• La Bourrée - Une légende Auvergnate

     

    L'Art et la danse

       Bourrée en Armorique...


     

        "Il y a une danse qu'on nomme la bourrée, elle est gaie et on croit qu'elle nous vient d'Auvergne"   (Diderot - L'Encyclopédie)

     

        Si l'on a tendance à "croire" en effet que la bourrée est originaire du Centre de la France, rien en fait n'est moins sûr... L'Encyclopédia Universalis ne craint pas d'affirmer à l'article "bourrée":

         "danse française d'origine inconnue (l'étymologie est incertaine)",

         et lorsque Henri Pourrat célèbre une bourrée authentiquement auvergnate, Louis de Nussac lui réplique:

         "qu'il n'est pas permis de laisser croire que la bourrée est propre à l'Auvergne ni que cette province en a le monopole ou qu'elle en est même le berceau".

        Cette danse rustique qui se pratiquait, en fait, dans tous les cantons du royaume, y compris en Navarre, en Bretagne et au Pays Basque, est l'une des plus anciennes qui soit connue et ses racines n'ont, en effet, jamais pu être déterminées précisément.
         Bravant l'affirmation péremptoire de l'archiviste Pierre-François Fournier qui assure que:
        "Toute thèse qui prétend attribuer à cette danse une origine très ancienne n'est dans l'état présent de la documentation fondée sur rien", on ne peut s'empêcher de remarquer cependant que les ethnologues voient son origine dans les "danses pyrrhiques" des guerriers grecs (lesquelles reprises par les romains sous le nom de "Burriques" et adoptées par les Celtes, seraient devenues "Bourrées"), et que les auteurs grecs et latins signalent à maintes reprises la bourrée dansée par les Celtes.

     
        Plusieurs sources attribuent encore la bourrée aux Bulgares, les "Boulgres" qui l'auraient introduite en France...
        Tandis que certains voient dans le mot la corruption de l'acclamation "Bou Rei you!" (Bon roi il y a!) que lançait le peuple du Moyen Age tout en dansant joyeusement afin de saluer l'avènement d'un nouveau roi...
        D'autres enfin, apparemment les plus nombreux, choisissent l'option des petits fagots de bois (ou bourrées) qui alimentaient le feu autour duquel se pratiquait la danse: Un terme, il faut le remarquer, qui n'appartient à aucun patois régional et dont l'Encyclopédie donne cette définition:
        "bourrée est un petit fagot qui n'est fait que de ramassis de bois et de broussaille".

       Quelle que soit l'origine du mot, de toute évidence très aléatoire, celle prétendument auvergnate de la danse semble due au simple fait que c'est lors de séjours dans cette région que la fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, la découvrit et l'introduisit ensuite à la Cour de France en 1565 pour y remplacer les basses-danses où les exécutants se contentaient de marcher solennellement...
        Un siècle plus tard Madame de Sévigné va ancrer une nouvelle fois l'idée de l'Auvergne dans les esprits, lorsqu'elle voit à Vichy la bourrée dansée par les gens du pays de façon certainement moins compassée qu'à la Cour, et écrit que "ce sont les danses les plus jolies du monde, il y a beaucoup de mouvement et l'on se dégogne extrêmement".

     

         La Bourrée de Rochefort -  Lou Belladaires


        Car, depuis son entrée dans les salons, la bourrée a maintenant développé en ce XVIIème siècle une forme savante (où il serait certainement malséant de se "dégogner"...) et que l'on retrouve dans les bals de l'aristocratie et au théâtre. Dans son ouvrage Syntagma Musicum, paru en 1615, Michaël Praetorius lui accordera à ce titre une place notable : On la verra effectivement apparaitre plusieurs fois au cours du siècle dans des recueils musicaux, et de Lully à Rameau de nombreux opéras ou ballets contiendront des bourrées tel L'Europe Galante (1697) de Campra et Destouches.

        Mais sa grande vogue viendra surtout de son intégration dans les contredanses du XVIIIème siècle où à partir de cette époque, associée à la gavotte, au menuet ou au passepied, elle va devenir le "véritable ciment intercellulaire de toute danse" (Yves Guilcher - La Danse Traditionelle en France).

     

    La Bourrée d'Achille de Pécour


        Et grâce à Jean-Sébastien Bach ou Haendel notamment, elle prendra une place tout aussi importante dans la suite instrumentale baroque, et fera partie des "galanteries", des danses d'allure populaire qui, dans les suites de danse, s'intercalaient entre la sarabande et la gigue.

     

    Bourrée Anglaise de la sonate BWV 1013 en la mineur de J.S. Bach, interprétée par Myriam Chiapparin.

     

        Codifié au siècle suivant, le pas de bourrée  acquiert cette fois ses lettres de noblesse en devenant l'un des principaux pas du ballet classique qui l'intègre à son répertoire propre où il figure toujours aujourd'hui sous diverses formes, simple, double, dessus, dessous, bateau etc... c'est l'un des pas de liaison les plus utilisés ainsi que l'un des premiers enseigné aux élèves.

     

     

          Et dans un esprit d'inspiration folklorique les compositeurs du XIXème siècle auront cette fois recours à la bourrée pour évoquer une ambiance populaire festive: Saint Saëns, Roussel, Schmitt, ou Chabrier avec sa Bourrée Fantasque. Ce denier, natif d'Ambert (Puy-de-Dôme), affirmait: "Je rythme ma musique avec mes sabots d'Auvergnat!".

     

        Lorsqu'il est question d'Auvergne et de bourrée il faut impérativement citer le compositeur trop méconnu George Onslow (1784-1853) qui l'utilisa in extenso dans ses propres compositions:

        "Ses quatuors sont pleins de chants et de bourrées d'Auvergne" (Alfred Dauger  Le Pays. 7 Octobre 1850)

        Très largement et unanimement reconnu de son vivant George Onslow écrivit des opéras, des symphonies, des quatuors et des quintettes dont certains comptent parmi les chefs d'oeuvre de la musique de chambre du XIXème siècle, et tout en poursuivant une brillante carrière internationale, il resta fidèle à son Auvergne natale où il repose au cimetière des Carmes de Clermont-Ferrand avec sur sa tombe ces mots d'Hector Berlioz: "Depuis la mort de Beethoven il tient le sceptre de la musique instrumentale".


    L'Art et la danse

      George Onslow


        Le succès de la bourrée dans les milieux populaires ne se démentit pas non plus avec le temps, et George Sand (1804-1876) qui aimait elle même la danser en parle en ces termes: "notre danse classique, souple, bien rythmée et très gracieuse dans sa simplicité". Son roman Le Meunier d'Angibault (1845) contient d'ailleurs de larges descriptions de Berrichons dansant la bourrée: "Aucun peuple ne danse avec plus de gravité et de passion en même temps" écrit-elle.

     

    L'Art et la danse

     Cabrette en ivoire

     

        A la fin du siècle, la bourrée va cette fois quitter la France profonde et suit les immigrés de l'Aubrac et de l'Auvergne dans la capitale. Autour de la Bastille, dans les arrières salles des cafés-charbons de la rue de Lappe, les Cabrettes bougnates accompagnent alors des bals improvisés, et lorsqu'arrive la vague d'émigrés italiens avec leurs accordéons une véritable rivalité va s'installer entre ce nouvel instrument et les Cabrettes, cette sorte de cornemuse française appelée aussi Musette: D'ou le nom de bal musette donné par les parisiens à ce bal populaire accompagné par un accordéon, car après avoir subsisté un temps la Musette, s'inclinant devant l'accordéon, disparut aux alentours de 1900, mais laissa son nom à la postérité...
        Très certainement encore un détail supplémentaire qui vint s'ajouter au mythe de la bourrée auvergnate, tout comme le fit la légende des cardinaux réjouis dansant la bourrée dans la salle du Consistoire...

       L'histoire raconte que lorsque François Ier, accompagné de sa soeur Marguerite de Navarre, partit à la rencontre de Catherine de Médicis qui devait s'unir à son fils Henri II, il fit étape à Clermont-Ferrand et fut accueilli avec les festivités que l'on imagine. Parmi les diverses réjouissances on dansa la bourrée ainsi que des "goignades", sortes de version plus ou moins grivoise de l'original, lesquelles scandalisèrent tellement les hauts membres du clergé qui étaient présents qu'ils portèrent l'affaire devant le Sacré Collège afin de faire interdire la bourrée...
        Le procés eut donc lieu, mais l'un des juges ayant fait remarquer que l'on ne peut condamner un accusé sans entendre sa défense, on demanda à quelques jeunes auvergnats qui faisaient partie de la suite du cardinal Duprat de venir interpréter quelques pas de bourrée... et c'est alors que le miracle s'accomplit... et que les membres du Sacré Collège absolument conquis se mirent à danser à leur tour... et que la bourrée fut acquittée...

        Les vénérables personnages avaient retrouvé sans le savoir les racines de la danse qui, à l'origine, n'était pratiquée que par les hommes, ce qui pourrait confirmer son origine guerrière à la fois de joute et de jeu. Et lorsque les femmes les eurent rejoint, ce jeu est bien évidemment devenu celui de la séduction, en sabots, en chaussures ou en espadrilles...
        Car, à 2 ou 3 temps, avec son anacrouse caractéristique des danses dynamiques, on retrouve aujourd'hui le pas de bourrée dans le kalamatianos grec moderne, en Bulgarie, en Espagne, en Bretagne, au Pays Basque etc...
        De quoi faire taire largement les querelles de clochers berrichonnes, morvandelles, auvergnates ou autres...

        Car, en définitive... Où que l'on soit....

                      " C'est peut-être pas la vraie de vraie....
                        Oui... Mais c'est elle qui plait!.
                                         ( Michel Sardou   La Java de Broadway)

     


     


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