• Henri Matisse (1869-1954) - Avec des yeux d'enfant...

    L'Art et la danse


        Contraint à garder le lit pendant de longues semaines après une appendicite, Henri Emile Benoit Matisse, alors étudiant en droit, avait reçu d'un ami le conseil de peindre pour tromper son ennui et se vit offrir par sa mère une boite de couleurs...

        Ainsi débute la carrière de celui qui se trouva alors, pinceau en main, "transporté dans une espèce de paradis".
        Aussitôt rétabli son premier travail est de s'inscrire dans une école de dessin et en 1890 il abandonne définitivement ses études de droit pour se consacrer à la peinture qu'il sait être sa véritable vocation:
                "J'étais tout à fait libre, seul, tranquille, tandis que j'étais toujours un peu anxieux et ennuyé dans les différentes choses qu'on me faisait faire".

        Après avoir été admis à l'école des Beaux Arts de Paris et participé à plusieurs expositions, c'est le Salon d'Automne de 1905 qui va lui apporter la notoriété...

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        Matisse y a exposé deux toiles," Fenêtre Ouverte" et" La Femme au Chapeau", un portrait de sa femme où, avec de larges a-plats de couleurs pures et violentes complètement étrangères à la référence à l'objet, il revendique un art basé sur l'instinct:
                "Quand je met un vert ça ne veut pas dire de l'herbe, quand je met un bleu, ça ne veut pas dire le ciel"
        Ses oeuvres, ainsi que celles de ses acolytes Marquet, Vlaminck, Derain et Van Dongen provoquent un véritable scandale dans ce siècle imbibé d' impressionisme... Et faisant mention de la salle où avaient été regroupés les tableaux, le critique Louis Vauxcelles compara l'endroit à une "cage aux fauves"...
        Appelation aussitôt adoptée par les intéréssés dont Matisse se fit le chef de file.

        C'est pour le peintre le premier pas vers la célébrité et celui-ci entreprend à l'époque de nombreux voyages et expose à Berlin, Munich, Londres, New-York et Moscou où sa réputation lui vaut une commande importante du collectionneur Chtchoukine. Celui-ci lui confie en effet la décoration de la cage d'escalier de son hôtel particulier, projet qui se concrétisera en fin de comptes par deux panneaux de grande taille: la Musique, et son pendant la Danse.

        L'idée de cette" Danse", Matisse la portait en lui et l'avait déjà discrètement  placée en 1906 au centre de sa "Joie de Vivre":

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                "Vous savez, on n'a qu'une idée, on nait avec, toute une vie on développe son idée fixe, on la fait respirer" expliquait l'artiste qui fit effectivement "respirer" sa ronde initiale en lui accordant cette fois toute l' importance dans le dessin de sa nouvelle oeuvre.

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        Cette première version de "la Danse" (1909), actuellement exposée au MOMA (Museum of Modern Art) de New-York, est traitée dans des couleurs claires qui, bien que considérées par le peintre comme "l'apogée de la luminosité" ne le satisfirent pas entièrement et celui-ci se remit à l'oeuvre...
        Mais un point épineux de discorde venait de surgir entre l'artiste et son client: La nudité des personnages... Un détail qui n'était pas encore entré dans le code de la bonne société de l'époque... Après avoir pris connaissance de cette première ébauche du tableau, Chtchoukine avait en effet écrit à Matisse:
                "Je ne peux pas exposer des nus dans ma cage d'escalier... Essayez de refaire la même ronde avec des filles habillées..."
        Séduit malgré tout par la peinture il proposa alors dans un premier temps à son auteur d'en réaliser un plus petit format (qu'il mettrait dans un endroit discret...) et de modifier le grand panneau dont il maintenait la commande... Puis, sans doute pris de remords, il décida de faire fi des usages pudibonds, et ordonna dans un second temps à Matisse de ne rien changer à l'apparence de ses personnages et de poursuivre son travail...

        La seconde version de "la Danse" (1910), animée d'un rythme violent et joyeux est souvent associée à la Danse des Jeunes Filles du Sacre du Printemps de Stravinsky, inspirée du rituel primitif païen au cours duquel une jeune fille était offerte en sacrifice au dieu du Printemps et dansait jusqu'à épuisement mortel.

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        Les courbes dessinées par les postures déséquilibrées des cinq personnages semblent effectivement les entrainer dans une ronde frénétique, et le grand dépouillement du dessin reflète ici la fascination de Matisse pour l'art primitif.
        La peinture fut d'ailleurs jugée "païenne et dyonisaque" par les contemporains...
        La palette des couleurs était évidemment la palette "fauviste" classique et Matisse décrivit ainsi son travail:
                 "La surface du ciel a été colorée à saturation jusqu'à ce que le bleu, l'idée du bleu absolu, soit omniprésente. Un vert lumineux pour la terre et un vermillon éclatant pour le corps. Avec ces trois couleurs j'avais mon harmonie de lumière et la pureté de ton".

        Une fois terminés les deux panneaux furent exposés au Grand Palais... Et reçurent un accueil dévastateur de la part des critiques qui, fidèles à leurs habitudes, surent trouver les mots qui accablent, qualifiant entre autre Matisse de "malade mental" avec cette remarque:
                "On voit les mêmes peintures dans tous les asiles, mais là, il y a une excuse: la maladie..."

        Impatient et curieux de voir les résultats Chtchoukine de son côté avait décidé de faire le voyage à Paris... où il fut tellement désorienté et abasourdi, non par l'oeuvre mais par ces commmentaires scandalisés, qu'il annula sa commande sur le champ...
       Lorsque les clameurs se furent tues, en amateur éclairé poursuivi par la vision de ce qu'il avait reconnu comme un chef d'oeuvre il revint vite cependant sur sa décision, et expédia dès son retour cette dépèche à Matisse:
                "Réfléchi pendant voyage. Décidé prendre panneaux. Envoyez Danse et Musique rapidement S.V.P. Salutations."
        Et "la Danse", accompagnée de sa soeur" la Musique" arriva à Moscou le 17 Décembre 1910 (et se trouve actuellement exposée au musée de l'Hermitage à St. Petersbourg)

        L'histoire de Matisse et de "la Danse" ne faisait que commencer... car la composition va "respirer" de manière récurente dans le décor de plusieurs autres de ses oeuvres, dont "Les Capucines à la Danse" peintes en 1912.

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        Et c'est le monde du ballet cette fois qui va s'ouvrir à l'artiste lorsqu' Igor Stravinsky et Serge Diaghilev lui demandent de dessiner les décors et les costumes pour "Le Chant du Rossignol" présenté à Londres en 1919 (Massine et les Ballets russes de Monte Carlo solliciteront également son concours pour" Le Rouge et le Noir" et" Etrange Farandole")

        Comblé d'honneurs, Matisse obtient en 1927 le prix Carnegie, le plus prestigieux des prix internationaux, et c'est au cours d'une de ses visites aux Etats Unis qu'il rencontre le Dr. Barnes, propriétaire de l'une des principales collections américaines. Ce dernier lui propose alors de réaliser une grande décoration murale pour orner le palais qu'il vient d'édifier à Merion, près de Philadelphie, pour abriter ses oeuvres d'Art, et lui laisse entière carte blanche en ce qui concerne le sujet...

        Une nouvelle occasion pour le peintre de renouer avec ses plus célèbres tableaux et de faire "respirer" sa " Danse" encore une fois...
        Il s'agit maintenant d'un tryptique qui doit s'inscrire dans trois voussures, un travail différent qui va obliger Matisse à trouver une autre technique:
                "Mon but était de transposer la peinture dans l'architecture, de travailler la peinture à l'égal de la pierre et du ciment".
        Dans le cadre de cette recherche il eut l'idée de recourir à des papiers colorés qu'il ajustait comme un patron sur les plans qu'on lui avait faits parvenir (il travaillait à Paris) et qu'il épinglait ensuite sur sa toile afin d'agencer les formes de sa composition... Sans se douter qu'il ferait un jour de ce système une véritable technique artistique...

        Son premier essai, dans des tons de gris et bleu, fut loin de le satisfaire et il l'abandonna (Aujourd'hui connue sous le nom de "La Danse Inachevée" celle ci ne fut retrouvée qu'en 1992 dans le garde meubles de ses héritiers, et se trouve actuellement au musée d'Art Moderne de la ville de Paris).

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        Une seconde tentative le confronta malheureusement à une regrettable erreur de mesures dans les plans du Dr. Barnes... et plutôt que de rectifier son travail Matisse préféra recommencer une troisième version... Qui sera cette fois la bonne... "La Danse de Merion" combla pleinement son auteur qui eut cette remarque lors de la mise en place:
                "On croirait un chant qui s'élève vers le plafond vouté"

        De retour en France celui-ci ne put s'empécher malgré tout de reprendre la seconde version, celle aux mauvaises dimensions, qui sera baptisée "La Danse de Paris", exposée elle aussi aujourd'hui au musée d'Art Moderne.

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        Les petits morceaux de papiers découpés qui n'avaient été qu'une simple méthode de travail s'imposèrent alors à l'esprit de Matisse comme une véritable technique susceptible d'être améliorée et il mit alors au point ses gouaches découpées, retour à l'expérimentation à laquelle il avait renoncée un temps après son époque avant-garde avec son installation sur la Côte d'Azur.
        En 1937-1938 la danse l'inspire encore une fois et il réalise précisément ses "Deux Danseurs" avec sa technique de gouaches découpées et collées. Un système qui va lui permettre de continuer à travailler lorsqu'il tombe gravement malade et doit faire, à partir de 1941, de longs séjours à l'hôpital, puis se trouve condamné au fauteil roulant.

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        Collages, illustrations, et surtout sa chapelle du Rosaire à Vence, qu'il considérait comme son chef d'oeuvre et dont il dessina les plans, les vitraux et la décoration interieure, occupèrent ses dernières années, et il décède à Nice le 3 Novembre 1954 à l'age de 84 ans.

       Ecrit en 1947, le poème d'Aragon," Matisse parle" est certainement l'un des plus beaux hommages qui ait été rendu à ce chantre de la lumière et de la couleur toute puissante:

                  "Je rends à la lumière un tribut de justice
                   Immobile au milieu des malheurs de ce temps
                   Je peins l'espoir des yeux afin qu'Henri Matisse

                   Témoigne à l'avenir ce que l'homme en attend"


     
                          "Il faut regarder la vie avec des yeux d'enfant" 
                                                                          
     Henri Matisse.

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  • Commentaires

    1
    Evaire
    Lundi 11 Juin 2012 à 11:27

    Très bon blog.

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