• D'Ellis Island à Broadway... La Route des "fers"


    L'Art et la danse

                      "Give me your tired, your poor,
                       Your hurddled masses yearning to breathe free
                       The wretched refuse of your teeming shore
                       Send these, the homeless, tempest-tost to me,
                       I lift my lamp beside the golden door!"
                                         Emma Lazarus (1849-1897) The New Colossus 

     

     

    "Donne moi tes pauvres, tes accablés,
     Qui en rangs sérrés aspirent à vivre libres,
     Le rebut de tes rivages surpeuplés,
     Envoie les moi, les déshérités que la tempête m'apporte,
     De ma lumière, j'éclaire la porte d'or!"

        Gravées sur la base de la plus célèbre statue de New York, symbole de l'immigration vers le Nouveau Monde et du rêve américain aux XIXème et XXème siècles, ces lignes ont accueilli des milliers d'arrivants en quête d'eldorado:
         " Une vieille croyance populaire, souvent prise au sérieux par les immigrés les plus naïfs, disait que les rues américaines étaient pavées d'or... A leur arrivée ils ont découvert trois choses: Premièrement que les rues n'étaient pas pavées d'or, deuxièmement que les rues n'étaient pas toutes pavées, et troisièmement que ce serait à eux de les paver".  Terry Coleman

     

    L'Art et la danse

     

         Si l'un des lieux les plus émouvants de l'histoire des Etats Unis est effectivement Ellis Island où, au nord de Liberty Island dans la baie de l'Hudson, son Musée rappelle le souvenir du flot des immigrés qui y débarquèrent à partir de l'ouverture de ses installations en 1892, c'est par contre à Castle Garden (Fort Clinton), à l'extrême sud de Manhattan, aujourd'hui dans Battery Park, que les premiers d'entre eux avaient posé le pied sur le sol américain quelques soixante ans plus tôt.
        Parmi cette première vague beaucoup de paysans irlandais ou écossais, mais aussi des ouvriers et des mineurs du nord de l'Angleterre qui, au plus bas de l'échelle sociale, après avoir découvert effectivement que les rues de Manhattan n'étaient pas pavées d'or, cohabitèrent dans certains quartiers des grandes villes avec les Noirs affranchis dont ils partageaient les misérables conditions de vie que tous s'efforçaient d'oublier en dansant...


        Les Européens ont amené avec eux bourrées, jigs, reels, qu'ils interprètent, costumes traditionnels à l'appui, en claquant des sabots (en anglais "clog", un mot qui signifie en Gaélique "temps","mesure"), lesquels produisent de la plante du pied des sons simples, doubles ou triples: une danse légère qui s'exécute au rythme entrainant du violon, le corps tenu très droit, les bras le long du corps.

     

     


        Tandis que de l'autre côté, la danse africaine met tout le corps relaché en mouvement dans des rythmes endiablés que les danseurs accentuent à pied plat en improvisant (Des rythmes hérités de leurs ancêtres qui les avaient rendus autrefois sur leurs tambours dont l'usage fut interdit dans tout le sud des Etats-Unis lorsque les propriétaires terriens craignant déjà des révoltes, s'aperçurent que les esclaves communiquaient entre eux sur de longues distances par le biais de cet instrument).

     

     

         Deux styles de danse fondamentalement opposés dont le seul lien apparent est cette prédilection pour le rythme, et que vont respectivement découvrir ces deux groupes culturels différents lorsqu'ils confrontent leurs techniques au cours de véritables compétitions organisées:

        Les Blancs admirant la souplesse de mouvement des Noirs tandis que ceux-ci appréciaient la technique des mouvements de pieds des premiers, chaque camp rivalisant d'habileté dans sa propre expression, mais aussi s'inspirant du camp adverse...
        Ce melting pot créa un fructueux échange et ces danses s'enrichirent mutuellement et se fondirent en un style, le Shuffle Dance, mélange de l'African Shuffle et de pas de danses folkloriques européennes, qui vit le jour dans le quartier populaire de Five Points à New York dans les années 1830, et que l'on s'accorde à reconnaitre comme l'ancêtre des claquettes.

     

    L'Art et la danse

    Le quartier de Five Points en 1827

     

        L'aventure naissante du spectacle, une activité ne jouissant alors d'aucune considération et de ce fait ouverte à tous (Noirs y compris, en cette époque de Ségrégation), amena la création de nombreuses troupes itinérantes qui offrirent à tous ces danseurs l'occasion de présenter leurs prouesses en public, une forme de divertissement qui aux alentours des années 1840 devint de plus en plus populaire: Le Minstrel Show.
       La grande majorité des troupes restant cependant composée de danseurs blancs, le thème traditionnel du spectacle était une caricature du Noir supposé paresseux, joueur et voleur de poules. Les artistes se maquillaient le visage en blanchissant le contour des yeux et des lèvres, et le tout se présentait sous la forme d'un enchainement de numéros chantés et dansés. Dans ce contexte, les danseurs blancs se devaient plus que jamais d'imiter les danseurs noirs qui avaient, eux, du mal à se faire une place, car il n'y avait que de rares troupes noires ou quelques individuels intégrés dans des troupes blanches qui, pour ne pas se faire remarquer, étaient obligés de s'affubler du même maquillage, un procédé qui finit par être très mal accepté par la population noire, cependant s'ils voulaient accéder à la scène ces artistes n'avaient guère d'autre choix.

        Dès 1846 un danseur noir d'exception, William Henry Lane (1825-1852), intégré à une troupe de Minstrels blancs, va entrer dans la légende... Le jeune homme sidère les spectateurs par sa frappe de pied étonnante, véritable virtuose à la rapidité d'exécution prodigieuse...
        Sa danse, il l'a apprise dans sa prime jeunesses auprès d'un irlandais dénommé Uncle Jim Lowe qui lui a enseigné tous les secrets du reel et de la jig irlandaise qu'il mélange d'instinct aux rythmes syncopés afro-américains, et Master Juba (ce sera son nom de scène) créera dans son répertoire maintes combinaisons dont sont issus nombre de pas de claquettes d'aujourd'hui.
        Sa réputation devint telle qu'il partit en Europe pour une grande tournée dont il ne revint malheureusement pas car il mourut d'épuisement à Londres en plein triomphe agé seulement de 27 ans: La misère et la faim trop souvent connues, puis le rythme infernal des spectacles avaient eu raison de ses forces. 

     

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                      Master Juba                          

     

        Lien essentiel entre les Minstrels blancs et les sources noires véritables, William Henry Lane poussa les danseurs blancs à chercher une inspiration plus authentique dans le follkore noir, et du même coup contribua largement à l'évolution de la discipline.
        C'est à cette époque que va précisément apparaitre le premier style de danse américain: le Soft Shoe, qui pour davantage d'élégance et de fluidité s'exécute, comme son nom l'indique, en chaussures de ville et se distingue alors du Clog Dance interprété en sabots. 

     

        Ce spectacle populaire, alors essentiellement destiné dans les années 1850 à un public masculin, se composait la plupart du temps de sketches grossiers et vulgaires quand ce n'était pas obscènes, et la qualité des prestations en tenait éloignés les oreilles délicates...  Un manque à gagner que réalisa en 1860 un directeur de théâtre, Tony Pastor, qui eut l'idée géniale pour accroitre ses recettes de réformer les spectacles pour les rendre accessibles aux familles entières, enfants y compris et fit construire à cet effet des théâtres, certains superbes aux allures de palaces, et lança une nouvelle formule: Le Vaudeville, music-hall américain.

     

    L'Art et la danse

     

         Le spectacle, une succession libre de numéros de variété, tous genres confondus, avec cependant une prédilection pour les danses sonores, connut aussitôt un immense succès, et c'est dans ces établissements classés selon une hiérarchie d'étoiles qui traduisaient le nombre de séances quotidiennes (entre 2 et 5, le summum de la catégorie étant Le Palace à New York) que va s'écrire désormais le nouveau chapitre de l'histoire des claquettes.

        Car avec plusieurs numéros de danse au programme, la compétition entre les interprètes s'avéra déterminante pour le développement de la technique et de la rapidité, chaque danseur se devant de surpasser ses concurrents, innovant ou copiant allègrement les pas de ses collègues, grand écart, sauts etc.. et de véritables spécialistes firent leur apparition: On dansait sur des piedestals, sur pointes, en sautant à la corde, ou encore sur une fine couche de sable (en anglais "sand", d'où le nom de sand dance)

     

    Sand dance exécutée par Ned Haverly, le fils de l'impresario de la plus importante troupe de Minstrels de la fin du XIXème siècle.

     
        Ces numéros de danse requérant de plus en plus d'agilité avaient conduit à l'abandon des lourds sabots au profit de semelles de bois en deux parties (I/2 pointe et talon), les split clogs, adaptées à des chaussures de cuir, quand aux vêtements et aux musiques traditionnels ils laissèrent, à la même époque, la place aux airs à la mode et aux costumes de ville pailletés.

        Une évolution qui se poursuivit sur scène avec l'apparition d'un nouveau style aux alentours de 1880 : Le Buck Dancing, sorte de compromis entre le Soft Shoe et le Clog Dancing, développé autrefois par les esclaves noirs que les boucaniers (en anglais buccaneers) faisaient danser sur le pont afin de garder le moral; et dont l'élément déterminant le Time Step, qui intervient comme un refrain dans les chorégraphies entre chaque pas spectaculaire, est mondialement connu aujourd'hui.
         Un paysage qui sera encore enrichi, quelques années plus tard, par la seconde vague d'immigration irlandaise  qui amènera avec elle un type de danse très impressionnant par la rapidité et la précision de ses pas ainsi que la hauteur de ses sauts, le Step Dancing, lequel avait autrefois traditionnellement sa place dans les maisons où l'on aménageait, parfois, devant les cheminées un espace recouvert d'un certain types de dalles provenant de la région du Shannon sous lesquelles on enfouissait des poteries pour créer une caisse de résonance.


        Lorsque le jazz fait son apparition, à la fin de la Première Guerre Mondiale, de nouvelles perspectives s'ouvrent alors pour les claquettes car il impose des temps plus lents avec son fameux "swing" particulier qui, à partir de cette époque, va véritablement révéler à l'Europe les talents des danseurs noirs.

        L'un d'entre eux, Bill Bojangles Robinson (1878-1949), qui avait été en son temps le roi des danseurs sur escaliers (et menaçait de mort par télégraphe tous ses concurrents à qui leur directeur demandait de copier son numéro) atteignit une renommée considérable que vint accroitre par la suite son apparition aux cotés de Shirley Temple dans le film Le Petit Colonel.

     

          Le Petit Colonel (1935)   Bill Bojangles Robinson et Shirley Temple

         
         Bill Robinson avait utilisé les split clogs jusqu'à la fin de sa vie à raison de 36 paires par an... Une usure couteuse qui, dans les années 1920, conduisit à remplacer les semelles de bois par des fers, des pièces de métal, appelées en anglais taps, qui donnèrent son nom à la discipline: Tap Dance, et assurèrent alors la véritable naissance des claquettes modernes. 

     

    L'Art et la danse

     

         La première école de claquettes, qui ouvrit ses portes en 1918 à New York, enseignait les styles devenus désormais classiques, Soft Shoe et Buck Dancing, et comptait parmi ses élèves les stars de la discipline à New York et à Londres, dont faisaient partie Fred Astaire et sa soeur Adèle.
       Afin de trouver les mouvements parfaitement adaptés au "swing" du jazz, les danseurs blancs avaient alors besoin plus que jamais de s'appuyer sur les talents des chorégraphes noirs, et les vedettes prirent l'habitude de se faire créer des numéros en cours particuliers, avec notamment Bud Bradley qui s'acquit une véritable célébrité dans ce domaine: Le déhanchement commençait à être de rigueur, mais tout en étant cependant toujours regardé d'un oeil louche, et Adèle Astaire interviewée à la sortie de l'un de ses cours confia un jour aux journalistes "I just love those dirty steps!" (J'adore ces pas "cochon"!).

        Plus un spectacle, une revue, ou un cabaret ne pouvait dorénavant se passer des claquettes qui devinrent incontournables et les nouveaux styles se succédaient au fur et à mesure que les musiques arrivaient sur le marché: A la fin de la décade la grande nouveauté fut le Rythm Tap, qui avait été lui-même précédé en 1925 par le Tap Charleston, époque  à laquelle  l'on s'accorde à fixer l'arrivée des claquettes en France, plus précisément dans le quartier de Montparnasse où se produisaient musiciens de jazz et danseurs ainsi que de nombreux spectacles exotiques comme ceux de Joséphine Baker (1906-1975) qui commença sa carrière comme danseuse de claquettes dans une de ces Revues Nègres qui enthousiasmèrent Paris.

        De leur côté, les comédies musicales intégraient aux claquettes, avec beaucoup de succès, des éléments de danse classique avec deux célèbres interprètes, la fameuse Eleanor Powell (1912-1982), suivie par Ann Miller (1923-2004), et pendant plus d'une vingtaine d'années, les spectacles de toutes sortes, et les nombreux films témoigneront de l'engouement du public pour cette discipline.

     

    Swing Time (1936)  avec Fred Astaire et Ginger Rogers


        Car après Broadway c'est Hollywood qui s'est emparé de la danse à la mode, et produira les films mondialement connus de Fred Astaire (1899-1987), Gene Kelly (1912-1996) et Ginger Rogers (1911-1995)

     

    Singing in the rain (1952) avec Gene Kelly et Debbie Reynolds


        Les derniers, qui datent des années 1950 (Chantons sous la pluieUn Américain à Paris), verront cependant, malgré leur immense succès, arriver le déclin des claquettes. 
        Les prouesses des danseurs avaient elles fini par laisser un goût de déjà vu et imprimé une certaine lassitude auprès du grand public?

        Bien que cela soit tout à fait possible, c'est surtout l'arrivée du Rock'n Roll qui confirma cette évolution, car les claquettes qui ne purent s'adapter à ce nouveau rythme passèrent cette fois complètement de mode.

        S'en suivit une traversée du désert jusqu'en 1970 où la vogue des festivals de jazz fit renaitre un regain d'intérêt pour la discipline.
        Et remises aux goûts du jour, les claquettes vivent aujourd'hui une renaissance, issue d'une part de l'intérêt renouvelé du grand public pour les danses folkloriques avec le succés mondial des claquettes irlandaises portées par des troupes comme Riverdance, et de l'autre par leur adaptation aux styles nouveaux et aux rythmes contemporains à travers l'inventivité d'artistes comme les Tap Dogs, qui en jeans et chaussures de chantier ouvrent incontestablement la voie des claquettes du IIIème millénaire et perpétuent avec bonheur cette aventure unique qui, née dans la misère, fit son chemin jusqu'à Broadway...

     

    Riverdance (1995) Final    Jean Butler et Michael Flatley

     

        En 1989, un vote du Congrès proclama le 25 Mai, anniversaire de la naissance du fameux Bill Bojangles Robinson, Journée Nationale des Claquettes (National Tap Dance Day). Célébré en fait par les enthousiastes du monde entier, l'évènement est marqué à Broadway par une interdiction de la circulation automobile, et la célèbre avenue devient une immense piste de danse où chacun peut venir faire des claquettes.

     

           Tournée 2009 des Tap Dogs en Afrique du Sud

     


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  • Commentaires

    1
    Elisabeth , la briva
    Jeudi 3 Février 2011 à 06:28

    Toujours agréable à découvrir , j'envoie le lien à mon fils

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