• Isadora Duncan (1877-1927) - Vivre sans limites

    L'Art et la danse


                            Le vent? Je suis le vent
                            La mer et la lune? Je suis la mer et la lune
                            Les larmes, la douleur, l'amour, les oiseaux?
                            Je suis tout cela, le pêché, la prière, la lumière...
                            Je danse ce que je suis...  


        C'est en ces termes que le poète Carl Sandburg (1878-1967) évoque celle dont l'existence tumultueuse contribua pour une large part à répandre dans le monde le nom et la légende:
        Des choix de vie audacieux, un destin romanesque et tragique, et une expression artistique révolutionnaire qui, en battissant le mythe d'Isadora Duncan, en firent la première grande star moderne.
        Angela Isadora Duncan qui naquit à San Francisco le 27 Mai 1877 sera en effet une femme libre, qui se joue des conventions, combat les préjugés et bousculera tous les tabous, érigeant ses défis au rang de manifeste artistique. 
        
        Mais l'aventure incroyable de celle qui eut une vie outrageusement provoquante, deux enfants et un mari tragiquement disparus, des amours sulfureuses et une fin théatrale, est en fait l'odyssée de toute une famille...
        Une famille aussi pauvre que bohème, passionnée par les arts qui se nourrit des textes de Shakespeare, de la musique de Beethoven, de l'art de la Grèce antique et de la Renaissance, ainsi que des oeuvres des poètes transcendentalistes américains Walt Whitman, Emerson ou Thoreau dont ils épousent les utopies: retour à la nature, culte du corps et végétarisme...
        La mère, Mary, professeur de piano, élève seule après son divorce ses quatre enfants dont la denière, Isadora, est attirée par la danse dès son plus jeune âge, mais abandonnera très vite les cours de danse classique qui, dit-elle, musèlent son art et où elle n'a rien à apprendre. Elle qualifiera d'ailleurs plus tard la danse classique de "laide et contre nature et étouffante pour l'âme".
        En compagnie de sa soeur Elisabeth, Isadora donne alors des cours de danse aux enfants du quartier à qui elle enseigne ce qu'elle a retenu de ses cours de classique afin d'augmenter les maigres revenus de la famille et, en 1897, convainc le clan à déménager à Chicago où elle rejoint la troupe de music-hall d'Augustin Daly. 

        Les Duncan étaient en fait des rêveurs, en quête d'une existence vouée à l'art et soutiendront et suivront sans relache l'étoile de leur benjamine...
        Après Chicago ils vont s'installer à New York où, sans le sou une fois de plus, ils gagnent leur vie en donnant des représentations au domicile de riches célébrités, Isadora s'y produisant, vétue d'écharpes clinquantes et de fausses tuniques grecques, accompagnée par Mary au piano, après que son frère Raymond ait déclamé quelques poèmes.
        Et lorsqu'ils ont enfin économisé suffisament d'argent les voilà en mesure d'accomplir leur rêve ultime: aller en Europe... Ils feront  pour cela la travesée sur un bateau à bestiaux, et la grandeur de leurs espoirs les empéchera heureusement d'entendre les protestations de leurs estomacs vides.... 

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                                     Raymond  Duncan, sa femme et sa fille

        Dès son arrivée à Londres en 1899 la troupe Duncan reprend ses représentations à domicile et ne passe pas inaperçue, car ces hippies de la Belle Epoque font sensation, constamment vétus de draperies à la grecque quel que soit l'endroit où ils se trouvent, ou la saison... Les prestations originales d'Isadora atteignent alors un public de plus en plus large, sa renommée s'étend, car son personnage hors normes fascine, et elle se produit dès lors dans la plupart des grandes villes européennes où par ses mouvements libres, affranchis de toute technique connue, elle introduit une idée de la danse qui repose sur l'invention, l'improvisation et l'harmonie du corps et de l'esprit.

        "Le corps du danseur est simplement la manifestation lumineuse de l'âme" disait-elle. 

        A Berlin, elle donnera une conférence intitulée la danse du Futur où elle prône une danse totalement libre, comme celle des anciens Grecs, qui doit émaner naturellement du plexus solaire... Car c'est à travers cette libération du corps et de l'esprit, et cet appel au rêve et à la création, que naitra, pense-t-elle, l'homme nouveau dans une société nouvelle...
         Le projet  fondamental d'Isadora s'étendra en fait bien au de là de la danse, nourri par l'espoir de transformer la vie jusque dans ses habitudes et dans ses moeurs, et elle se plaisait à faire remarquer:

                "Je suis une révolutionnaire... Tous les artistes sont des révolutionnaires "

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        Au fil du temps un véritable mythe se construit autour de cette femme extravagante qui porte des tenues révélatrices, marche pieds nus, ou raconte le plus sérieusement du monde qu'elle dansait déjà dans le ventre de sa mère qui, lorsqu'elle l'attendait, ne survécut qu'en mangeant des huitres et buvant du champagnes telle la déesse Aphrodite...

        Championne de la lutte pour les droits de la femme et l'abolition du mariage elle dira:

                "Toute femme qui a pris connaissance des termes de la cérémonie du mariage et qui y adhère n'a que ce qu'elle mérite"...

        Et ses deux enfants naitront effectivement hors mariage de pères différents: Deirdree en 1906, fille du célèbre décorateur de théatre Gordon Craig, et Patrick en 1910, fils de Paris Singer l'héritier du magnat des machines à coudre. (Si pareil état de choses ne choque plus personne à l'heure actuelle il faut se souvenir que nous sommes là à l'aube des années 1900...) 
        De la même façon Isadora ne fera jamais aucun mystère de la longue liste de ses amants et amantes, expliquant:

                "les gens vertueux sont simplement ceux qui n'ont pas été suffisament tentés". 

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                               Isadora Duncan par Valentine Hugo (1887-1968)
        
        Cette réputation sulfureuse suscite une controverse qui accompagne chacune de ses représentations publiques dont elle déteste d'ailleurs l'aspect commercial qui la détourne, dit-elle, de sa mission de créatrice de la beauté et d'éducation de la jeunesse dont elle se sent investie:

         "Danser c'est vivre..." disait elle, "Je veux une école de la vie".

        En 1909 elle crée une école dans les environs de Paris au château de Bellevue à Meudon, cadeau de Paris Singer (Ses écoles seront largement subventionnées par ses amants, les Duncan louvoyant entre l'aisance et la pauvreté...) Et elle n'y acceptera pour élèves que des enfants pauvres mais beaux, affirmant que "seule la beauté peut apprendre la beauté".
        ( Dans le même ordre d'idées, un soir à l'opéra de Vienne elle refusa de danser devant l'aristocratie autrichienne "Dans la salle" dira-t-elle "il y a trop de gens laids").
     
        Si l'école parisienne n'eut qu'une brève existence, celle-ci avait été précédée à Grunewald, en Allemagne, par une institution où elle enseigna sa philosophie de la danse à un groupe de jeunes filles qui donna naissance à sa célèbre troupe d'élèves, les Isadorables, avec lesquelles elle se produisait  (Elle abandonna finalement la direction de l'établissement à sa soeur Elisabeth, non sans en avoir adopté les élèves, toutes issues de milieux pauvres, qui prirent légalement le nom de Duncan).

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                                               Isadora et les Isadorables

        Isadora Duncan rayonnait alors au sommet de sa gloire quand survint, en 1913, une tragédie qui assombrit sa vie à tout jamais, et devait la marquer pour le restant de ses jours:
        Ses deux enfants et leur nurse étaient en voiture près des berges de la Seine, lorsqu'en voulant éviter une collision le chauffeur fit caler le moteur. Il descendit pour tourner la manivelle... mais avait oublié de mettre le frein à main, et lorsque le moteur se remit en route la voiture dévala la pente et plongea dans le fleuve où les trois occupants périrent noyés... 
        La "prétresse de la danse" comme l'appelaient ses admirateurs ne se remit jamais de cet accident dramatique et c'est à cette époque qu'elle commença à se tourner vers l'alcool.

        En 1922 ses convictions l'entrainent vers l'Union Soviétique dont elle partage l'idéal social et politique, et elle s'y rend avec l'intention de fonder une troisième école. Le projet ne se concrétise pas cependant selon ses désirs, mais ce voyage aura une autre incidence sur le cours de sa vie: Elle rencontre, à l'occasion de l'un de ses spectacles, le poète Sergeï Yesenin, de 18 ans son cadet, dont elle tombe amoureuse et qu'elle épouse afin qu'il puisse la suivre aux Etats Unis... Alcoolique, celui-ci était coutumier de violentes crises de fureur au cours desquelles il saccagea au passage bon nombre de chambres d'hôtel, une publicité tapageuse dont le nom de Duncan se serait bien passé...

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        Car lorsque le couple regagna l'Amérique en 1923 l'accueil fut carrément hostile... Les Etats Unis, beaucoup plus puritains que l'Europe, n'appréciaient déjà que très modérément les prestations de leur concitoyenne (qui avait, parait-il, dansé nue devant des journalistes dans une forêt au Brésil...) mais le mariage de cette révolutionnaire avec un Bolchevik déclancha cette fois une hostilité évidente.
        Lorsqu'elle parut sur scène à Boston drapée de rouge, Isadora fut huée et insultée par toute la salle... Alors, prise de fureur (elle avait été traitée de putain), elle exhiba sa poitrine nue en brandissant l'écharpe et en vociférant:

             " Elle est rouge !... Et moi aussi!".

       On imagine le scandale...  A l'issue duquel Isadora jura de ne plus jamais revenir aux Etats Unis.... et tint parole...
        Sergeï et elle se séparèrent l'année suivante, et pour ajouter un dernier chapitre à ce roman noir on retrouva, en 1925, le jeune Russe avec une balle dans la tête (Celui-ci ayant sombré dans la dépression on ne sut jamais clairement s'il s'était agi d'un suicide ou d'un meurtre).

        Détruite par son alcoolisme qui s'aggrava sérieusement à cette époque, Isadora ne dansait plus et devint plus célèbre pour ses frasques et les scènes de boisson que pour ses apparitions aériennes. Elle partageait son temps entre Paris et la Côte d'Azur, criblée de dettes, laissant derrière elle dans les hôtels des factures impayées, et c'est alors que sur les conseils de ses amis elle consentit à écrire ses mémoires... 
         Qu'elle ne put achever elle même car le destin voulut qu'elle meure avant que le livre soit terminé...

        Habituée à se parer de très longs voiles vaporeux, Isadora, portant enroulée autour du cou une étole peinte par l'artiste russe Roman Chatlov, prend place, le soir du 14 Septembre 1927 à Nice, sur le siège arrière de la voiture d'un jeune homme dont elle s'est amourachée et qu'elle a surnommé Bugatti (Ignorant son nom, avant de faire sa connaissance elle lui avait donné celui de la voiture dans laquelle il circulait qui, en fait, n'aurait pas été une Bugatti selon les pointilleux mais une Amilcar, ce qui n'a absolument aucune importance...) 
       C'est la fin d'une agréable soirée, Isadora fait un dernier signe à ses amis, le véhicule démarre, et lorsque celui-ci prend de la vitesse quelques minutes plus tard sur la Promenade des Anglais, son écharpe qui flotte se prend dans les rayons d'une roue arrière et l'éjecte violemment sur la chaussée, où elle est quasi décapitée par l'étoffe qui l'a étranglée.

        Selon ses proches qui se chargèrent de terminer la rédaction des Mémoires, ses derniers mots en montant dans la voiture auraient été:

        "Adieu mes amis, je vais à la Gloire!"

    Cependant son amie Mary Desti qui était présente à ce moment là avoua au romancier Glenway Westcot qu'ils avaient menti... et que les vraies paroles avaient été:

        "Adieu mes amis, je vais à l'Amour!..."

                            Mais que pour la légende elles avaient "moins de panache"...
          

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                                 Isadora Dunca - Ma vie (chapitre 1)  éditions Gallimard


        La célébrité d'Isadora Duncan la fit s'imposer comme la vivante image de la beauté pour bon nombre d'artistes, et elle inspira les plus grands de Matisse à Rodin ou Bourdelle.

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                              Isadora Duncan par Antoine Bourdelle (1861-1929)

        Ce dernier exécuta des centaines de dessins à son image et, quand le théatre des Champs Elysées fut construit en 1913, la représenta sur le bas relief placé au dessus de la porte.

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                                    Nijinski et Isadora Duncan par Bourdelle

        C'est encore elle qui inspira le peintre Maurice Denis pour les peintures des neuf muses qui ornent l'auditorium de ce même théatre, et celui-ci déclara:

                "Toutes mes muses dans le théatre sont des mouvements saisis sur les vols d'Isadora, elle fut ma principale source".

        Jamais abouti, le projet personnel d'Isadora Duncan a cependant laissé des traces et, si ses écoles ne lui survécurent pas longtemps, son style primitif basé sur l'improvisation chorégraphique préfigure le courant nouveau de la danse moderne où chaque chorégraphe devra trouver un langage personnel.
        Mais, ironie du sort, c'est aux Etats Unis qui la boudèrent que, la dernière des "Isadorables", Maria Thérésa Duncan fonda à New York en 1977 l'Isadora Duncan International Institute, où se transmet encore aujourd'hui à la postérité l'héritage de celle qui s'était donné pour devise de
     
                                              "Vivre sans limites"... 



     

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  • Commentaires

    5
    stewart
    Vendredi 25 Novembre 2016 à 11:08


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    4
    Mercredi 23 Novembre 2016 à 10:28
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    3
    siska verlinden
    Samedi 31 Mars 2012 à 19:20

    j'adore ca me fait pansser a ma maman

     

    2
    Lundi 4 Avril 2011 à 18:23

    :) Je suis récemment tombé sur votre site et ont été la lecture de long. J'ai pensé que je laisserais mon premier commentaire. Je ne sais pas quoi dire sauf que j'ai eu plaisir à lire. Nice, je vais continuer à visiter très souvent.

    1
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