• La Bayadère (1877) - Une émouvante fresque orientale

     

    L'Art et la danse

                                            Isabelle Guérin   ( Nikiya)  
      

          Quasiment inconnu en occident avant la mythique tournée du Kirov à l'Ouest en 1961, La Bayadère, considéré en Russie comme un grand classique depuis sa création, reçut un accueil triomphal le soir de sa Première à St. Petersbourg, certainement au grand soulagement de son créateur, Marius Petipa (1818-1910), qui venait de passer six mois dans les transes à monter ce ballet dans des conditions plus que difficiles.

         En effet, les danseurs du Ballet Impérial devaient partager la scène du théatre Bolchoï Kamenny avec la troupe de l'Opéra Impérial, dont la popularité à l'époque était devenue telle que les opéras monopolisaient complètement les lieux et que le maitre de ballet, en parent pauvre, n'eut droit qu'à deux répétitions par semaine, souvent une seule, et quelquefois même pas du tout.... Il éprouva en outre les plus grandes difficultés avec les machinistes et les décorateurs et, s'il réussit malgré tout dans ces conditions à mettre au point les divers éléments du ballet de manière isolée, celui-ci ne put être enchainé dans sa totalité qu'une seule fois... le soir de la Générale...

        De plus, la prima ballerina Ekaterina Vazem refusait d'interpréter un passage qu'elle ne trouvait pas à son goût et nul ne savait par quoi elle avait décidé de le remplacer...
        "Je ne sais pas ce que va danser madame Vazem" s'inquiétait le pauvre Petipa, "elle n'a jamais dansé au cours des répétitions"...

        On imagine aisément l'état d'esprit du père de La Bayadère lorsque le rideau se leva sur la Première le 23 Janvier 1877... D'autant que le directeur des Théatres Impériaux, le baron Karl Karlovitch Kister, qui n'était pas grand amateur de danse, n'avait fait qu'accroitre son anxiété en augmentant le prix des places de façon dissuasive, (les faisant passer à un tarif plus élevé que celui de l'opéra), ce qui lui faisait redouter avec effroi de devoir donner la représentation devant une salle vide... Car pour ajouter encore à cette angoisse, la Première du Lac des Cygnes avait lieu le même soir à Moscou...

        Mais contrairement à toutes ses craintes, alors que le Lac des Cygnes fut un four mémorable, son ballet fut représenté devant une salle archi-comble, sans incidents majeurs, et connut un succés retentissant...
        Les rôles principaux avaient été confiés à Ekaterina Vazem (Nikiya), Lev Ivanov (Solor), et Maria GorshenKova (Gamzatti), et lorsque le rideau tomba le public ovationna pendant plus d'une demi- heure le chorégraphe,  le compositeur, et les interprètes...

        "On ne peut qu'être étonné, à la vue de ce nouveau ballet, de l'imagination inépuisable que possède Petipa" écrivit un critique.




        Le livret de Marius Petipa s'inspire de deux oeuvres de la littérature sanscrite: Le Chariot de terre cuite du prince Shûdraka et le drame écrit par le poète Kalidasa, "Sacountala", lequel avait déjà, en 1797, influencé Goethe dont "Le dieu et la bayadère" servit d'argument au compositeur Auber dans l'opéra-ballet du même nom, et pour lequel Filippo Taglioni composa la chorégraphie qu'interpréta, en 1830, sa fille Marie.

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                                Marie Taglioni dans le rôle de la bayadère (1830)

       Le sujet fut réexploité un peu plus tard par Lucien Petipa (1815-1898) qui créa, en 1858, Sacountala d'après le livret écrit par Théophile Gautier, et avec la Bayadère son frère Marius revisite une nouvelle fois le thème, perpétuant cette grande tradition romantique qui mèle exotisme et surnaturel.

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                                      La Bayadère Acte II  St. Petersbourg 1877

         Lorsque Petipa s'attaqua à La Bayadère il venait de terminer de régler le ballet de l'opéra de Verdi, Aïda, qui influença largement son travail et dont le cadre de l'action, situé en Egypte, valut à La Bayadère le surnom de " Giselle du Suez de l'Est"...
         Dans sa mise en scène grandiose et sa dimension spectaculaire (La procession fastueuse de l'Acte II comporte 36 entrées pour 216 participants et un éléphant couvert de bijoux...) le ballet reflète essentiellement la vision de l'Asie du Sud qu'ont les européens du XIXème siècle et, uniquement préoccupé par la chorégraphie, Petipa ne préta pas la moindre attention à l'exactitude ethnographique, ce qui lui valut quelques critiques...

         Konstantin Skaïkovsky, l'éminent historien du ballet commente à ce propos:

    "Petipa n'a emprunté à l'Inde que quelques traits et, si les danses des bayadères sont ethniquement incorrectes, l'idée de faire danser la fille du rajah est encore plus farfelue car seules les courtisanes pouvaient danser et chanter".



        Les mêmes remarques furent également adressées à la musique, car, bien que certaines sections de la partition de Ludwig Minkus (1826-1917) renferment des mélodies rappelant les rivages du Gange, l'ensemble de l'oeuvre est un exemple achevé de la musique dansante en vogue à l'époque... qui ravit comme chaque fois le spectateur, peu affecté par tous ces détails, et qui ne boude pas son plaisir devant cette grandiose fresque orientale...

     

         La première scène de l'Acte I s'ouvre sur un temple indien où, après une chasse au tigre, Solor un noble guerrier, s'attarde dans l'espoir de rencontrer sa bien-aimée, Nikiya, la plus belle des bayadères qui gardent le feu sacré. Pendant la cérémonie, où celle-ci arrive voilée car elle va y être spécialement consacrée, le grand Brahmane lui fait des avances qu'elle repousse énergiquement . Et lorsque ce dernier surprend ensuite son entretien avec Solor et les serments qu'ils échangent, il en conçoit furieux une vive jalousie.



        La deuxième scène se déroule au palais du Rajah où celui-ci offre la main de sa fille Gamzatti à Solor en remerciement de ses glorieux services. Celui-ci, bien que séduit par la beauté de Gamzatti, reste lié par sa promesse à Nikiya et ne veut pas accepter mais il est obligé d'obéir, car les voeux du Rajah ne sauraient être contrariés... C'est alors que le grand Brahmane vient révéler à ce dernier la relation secrète entre Solor et Nikiya... Gamzatti qui a entendu la conversation convoque Nikiya pour lui annoncer ses fiançailles et tente de la soudoyer pour qu'elle renonce à son amour... Celle-ci refuse tout d'abord de la croire, les deux rivales se querellent, Nikiya menace Gamzatti d'un poignard et, sauvée par l'intervention d'une domestique, cette dernière jure de se venger...



         L'Acte II célèbre les fiançailles de Solor et Gamzatti au palais du Rajah où se déroule une fête somptueuse.



    Pendant la fête Nikiya danse devant les invités. Aïya, la servante de Gamzatti lui présente une corbeille remplie de fleurs qu'elle prend pour un cadeau de Solor... Mais qui lui est envoyée en réalité par le Rajah et sa fille, et contient un serpent qui la pique mortellement. Le grand Brahmane intervient et propose un contrepoison à Nikiya. Mais elle refuse et préfère mourir puisque Solor est perdu pour elle.



        Le rideau de l'Acte III s'ouvre sur le désespoir de Solor qui se réfugie dans les songes que lui procure l'opium et il voit, transporté au Royaume des Ombres, apparaitre les fantômes des bayadères mortes et, parmi elles, Nikiya qui lui pardonne car elle l'aime toujours.



        ( Au cours de cet acte, le lien avec l'action est totalement suspendu et il faut remarquer au passage ce mode d'écriture nouveau qui annonce le début du ballet symphonique qui, en passant par le IIème Acte du Lac des Cygnes et les Sylphides jusqu'aux ballets concertants de George Balanchine, va acquérir une forme de plus en plus raffinée)

        L'Acte IV célèbre le mariage de Solor et de Gamzatti. Alors que tout le monde danse, Nikiya apparait devant Gamzatti et, au moment où l'union va être célébrée, la colère des dieux se déchaine, le ciel s'assombrit, un orage éclate, la terre tremble et le palais s'effondre sur ses occupants. Le rideau se baisse alors sur Nikiya qui contemple le désastre et se penche avec tendresse sur Solor avec qui elle sera réunie dans l'Himalaya. 

        Ce quatrième acte, qui demande des moyens techniques très importants et requiert beaucoup de machinistes, dut être abandonnée en 1919 lorsque le personnel du théatre Marinsky fut réquisitionné lors de la révolution d'Octobre.
        Et pour la même raison il n'a été que très peu représenté au cours des années lors des différentes reprises du ballet.
        Natalia Makarova qui remonta La Bayadère en 1980 choisit, elle, de le rajouter mais la plupart des versions se terminent sur le Royaume des Ombres telle, entre autres, celle de Youri Grigorovitch qui en 1991 crée sa propre chorégraphie. 

        

     

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                            La Bayadère  Acte III   Le Royaume des Ombres



              La première vision de La Bayadère qu'avaient eu les occidentaux avait été la représentation de l'Acte III au Palais Garnier par la troupe du Kirov qui amenait avec elle ce 4 Juillet 1961 un fabuleux danseur : Rudolf Noureev... Deux ans plus tard celui-ci remontait la scène à Londres pour le Royal Ballet, puis en 1974 pour l'Opéra de Paris (où il danse Solor avec Noëlla Pontois en Nikiya), faisant le voeu de produire un jour dans son intégralité ce ballet qu'il a dansé en Russie et qui lui tient particulièrement à coeur...

        Ce voeu, la vie (ou la mort...) ne lui permettra de le réaliser qu'en 1991... Car la direction de l'Opéra de Paris sait à cette époque que la maladie dégrade rapidement la santé de son chorégraphe, et que cette production sera sans doute la dernière qu'il offrira au monde...  Pour cette raison ils lui allouent un budget considérable qui vient s'ajouter à plusieurs mécénats très importants, tous conscients que La Bayadère représente le testament du fabuleux artiste.


        En dépit de sa santé chancelante Noureev se rend en URSS à l'invitation de Gorbachev pour un voyage éclair de 48 heures et au milieu de toutes les solennités et spectacles il réussit à se procurer à la bibliothéque du théatre Marinsky la partition de Minkus qu'il photocopie...
        Entre les pages photocopiées dans le désordre (certaines à peine lisibles), les passages où Minkus n'avait noté que le piano et ceux carrément manquants, la partition fut rassemblée et orchestrée de façon aussi proche que possible de l'original avec l'aide de John Lanchbery, et le chorégraphe put se mettre au travail...
         Noureev pensait remonter au départ le quatrième Acte disparu, mais la destruction du Palais qui aurait demandé des moyens techniques exceptionnels ne put être réalisée à cause de l'équivalent des 1,4 millions d'Euros déjà investis dans la production... Il déclara d'ailleurs par la suite préférer cette fin moins violente ( et de son côté le décorateur Ezio Frigerio envisageait très mal l'idée de toucher à sa belle coupole qu'il aurait fallu faire s'effondrer tous les soirs...)

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                              Décor de La Bayadère   Ateliers de l'Opéra de Paris

    (Ces ateliers de décors et costumes, situés Boulevard Berthier dans le XVIIème arrondissement, ont été conçus par Charles Garnier et Gustave Eiffel et logent également magasins et réserves)

        Grace à sa volonté tenace et à l'assistance de tous ses amis Rudolf Noureev réussit à aller jusqu'au bout de ce travail dont la Première eut lieu le 8 0ctobre 1992 avec comme interprètes Isabelle Guérin (Nikiya), Elizabeth Platel (Gamzatti) et Laurent Hilaire (Solor)... A l'issue du spectacle qui fut un véritable triomphe le Ministre de la Culture reconnut ce soir là l'ensemble de son oeuvre en le faisant Chevalier des Arts et Lettres, et c'est au milieu des décors grandioses et des costumes enchanteurs de La Bayadère que le prodigieux danseur et chorégraphe fit ses adieux à la troupe dont il avait été le directeur, et à son public...

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                   Dernière apparition publique de Rudolf Noureev disparu le 6 Janvier 1993 

      

         "La Bayadère était plus qu'un ballet pour Noureev et tous ceux qui l'entouraient. J'en retiens cette idée de quelqu'un qui approche de la mort, qui est  mourant, et qui au lieu de disparaitre nous a donné ce merveilleux ballet".
             Laurent Hilaire.


    Les extraits de La Bayadère sont la version de Rudolph Noureev d'aprés Marius Petipa pour l'Opéra de Paris, interprétée par Isabelle Guérin (Nikiya) Elisabeth Platel (Gamsatti) Laurent Hilaire (Solor) et le Corps de ballet de l'Opéra de Paris. 

    Décors: Ezio Frigerio, costumes: Franca Squarciapino.
    C'est Ezio Frigerio qui a dessiné le tombeau de Rudolf Noureev au cimetière russe de Ste. Geneviève des Bois. Il lui a donné la forme d'un tapis kilim rouge et or comme il les aimait.

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Décembre 2010 à 08:04

    I am so happy to see this blog,and I hope, you share more interesting Articale,great work

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