• L'Oiseau de Feu (1910) - Des ailes pour un génie

    L'Art et la danse

    L'Oiseau de Feu -  Marc Chagall   (détail du plafond de l'Opéra de Paris)

     

     

    "Au plus fort de l'orage il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'Oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler"
                                                               René Char (1907-1988)

     

        Après l'immense succès remporté à Paris par sa première saison de ballets, Sergueï Diaghilev décide de renouveler l'expérience l'année suivante avec une oeuvre totalement inédite, et souhaite exporter cette fois une création totalement russe dans son esprit et dans sa forme, encouragé en cela par l'enthousiasme du public français pour cet art slave qu'ils découvrent.

         Le thème du livret sera donc inspiré des légendes russes, et pas moins de quatre compositeurs se verront contactés pour la partition:
        Tcherepnine (1873-1945) tout d'abord, lequel commença effectivement à travailler pour le ballet mais se retira du projet à la suite d'une brouille avec l'irascible impresario (Il publia par la suite sa musique sous le titre Le Royaume Enchanté), puis c'est Liadov (1855-1914) qui se vit ensuite proposer l'offre et la déclina tout simplement, l'idée très répandue selon laquelle il aurait accepté la commande sans pouvoir l'honorer du fait de sa lenteur à composer étant entièrement fausse. Ce ne sera qu'après les refus respectifs de Glazounov ( 1865-1936) et Sokolov (1859-1922) qu'en désespoir de cause Diaghilev se tourne vers le jeune Igor Stravinsky qui était en quelques sortes le suivant sur sa liste, car il s'était adressé par ordre de préférence aux compositeurs qui avaient arrangé les oeuvres de Chopin pour Les Sylphides, le grand succès de la saison 1909 à Paris (Stravinsky avait orchestré le Nocturne en la bémol majeur et la Valse Brillante en mi bémol majeur).

     

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    Igor Stravinsky (1882-1971)

     

        "Faites moi l'imprévisible!" avait réclamé impérativement Diaghilev... Pour Igor Stravinsky alors âgé de 28 ans, il s'agit de concevoir une oeuvre en quelques mois et surtout un ballet pour Fokine, et le projet inspira au départ quelques inquiétudes au jeune compositeur:
        "Diaghilev me proposa d'écrire la musique de L'Oiseau de Feu. Quoiqu'effrayé par le fait que c'était là une commande à délai déterminé, et redoutant de ne pouvoir arriver à temps, j'ignorais encore toutes mes forces, j'acceptais".
        Car son envie de rejoindre les Ballets Russes était en effet plus forte que ses craintes:
        "A l'époque où je reçus la commande de Diaghilev le ballet venait de subir une grande transformation grâce à l'apparition d'un jeune maitre de ballet, Fokine, et à l'éclosion de tout un bouquet d'artistes pleins de talent et de fraicheur. Tout cela me tentait énormément, me poussait à sortir du cercle dans lequel je me trouvais confiné et à saisir l'occasion qui s'offrait de m'associer à ce groupe d'artistes avancés et actifs dont Diaghilev était l'âme et par lequel je me sentais attiré depuis longtemps.
        Pendant tout l'hiver je travaillais avec ardeur à mon oeuvre et ce travail me mettait en contact continuel avec Diaghilev et ses collaborateurs. La chorégraphie de L'Oiseau de Feu était réglée par Fokine au fur et à mesure que je livrais les divers fragments de ma musique".
                           (Igor Stravinsky - Chroniques de ma vie)

     

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    Mikhaïl Fokine (1880-1942)

     

        Commencée en Décembre 1909, la partition achevée le 18 Mai 1910 est divisée en 19 morceaux qui par leurs titres rendent assez bien compte de l'argument lequel s'inspire de plusieurs sources car il n'existe pas de conte ou de légende populaire russe dont l'Oiseau de Feu soit le personnage central.
        Emblème de la magie bénéfique et de la beauté pure dans le folklore russe, cet Oiseau de Feu, insaisissable, vif, radieux était la métaphore parfaite de l'art lui-même tel que le concevait le cercle du Monde de l'Art (Mir-Iskousstva), "l'oiseau libre" de l'inspiration "aux ailes légères et bienveillantes" que célébrait le poète Alexandre Blok (1880-1921) et il s'imposa naturellement aux créateurs.

        Fokine élabora le livret à partir d'une idée judicieuse de Piotr Potiomkine, poète mineur et balletomane qui avait fait son entrée dans le cercle de Diaghilev et avait sans aucun doute en tête certains vers de Iakov Polonski (1819-1898) que tout jeune russe apprend encore par coeur aujourd'hui:
        "Et dans mes rêves je me vois chevauchant un loup
         Le long d'un sentier dans une forêt,
         Parti combattre un tsar sorcier
         Dans ce pays où une princesse captive
         Se lamente derrière des murs épais.
         Au milieu d'un jardin merveilleux s'élève un palais de verre,
         Et un oiseau de feu y chante toute la nuit
         Becquetant sur un arbre des fruits dorés".

        L'intrigue, qui réunit quatre thèmes des contes populaires traditionnels: L'oiseau de feu, le sorcier maléfique, la princesse captive et le prince libérateur, est en fait construite sur la base de deux histoires:
        Le Conte d'Ivan Tsarévitch, de l'Oiseau de Feu, et du loup Gris, l'un des nombreux contes publiés par Alexandre Afanassiev (1826-1871) et La Cithare qui joue seule où apparait cette fois le personnage de Kachtcheï l'Immortel. Certains éléments mineurs ont en outre été également empruntés à d'autres contes tels que Vassilissa la belle ou encore Danses nocturnes et le programme rédigé par les Ballets Russes lors de la création du ballet propose le récit suivant:

        " Ivan Tsarevitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d'or et de flammes, il le poursuit sans pouvoir s'en emparer et ne réussit qu'à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l'a amené jusque dans les domaines de Kachtcheï l'Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s'emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu'il le fit déjà avec maint preux chevaliers. Mais les filles de Kachtcheï et les 13 princesses captives intercèdent et s'efforcent de sauver Ivan Tsarevitch. Survient l'Oiseau de Feu qui dissipe les enchantements: Le château de Kachtcheï disparait et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarevitch et les chevaliers délivrés s'emparent des précieuses pommes d'or de son jardin".


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    Illustration d'Ivan Bilibine (1876-1942) pour Le Conte d'Ivan Tsarévitch, de l'Oiseau de Feu, et du Loup Gris (1899)


        Toutefois Mikhaïl Fokine élaborera davantage le récit et le ballet en I Acte et deux tableaux peut se résumer brièvement de la manière suivante:
       Le prince Ivan Tsarevitch vient de pénétrer au clair de lune dans une forêt mystérieuse où se dresse un arbre chargé de fruits dorés, et apercevant soudain un oiseau magnifique, l'Oiseau de Feu, réussit à le capturer, mais celui-ci échange sa liberté contre l'une de ses plumes qui saura, lui dit-il, le protéger en cas de besoin.
        Après être parvenu au domaine du sorcier Kachtcheï, Ivan Tsarevitch voit soudain s'ouvrir la porte du château d'où sortent 13 princesses prisonnières qui jouent avec les pommes d'or. Celle de la plus belle d'entre elles, la princesse Tsarevna, s'égare, et en la récupérant elle découvre Ivan qui s'était dissimulé pour observer les jeunes filles.

     

    L'Oiseau de Feu est interprété par Nina Ananiashvili (L'oiseau de Feu), Andris Liepa (Ivan Tsarevitch), Ekaterina Liepa (Tsarevna), Sergueï Petukhov (Kachtcheï) et le corps de ballet du Bolchoï.

     

         Tsarevna raconte alors à Ivan comment le sorcier transforme en pierre les voyageurs qu'il capture et le supplie de s'enfuir, mais tombé amoureux de la belle princesse et n'ayant cure de ses conseils, il voit tout à coup surgir une horde de monstres suivis du sorcier qui s'empare de lui. Il est alors placé contre un mur de pierre et Kachtcheï commence l'incantation qui va le transformer lorsque la plume de l'Oiseau lui revient soudain en mémoire... Il l'agite et celui-ci apparait aussitôt, entrainant les démons dans une danse qui les épuise.

     

    L'Oiseau de Feu est interprété par Nina Ananiashvili (l'Oiseau de Feu), Andris Liepa (Ivan Tsarevitch), Ekaterina Liepa (Tsarevna), Sergueï Petukhov (Kachtcheï) et le corps de ballet du Bolchoï.

     

        L'Oiseau a révélé à Ivan l'existence d'un coffre où est caché un oeuf énorme qui renferme l'âme de Kachtcheï, ce dernier tente d'empêcher que l'on s'en empare mais l'oeuf est finalement brisé et tous les sortilèges sont rompus, le sorcier et ses charmes maléfiques sont anéantis et Ivan et Tsarevna sont finalement réunis.

        Le 7 Juin 1910 Stravinsky se rend à Paris pour assister aux dernières répétitions et y est accueilli en triomphe. "Souvenez vous de ce que je vous dis, c'est un homme à la veille de la gloire" fera remarquer Diaghilev à Tamara Karsavina...
        Et le succès pressenti par tous sera effectivement au rendez-vous malgré quelques moments difficiles... Car lors de la Première à l'Opéra de Paris le soir du 25 Juin, si tout le Gotha des grandes soirées parisiennes est dans la salle (voilée pour ne pas être reconnue Sarah Bernhardt est présente dans son fauteuil roulant), en coulisses par contre rien ne va... La révolte gronde depuis quelques jours chez les techniciens et c'est Diaghilev lui-même qui prendra en main la commande des éclairages...
        Mais trois quarts d'heure plus tard les spectateurs, qui ne se sont aperçu de rien, sont debout et applaudissent à tout rompre Tamara Karsavina (l'Oiseau de Feu), Vera Fokina (Tsarevna), Michel Fokine (Ivan Tsarevitch) et Alexeï Boulgakov (Kachtcheï), quand à Stravinsky, le public voit en lui le nouveau musicien de génie.

     

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    Tamara Karsavina et Mikhaïl Fokine dans L'Oiseau de Feu (1910)

     

        A l'exception des costumes de la princesse Tsarevna et de l'Oiseau de Feu, deux créations éblouissantes de Léon Bakst pleines de couleurs et de pierres précieuses, les décors et les costumes sont d'Alexandre Golovine qui avait conçu à cette occasion avec sa forêt mystérieuse matérialisée par des arabesques multicolores qui semblent répondre à la musique, l'un des plus beaux décors jamais réalisés pour les Ballets Russes, contribuant à donner à l'oeuvre un caractère magique et intemporel. Les critiques seront litéralement en extase et ne cesseront de louer le ballet pour la symbiose entre le décor, la chorégraphie et la musique:
        "Le vieil or du fantastique rideau de fond de scène semble avoir été conçu avec la même formule que celle des miroitements orchestraux" écrira Henri Ghéon dans La Nouvelle Revue Française.

     

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    Décor d'Alexandre Golovine pour L'Oiseau de Feu

     

        Quand au chorégraphe il inaugurait ici la voie du ballet moderne par la dimension expressive de son écriture. Fokine a non seulement cherché à créer dans L'Oiseau de Feu une danse belle, mais aussi dramatique, voire spectaculaire, mettant en évidence les notions de bien et de mal sur lesquelles repose le principe du conte de fée. Et il rompt la tradition en ouvrant ce ballet sur une vision plus réaliste à travers un langage à la fois expressif et moderne:
        "Dans ce ballet j'éliminai totalement la pantomime habituelle et je racontai l'histoire avec l'action et la danse"
                             (M.Fokine- Mémoires d'un maitre de ballet)
        Fokine intègre en effet ici des éléments gestuels du quotidien, et ne craint pas de faire se mouvoir les danseuses allongées au sol lors de la scène finale avec l'Oiseau pour lequel il invente des formes et alterne d'authentiques danses avec leur propre relecture dans une optique moderne.

     

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     Costume de Léon Bakst pour Tamara Karsavina dans L'Oiseau de Feu

     

        C'est Anna Pavlova qui au départ avait été pressentie pour le rôle titre, mais celle-ci refusa absolument de danser sur la musique de Stravinsky qu'elle considérait comme une ineptie... Et ce dernier écrira plus tard:
        "Je la rencontrais chez elle à St.Petersbourg. Diaghilev lui avait demandé de m'inviter à une de ses soirées dans l'espoir qu'après m'avoir rencontré elle accepte de danser L'Oiseau de Feu. Je me rappelle que Fokine et Bakst étaient présents. On a bu beaucoup de champagne... Mais quoi que Pavlova ait pensé de moi, elle ne dansa pas L'Oiseau de Feu. Les raisons de son refus étaient, je crois, qu'elle considérait ma musique comme horriblement décadente".
        Et malgré l'opposition de Vaslav Nijinski qui aurait voulu interpréter L'Oiseau de Feu, ce fut alors Tamara Karsavina qui obtint le rôle.

        Dédicacée "A mon cher ami Andreï Rimsky-Korsakov", la musique de Stravinsky a été utilisée par rien moins que 13 chorégraphes. L'oeuvre fut remontée par les Ballets Russes du colonel Basil à Londres en 1934 avec les costumes et les décors originaux, puis par George Balanchine en 1949 pour le New-York City Ballet avec cette fois des décors et des costumes de Marc Chagall. Repris une nouvelle fois en 1970 par Balanchine et Robbins et des costumes de Barbara Karinska, l'Oiseau de Feu a également inspiré entre autres Serge Lifar, Maurice Béjart ou encore Angelin Preljocaj.


    L'Oiseau de Feu est interprété par Dominico Levré et le Béjart Ballet (extrait du DVD "Vous avez dit Béjart")


        "Me renouveler, surprendre, et ne jamais lasser" telle était l'ambition d'Igor Stravinsky au lendemain du triomphe de L'Oiseau de Feu et c'est effectivement ce qu'il fera avec les deux prochains ballets qu'il composera pour la troupe de Diaghilev, Petrouchka (1911) et Le Sacre du Printemps (1913) qui marqueront un changement de direction dans son approche musicale et dont les réactions qu'ils soulevèrent allèrent de l'enthousiasme le plus délirant au complet scandale...
        Cependant le compositeur garda certainement une affection toute particulière pour l'oeuvre qui l'avait rendu célèbre et au soir de sa carrière c'est avec la Suite N°3 tirée de son premier ballet que lors d'un mémorable concert qu'il dirigea au Royal Festival Hall de Londres en 1965 Stravinsky choisit de faire ses adieux au public anglais sur les ailes de son Oiseau de Feu.


     Igor Stravinsky dirige L'Oiseau de Feu  (Extrait du concert d'adieu enregistré au Royal Festival Hall de Londres en 1965)

     

    "J'ai dit quelque part qu'il ne suffisait pas d'entendre la musique mais qu'il fallait encore la voir"
                            Igor  Stravinsky

     

     


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