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    L'Art et la danse

     

     

     

     "Quand j'y entrai, un peu d'émotion de plus m'aurait fait trouver mal et fondre en larmes".
                       Stendhal   Journal- 8 Septembre 1811

     

      

       Certainement le théâtre lyrique le plus célèbre au monde, la Scala de Milan est en fait le troisième opéra que connut la ville. Le premier, Il Salone Margherita, la "salle Marguerite", ainsi baptisé en l'honneur de Marguerite d'Autriche (1522-1586), duchesse de Parme et de Plaisance, n'était qu'un simple bâtiment en bois construit dans les jardins du Palais Ducal, le Palazzo Ducale plus tard Palazzo Reale.
        Sous ses allures modestes, le lieu subventionné par les riches aristocrates de la ville fut cependant d'une extrême importance, car il permit la diffusion de l'opéra alors importé de Venise, et cela d'autant plus largement que l'entrée y était totalement libre.

        Détruit en 1695 par un incendie, le bâtiment fut alors reconstruit en pierre, constituant une aile du Palazzo Reale, et prit cette fois le nom de Teatro Regio Ducale.
        L'anglais Charles Burney, grand voyageur, en donne cette description:
    "Le théâtre est immense et tout à fait splendide... Avec 5 étages de loges, et 100 loges à chaque étage, chacune d'elles accueillant 6 personnes qui sont assises en vis à vis le long des parois latérales. Une large galerie court derrière ces loges, face auxquelles leurs propriétaire jouissent également d'une pièce privée avec une cheminée et toutes facilités pour cuisiner, se restaurer, se rafraichir ou jouer aux cartes. Aux deux extrémités du quatrième étage il y a une table de jeu de "faro" que l'on utilise pendant les représentations".
        Une description qui illustre admirablement bien ce que pouvait être une soirée à l'Opéra aux siècles passés... le spectacle n'étant  finalement qu'un simple prétexte à une réunion mondaine...
        Les fameuses loges, les "palchi", ainsi que la pièce qui complétait l'ensemble, étaient entièrement privées, richement décorées et meublées par leurs propriétaires et, alors que le spectacle ne commençait pas le plus souvent avant minuit, ceux-ci arrivaient au théâtre vers six heures du soir avec leurs domestiques qui se mettaient en devoir de préparer le dîner...

        Après une de ces soirées mémorables donnée à l'occasion du Carnaval, le 25 Février 1776, les lieux furent ravagés par un violent incendie et le bâtiment qui ne résista pas aux flammes fut entièrement détruit. 
        Un groupe de 90 riches milanais, propriétaires de "palchi", écrivirent alors à l'archiduc Ferdinand d'Autriche afin de lui réclamer la construction d'un nouveau théâtre, et le projet fut attribué à l'architecte néo-classique Giuseppe Piermarini (1734-1808).

     

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    Projet de Giuseppe Piermarini pour le Teatro alla Scala 


      

        Très impatiemment attendue, l'inauguration de l'édifice édifié en deux ans eut lieu le 3 Août 1778 en présence de l'archiduc, une soirée qui fit date dans le calendrier des festivités mondaines, avec au programme du fastueux gala Europa Riconosciuta, l'opéra d'Antonio Salieri, accompagné de deux ballets dont Apollo Placato de Giuseppe Canzani.

        La construction du nouveau théâtre avait été financée par les propriétaires des "palchi", qui en échange de leur participation redevenaient possesseurs des loges ainsi que du terrain sur lequel avait été bâti l'édifice, à savoir, l'ancien emplacement de l'église Santa Maria della Scala, élevée en 1381 par Beatrice Regina della Scala, membre d'une dynastie qui gouverna la cité de Verone de 1262 à 1387.

     

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    L'église Santa Maria della Scala

     


        L'église qui occupait un site idéalement central fut effectivement détruite afin de laisser place au théâtre, mais le nom de la famille della Scala subsista et devint celui de la place et du nouvel Opéra (Piazza della Scala, Teatro alla Scala).

     

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    Armoiries parlantes de la famille della Scala : "De gueule à une échelle d'argent posée en pal".

      

        Le théâtre disposait alors de 3000 places réparties sur 6 étages, et devint rapidement le lieu le plus huppé de Milan, où toute l'Europe mondaine venait assister aux représentations, impressionnant au plus haut point les visiteurs étrangers de l'époque dont Stendhal.
        Lorsque le 2 Septembre 1816 ce dernier qui est alors en poste à Berlin apprend qu'il lui est accordé un congé de quatre mois, il est fou de joie à l'idée qu'il va pouvoir parcourir à nouveau l'Italie. Vingt jours plus tard il arrive à Milan et court immédiatement à la Scala où il se rendra presque chaque soir, car c'est pour lui le premier théâtre du monde où les habitudes surprennent le français qu'il est.
        Il décrit largement dans son Journal les prix des abonnements et l'organisation de ces soirées très conviviales durant lesquelles l'on s'invite et l'on se reçoit de loge en loge et dans lesquelles finalement les discussions tiennent plus de place que la musique...
        "A Paris je ne connais rien de comparable à cette loge où chaque soir, l'on voit aborder successivement 15 ou 20 hommes distingués, et l'on écoute la musique quand la conversation cesses d'intéresser... Si je ne pars pas d'ici dans trois jours je ne ferai pas mon voyage en Italie, non pas que je sois retenu par une aventure galante, mais je commence à avoir quatre ou cinq loges où je suis reçu comme si l'on m'y voyait depuis dix ans", et il écrira plus tard:
        "Ce célèbre théâtre milanais a eu une grande influence sur mon caractère. Si jamais je m'amuse à décrire comme quoi celui-ci a été formé par les évènements de ma jeunesse, le théâtre de la Scala sera au premier rang".
        (Nombre de scènes romantiques dans l'oeuvre de Stendhal se déroulent en effet dans les loges de l'Opéra milanais où ses héros se font l'écho de la violence des émotions portées par la musique).

     

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    La Scala au XIXème siècle, dont la décoration à l'époque était bleu et or

     

         Toujours aussi richement ornés par leurs propriétaires, les "palchi" étaient effectivement au centre de cette vie sociale, surplombant "la platea", le parterre qui, à l'époque, servait de salle de bal et ne comportait aucuns sièges que les domestiques allaient chercher ensuite, avant le spectacle, dans le vestiaire où ils étaient rangés et installaient derrière les musiciens, la fosse d'orchestre, il golfo mistico, n'existant pas encore (Si le programme comprenait une bataille navale "la platea" était par contre remplie d'eau). Quand aux tables de jeu, celles-ci n'avaient pas été oubliées, le théâtre servant toujours de Casino, et elles étaient installées en bonne place dans les Foyers où se réunissaient les riches parieurs.
        Située au dessus des loges, la galerie supérieure, "il loggione", était réservée aux spectateurs les moins fortunés et attirait de vrais aficionados de l'art lyrique qui s'y entassaient et savaient se montrer, par leurs réactions, aussi enthousiastes que sans pitié envers les chanteurs... Une coutume qui n'a rien perdu de sa vigueur avec le temps car "Il loggione" est encore considéré aujourd'hui dans les esprits comme le baptême du feu dans le monde de l'opéra, certains fiascos restant gravés dans les esprits...

       (L'un des plus récents survint en 2006 lorsque le ténor Roberto Alagna fut hué et forcé à quitter la scène pendant une représentation d'Aïda, obligeant sa doublure, Antonello Palombi à le remplacer au pied levé en jean et tee-shirt sans avoir eu le temps de changer de costume). 

     

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    Le Teatro alla Scala au XIXème siècle

     

         L'aspect extérieur très simple du théâtre (s'ornant en façade d'un long porche où s'arrêtaient à l'abri les véhicules pour que les chaussures et les robes des dames ne soient pas salies ou mouillées) contraste encore aujourd'hui avec la splendeur de la grande salle dont le raffinement du sobre plafond gris à motifs géométriques fait ressortir encore davantage le superbe lustre en cristal soufflé réalisé par les artisans de Venise (La coupole qui l'applique au plafond abrite la "poursuite", le projecteur qui suit sur scène les évolutions des artistes, ainsi que le technicien qui le manoeuvre, un détail qui donne une idée des dimensions de l'ensemble).

     

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         Le 7 Décembre de chaque année, jour de la St. Ambroise patron de la ville de Milan, s'ouvre traditionnellement la saison de la Scala qui présida au fil des années à l'évolution de l'Opéra italien; et c'est l'un des plus grands Maitres du genre, Giuseppe Verdi, qui en y donnant ses premières grandes oeuvres permit à la salle d'acquérir son prestige actuel.

        Nabucco, qu'il y présenta le 9 Mars 1842 eut un retentissement tout à fait particulier avec son "choeur des esclaves" qui, symbolisant la libération de toutes les occupations, devint aussitôt dans l'Italie entière alors sous domination autrichienne, le chant de la liberté:
        A l'occasion d'une visite à Milan l'empereur François Joseph et l'impératrice Elisabeth, devront faire face à l'hostilité générale lors de la soirée donnée en leur honneur à la Scala lorsque, après les premières notes de l'hymne officiel, l'orchestre attaque le "choeur des esclaves" dont l'assemblée reprend les paroles... Et les clameurs de "Viva Verdi"! que scanderons la foule sur leur passage et qui fleurissent sur les murs cachent en fait un message qui n'a rien de musical: Vittorio Emanuele Re D'Italia...

     

     Extrait du film d'Ernst Marischka  Sissi face à son destin (1957), avec Romy Schneider et Karlheinz Böhm. (Comme on le constate sur le montage vidéo, où apparait même un drapeau écossais, le "choeur des esclaves" est encore aujourd'hui le chant de ralliement des minorités qui se sentent opprimées)

     

        Le théâtre de la Scala fut bombardé pendant la seconde guerre mondiale dans la nuit du 15 au 16 Août 1943, subissant de très graves dommages qui nécessitèrent sa reconstruction, et l'opération effectuée à la hâte n'ayant pas permis de retrouver les matériaux identiques à ceux d'origine, les nouveaux composants, le béton en particulier, modifièrent légèrement l'accoustique de la salle qui rouvrit le 11 Mai 1946 avec un mémorable concert d'Arturo Toscanini, un "scaligero" célèbre (La famille della Scala est appelée également en italien "famiglia scaligera", et "scaligero" est le titre symbolique que portent tous les chefs d'orchestre de l'Opéra de Milan, titre que Toscanini légua à son successeur Herbert Von Karajan).

     

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        Traditionnellement dédié à l'Opéra, la Scala fut également un lieu majeur de l'art chorégraphique et l'histoire illustre de sa compagnie résidente, née officiellement en 1778 avec la création du théâtre, remonte en fait à celle du ballet lui-même lequel prit un large essor en Italie dans les Cours de la Renaissance, dont faisait partie le splendide palais de la famille Sforza à Milan où le chorégraphe Gasparo Angiolini (1731-1803) amena le premier noyau de danseurs.
        La troupe connut un développement notable sous la direction de Salvatore Vigano (1769-1821) qui expérimenta son interprétation personnelle du ballet d'action qu'il appelait "choréodrame" avec Il noce di Benvenuto (1812) ou La Vestale (1818) des oeuvres qui eurent une influence importante sur des créateurs comme Gaetano Gioja ou des danseurs comme Carlo Blasis dont le nom est lié aux gloires de l'école de la Scala fondée en 1813 par l'impresario Benedetto Ricci.

     

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    Carlo Blasis (1795-1878)


        L'enseignement s'y étalait sur une période de huit années et les cours étaient accompagnés par un violoniste. Carlo Blasis y eut pour élèves les étoiles de la première moitié du XIXème siècle, de Carlotta Grisi à Fanny Cerrito et de Lucile Grahan à Amelia Boschetti: Des danseuses renommées pour leur virtuosité et leur maitrise technique qui toutes contribuèrent à la gloire du ballet à travers l'Europe, créatrices des chefs d'oeuvres de Petipa et Tchaïkovski: Carlotta Brianza fut la première Princesse Aurore de La Belle au Bois Dormant (1890- St. Petersbourg) et Pierina Legnani la première Odette/Odile du Lac des Cygnes (1895- St Petersbourg). La dernière représentante de cette école milanaise du XIXème siècle, qui fournit des ballerines à la plupart des Opéras, fut Carlotta Zambelli, élève d'Enrico Cecchetti lui-même directeur de 1926 jusqu'à sa mort en 1928 et dont la pédagogie répandit la technique italienne dans le monde entier.

        Après une interruption en 1917 causée par la Première Guerre Mondiale, l'école rouvrit en 1921 grâce à Arturo Toscanini, et c'est la célèbre danseuse russe Olga Preobrajenska qui en prit alors la direction. Sur les traces de leurs prédécesseurs de grands danseurs ont continué d'éclore, contribuant à la réputation de la compagnie où s'illustrèrent à leur tour Carla Fracci, Paolo Borotluzzi, Luciana Savignano, et plus près de nous Alessandra Ferrari, Marta Romagna, Massimo Murru ou Roberto Bolle. 

     

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     Marta Romagna et Roberto Bolle    Roméo et Juliette  Acte II


       L'oeuvre la plus mémorable inscrite au répertoire de la Scala, et celle qui a très certainement le plus marqué son histoire, est sans aucun doute Excelsior, le plus célèbre des ballets à grand spectacle de Luigi Manzotti (1835-1905), régulièrement programmé à la demande du public:

        Représenté pour la première fois à la Scala le 11 Janvier 1881, celui-ci fait partie d'une trilogie avec Amor (1886) et Sport (1897) et défend les idéaux de la nouvelle bourgeoisie industrielle italienne de l'époque qui aspirait alors à l'unité du pays. Composé à la gloire des découvertes scientifiques et des avancées technologiques sur une musique de Romualdo Marenco, le ballet obtint un succès international et fut présenté en 1900 à Paris lors de l'inauguration de l'exposition universelle.

     

    Présentation d'Excelsior à la Scala de Milan et à l'exposition universelle de Paris en Avril 1900. 

        

        Le théâtre qui ne cesse de se moderniser a subi des rénovations importantes de 2002 à 2004, avec en particulier l'addition de nouveaux édifices accolés à l'arrière de la vieille Scala et dessinés par Mario Botta:
        "On ne reconnait plus la vieille Scala" se plaignent certains milanais, et les travaux diversement accueillis furent très controversés par les amoureux du passé.

     

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    La Piazza della Scala avec au centre la statue de Léonard de Vinci et à l'arrière le Teatro alla Scala et ses nouveaux bâtiments.

     

         La réouverture eut lieu le 7 Décembre 2004, avec au programme le même opéra de Saliéri que le jour de l'inauguration quelques 226 ans auparavant...

         L'Opéra de Milan est aujourd'hui fin prêt à affronter les défis du XXIème siècle et si les livrets électroniques ont maintenant investi les lieux, le vent de la modernité n'en a certes pas chassé Verdi, Toscanini, La Callas ou encore Pierina Legnani, dont on ressent toujours avec la même émotion la présence autour de cette scène qu'ils ont auréolée de gloire, et qui figure au palmarés des plus prestigieux théâtres lyriques.
     

    Excelsior  Musique de Romualdo Marenco, chorégraphie d'Ugo dell'Ara d'après Luigi Manzotti avec Marta Romagna, Riccardo Massimi, Isabel Seabra, Roberto Bolle et le corps de ballet du théâtre de la Scala.

     


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     Message de Anne Teresa De Keersmaeker.

    29 Avril 2011

     

        " Je pense que la danse est la célébration de ce qui nous rend humain. Lorsque nous dansons nous utilisons de façon très naturelle les mécanismes de notre corps et tous nos sens pour exprimer la joie, la tristesse, tout ce qui nous tient à coeur. 
        Les gens ont toujours dansé pour fêter les moments cruciaux de leurs vies et nos corps portent le poids des souvenirs de toutes les expériences humaines possibles.
        Nous pouvons danser seul et nous pouvons danser ensemble. Nous pouvons partager ce qui nous rend semblable, ce qui nous rend différent de l'autre.
        Pour moi danser est une façon de penser. A travers la danse nous pouvons incarner les idées les plus abstraites et ainsi révéler ce que nous ne pouvons voir, ce que nous ne pouvons nommer. La danse est un lien entre les gens, un pont entre ciel et terre. Nous portons le monde dans notre corps. En fin de compte, je pense que chaque instant de danse fait partie d'un ensemble plus vaste, d'une danse qui n'aurait ni début ni fin". 

     

        Chorégraphe et danseuse belge, Anne Teresa De Keersmaeker est une figure de la danse contemporaine qui, avec plus d'une trentaine de chorégraphies, s'est imposée dans les années 80.
        Elle a créé la compagnie Rosas en 1983 et fondé l'école de danse contemporaine P.A.R.T.S. (Performing Arts Research & Training Studio) en 1995 à Bruxelles. 

     

     


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         C'est bien en effet sur les terres d'un ancien potager que s'élève l'Opéra de Londres, une propriété ayant appartenu jadis aux moines de l'abbaye de St. Peter (l'Abbaye de Westminster) et dont s'était emparé Henry VIII après qu'il se fut proclamé chef de l'Eglise lorsque le pape Clément VII refusa d'annuler son mariage avec Catherine d'Aragon.
        Le souverain ayant alors généreusement distribué toutes les terres confisquées au Clergé à ses amis proches, ces Jardins du Couvent échouèrent aux comtes de Bedford qui en 1631 confièrent à l'architecte Inigo Jones la réalisation du premier ensemble urbain réalisé dans la capitale, connu depuis lors sous le nom de Covent Garden (et auquel fut adjoint un marché de fruits et légumes qui survécut jusqu'en 1974). 

     

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    Le marché de Covent Garden (1737) par Balthazar Nebot


        Un premier théâtre, le Drury Lane Theatre, y fut construit en 1663, lorsque la Restauration de Charles II ramena les divertissements publics interdits sous le gouvernement puritain de Cromwell. Cet établissement hébergeait alors la compagnie du Roi (The King's Company) habilitée par lettre patente à présenter des spectacles "parlés", tandis que les autres théâtres devaient se cantonner dans les autres genres pantomimes ou opéras.  
        Ce privilège avait toutefois été accordé également à une seconde compagnie, celle du Duc d'York frère du roi, (The Duke's Company) établie elle au Lincoln's Inn Field Theatre situé à l'est de Covent Garden. Et lorsqu'en 1728, son directeur, John Rich, put réunir grâce au succès du Beggar's Opera de John Gay un capital suffisant à la construction d'une nouvelle salle de spectacle il choisit de l'établir dans le voisinage proche du Drury Lane Theatre, sur une parcelle de l'ancien potager encore libre. Solennellement inauguré le 7 Décembre 1732, le Covent Garden Theatre vit son directeur faire une entrée dans les lieux absolument solennelle, porté en triomphe par ses acteurs... Un cérémonial à la hauteur de l'évènement... Car sans que personne ne s'en doute venait de naitre le futur Opéra de la capitale. 

     

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    Entrée triomphale de Rich dans son théâtre de Covent Garden  (Dans le fond l'église St. Paul toujours présente aujourd'hui)   

     

        Dans l'attente de ces hautes destinées, les combles du théâtre servirent très prosaïquement de cadre à des activités plus terre à terre, abritant un club de bons vivants fondé par Rich en 1735, le Beefsteak Club, où se réunissaient dans une sorte de salle à manger gothique conçue par les décorateurs du théâtre, vingt-quatre membres triés sur le volet qui, après maints toasts de Porto, couronnaient la soirée par l'absorption d'une énorme pièce de boeuf que le cuisinier servait après avoir embrassé le Livre d'Or en disant "Que le boeuf et la liberté soient ma récompense"... (Parmi les personnalités fréquentant le Beefsteak Club figurèrent Garrick, Hogarth, ainsi que le prince de Galles, futur George IV et son frère le duc d'York).

     

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    La salle du premier Covent Garden Theatre par A.Pugin et T.Rowlandson

     

        L'établissement dont l'affiche des spectacles était heureusement plus variée que le menu du Beefsteak Club, produisit son premier ballet en 1734, signé par une chorégraphe féminine, Marie Sallé, laquelle anticipant les réformes de Noverre, interpréta elle même son Pygmalion avec pour tout costume une simple robe de mousseline:
        "Elle a osé paraitre sans panier, sans jupe, échevelée et sans aucun ornement sur la tête, elle n'était vêtue avec son corset et son jupon que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie et ajustée sur le modèle d'une statue grecque" écrira un témoin.
        Cette dernière eut l'occasion de croiser sur cette même scène le grand acteur Garrick ainsi que Haendel qui y donna Le Messie et la plupart de ses oratorios, et dont l'orgue périt malheureusement comme beaucoup d'autres objets de valeur dans l'incendie qui ravagea le théâtre le 20 Septembre 1808.

        Mais la reconstruction des lieux ne se fera pas attendre, et trois mois à peine après le sinistre, le 31 Décembre 1808, le prince de Galles posait la première pierre du nouvel établissement. Dessiné par Robert Smirke (l'architecte du British Museum), le théâtre rouvrit en Septembre 1809 avec une représentation de Macbeth, des débuts mémorables, marqués par les Old Prices Riots (Emeutes des Anciens Tarifs), manifestations célèbres qui opposèrent pendant plus de deux mois la direction et le public mécontent.

        Les dommages résultant de l'incendie (où la plupart des décors et des costumes avaient été détruits), ajoutés au coût élevé de la reconstruction avaient engendré des dépenses considérables qui incitèrent la direction à augmenter le prix des places (le tarif passa de 6 à 7 shillings pour une loge), une initiative qui, comme l'on s'en doute, provoqua l'indignation général...
       Le soir de la Première, le public déclencha dans la salle un chahut indescriptible, refusant de quitter les lieux après la représentation et, malgré l'intervention de la police, les mécontents ne purent être dispersés avant deux heures du matin.

     

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    Caricature de John Kemble (1757-1823) par Isaac et George Crulkshank 



        L'agitation persista obstinément au fil des jours, la salle se couvrit de banderoles, et dans un esprit de contestation les spectateurs se mirent à arriver ostensiblement au théâtre à l'heure du demi-tarif (Passé un certain temps après le début du spectacle, l'entrée se faisait à moitié prix). Un cercueil fut même amené en grandes pompes un fameux soir, portant cette inscription: "Ci-git le nouveau prix".
       Au bout de 64 jours de désordres qui, il faut le dire se déroulèrent dans la bonne humeur et sans aucuns dommages pour les lieux, John Kemble le directeur consentit à revenir aux anciens barèmes et en fut quitte pour des excuses...

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     Le Second Covent Garden Theatre cadre des Old Prices Riots

     

         Les spectacles présentés à l'époque au Covent Garden Theatre restaient encore très divers, et n'étaient pas réservés exclusivement a l'art lyrique et au ballet dont le centre principal était le Her Majesty Theatre situé dans le quartier de Haymarket, et parmi les célébrités qui illustrèrent le futur Opéra il faut noter une légende du monde du cirque, le fils d'un maitre de ballet de Drury Lane, le célèbre clown Joseph Grimaldi

     

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      Joseph Grimaldi  (1778-1837)   


         C'est également sur cette même scène que fut utilisé pour la première fois en 1837 par Macready, dans une pantomime, une nouvelle sorte d' éclairage : la lumière oxhydrique. Le procédé utilisant de la chaux, en anglais "lime", celui-ci fut naturellement appelé "limelight", un mot traduit en français par "les feux de la rampe" lorsqu'il s'est agi de rendre le titre du fameux film de Charlie Chaplin.

     

     Limelight (Les Feux de la Rampe) 1952 - Film de Charlie Chaplin avec Claire Bloom et Charlie Chaplin. Musique de Charlie Chaplin

     

        Le hasard présidant à beaucoup de choses, ce n'est pas une ordonnance officielle ou un édit royal qui firent du Covent Garden Theatre une prestigieuse salle d'Opéra, mais une vulgaire dispute, lorsqu'en 1846 le chef d'orchestre du Her Majesty Theatre, Michael Costa, à la suite d'un différend avec sa direction, vint s'y établir et amena avec lui la plupart des artistes, danseurs et chanteurs.
        Après que la salle ait été entièrement rénovée le théâtre rouvrit alors ses portes sous le nom de Royal Italian Opera House, car tous les opéras, même ceux dont le livret était en français, en allemand ou en anglais, y étaient donnés en italien jusqu'à ce que Gustave Mahler entame le cycle des Nibelungen de Wagner, après quoi le qualificatif d'"italien" disparut discrètement, laissant la place au Royal Opera House-Covent Garden


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    Nisida ou les Amazones des Açores (musique de François Benoist, chorégraphie d'Auguste Mabille)  Royal Opera House- Covent Garden  (14 Octobre 1848) 

     

        Les lieux furent détruits encore une fois par un incendie le 5 Mars 1856, et le nouvel édifice, orienté différemment (Est/Ouest au lieu de Nord/Sud) et dessiné par Edward Middleton Barry, qui incorpora dans son oeuvre statues et bas reliefs sauvés du désastre, fut inauguré le 15 Mai 1858.
        Ces bâtiments forment le noyau du Royal Opera House actuel qui pendant la Première Guerre Mondiale fut réquisitionné par le ministère du Travail et devint un garde meubles, puis se vit transformé en dancing lors du conflit de 39-40. Les choses seraient d'ailleurs restées en l'état sans les nombreuses démarches de deux éditeurs de musique, Boosey & Hawkes, qui reprirent le bail et rendirent au lieu sa vocation première: Le Sadler's Wells Ballet fut alors invité à devenir la compagnie résidente et l'Opéra de Londres rouvrit ses portes le 20 Février 1946 avec une représentation de La Belle au Bois Dormant.

        Fondé par Ninette de Valois, ancien membre des Ballets Russes de Diaghilev, le projet du Sadler's Wells Ballet, vit le jour en 1926 lorsque celle-ci fonda une école de danse, l'Academy of Choregraphic Art, dans le but de former une compagnie et collaborer avec le Sadler's Wells Theatre. Elèves et danseurs s'y installèrent effectivement en 1931, et Ninette de Valois s'entoura alors des anciennes stars des Ballets Russes: Alicia Markova, Anton Dolin, ou encore Tamara Karsavina
        Le Sadler's Wells Ballet fut alors l'un des premiers en dehors de l'Union Soviétique à produire les oeuvres de Marius Petipa et Lev Ivanov, et avec la collaboration de Nicholas Sergeyev contribua à faire connaitre au monde des chorégraphies considérées comme le noyau du répertoire classique traditionnel.
        Après que la troupe se fut fixée au Royal Opera House en 1946, elle reçut en 1956 par charte royale le titre de "compagnie nationale", et se vit renommée Sadler's Wells Royal Ballet, tandis que l'école de danse prit le nom de Royal Ballet School.

     

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    Logo de la Royal Ballet School

     

        Située en partie dans la grande banlieue de Londres à Richmond, celle-ci accueille les jeunes élèves dans un ancien pavillon de chasse de George II, White Lodge, tandis que les classes supérieures occupent un local adjacent au théâtre auquel il est relié depuis 2004 par une originale passerelle hélicoïdale surnommée Bridge of Aspiration... Aspiration à la gloire bien entendu...

     

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    Bridge of Aspiration    

     

        Le théâtre actuel est le fruit d'un vaste plan de reconstruction et de rénovations majeures qui s'étalèrent de 1996 à 2000. Plus de la moitié de l'ensemble aujourd'hui est neuf, et le Floral Hall, ancien marché aux fleurs situé sur l'espace contigu aux bâtiments est devenu maintenant un agréable atrium.

     

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    Le Royal Opera House et Floral Hall dans Bow Street     

     

        Un théâtre en sous sol, le Linbury Studio Theatre, accueille entre autres les spectacles de la Royal Ballet School, ainsi que le concours annuel Young British Dancer of the Year. Quand à la grande salle elle-même, elle est aujourd'hui l'une des plus modernes d'Europe, équipée pour l'opéra d'un système projetant les sous titres au dessus de la scène, ainsi que (sur certains sièges seulement...) du livret électronique, un petit écran vidéo qui donne les traductions du texte en plusieurs langues. 

     

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    London Royal Opera House

     

        Parmi les personnalités ayant contribué à établir le renom de l'Opéra de Covent Garden figurent la reine Victoria (1819-1901) et son conjoint le prince Albert (1819-1861), qui furent des spectateurs très assidus. On peut voire encore aujourd'hui dans la loge royale le grand miroir que la souveraine fit installer pour que ses dames d'honneur assises dos à la scène puissent, elles aussi, profiter du spectacle, et après le décès de son conjoint bien aimé, la reine Victoria demanda à ce que la lanterne signalant le bureau de police de Bow Street soit remplacée par une lampe blanche, cet éclairage bleu lui rappelant chaque fois qu'elle quittait le théâtre, la couleur de la chambre du château de Windsor où s'était éteint le prince Albert...

     

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         Le Royal Opera House est un foyer artistique célèbre dans le monde entier où sont passés les plus grands noms de la danse, de Frederick Ashton le premier chorégraphe du Royal Ballet en passant par Margot Fonteyn et Rudolf Noureev, jusqu'à aujourd'hui Leanne Benjamin, Marianela Nunez, Carlos Acosta ou Thiago Soares.


    Le Lac des Cygnes - Acte II  Interprété par Marianela Nunes et Thiago Soares et le Royal Ballet.


        C'est peut-être cependant Broadway et Hollywood qui ont le plus largement répandu l'aura du pittoresque quartier de Covent Garden... Les lieux ayant été mémorablement immortalisés par George Bernard Shaw (1856-1950) dans sa pièce Pygmalion dont furent tirés My Fair Lady la célébrissime comédie musicale et le film du même nom: C'est en effet à la sortie de l'Opéra que le professeur Higgins attendant un taxi rencontre la marchande de fleurs Eliza Doolitle, dans ce cadre surréaliste où se cotoyaient à l'époque hauts de forme et choux-fleurs.

     

    Sur la scène du Royal Opera House-Covent Garden, Angela Gheorghiu interprète l'air le plus célèbre de la comédie musicale My Fair Lady ( Paroles de Alan Jay Lerner, Musique de Frederick Lowe).

     

     


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        Les premières représentations publiques de ballet à Moscou furent données dans des lieux privés par le maitre de ballet italien Giovanni Battista Locatelli jusqu'en en 1776, date à laquelle le Prince Piotr Ouroussov obtint de la Grande Catherine un privilège d'Etat concédant la promotion et l'exclusivité des spectacles avec, détail important, obligation pour lui de construire un théâtre.

        Afin de mener à bien l'entreprise, Ouroussov s'attacha le concours du financier mécène anglais Michael Maddox et ensemble les deux hommes créent la première troupe, très modeste à l'époque, dont les danseurs étaient tous issus de l'école organisée en 1764 par Filippo Becari dans un orphelinat de Moscou, laquelle mise sous la direction du théâtre à venir devint l'ancêtre de l'actuelle Académie du Bolchoï.
       (Pour la petite histoire il faut signaler que l'impératrice passera commande, en 1768, d'un ballet très spécial, célébrant son acte héroïque de s'être faite vacciner la première contre la variole afin de montrer l'exemple). 

        Dans l'attente d'une salle, les artistes se produisaient à l'origine chez le comte Vorontzov, jusqu'à ce que le 26 Février 1780 le quotidien Moskovskie Vedomosti annonce le début de la construction du Grand Théâtre sur l'emplacement du Bolchoï actuel, à l'époque un vaste terrain sur les rives de la rivière Neglinka (un affluent de la Moscova aujourd'hui canalisé dans un tunnel souterrain qui traverse Moscou).
        Terminé dans un délai record de cinq mois l'édifice dont la façade donnait sur la rue Petrovskaïa reçut le nom de Théâtre Bolchoï Petrovsky:
        Opéra et ballet étant considérés en Russie comme des arts nobles, tous les théâtres qui leur étaient réservés étaient appelés Bolchoï (Grand), par comparaison à ceux dévolus exclusivement à l'art dramatique. Si le Mariinsky à St. Petersbourg fait exception c'est qu'il était à l'origine destiné au théâtre, comme en témoignent encore au plafond les médaillons d'auteurs célèbres, et ce n'est que 25 ans après son inauguration que la musique et la danse y apparurent par la force des choses lorsque le Bolchoï Kamenny devint trop vétuste.

     

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    Le premier Théâtre Bolchoï Petrovsky

     

          Le Théâtre Petrovsky n'aura malheureusement qu'une très brève existence et, "à cause de la négligence d'un costumier qui a laissé en partant deux bougies allumées dans la réserve des costumes", sera entièrement ravagé par un incendie en 1805.

        L'auteur S. Zhikharev écrivit dans son Journal:
        " C'est comme si le théâtre n'avait jamais existé, il n'y a plus rien à sa place, que des pans de murs noircis".
        Et pendant les vingt années qui suivirent les Muses cessèrent de hanter les rives de la rivière Neglinka et les représentations continuèrent dans des salles privées.

        Lorsque l'empereur Napoléon Ier et ses troupes "visitèrent" Moscou et que par voie de conséquence la ville fut quasiment anéantie par les flammes du tristement légendaire Grand Incendie (1812), l'architecte Andreï Mikhaïlov conçut dans le cadre du programme de reconstruction les plans d'un nouveau théâtre sur le site de l'ancien Petrovsky. Le Tsar ayant approuvé le projet décréta par la même occasion ce théâtre propriété d'Etat, et offrit ainsi à Moscou son premier Théâtre Impérial.

        L'inauguration officielle des lieux, le 6 Janvier 1825, dévoila aux moscovites un élégant monument classique flanqué d'un portique à huit colonnes surmonté par l'aurige d'Apollon, oeuvre à laquelle collabora l'architecte Ossip Ivanovich Bovet.

     

     

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        Le programme de la somptueuse soirée qui accompagnait la cérémonie, proposait Le Triomphe des Muses, une allégorie à la gloire du génie russe, suivie en seconde partie du ballet de Fernando Sor, Cendrillon, spectacle chaleureusement applaudi par des spectateurs séduits par la beauté de la salle ainsi que la taille et la noblesse de l'édifice.
        Sergueï Aksakov écrivit:
    "Le Bolchoï Petrovsky m'a étonné et j'ai été rempli d'admiration par ce bâtiment magnifique exclusivement réservé à mon art favori".

        Poursuivi par le mauvais sort le malheureux Théâtre Bolchoï Petrovsky fut une seconde fois réduit en cendres par un violent incendie qui se déclara cette fois pour une raison inconnue au petit matin du 11 Mars 1853. Le feu se propagea pendant deux jours malgré les efforts des pompiers et le chantier fumait encore, parait-il, une semaine plus tard.
        " Ce fut horrible de voir ce géant dévoré par les flammes, c'était comme si l'un de nos proches était en train de mourir devant nous" écrivit un témoin.

     

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    Le second Théâtre Bolchoï Pétrovsky détruit par les flammes

     

        L'importance des dommages fut telle qu'il ne subsista de l'édifice que les colonnades de l'entrée principale et les murs extérieurs qui s'écroulèrent en partie les jours suivants. Tout avait entièrement disparu car le brasier s'était propagé à une vitesse telle que rien ne put être sauvé et costumes, décors, bibliothèque, archives et instruments de musique (certains très vieux et précieux) furent réduits en cendres.

        La reconstruction du bâtiment fut confiée à l'architecte du Mariinski, Alberto Cavos. Ce dernier utilisa les murs extérieurs et conserva le plan initial de Bovet, mais augmenta la hauteur du bâtiment et en améliora l'accoustique. Les travaux furent achevés en un peu plus d'un an et le théâtre rouvrit ses portes le 20 Août 1856 devant la famille impériale et les représentants de différents Etats.

     

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      Tout est grandiose dans ce théâtre (à l'époque le plus grand après la Scala de Milan) dont le parterre et les cinq balcons peuvent contenir plus de 2000 spectateurs.

     

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       Et richement ornementée de lustres, la salle aux sièges de velours rouge (fabriqués en France) rivalise de magnificence avec le reste du bâtiment qui s'enorgueillit de plus de 1000 mètres carrés de fresques représentant Apollon et ses Muses.

     

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    Le Grand Foyer

     

       Endommagé par les bombardements pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais rapidement remis en état, le temple élevé à la gloire de la culture russe ne cesse depuis de soigner son prestige dont l'un des plus beaux fleurons est son corps de ballet.

        Les premiers ballets montés à Moscou l'avaient été par des maitres de ballets italiens et français, Filippo Becari ou, entre autres, Jean Lamiral, puis le relais fut pris par de jeunes chorégraphes russes. Et dans les années 1820-1830 la compagnie résidente du Bolchoï Petrovsky qui s'était développée et comptait déjà 150 danseurs, s'ouvrit au romantisme grâce à la danseuse et chorégraphe française Félicité-Virginie Hullin-Sor. 
        Mariée au compositeur Fernando Sor, elle fut très vraisemblablement la chorégraphe de son ballet Cendrillon (présenté lors de la soirée d'inauguration du 6 Janvier 1825 et dans lequel elle tenait le premier rôle), mais à cette époque les femmes chorégraphes n'étaient pas créditées de leur travail... Et si le chorégraphe français du Mariinski, Marius Petipa, est universellement connu, son homologue féminin du Bolchoï est loin de s'être acquis semblable notoriété.

     

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    Félicité Hullin-Sor

     

         Félicité Hullin eut pourtant une influence considérable sur le ballet de Moscou qu'elle réforma en y introduisant élégance, simplicité et naturel. En 1837 elle monte La Sylphide, et c'est grâce à elle que vont apparaitre des danseuses comme Alexandra Voronina-Ivanova ou Tatyana Karpakova.

        Pendant une bonne partie du XIXème siècle la troupe du Bolchoï adapte, voire copie les oeuvres montées au Mariinsky, et en dépit de ses excellents danseurs rivalise difficilement avec celle de St. Petersbourg. Il faut attendre l'arrivée d'Alexandre Gorsky (un élève de Petipa) qui vient monter La Belle au Bois Dormant en 1899 et prend les commandes du ballet jusqu'à sa mort en 1924, pour voir la compagnie acquérir une vraie spécificité et se distinguer par un style plus athlétique et moins lyrique.
        Dès lors des danseurs tel Mikhaïl Mordkine connaissent une notoriété internationale, et le renom du Bolchoï lui vaut d'être invité à se produire à Londres en 1911 pour le couronnement de George V.

        Mais c'est pendant l'ère soviétique que viendront les heures de gloire: Staline qui désire s'attirer la sympathie des artistes les soutient activement (et les contrôle aussi activement...) et Moscou devient un foyer très important de création: Cendrillon (Prokofiev/ Zakharov- 1945) ou encore Spartacus (Khatchatourian/Yakobson-1956) restant parmi les ballets les plus emblématiques.
        Et lorsque le dictateur disparait, le début des tournées à l'étranger verra l'aura des danseurs porter le prestige culturel de la Russie à son apogée.

     

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    (La fauçille et le marteau de l'ère soviétique viennent d'être remplacés dans le cadre des récentes rénovations par l'aigle à deux têtes des Romanov, armoiries d'origine de la Russie, et la même modification a été apportée dans la salle sur la loge du Tsar)  

     

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         L'une des meilleures ambassadrices du Bolchoï fut sans conteste Maïa Plissetskaïa (1925- ), qui était fille d'un "ennemi du peuple" et à qui le pouvoir le fit sentir continuellement... Cependant elle ne céda jamais comme Alexander Godunov ou Valentina Koslova à la tentation de "passer à l'Ouest" car elle savait, confia-t--elle à plusieurs reprises, ce que ce geste aurait coûté à sa famillle...

     

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    Maïa Plisseteskaïa décorée par Vladimir Poutine pour services rendus à la Patrie. (20 Novembre 2003)

     

        Quelque peu tombé en désuétude avec l'éclatement de l'Union Sovétique, le Ballet du Bolchoï compte aujourd'hui environ 200 danseurs (ce qui en fait l'une des plus importantes compagnies au monde avec le Mariinsky). Ces derniers se produisent actuellement dans une nouvelle salle inaugurée en Novembre 2002 jouxtant le bâtiment historique lequel subit depuis 2005 d'importants travaux de restauration qui devraient vraisemblablement être terminés à l'automne 2011.

        La scène mythique sera alors rendue à Natalia Osipova, Svetlana Zakharova, Ivan Vassiliev ou Sergueï Filine, des artistes qui n'ont rien à envier à leurs prédécesseurs Ekaterina Maximova, Vladimir Vassiliev, Natalia Bessmertnova ou encore Yuri Vladimirov dont le talent resté dans toutes les mémoires célébra avec éclat l'apothéose de la danse.

     

    Le couple légendaire Ekaterina Maximova (1939-2009) et Vladimir Vassiliev (1940- ) dans le ballet de l'Acte III de l'opéra de Verdi, La Traviata, adapté au cinéma par Franco Zeffirelli (1982).



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         Le théâtre Mariinsky (côté sud) bordé par le canal Krukov

     

     

        Bien qu'ayant perdu aujourd'hui son titre de capitale, la ville de Saint Pétersbourg, siège du gouvernement des tsars pendant plus de deux cents ans, n'a cessé de s'imposer depuis lors comme centre culturel, reflet de ce que l'art de l'époque a pu offrir de mieux dans tous les domaines.
        Parmi les témoins de ce fastueux passé, le théâtre Mariinsky représente à travers ses légendes et les artistes célèbres qui fleurirent sur sa scène, un lieu mythique de l'histoire du ballet dont les débuts en Russie remontent au règne de la tsarine Anna Ivanovna (1613-1740), lorsqu'il fut décidé que l'enseignement de la danse serait inclu au programme de l'Académie Miltaire.

     

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    Anna Ivanovna (1693-1740)

     

         Le français Jean Baptiste Landé (? - 1748) fut alors nommé professeur au Corps des Cadets et, artiste apprécié, se vit chargé par la Cour d'organiser, en 1738, au Palais d'Hiver l'Ecole de Danse de sa Majesté: 12 garçons et 12 filles, tous enfants des domestiques du palais qui furent les premiers élèves de ce qui deviendra par la suite l'Ecole de Danse Impériale d'où sera issue la majorité des plus célèbres danseurs de l'histoire.

     

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    Le Palais d'Hiver, aujourd'hui musée de l'Ermitage

     

        Le théâtre de l'Ermitage, près du Palais d'Hiver étant réservé à l'usage exclusif de la famille impériale et à ses invités, opéras et ballets étaient à l'époque représentés pour le commun des mortels dans le théâtre de bois Karl Knipper, un ancien manège aux dimensions relativement modestes. En protectrice des Arts, l'impératrice Catherine II ordonna en 1783 la construction d'un vaste lieu de spectacle plus digne de sa fonction et réalisé cette fois en matériau durable.

     

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    Catherine II   La Grande Catherine (1729-1796)   

     

         Afin de se distinguer de son prédécesseur, le théâtre conçu par l'architecte Antonio Rinaldi (1710-1794) et édifié sur l'espace devenu aujourd'hui la Place du Théâtre, reçut alors le nom de Théâtre Impérial Bolchoï Kamenny,  "bolchoï" et "kamenny" signifiant respectivement en russe "grand" et "pierre".

     

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    Le théâtre Bolchoï Kamenny

     

         Ce "Grand Théâtre de Pierre" fut rénové en 1836 par Alberto Cavos (1800-1863) et accueillit un voisin le 29 Janvier 1849 avec l'inauguration d'un établissement dessiné par le même architecte et destiné au cirque équestre Guerra. Le bâtiment, une structure dans le style néo-byzantin à la mode de l'époque, ne conserva cependant que peu de temps sa destination première, et déserté par le cirque dès 1854 fut alors réaménagé pour l'opéra:
        La piste fut transformée en parterre et une partie des gradins et des loges supprimée pour construire une scène qui se retrouva de ce fait d'une largeur considérable (Aucune scène au monde n'avait alors de telles dimensions). Gravement endommagés par un incendie en 1859 les lieux furent reconstruits par leur concepteur qui profita de l'occasion pour agrandir et embellir le bâtiment, y ajoutant foyers et cages d'escaliers.
         Inauguré le 2 Octobre 1860, le théâtre reçut alors le nom de Théâtre Mariinsky en hommage à l'épouse du tsar Alexandre II, Maria Alexandrovna,

     

    L'Art et la danse

    Maria Alexandrovna (1824-1880)

     

        et, après avoir été l'objet de travaux à deux reprises dans le courant du XIXème siècle, acquit en 1886 sa façade verte caractéristique.

     

    L'Art et la danse

     

         L'une des plus belles du monde, la salle du Mariinsky aux sièges de velours bleu, absolument somptueuse, est pratiquement restée inchangée jusqu'à aujourd'hui et arbore de vrais chefs d'oeuvres, parmi lesquels se comptent les Atlantes et les Cariatides qui soutiennent la Loge du Tsar.

     

    L'Art et la danse


        Colonnes torsadées, têtes de femmes, masques et autres ornements de stuc côtoient les lambris et les lustres de cristaux dans une harmonie raffinée de bleu, blanc et or, que vient couronner au plafond la ronde des Amours d'Enrico Francioli (1814-1886) entourée par les portraits en médaillons des auteurs dramatiques les plus célèbres.

     

    L'Art et la danse


        Car les premières représentations du Mariinsky furent principalement consacrées au théâtre, et le ballet et l'opéra qui se partageaient toujours la scène du théâtre Bolchoï Kamenny voisin, n'y furent officiellement transférés qu'en 1886 (et encore à la demande pressante du directeur, Ivan Vsevolozhsky (1835-1909), lorsque les lieux n'offrirent plus les conditions de sécurité suffisantes) Un détail qui invite à reconsidérer la théorie selon laquelle les dimensions exceptionnelles de la scène du Mariinsky seraient à l'origine du ballet russe à grand spectacle... Car les premiers du genre et non les moindres, La Fille du Pharaon (1862), La Bayadère (1877) etc... furent tous créés sur la scène du théâtre Bolchoï Kamenny...

     

    L'Art et la danse

    Théâtre Mariinsky   Le Hall

     

         A l'époque les deux personnages importants du Mariinsky sont le chef d'orchestre Eduard Napravnik (1839-1916) qui occupa le poste pendant 47 ans, et le chorégraphe et maitre de ballet Marius Petipa (1822-1910) qui va faire entrer le théâtre dans la légende en y créant quelques uns de ses plus grands chef d'oeuvres: La Belle au Bois Dormant (1890), Casse Noisettes (1892) ou Le Lac des Cygnes (1895). Dans ce nouvel écrin le ballet n'en gagnera que plus de prestige, car aucun sacrifice n'y est consenti pour ce que l'on appelle désormais "l'Art des tsars"... 

     

    L'Art et la danse

      Le rideau de scène, oeuvre d'Aleksandr Golovin (1863-1930)

     

         Financé comme les autres théâtres impériaux de Saint Petersbourg par le tsar et la tsarine, le Mariinsky reçoit de ces derniers une subside annuelle de 2 millions de roubles or... La famille impériale et la noblesse comblent d'attention les danseurs, les loges des étoiles débordent de fleurs avant les spectacles, et les messieurs jettent leurs manteaux sous les pieds des ballerines lorsqu'elle quittent le théâtre...

     

    L'Art et la danse

    L'antichambre des loges impériales

     

        Invitées à se produire à la Cour, les danseuses sont retenues à souper et se voient fréquemment offrir de somptueux bijoux, car tel le tsarévitch Nicolas II qui s'éprit de Mathilde Kschessinskaïa (surnommée "la petite K"), les ducs et les princes Romanov choisissaient leurs maitresses dans le monde du ballet et du théâtre.

     

    L'Art et la danse

    Mathilde Kschessinskaïa (1872-1971)

     

        A la fin du XIXème siècle, alors que l'art du ballet traverse en Europe de l'Ouest une période de déclin, considéré comme un simple ajout à l'opéra ou un étalage futile de danseuses (les danseurs masculins condamnés au rôle de porteurs ont quasiment disparu), il connait au contraire un essor croissant en Russie où lui est accordée une importance primordiale.... Les soirées somptueuses au Mariinsky durent plusieurs heures et l'on s'y dispute les places... En 1889 le Ballet Impérial devient la compagnie résidente du Mariinsky et la qualité de ses danseurs fera sa renommée dans le monde.

        Composée à l'époque de 180 exécutants répartis selon les divers échelons: corps de ballet, coryphée, sujet, prima ballerina et prima ballerina assoluta (pour un homme "soliste du Tsar"), la troupe était issue de l'Ecole Impériale (aujourd'hui Académie Vaganova) dont la rigueur de l'enseignement explique le nombre élevé de danseurs exceptionnels qui en sortirent ( Des résultats attribués également à la tradition du Mariinsky de garder les meilleurs danseurs comme professeurs).

     

    Académie Vaganova   Elèves de Seconde division


        Choisis pour leur physique, leur énergie et leurs connaissances musicales, dès la première année les élèves de l'Ecole Impériale paraissaient dans des spectacles, et après leurs études étaient assurés d'une place dans le corps de ballet où ils signaient un contrat de 20 ans, après quoi recevaient une pension à vie. C'est l'époque de Lev Ivanov (1834-1901) considéré comme "l'âme de la danse russe", Pavel Gerdt (1844-1917) ou encore Ekaterina Vazem (1848-1937).
          Anna Pavlova (1882-1931), Tamara Karsavina (1885-1978), Vaslav Nijinski (1890-1950), firent partie de la génération suivante, et pendant que ces jeunes danseurs devenaient des étoiles un évènement important eut lieu au MariinskyMikhaïl Fokine (1880-1942) prit le poste vacant de Marius Petipa...

        Bien que le ballet soit toujours resté très populaire pendant toutes ces années, ses décors et ses costumes chargés ainsi que ses musique souvent sans grande imagination l'avaient fait au fil du temps accuser de conventionnalisme. Et Fokine qui aspirait à sortir de ces stéréotypes réussit avec la collaboration d'artistes comme les peintres Alexandre Benois et Léon Bakst ou encore le compositeurs Serge Prokofiev, à réaliser cette évolution sous la houlette de Serge Diaghilev dont les Ballets Russes ne furent rien d'autre que la vitrine des étoiles du Mariinsky dans le monde:
        "La première saison des Ballets Russes de Diaghilev doit être écrite en lettres d'or dans les annales du ballet russe" écrivit son ami Grigoriev.

        Le Mariinsky lui-même connut malheureusement à cette époque une période beaucoup moins faste, car la révolution de 1917 lui ayant fait perdre ses mécènes impériaux plusieurs de ses vedettes pressées par les temps difficiles et l'attrait de l'étranger quittèrent la Compagnie. Renommé alors Théâtre Académique par les nouveaux dirigeants, il dut encore changer de nom à plusieurs reprises avant d'être, en 1935, finalement baptisé Kirov, en hommage à Sergey Mironovich Kirov, un chef révolutionnaire qui n'avait toutefois absolument rien à voir avec la danse... (Le théâtre ne retrouva son nom d'origine qu'en 1991).

        Quoiqu'il en soit le Mariinsky resta pendant toutes ces années le vivier des danseurs russes, et l'éminent professeur que fut Agrippina Vaganova (1879-1951), qui dirigea l'Ecole à partir de 1920 et qui selon ses propres dires "se battit bec et ongles " pour préserver l'héritage de Petipa, fit émerger de nouvelles stars du ballet soviétique, parmi elles Galina Oulanova (1910-1998), Maïa Plissetskaïa (1925- ) ou encore Marina Semenova (décédée le 9 Juin 2010, 3 jours avant son 102 ème anniversaire...)

     

    L'Art et la danse

    Marina Semenova

     

        Bombardé pendant la seconde guerre mondiale et le siège de Léningrad, le théâtre dut être évacué pour un temps et danseurs, costumes et décors se replièrent à Perm. Le bâtiment fut heureusement rapidement remis en état et le public retrouva avec bonheur les lieux dont il avait été privé:
        "Une fois à l'intérieur on se souvient des paroles célèbres de Meyerkhold: Que c'est bon pour l'âme de s'asseoir dans ce temple" écrivit un contemporain.

        Unanimement apprécié pour son ensemble et la pureté de son style, le corps de ballet du Mariinsky, d'une élégance aristocratique, se distingue aujourd'hui par la qualité de ses ports de bras et ses épaulements, quand aux étoiles, si leur technique exceptionnelle leur permet toutes les prouesses, une part très importante est accordée au lyrisme: autant de qualités et de traits distinctifs de la méthode d'enseignement Vaganova qui situent le Mariinsky tout à fait en de ça de ses pairs.

     

    Giselle - Acte I  Interprété par Polina Semionova et le ballet du Mariinsky

     

        "Sanctuaire du classique" diront les uns, "prison" affirmeront certains autres... le Mariinsky qui a le plus beau répertoire historique au monde car toutes les grandes oeuvres y sont nées, se définit en fait par les artistes qui ont jalonné son histoire. Rendu célèbre par ces innombrables danseurs, chorégraphes et compositeurs d'exception, même s'il devait disparaitre demain, le théâtre dont le nom est intimement lié à la danse serait immortalisé pour le reste des temps par Pavlova, Nijinski, Noureev ou Baryshnikov, ainsi que par les accents de Stravinsky, Prokofiev et Tchaîkovski.


     

    Ballerina (2007), documentaire de Bertrand Normand, présente cinq danseuses de la troupe du Kirov/Mariinsky:
    Alina Somova, Euguénya Obraztsova, Svetlana Zakharova, Diana Vishneva et Ulyana Lopatkina. 



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