à la pureté de leurs traditions respectives et ne sauraient imaginer un emprunt quelconque à une technique qui ne serait pas la leur... et ce n'est qu'après la fin de la Deuxième Guerre mondiale que ces divisions vont s'atténuer grâce à un processus de métissage qui ouvrit alors la voie à la "danse contemporaine" résultat du croisement des multiples styles inspirés par la danse populaire, le ballet classique et la danse moderne.

     

    La Danse libérée...

    Merce Cunningham (1919-2009)   


        Merce Cunningham (1919-2009) révolutionne la danse conventionnelle en synthétisant la technique de Martha Graham et la danse classique traditionnelle, et les danseurs modernes commencent alors à reconnaitre que la danse académique offre une formation de base solide tandis que les chorégraphes du classsique s'initient au pouvoir viscéral de la danse moderne: On parle alors de "ballet moderne" où s'illustreront aussi entre autres William Forsythe (1949- ) et en Europe Maurice Béjart (1927-2007) qui crée à Bruxelles l'école Mudra.

     

     

    Artifact (Extrait)   Chorégraphie William Forsythe -  Musique Eva Crossman-Hecht Interprété par le Ballet Royal de Flandres.

     

         Alwin Nikolaïs (1910-1993), James Waring (1922-1975), tout comme Paul Taylor (1930- ), Alwin Ailey (1931-1989) ou Twyla Tharp (1941- ) donneront également à la danse contemporaine ses lettres de noblesse et de l'autre côté de l'Atlantique, Kurt Joss (1901-1979) issu du mouvement expressioniste allemand va fonder pour sa part le tanztheatre, mêlant théâtre et danse, et sera suivi dans cette direction par son élève Pina Bausch (1940-2009).

     

     Tensile Involvement  (Extrait)    Chorégraphie, mise en scène, décors et costumes d'Alwin Nikolaïs. Musique Van Dyke Parks. Interprété par le Joffrey Ballet.

     

         Face à la vague américaine nait en France dans les années 1970 un courant, la "nouvelle danse française" également appelée "jeune danse française"  qui, se démarquant de l'Opéra de Paris, souhaite à son tour se faire une place. Soutenue par le Centre National de Danse Contemporaine fondé en 1978 à Angers sous la direction d'Alwin Nikolaïs (et grâce au concours de danse de Bagnolet créé en 1969 qui servit de catalyseur et consacra la plupart des chorégraphes notoires des deux décennies suivantes), la "nouvelle danse française" vit émerger des langages chorégraphiques originaux à travers les oeuvres de Dominique Bagouet (1951-1992), Philippe Découflé (1961- ) ou encore Angelin Preljocaj (1957- ). Et pour que rayonne cet enseignement, une dizaine de centres chorégraphique nationaux seront créés sur le territoire afin de promouvoir le moyen d'expression qui comptera parmi ses plus célèbres figures Carolyn Carlson (1943-), Karine Saporta (1950- ) Maguy Marin (1951- ) ou encore François Verret (1955- ).

     

     Signes  (dernier tableau)  Chorégraphie de Carolyn Carlson   Musique de René Aubry  Décors et costumes d'Olivier Debré. Interprété par Marie Agnés Gillot et Kader Belarbi et le corps de ballet de l'Opéra de Paris (Ce ballet reçut en 1998 un Benois de la Danse et une Victoire de la Musique).

     

        Issus très souvent de cette "nouvelle danse française", sont apparus depuis le milieu des années 1990 les adeptes de la "non-danse"... Rejetant les codes habituels, ces chorégraphes axent cette fois leur recherche autour de créations scéniques où sont intégrés, voire substitués à la danse qui se retrouve plus ou moins mise en retrait, les autres arts de la scène, théâtre, vidéo, lecture, arts plastiques, musique. Leurs spectacles qui s'apparentent plus à des "événements" où la présence de vrais danseurs ne serait finalement pas indispensables à l'exécution de l'oeuvre (une sorte de danse sans la danse...),  se déroulent parfois dans des lieux non destinés aux représentations chorégraphique comme des musées et autres grands espaces et où comme les précieuses ridicules ces non-chorégraphes accompagnent leurs créations de propos ésotériques pédants et taxent d'emblée de réactionnaire toute critique qui leur est adressée...

        Devant cette "danse d'auteur" (spécialité française regardée à l'étranger avec consternation...) qui se proclame d'avant-garde par une surenchère de provocations vulgaires et face à laquelle nombre de spectateurs ne s'autorisent même plus à juger de peur de n'être pas "branchés", un vrai questionnement est permis... car force est de constater cette fois que la danse n'est peut-être plus tout à fait la danse.... et que la poudre aux yeux ne remplacera jamais le talent, l'exigence et l'intelligence.

        

    Sans Commentaire...


    "Le tact dans l'audace c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin"
                          Jean Cocteau (1889-1963)

     


    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :