• Frederick Ashton (1904-1988) - Sir Fred

     

    L'Art et la danse

      

    "La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c'est celui où rien ne leur semble impossible".
                                                                         Stendhal
                                                                         

     

         Il avait l'esprit d'Oscar Wilde et le charme de Cecil Beaton, et alors que rien ne prédisposait à un pareil avenir ce fils de diplomate, c'est de cette empreinte originale qu'il signa les plus célèbres ballets britanniques du XXème siècle.
        Frederick William Mallandain Ashton naquit à Guayaquil (Equateur) le 17 Septembre 1904, et passa son enfance au Pérou où son père avait été nommé consul. Un horizon en tous points très éloigné du monde de la danse jusqu'à ce que celle-ci l'atteigne en la personne d'Anna Pavlova venue en tournée à Lima... Frederick qui n'a que 13 ans et qui découvre cet univers est subjugué, et dira encore bien des années plus tard:

        "Elle m'a inoculé son poison... c'en était fini de moi..."

     

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    Anna Pavlova (1881-1931) 


        Il décida en effet ce jour qu'il deviendrait danseur... Mais pas n'importe lequel:

    "le plus grand danseur du monde"...


        Sa famille est farouchement opposée à ce projet, et il n'existe de toutes façons à l'époque aucune école de danse classique en Amérique du Sud : Aussi déterminé qu'il le soit le jeune Frederick se verra donc condamné à attendre...

        Pensionnaire d'un collège anglais (Dover College) où il passe trois malheureuses années de 1919 à 1922, il trouve à sa sortie un emploi de traducteur qui ne le satisfait guère davantage...
        Cependant il est maintenant à Londres où, consacrant ses loisirs à des spectacles de danse (Il découvre en 1921 Isadora Duncan), il va suivre tous les Samedi après midi, à partir de 1924, les cours de Léonide Massine (1896-1979):
        Il a 20 ans lorsqu'il assiste à sa première classe et ce sera pour lui une véritable chance d'avoir comme professeur cet élève de Cecchetti (1850-1928) dont la méthode basée sur la puissance musculaire ne transformera pas en affectation son physique délicat et son extrême souplesse (Lorsqu'il se vit confier plus tard des rôles principaux, Frederick Ashton déplorant souvent son manque de force fut littéralement enchanté par cette remarque que lui fit un jour le père d'un ami: "votre danse est délicatement teintée de force...").

        Lorsque Fokine quitte Londres deux ans plus tard, il confie son élève à Marie Rambert (1888-1928, elle aussi élève de Cecchetti), un choix décisif pour la carrière de cet apprenti danseur car c'est elle qui va déceler ses talents de chorégraphe; et aux côtés de cette femme extrêmement cultivée celui-ci va acquérir une éducation complète dans le domaine artistique dont il fera plus tard le fondement de son travail.
        S'immergeant totalement dans la musique, la littérature et les arts visuels, Frederick Ashton s'attachera toujours en effet à cet exercice de recherches préliminaires qu'il appelait avec humour "faire ses devoirs":

        " Quiconque projetant de concevoir un ballet devrait d'abord s'imprégner totalement de l'esprit de la période et de l'endroit qu'il souhaite mettre en scène, afin que le style coule naturellement et inconsciemment dans son oeuvre guidée par la musique, évitant ainsi les exagérations qui conduisent à de fausses interprétations. Il a alors complète liberté pour s'inspirer de toutes les sources qui se présentent, que ce soit une peinture de Brueghel ou une comédie musicale de province" dira-t-il en 1930 dans une interview au Dancing Times.

     

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    Frederick Ashton et Marie Rambert dans A Tragedy of Fashion  Première chorégraphie de Frederick Ashton  Musique d'Eugène Goossens.

     

        Marie Rambert lui confie sa première chorégraphie en 1926, A Tragedy of Fashion, l'histoire d'un couturier désespéré qui se suicide avec une paire de ciseaux après l'échec de sa collection; et en 1928, alors qu'il est engagé à Paris comme danseur par la compagnie d'Ida Rubinstein (1885-1960), c'est une autre rencontre qui marquera cette fois sa carrière: celle de Bronislava Nijinska (1891-1972, la soeur de Vaslav Nijinski) auprès de laquelle, dira-t-il, il a appris son art par l'observation:

        "Ce dont a besoin un chorégraphe, c'est un oeil. Il doit faire son apprentissage à travers son oeil et en cela Nijinska m'a énormément aidé. Lorsque j'étais avec Rubinstein, j'assistais à toutes ses répétitions pour la voir travailler, assis dans un coin toute la journée, simplement pour la regarder. J'étais complètement fasciné par sa personnalité, ainsi que par sa façon de parler et de régler les problèmes".

        Lorsqu'il regagne Londres en 1929, Frederick Ashton poursuit alors avec succès jusqu'en 1935 une carrière d'interprète avec le Ballet Rambert (à l'époque le Ballet Club) sur la petite scène du Mercury Theatre où il a entre autres comme partenaires Tamara Karsavina (1885-1978), Lydia Lopokova (1892-1981) et Alicia Markova (1910-2004).

     

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    Frederick Ashton et Pearl Argyle (2ème couple à droite) et les danseurs du Ballet Club.


       Et toujours attaché à son activité de chorégraphe, il crée en 1930 pour la compagnie Capriol Suite, un ballet très remarqué par Anna Pavlova qui souhaite alors une de ses oeuvres pour ses danseurs... Mais la prestigieuse association ne verra pas le jour car la célèbre créatrice de La Mort du Cygne décède l'année suivante.

     

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    Frederick Ashton (extrême droite) fait répéter les danseurs du Ballet Club


        C'est une autre collaboration par contre qui va s'initier cette même année avec Ninette de Valois (1898-2001) et son Vic-Wells Ballet pour lequel Frederick Ashton conçoit Regatta. Quatre ans plus tard celui-ci quittera en effet le Ballet Rambert et devient alors le chorégraphe attitré du Vic-Wells Ballet qui compte parmi ses membres une jeune ballerine de 15 ans: Margot Fonteyn, dont le style lyrique convient idéalement à ses créations, et il en fait immédiatement sa Muse imaginant pour elle son premier grand rôle dans Le Baiser de la Fée (1935), puis La Femme en Robe de Bal l'année suivante, et la mettra en scène dès lors dans la plupart de ses oeuvres: Nocturne (1936), A Wedding Bouquet (1937) ou encore Horoscope (1937) (il dansera même à ses côtés dans Les Sylphides).

        La guerre qui éclate en 1939 va interrompre un temps la carrière artistique de Frederick Ashton qui choisit alors de s'engager dans la Royal Air Force où il sert son pays jusqu'en 1945.
        A son retour il retrouve la compagnie de Ninette de Valois (devenue le Sadler's Wells Ballet promu compagnie résidente du Royal Opera House) et monte en 1946 La Belle au Bois Dormant de Petipa où il apparait dans le rôle de Carabosse, puis présente son tout nouveau ballet Symphonic Variation, un immense succès qui lui ouvre définitivement cette fois les portes de la célébrité.

        Ses premières chorégraphies, empreintes de légèreté, reflètent l'insouciance du milieu qu'il fréquentait à l'époque, mais après la mort de sa mère (1939) et l'épreuve de la guerre, son oeuvre va acquérir une nouvelle profondeur et trouve sa maturité.
        En 1948 il donne sa version du Cendrillon de Prokofiev dans laquelle, mettant en évidence ses talents de mime et de comédien, il interprète magistralement en travesti le rôle de l'une des deux méchantes soeurs.

     

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    Frederick Ashton dans Cendrillon

     

        Puis à la suite d'un rêve où, selon la légende, Léo Delibes lui serait apparu lui demandant de remonter son ballet précédemment mal accueilli par le public, il crée Sylvia (1952) où en simplifiant l'intrigue à l'origine très compliquée il met une nouvelle fois en valeur le talent de Margot Fonteyn pour qui il va créer en 1958 Ondine

        Succédant à Ninette de Valois, Ashton dirige alors le Royal Ballet de 1963 à 1970, l' "Age d'or", qui verra la naissance de Marguerite et Armand (inspiré du roman d'Alexandre Dumas, La Dame au Camélia), un ballet où brille le couple mythique Fonteyn-Noureyev et dans lequel il démontre si besoin était qu'il est le maitre du Pas de deux avec des compositions d'une grande rigueur technique et d'une rare musicalité.

     

    Marguerite et Armand  chorégraphie de Frederick Ashton, musique de Frantz Litz Interprété par Margot Fonteyn et Rudolf Noureyev.  Interview de Frederick Ashton et de ses danseurs.


        Suivront ensuite entre autres The Dream  (1964-Inspiré du Songe d'Une Nuit d'Eté de Shakespeare) ou encore Enigma Variations (1968), et le directeur du Royal Ballet prendra officiellement sa retraite lors d'un gala donné en son honneur le 24 Juillet 1970.

        Bien qu'il ait annoncé depuis longtemps qu'il quitterait son poste à 65 ans, l'évènement surprit l'entourage et fut assez mal vécu par tous. Selon le danseur Derek Rencher qui créa beaucoup de ses rôles:

        "Sir Fred était quelqu'un qui chaque fois que le public nous rappelait disait Non! Non!, mais en même temps vous tendait la main pour que vous le reconduisiez sur scène... Et je suis absolument certain qu'il s'attendait à ce qu'on lui demande de rester",  ce même Rencher ajoutera en parlant du Royal Ballet après son départ:

        "Nous étions un peu comme un poulet à qui on aurait coupé la tête".

        Ashton lui même se sentit "sur la touche", persuadé qu'il était davantage apprécié aux Etats Unis qu'en Grande Bretagne, mais continua de collaborer avec le Royal Ballet jusqu'à la fin de sa vie. Il donne en 1976 A Month in the Country, puis compose à l'occasion pour des danseurs particuliers ou des évènements spéciaux:
        Verdi Caprici pour l'ouverture de la saison du Royal Ballet au Metropolitan Opera de New York,
        Rhapsody pour Mikhaïl Baryshnikov à l'occasion des 80 ans de la Reine Mère (dont il était très proche, régulièrement invité aux pique-niques à Sandringham),
        ou encore , pour le gala des 60 ans de la reine Elizabeth II en 1988, Nursery Suite qui sera sa dernière oeuvre puisqu'il décède en effet dans son sommeil le 19 Août de la même année, à Eye (Suffolk) dans sa propriété de Chandos Lodge.

        Qualifié de "génie chorégraphique" par Monica Mason, directrice du Royal Ballet, Frederick Ashton est à l'origine de ce "style anglais" où dominent le charme et la musicalité instinctive, combinant la sophistication des modèles russes et français mais ne craignant pas à l'occasion de dédaigner avec cet humour très britannique la haute esthétique: en témoigne le clin d'oeil jubilatoire qu'est la merveilleuse danse des poulets dans La Fille Mal Gardée (I959)...

     

     
    La Fille Mal Gardée  Acte I  (La danse des Poulets)   Chorégraphie de Frederick Ashton  Musique de Ferdinand Hérold    Interprété par le Royal Ballet

      

       "Ashton chorégraphie comme Haydn composait: il prend un motif, ajoute, joue avec, change sa dynamique, l'oppose à son contraire, le retourne, l'étend et le transforme" peut on lire dans une édition du New York Times (Notes on the Fred Step-2004).
        Une chorégraphie marquée par l'empreinte des trois femmes qui ont influencé sa carrière:
        Pavlova d'abord, qui lui légua son amour passionné de la technique classique,
        Nijinska ensuite, avec un style où le haut du corps, tête, épaules, bras et mains sont plus articulés,
        et Isadora Duncan pour qui la simplicité était primordiale. 
     

      

    Ondine   Chorégraphie de Frederick Ashton  Musique de Hans Werner Henze Interprété par Miyako Yoshida et Edward Watson 

     

        L'évocation des chorégraphies de Fréderik Ashton ne serait pas complète sans la mention d'un détail original mais peut-être moins largement connu: Le "Fred Step"... Un pas qu'il trouvait toujours moyen d'inclure dans ses ballets, comme une signature porte bonheur en hommage à celle qu'il n'avait jamais oubliée, Anna Pavlova, qui l'exécutait dans une Gavotte. Michael Somes déclara:
        "Même lorsqu'une nouvelle oeuvre était terminée, il fallait qu'il trouve une place pour son pas de signature..."
        Ashton appelait son pas "Le Pavlova", un enchainement devenu aujourd'hui le "Fred Step":

    Posé arabesque - coupé dessous - petit développé à la seconde - pas de bourrée dessous - saut de chat.

        Le pas est rarement exécuté par les premiers rôles, mais au contraire le plus souvent "caché", dévolu à un second rôle ou un membre du corps de ballet. Mais il est facilement reconnaissable à l'Acte I de Cendrillon où le Maitre à danser l'enseigne à l'une des méchantes soeurs tandis que Cendrillon essaie de le copier, ainsi que dans La Fille Mal Gardée où les paysans l'exécutent à la scène 1 de l'Acte I, et le reprennent à la scène 2.

     

    Ursula Hageli, maitresse de ballet au Royal Ballet, explique le "Fred Step" à Romany Pajdak, première danseuse.


        Parmi les quelques 110 ballets créés par Frederick Ashton, 30 sont encore inscrits au répertoire du Royal Ballet, des oeuvres sur lesquelles s'est construite grâce à lui l'une des plus importantes compagnies au monde. Le chorégraphe ne borna pas là cependant ses activités, travaillant également pour les Ballets Russes de Monte Carlo, le New York City Ballet, les Ballets de Paris de Roland Petit, l'English National Ballet et le Ballet Royal Danois et créant avec un égal succès pour le music-hall, l'opéra et le cinéma.
          (L'un de ses derniers film pour lequel il élabora en 1971 à la demande de Reginald Mills la totalité des chorégraphies et dans lequel apparaissent sur une musique de John Lanchbery les personnages des contes de Beatrix PotterThe Tales of Beatrix Potter, reçut du public un accueil des plus chaleureux).

     

    The Tales of Beatrix Potter   Frederick Ashton interprète lui-même le rôle de Mrs Tiggy-Winkle, la blanchisseuse. Musique de John Lanchbery.

     

        Mais qui était cet homme qui, grâce à sa détermination farouche, réussit à vaincre les obstacles et se hissa aux plus hauts sommets d'une carrière couronnée par les plus prestigieuses distinctions? (La reine lui accorde en 1962 le titre envié de "Sir", la France lui décerne la même année la Légion d'honneur, et la liste ne s'arrête pas là...)

     

    L'Art et la danse

     

         Si l'on en croit l'une de ses biographes, Julie Kavannagh (Ashton, Secret Muses 1996):

        "Fred n'était pas un homme heureux, mais le chagrin a sa beauté: et de là sont nés ses ballets".

        ... des accents de lyrisme qui évoquent les plus illustres noms des siècles passés et inscrivent sans aucun doute le chorégraphe au panthéon des poètes éternels...

     

        "Les plus désespérés sont les chants les plus beaux
         Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots"
                                        Musset (1810-1857)- La Nuit de Mai (1835) 
       
         


     Marguerite et Armand   Chorégraphie de Frederick Ashton  Musique de Frantz Litz   Interprété par Margot Fonteyn et Rudolf Noureyev
     


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