• Des ballets en costumes Chanel et décors Picasso...

     

    L'Art et la danse

                                      Ballets Russes    August Macke 1912
     


        On a du mal à imaginer ce que fut en 1909 le choc artistique provoqué par les Ballets Russes, tant dans le domaine de la danse que ceux de la musique et des arts plastiques... Une oeuvre grandiose dont l'esthétique bouleversa l'Europe, et qui fit rêver les parisiens pendant vingt ans et ne serait pas née sans la personalité hors du commun de leur prodigieux imprésario, Serge Diaghilev:

         "Ce noble et ardent Chevalier de la plus grande croisade des Arts du XXème siècle qui par son génie devait réaliser cette union féconde entre toutes les valeurs spirituelles et artistiques, entre l'Orient et l'Occident, et ainsi accomplir la renaissance de l'art dans le monde". 
                                                             Serge Lifar   La Danse
        

        Epris de peinture et de musique (il eut Rimski-Korsakov comme professeur de piano...), le "noble et ardent chevalier" dut cependant, avant d'entamer sa croisade, sacrifier quelques années de sa vie à l'étude du droit à l'université de St. Petersbourg afin de satisfaire aux pressions familiales... Et mission accomplie et diplôme en poche, c'est l'âme en paix qu'il peut alors affronter son véritable destin.
        En compagnie de son cousin Dimitri Philosophoff il a rejoint un cercle d'artistes "les Pickwickiens" dont font également partie Léon Bakst et Alexandre Benois et le groupe d'avant garde fonde en 1898 le journal Mir Iskousstva (Le monde des Arts) où Diaghilev s'occupe à l'époque de peinture et de musique.
        De 1899 à 1901 il remplira brièvement auprès de Serge Volkonsky, directeur des Théâtres Impériaux, les fonctions de "chargé de missions extraordinaires" que des divergences d'opinions à propos du ballet Sylvia l'obligent à abandonner assez rapidement.

        Nullement découragé par ce renvoi il déclare au contraire "d'ailleurs je crois avoir trouvé ma véritable vocation: le mécénat. Pour cela j'ai tout ce qu'il faut... Sauf l'argent... mais ça viendra..."
        Avec l'appui de son cercle d'amis il monte alors des expositions de peinture et en 1905 présente à St.Petersbourg des portraits d'artistes russes qu'il produira l'année suivante à Paris au Petit Palais, encouragé par les liens culturels entre la France et la Russie qui se sont ressérés à la fin du XIXème siècle et promettent un nouvel essor.
        Le groupe conçoit alors l'idée de faire connaitre l'opéra russe en France et, après avoir organisé cinq concerts, présente Boris Godounov à l'Opéra Garnier en 1907. L'accueil est si chaleureux qu'ils envisagent une nouvelle saison l'année suivante et reviennent cette fois avec un programme qui mêle opéra et ballet... Des ballets qui font un véritable triomphe et les décident à ne plus présenter dorénavant que des spectacles chorégraphiques.

        Et lors de leur retour à Paris pour le premier spectacle officiel des Ballets Russes, le 19 Mai 1909, c'est Diaghilev cette fois qui tient fermement les rênes de la petite Compagnie qu'il a rassemblée, composée des meilleurs éléments du théâtre Marinsky: des danseurs de renom Tamara Karsavina, Anna Pavlova ou encore Vaslav Nijinski, qui mettent tous à profit leurs longues vacances pour suivre la tournée.
        Mais en 1911 l'impresario souhaite aller plus loin, et fait alors de cette Compagnie une troupe privée indépendante qui sans attache à un quelconque théatre particulier se fixera indifféremment au fil des ans à Paris, Londres ou Monte Carlo. 

        Présentés à l'Opéra Garnier et dans plusieurs théatres (Châtelet, théâtre des Champs Elysées, théâtre Sarah Bernard ou Gaité Lyrique) les Ballets Russes révèlent alors à l'Occident ébloui dans un feu d'artifices de couleurs des richesses cuturelles jusque là ignorées, et le haut niveau de ses danseurs contribue à l'immense succés qu'ils remportent dans un Paris où la technique de la danse avait beaucoup décliné et où la Compagnie, avec L'Oiseau de Feu (1910) ou Le Spectre de la Rose (1911), réhabilite le statut du danseur masculin largement ignoré par les chorégraphes et le public du XIXème siècle.

        "J'ai compris tout de suite que je me trouvais devant un miracle. Je voyais ce qui n'avait pas existé encore" écrira Anna de Noaille, et Cocteau ajoutait: "le rideau rouge s'est levé sur des fêtes qui bouleversent la France et qui entrainent une foule en extase".

     

                         Petrouchka (1911)    Décors et costumes d'Alexandre Benois


        Jusqu'en 1912 ce sont les folklores russe et oriental qui inspireront les ballets chorégraphiés par Michel Fokine, Pétrouchka (1911) ou encore Le Prince Igor (1909) et Shéhérazade (1910) qui à travers un imaginaire slave dévoilent un Orient digne des Mille et Une Nuits qui enthousiasma les spectateurs:
        "Nous découvrions l'Orient, l'Asie colorée et réveuse, les Mille et Une Nuits se levèrent du livre, pleines d'étoiles et de fleurs, de jets d'eau, de sang, de soupirs, tout éblouissantes de gemmes, et secouèrent la poussière des formes où elles sommeillaient" (E.Henriot).

     

                         Décor de Léon Bakst pour Shéhérazade  et divers costumes.


         Les quelques dix années suivantes verront ensuite, de 1912 à 1921, une plus grande diversité dans les productions ainsi que des créations originales, La Boutique Fantasque (1919), Le Tricorne (1919), Le Coq d'Or (1914) et des recherches expérimentales. C'est à cette époque que voient le jour les deux chorégraphies de Nijinski, L'Après Midi d'un Faune (1912) suivi par Le Sacre du Printemps (1913).

         Un style jugé beaucoup trop novateur par certains, et qui donna lieu à de très violentes polémiques et bouleversa la sensibilité artistique de l'époque: "On y rampe à la manière des phoques" s'exclama, outré, un critique contemporain à propos du Sacre dont la Première tourna quasiment à l'émeute...

     

                   Extrait du film The Riotous Premiere relatant la soirée mémorable...

     

        Mais, agitateur, provocateur, Diaghilev ne craint pas les scandales... Et son chorégraphe Michel Fokine en réaction contre la tradition représentée par les ballets d'un Marius Petipa écrira:
        "Il suffit d'avoir douté une seule fois pour perdre la foi fétichiste en la valeur absolue des cinq positions pour comprendre qu'elles n'épuisent pas toute la gamme, toute la beauté des mouvements du corps humain".

        Emportés par le contexte des "années folles" les Ballets Russes seront finalement de 1921 à 1929 un foyer de convergence de toutes les tendances artistiques nouvelles et verront naître Apollon Musagette (1928), Le Fils Prodigue (1929),  Une nuit sur le Mont Chauve (1920) ou encore Les Noces et Les Biches la même année 1923.
        Considérées souvent comme trop intellectuelles ou "stylish", ces dernières saisons n'eurent certainement pas le même succés que les premières mais servirent toutefois de tremplins à de jeunes talents tel George Balanchine.

     

        Toujours en quête d'un riche mécène, la Compagnie n'existait que grâce à l'habileté de son directeur, "grand charmeur, charlatan plein de brio", à gérer un équilibre financier extrêmement précaire, et malgré le succés toujours présent, ne survécut pas à son décès le 19 Août 1929.
        Ironie du sort, celui qui avait eu toute sa vie la phobie de mourir sur l'eau (et ne suivit jamais sa troupe lorsque la tournée exigeait une traversée en bateau) mourut à Venise... la ville construite sur l'eau... et rejoint en gondole sa dernière demeure...

        "le cortège quitte l'église orthodoxe de Venise. Une longue file de gondoles se dirige vers l'ile romantique de San Michele. Serge Diaghilev n'emporte avec lui qu'une paire de boutons de manchettes que Serge Lifar, effondré par la perte de son ami, a échangé contre les siens", ainsi relatera l'évênement Coco Chanel qui réglera elle même les frais des funérailles...

     

    L'Art et la danse

                                Tombe de Serge Diaghilev sur l'ile de San Michele
     

        Les Ballets Russes ne sont plus... mais viennent d'opérer une extraordinaire révolution culturelle entrainant dans leur sillage tous les arts.

        
        "Dans notre ballet, les danses ne sont que l'une des composantes du spectacle, et même pas la plus importante... la révolution que nous avons opérée dans le ballet concerne peut-être encore moins le domaine spécifique de la danse qu'avant tout les décors et les costumes".
        Cette citation de Serge Diaghilev, qui ouvrait la récente exposition célébrant le centenaire des Ballets Russes à l'Opéra de Paris, met en relief l'importance que celui-ci attacha à la scénographie de ses ballets, révolutionnant à la fois l'esthétique de la danse et celui de l'art contemporain en invitant les plus grands peintres modernes de son temps à signer les décors et dessiner les costumes.

     

     

          En 1900 la décoration théatrale faite de trompe l'oeil et de couleurs pâles n'avait su rendre jusque là qu'une atmosphère sombre, et les décors resplendissants des Ballets Russes, signés pour beaucoup d'entre eux par le peintre Léon Bakst mais aussi par des artistes comme Picasso (Le Tricorne, Parade, Le Train Bleu), Braque (Les Fâcheux), Matisse (Le chant du rossignol), Derain (Jack-in-the-Box) ou Max Ernst et Miro (Roméo et Juliette) recréent un univers aux couleurs éclatantes qui ne sera pas sans avoir inspiré les peintres fauvistes.

     

    L'Art et la danse

                                       Parade (1917)   Décor de Pablo Picasso


        Quand aux éblouissants costumes, conçus par ces mêmes artistes et réalisés à partir d'authentiques tissus que Diaghilev se procurait dans les boutiques orientales de St. Petersbourg, leur diversité et leur fantaisie colorée qui participèrent largement à l'émerveillement du public marqueront leur empreinte dans des domaines situés bien au de là de la scène et atteindront la vie de tous les jours.

     

     

        A la recherche d'un art de synthèse Diaghilev exerça encore son influence dans l'univers de la musique où il fut le tout premier à adopter le nouveau style de la fin du XIXème siècle et fit appel entre autres pour ses productions à Ravel (Daphnis et Chloé 1912), Satie (Parade 1917), Poulenc (Les Biches 1923) Prokofiev (Suite Scythe 1915) ou Stravinski (L'Oiseau de Feu 1910, Le Sacre du Printemps 1913, Les Noces 1923), qui influencera "le Groupe des Six", et pour lequel Arthur Honnegger aura ces mots:
        "Stravinski a été pour notre génération un exemple salutaire dont nous avons tous bénéficié".

        Mais bien au de là encore les Ballets Russes ont constitué selon Denis Bablet "un phénomène éminemment social" et atteint jusqu'au monde de la mode et des arts décoratifs.
        Les élégantes amèneront le couturier Paul Poiret à réaliser des turbans lamés dans le style de L'Oiseau de Feu et des robes inspirées des costumes de Schéhérazade et du Prince Igor, et Coco Chanel transcrira, elle, le goût pour les motifs slaves et créera des vêtements comme "la roubachka" et la blouse ceinturée des moujiks. Un intérêt qui se répercutera également sur les accessoires de mode ainsi que sur les bijoux.
        Ainsi que l'écrivit André Warnod:
        "Tout fut à la mode des Ballets Russes. Bientôt le décors des maisons, les boutiques, les brasseries, les cafés suivirent le mouvement", partout fleurit le style Art Déco.

        "Si dans le peuple de Paris on aime les lampes voilées par des abats-jour orange, et si les petits hôtels meublés ont renoncé à leur décor couleur de tanière pour offrir des chambres peintes et tapissées de jolies couleurs vives, c'est aux Ballets Russes que nous le devons" poursuit Alexandre Cingria.

        Les Ballets Russes n'ont pas manqué non plus de susciter l'intérêt d'écrivains comme Marcel Proust qui dira de L'Oiseau de Feu "Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau", ou encore Paul Claudel qui aprés avoir vu danser Nijinski s'exclame ébloui "L'âme pour une seconde porte un corps!". Paul Valéry a écrit son poème L'Ame et la Danse après avoir été ému par L'Après midi d'un Faune, quand à Jean Cocteau il collabora lui-même à plusieurs ballets, entre autres Parade (1917) dont il écrivit le livret ainsi que celui du Train Bleu (pour lequel Coco Chanel réalisa les costumes et Pablo Picasso le décor).

     

     Le Train Bleu (E.Maurin N.Le Riche) Décor de Pablo Picasso, costumes de Gabrielle Chanel


        Mais qui était vraiment celui qui, doté d'un don remarquable pour repérer d'exceptionnels talents, engendra un pareil séisme?
       Dominateur et colérique, Ninette de Valois disait de lui que sa seule présence l'intimidait à un point tel qu'elle n'osait pas le regarder en face... et d'autres danseurs affirmèrent qu'il était capable de les paralyser d'un regard ou d'une phrase assassine.

     

    L'Art et la danse

                                         Serge Diaghilev (1872-1929)

        Mais il pouvait, d'un autre côté, faire preuve d'une extrême gentillesse et se montrer attentionné à l'égard de cette troupe qu'il dirigeait d'une main de fer (Au bord de la faillite en Espagne il lui arriva à une certaine occasion de donner ses derniers deniers pour faire soigner l'enfant de l'une de ses danseuses). Et Tamara Karsavina ou Serge Lifar se souviennent de lui comme d'un personnage paternaliste qui plaçait toujours les besoins de sa compagnie au dessus des siens propres et ne chercha jamais à faire de ses ballets une entreprise lucrative.
        Débordant d'imagination il faisait flêche de tout bois, et après le gouffre financier que fut en 1921 à Londres La Belle au Bois Dormant il n'hésita pas à découper le fond du décor du ballet Cuadro Flamenco, signé Picasso, en d'innombrables morceaux et à les vendre chacun comme d'authentiques toiles du Maitre... (Cette Belle au Bois Dormant dont il s'entéta à vouloir changer le titre original anglais de "Sleeping Beauty", la Belle Endormie, en "Sleeping Princess", la Princesse Endormie, et lorsqu'on lui en demanda la raison répondit froidement: "Parceque je n'ai pas de Belle!.." On se demande ce qu'en pensa Olga Spessivtseva qui incarnait alors la Princesse Aurore!).

     

        Acteurs à ses côtés de cette formidable aventure, plusieurs membres des Ballets Russes sont devenus des références de l'art chorégraphique en Occident:
        George Balanchine va créer le ballet américain, Serge Lifar recréer le ballet en France, tout comme Ninette de Valois et Marie Rambert le feront en Angleterre. 

        Une place à Paris située derrière l'Opéra Garnier rappelle aujourd'hui aux passants le souvenir de ce "mécène sans argent " comme il aimait lui même à s'appeler, qui réussit grace à son génie à atteindre le but ambitieux qu'il s'était fixé: révéler la Russie à la Russie, révéler la Russie au monde, révéler le monde nouveau à lui même...

     

     

    L'Art et la danse

     

                      Portrait de Serge Diaghilev et du mécène Alfred Seligsberg     Picasso


       - A ne pas manquer sur You Tube cette vidéo dont l'intégration a été malheureusement désactivée et où Jean Cocteau évoque quelques savoureux souvenirs avec les Ballets Russes:

                         Jean Cocteau and the Ballets Russes - Part1 (/2)

     

       - Le film de Michael Powell Les Chaussons rouges (1948),  met en scène un personnage d'impresario intraitable, Boris Lermontov, qui dirige ses troupes d'une main de fer et fait revivre Serge Diaghilev et ses Ballets Russes d'une façon à peine romancée (Un ancien membre des Ballets Russes, Léonide Massine, a réglé les chorégraphies et fait également partie de la distribution).

     

     

    The Red Shoes avec Moira Shearer (Vicky Page), Anton Walbrook (Boris Lermontov), Marius Goring (Julian Craster) et Leonide Massine (le répétiteur de la troupe et le cordonnier magicien)


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  • Commentaires

    3
    palesrtina 49
    Jeudi 25 Octobre 2012 à 10:35

    Bonjour super le site je prépare pour mes élèves un travail sur le sacre rupture et continuité, j'aimerais trouver le dvd de "riotous premiere" mais je n'y arrive pas auriez-vous une info ?

    2
    Vendredi 19 Octobre 2012 à 18:41

    Bon Renseignements

    1
    Gaëlle C.
    Mercredi 16 Février 2011 à 17:53

    Bonjour! 

    Je fais un dossier pour mes cours sur les tutus et vraiment votre blog est très bien. Il y a tout plein de renseignements, des anecdotes intéressantes...félicitation!

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