• Covent Garden ou l'épopée d'un potager...

     

    L'Art et la danse

     

     

         C'est bien en effet sur les terres d'un ancien potager que s'élève l'Opéra de Londres, une propriété ayant appartenu jadis aux moines de l'abbaye de St. Peter (l'Abbaye de Westminster) et dont s'était emparé Henry VIII après qu'il se fut proclamé chef de l'Eglise lorsque le pape Clément VII refusa d'annuler son mariage avec Catherine d'Aragon.
        Le souverain ayant alors généreusement distribué toutes les terres confisquées au Clergé à ses amis proches, ces Jardins du Couvent échouèrent aux comtes de Bedford qui en 1631 confièrent à l'architecte Inigo Jones la réalisation du premier ensemble urbain réalisé dans la capitale, connu depuis lors sous le nom de Covent Garden (et auquel fut adjoint un marché de fruits et légumes qui survécut jusqu'en 1974). 

     

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    Le marché de Covent Garden (1737) par Balthazar Nebot


        Un premier théâtre, le Drury Lane Theatre, y fut construit en 1663, lorsque la Restauration de Charles II ramena les divertissements publics interdits sous le gouvernement puritain de Cromwell. Cet établissement hébergeait alors la compagnie du Roi (The King's Company) habilitée par lettre patente à présenter des spectacles "parlés", tandis que les autres théâtres devaient se cantonner dans les autres genres pantomimes ou opéras.  
        Ce privilège avait toutefois été accordé également à une seconde compagnie, celle du Duc d'York frère du roi, (The Duke's Company) établie elle au Lincoln's Inn Field Theatre situé à l'est de Covent Garden. Et lorsqu'en 1728, son directeur, John Rich, put réunir grâce au succès du Beggar's Opera de John Gay un capital suffisant à la construction d'une nouvelle salle de spectacle il choisit de l'établir dans le voisinage proche du Drury Lane Theatre, sur une parcelle de l'ancien potager encore libre. Solennellement inauguré le 7 Décembre 1732, le Covent Garden Theatre vit son directeur faire une entrée dans les lieux absolument solennelle, porté en triomphe par ses acteurs... Un cérémonial à la hauteur de l'évènement... Car sans que personne ne s'en doute venait de naitre le futur Opéra de la capitale. 

     

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    Entrée triomphale de Rich dans son théâtre de Covent Garden  (Dans le fond l'église St. Paul toujours présente aujourd'hui)   

     

        Dans l'attente de ces hautes destinées, les combles du théâtre servirent très prosaïquement de cadre à des activités plus terre à terre, abritant un club de bons vivants fondé par Rich en 1735, le Beefsteak Club, où se réunissaient dans une sorte de salle à manger gothique conçue par les décorateurs du théâtre, vingt-quatre membres triés sur le volet qui, après maints toasts de Porto, couronnaient la soirée par l'absorption d'une énorme pièce de boeuf que le cuisinier servait après avoir embrassé le Livre d'Or en disant "Que le boeuf et la liberté soient ma récompense"... (Parmi les personnalités fréquentant le Beefsteak Club figurèrent Garrick, Hogarth, ainsi que le prince de Galles, futur George IV et son frère le duc d'York).

     

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    La salle du premier Covent Garden Theatre par A.Pugin et T.Rowlandson

     

        L'établissement dont l'affiche des spectacles était heureusement plus variée que le menu du Beefsteak Club, produisit son premier ballet en 1734, signé par une chorégraphe féminine, Marie Sallé, laquelle anticipant les réformes de Noverre, interpréta elle même son Pygmalion avec pour tout costume une simple robe de mousseline:
        "Elle a osé paraitre sans panier, sans jupe, échevelée et sans aucun ornement sur la tête, elle n'était vêtue avec son corset et son jupon que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie et ajustée sur le modèle d'une statue grecque" écrira un témoin.
        Cette dernière eut l'occasion de croiser sur cette même scène le grand acteur Garrick ainsi que Haendel qui y donna Le Messie et la plupart de ses oratorios, et dont l'orgue périt malheureusement comme beaucoup d'autres objets de valeur dans l'incendie qui ravagea le théâtre le 20 Septembre 1808.

        Mais la reconstruction des lieux ne se fera pas attendre, et trois mois à peine après le sinistre, le 31 Décembre 1808, le prince de Galles posait la première pierre du nouvel établissement. Dessiné par Robert Smirke (l'architecte du British Museum), le théâtre rouvrit en Septembre 1809 avec une représentation de Macbeth, des débuts mémorables, marqués par les Old Prices Riots (Emeutes des Anciens Tarifs), manifestations célèbres qui opposèrent pendant plus de deux mois la direction et le public mécontent.

        Les dommages résultant de l'incendie (où la plupart des décors et des costumes avaient été détruits), ajoutés au coût élevé de la reconstruction avaient engendré des dépenses considérables qui incitèrent la direction à augmenter le prix des places (le tarif passa de 6 à 7 shillings pour une loge), une initiative qui, comme l'on s'en doute, provoqua l'indignation général...
       Le soir de la Première, le public déclencha dans la salle un chahut indescriptible, refusant de quitter les lieux après la représentation et, malgré l'intervention de la police, les mécontents ne purent être dispersés avant deux heures du matin.

     

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    Caricature de John Kemble (1757-1823) par Isaac et George Crulkshank 



        L'agitation persista obstinément au fil des jours, la salle se couvrit de banderoles, et dans un esprit de contestation les spectateurs se mirent à arriver ostensiblement au théâtre à l'heure du demi-tarif (Passé un certain temps après le début du spectacle, l'entrée se faisait à moitié prix). Un cercueil fut même amené en grandes pompes un fameux soir, portant cette inscription: "Ci-git le nouveau prix".
       Au bout de 64 jours de désordres qui, il faut le dire se déroulèrent dans la bonne humeur et sans aucuns dommages pour les lieux, John Kemble le directeur consentit à revenir aux anciens barèmes et en fut quitte pour des excuses...

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     Le Second Covent Garden Theatre cadre des Old Prices Riots

     

         Les spectacles présentés à l'époque au Covent Garden Theatre restaient encore très divers, et n'étaient pas réservés exclusivement a l'art lyrique et au ballet dont le centre principal était le Her Majesty Theatre situé dans le quartier de Haymarket, et parmi les célébrités qui illustrèrent le futur Opéra il faut noter une légende du monde du cirque, le fils d'un maitre de ballet de Drury Lane, le célèbre clown Joseph Grimaldi

     

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      Joseph Grimaldi  (1778-1837)   


         C'est également sur cette même scène que fut utilisé pour la première fois en 1837 par Macready, dans une pantomime, une nouvelle sorte d' éclairage : la lumière oxhydrique. Le procédé utilisant de la chaux, en anglais "lime", celui-ci fut naturellement appelé "limelight", un mot traduit en français par "les feux de la rampe" lorsqu'il s'est agi de rendre le titre du fameux film de Charlie Chaplin.

     

     Limelight (Les Feux de la Rampe) 1952 - Film de Charlie Chaplin avec Claire Bloom et Charlie Chaplin. Musique de Charlie Chaplin

     

        Le hasard présidant à beaucoup de choses, ce n'est pas une ordonnance officielle ou un édit royal qui firent du Covent Garden Theatre une prestigieuse salle d'Opéra, mais une vulgaire dispute, lorsqu'en 1846 le chef d'orchestre du Her Majesty Theatre, Michael Costa, à la suite d'un différend avec sa direction, vint s'y établir et amena avec lui la plupart des artistes, danseurs et chanteurs.
        Après que la salle ait été entièrement rénovée le théâtre rouvrit alors ses portes sous le nom de Royal Italian Opera House, car tous les opéras, même ceux dont le livret était en français, en allemand ou en anglais, y étaient donnés en italien jusqu'à ce que Gustave Mahler entame le cycle des Nibelungen de Wagner, après quoi le qualificatif d'"italien" disparut discrètement, laissant la place au Royal Opera House-Covent Garden


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    Nisida ou les Amazones des Açores (musique de François Benoist, chorégraphie d'Auguste Mabille)  Royal Opera House- Covent Garden  (14 Octobre 1848) 

     

        Les lieux furent détruits encore une fois par un incendie le 5 Mars 1856, et le nouvel édifice, orienté différemment (Est/Ouest au lieu de Nord/Sud) et dessiné par Edward Middleton Barry, qui incorpora dans son oeuvre statues et bas reliefs sauvés du désastre, fut inauguré le 15 Mai 1858.
        Ces bâtiments forment le noyau du Royal Opera House actuel qui pendant la Première Guerre Mondiale fut réquisitionné par le ministère du Travail et devint un garde meubles, puis se vit transformé en dancing lors du conflit de 39-40. Les choses seraient d'ailleurs restées en l'état sans les nombreuses démarches de deux éditeurs de musique, Boosey & Hawkes, qui reprirent le bail et rendirent au lieu sa vocation première: Le Sadler's Wells Ballet fut alors invité à devenir la compagnie résidente et l'Opéra de Londres rouvrit ses portes le 20 Février 1946 avec une représentation de La Belle au Bois Dormant.

        Fondé par Ninette de Valois, ancien membre des Ballets Russes de Diaghilev, le projet du Sadler's Wells Ballet, vit le jour en 1926 lorsque celle-ci fonda une école de danse, l'Academy of Choregraphic Art, dans le but de former une compagnie et collaborer avec le Sadler's Wells Theatre. Elèves et danseurs s'y installèrent effectivement en 1931, et Ninette de Valois s'entoura alors des anciennes stars des Ballets Russes: Alicia Markova, Anton Dolin, ou encore Tamara Karsavina
        Le Sadler's Wells Ballet fut alors l'un des premiers en dehors de l'Union Soviétique à produire les oeuvres de Marius Petipa et Lev Ivanov, et avec la collaboration de Nicholas Sergeyev contribua à faire connaitre au monde des chorégraphies considérées comme le noyau du répertoire classique traditionnel.
        Après que la troupe se fut fixée au Royal Opera House en 1946, elle reçut en 1956 par charte royale le titre de "compagnie nationale", et se vit renommée Sadler's Wells Royal Ballet, tandis que l'école de danse prit le nom de Royal Ballet School.

     

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    Logo de la Royal Ballet School

     

        Située en partie dans la grande banlieue de Londres à Richmond, celle-ci accueille les jeunes élèves dans un ancien pavillon de chasse de George II, White Lodge, tandis que les classes supérieures occupent un local adjacent au théâtre auquel il est relié depuis 2004 par une originale passerelle hélicoïdale surnommée Bridge of Aspiration... Aspiration à la gloire bien entendu...

     

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    Bridge of Aspiration    

     

        Le théâtre actuel est le fruit d'un vaste plan de reconstruction et de rénovations majeures qui s'étalèrent de 1996 à 2000. Plus de la moitié de l'ensemble aujourd'hui est neuf, et le Floral Hall, ancien marché aux fleurs situé sur l'espace contigu aux bâtiments est devenu maintenant un agréable atrium.

     

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    Le Royal Opera House et Floral Hall dans Bow Street     

     

        Un théâtre en sous sol, le Linbury Studio Theatre, accueille entre autres les spectacles de la Royal Ballet School, ainsi que le concours annuel Young British Dancer of the Year. Quand à la grande salle elle-même, elle est aujourd'hui l'une des plus modernes d'Europe, équipée pour l'opéra d'un système projetant les sous titres au dessus de la scène, ainsi que (sur certains sièges seulement...) du livret électronique, un petit écran vidéo qui donne les traductions du texte en plusieurs langues. 

     

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    London Royal Opera House

     

        Parmi les personnalités ayant contribué à établir le renom de l'Opéra de Covent Garden figurent la reine Victoria (1819-1901) et son conjoint le prince Albert (1819-1861), qui furent des spectateurs très assidus. On peut voire encore aujourd'hui dans la loge royale le grand miroir que la souveraine fit installer pour que ses dames d'honneur assises dos à la scène puissent, elles aussi, profiter du spectacle, et après le décès de son conjoint bien aimé, la reine Victoria demanda à ce que la lanterne signalant le bureau de police de Bow Street soit remplacée par une lampe blanche, cet éclairage bleu lui rappelant chaque fois qu'elle quittait le théâtre, la couleur de la chambre du château de Windsor où s'était éteint le prince Albert...

     

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         Le Royal Opera House est un foyer artistique célèbre dans le monde entier où sont passés les plus grands noms de la danse, de Frederick Ashton le premier chorégraphe du Royal Ballet en passant par Margot Fonteyn et Rudolf Noureev, jusqu'à aujourd'hui Leanne Benjamin, Marianela Nunez, Carlos Acosta ou Thiago Soares.


    Le Lac des Cygnes - Acte II  Interprété par Marianela Nunes et Thiago Soares et le Royal Ballet.


        C'est peut-être cependant Broadway et Hollywood qui ont le plus largement répandu l'aura du pittoresque quartier de Covent Garden... Les lieux ayant été mémorablement immortalisés par George Bernard Shaw (1856-1950) dans sa pièce Pygmalion dont furent tirés My Fair Lady la célébrissime comédie musicale et le film du même nom: C'est en effet à la sortie de l'Opéra que le professeur Higgins attendant un taxi rencontre la marchande de fleurs Eliza Doolitle, dans ce cadre surréaliste où se cotoyaient à l'époque hauts de forme et choux-fleurs.

     

    Sur la scène du Royal Opera House-Covent Garden, Angela Gheorghiu interprète l'air le plus célèbre de la comédie musicale My Fair Lady ( Paroles de Alan Jay Lerner, Musique de Frederick Lowe).

     

     


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