• Coppélia (1870) - "La plus belle comédie du ballet".

     

    L'Art et la danse

     

         Une méchante fée se serait-elle penchée sur le berceau de cette "fille aux yeux d'émail" dont on fit le sous-titre du ballet?
        Tout porterait à le croire, lorsqu'on réalise que deux mois à peine après la première, le 25 Mai 1870, la guerre éclate avec la Prusse, Paris est assiégé et les théatres fermés; le 2 Septembre Arthur Saint Léon, le chorégraphe, meurt à l'age de 49 ans d'une crise cardiaque, et le 23 Novembre Giuseppina Bozzacchi, la jeune ballerine qui tenait le rôle principal est emportée par la variole le matin même de son dix-septième anniversaire...

        Coppélia n'a pourtant rien d'une tragédie... Car "la plus belle comédie du ballet" selon George Balanchine, nous transporte au contraire dans un monde pétillant de joyeux paysans, de querelles d'amoureux et de jouets qui prennent vie.
        L'argument du livret de Charles Nuitter (1828-1879) lui fut suggéré par une nouvelle fantastique d'Ernst Théodor Amadeus Hoffmann parue en 1817 dans le recueil des Contes nocturnes: L' Homme au Sable (à l'origine d'un concept élaboré par Freud, l'Unheimliche: l'inquiétante étrangeté) où il aborde le monde singulier des automates parmi lequel évolue une poupée douée de vie.
        Et c'est un compositeur déjà confirmé, Léo Delibes (1836-1891), qui s'en  inspira pour écrire la partition de ce ballet symphonique qui, non seulement fit sensation, mais orienta la création de plusieurs musiciens de ballet dont Tchaïkovski.
        Si l'on excepte la Giselle d'Adolphe Adam la qualité de ce genre de musique, à l'époque, était assez médiocre et les critiques furent très favorablement impressionnés par ce qu'ils découvrirent: Une musique toute en couleurs et en contrastes, calquée au plus près de l'intrigue et de la danse, démontrant un usage accompli du leitmotiv avec, il faut le noter, un très large emprunt au folklore de l'Europe Centrale où ,à côté des thèmes slaves et de la mazurka, Delibes ajoute même la surprise de la première apparition sur scène d'une danse hongroise: la czarda.



        Une partie de cette réussite tenait à l'étroite collaboration entre Delibes et le chorégraphe Arthur Saint Léon (1821-1870) lesquels avaient d'ailleurs travaillé ensemble en 1866 sur un précédent ballet, La Source.
        Arthur Saint Léon avait été la providence de l'Opéra de Paris qui s'était trouvé face à un problème crucial: le manque de chorégraphe résident. Et la solution était heureusement venue, à point nommé, de Russie où la courte saison théatrale permettait à celui qui y occupait le poste prestigieux de maître de ballet des théatres impériaux de consacrer à la France son activité estivale; ce qu'il fit huit années durant de 1863 à 1870.

        Coppélia fut donc mis en chantier durant l'été 1868 et Adèle Grantzow, une jeune danseuse allemande qui travaillait elle aussi en Russiechoisie pour interpréter le rôle principal de Swanilda. Cette dernière, était-ce déjà un premier coup du sort? tomba gravement malade et il fallut, l'année suivante lui trouver une remplaçante... Pour ajouter à l'embarras la recherche s'avéra extrèmement difficile, car aucune autre ballerine n'avait été jugée capable de tenir le rôle.
        On envoya même Delibes jusqu'en Italie afin d'y prospecter toutes les écoles de ballet... mais en vain... C'est Saint Léon qui découvrit pendant ce temps une jeune élève de l'école de danse de l'Opéra exceptionellement douée: Giuseppina Bozzacchi. Agée seulement de 16 ans, elle n'avait jamais paru en public et le rôle de Swanilda  qui avait été conçu pour une artiste expérimentée dut, pour finir de compliquer la situation, être entièrement remodelé pour elle...
        On avait souvent reproché à Saint Léon de travailler trop hâtivement... Cette fois, la force des choses l'obligea à élaborer sa chorégraphie avec un soin inégalé, et ce qui avait été considéré comme un mal au départ se tourna en bien, car le résultat fut un chef d'oeuvre accompli et un véritable triomphe...


        L'Acte I du ballet a pour cadre une place de village où vit un vieux savant Coppelius. A la fenêtre de sa demeure apparait chaque jour une ravissante créature, sa fille Coppélia, dont un beau jeune homme, Frantz, est tombé amoureux. 
        Au grand désespoir de sa fiancée, Swanilda, qui habite la maison opposée, mais qui conçoit quelques doutes sur l'existence réelle de cette beauté, car le Dr. Coppélius est connu pour être un fabriquant d'automates particulièrement habile. 
        Dans la soirée les jeunes gens du village se réunissent pour danser et lorsque Swanilda interroge les épis de blé pour savoir si son amoureux est fidèle la réponse est effectivement non... 
        Coppélius se rend, lui, à l'auberge après avoir soigneusement fermé sa porte et mis la clef dans sa poche. Mais une bande de joyeux lurons le bouscule en chemin et la clef tombe, ramassée par Swanilda et ses amies qui décident de visiter la mystérieuse habitation.



        Le rideau de l'Acte II se lève sur la demeure de Coppélius où se sont introduites les jeunes filles qui découvrent avec amusement toutes les créations du vieux bonhomme parmi lesquelles Coppélia, que Swanilda trouve dans un placard et qui se révèle être effectivement un automate.
        Sur ces entrefaits apparait Frantz qui a escaladé la fenêtre pour rencontrer enfin sa belle... Swanilda, en l'apercevant, décide alors de lui jouer un bon tour et se substitue à la poupée... 
        Mais voilà qu'arrive le maitre du logis qui, furieux à la vue de ces intrus, les chasse à coups de bâton. Cependant Frantz trouve grâce à ses yeux lorsqu'il lui avoue son amour pour sa fille... Très flatté Coppélius conçoit aussitôt le projet de lui voler son âme afin de donner vie à Coppélia. Il fait boire au jeune homme un breuvage qui l'endort, puis essaie sa magie sur Swanilda-Coppélia qui s'anime... et pour cause... l'occasion de nous faire assister à une danse espagnole et une gigue écossaise. Mais, inquiète de voir Frantz inconscient, Swanilda rappelle ses amies au secours et la supercherie de Coppélius est révélée au grand jour. Frantz, évidemment, s'est réveillé et les amoureux réunis s'enfuient au grand ébahissement de Coppélius.



        Longtemps écarté des représentations françaises l'Acte III est essentiellement festif représentant la Fête de la Cloche, un cadeau du très généreux Duc au village, une occasion au cours de laquelle seront célébrées joyeusement  les fiançailles de Frantz et Swanilda.

     



        L'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie assistèrent à la Première dans la salle de l'ancien Opéra de la rue Le Peletier qui vivait ses dernières soirées de gloire (avant son incendie en 1873) et où, aussi gracieuse qu'excellente comédienne, Giuseppina Bozzacchi ,en Swanilda, enchanta le public. Elle avait en face d'elle Eugénie Fiocre dans le rôle du charmant Frantz, rôle composé pour une danseue en travesti, convention qui s'était imposée consécutivement à la défaveur dont souffraient à l'époque les malheureux danseurs de sexe masculin. (il faut noter au passage que le rôle de Frantz a continué d'être dansé en travesti à l'Opéra de Paris jusqu'aux environs des années 1950)
        Mais ce succés immédiat de Coppélia fut malheureusement vite interrompu, puisque l'oeuvre ne fut donnée que 18 fois avant que le siège de Paris n'entraine l'arrêt des activités de l'Opéra pendant plus d'un an.
        Une rupture brutale qui marqua, en France, la fin d'une période de l'histoire du ballet qui traversa à ce moment là un passage difficile et dont le prestige déclina pendant un certain temps.

        C'est Marius Petipa qui donna en 1884, à St. Petersbourg, une nouvelle version de Coppélia révisée encore par Lev Ivanov et Enrico Cecchetti en 1894. Puis le XXème siècle se le réapproprie avec George Balanchine en 1974 et Roland Petit l'année suivante.
        Plus rien ne demeure aujourd'hui de la chorégraphie originale qui a complètement disparu au fil de ces versions successives qui respectent toutefois scrupuleusement l'esprit de l'oeuvre. 

     



        Maguy Marin qui déclare, elle, que "les mécaniques sont entrées au musée et ne nous émeuvent plus", en fit  en 1993 une adaptation très personnelle dans laquelle, pour mieux se faire comprendre, elle situe son intrigue en banlieue avec pour héroïne "celle qu'on vous balance sans cesse dans les médias"... Blonde, sexy, en tailleur rouge et talons aiguille...

        Qualifié d'autre part, dans le même ordre d'idées, de "cucul la praline" par un chorégraphe contemporain, le ballet le plus dansé dans l'histoire de l'Opéra de Paris et régulièrement remonté par les plus grandes compagnies a encore, certainement, malgré tout, de très beaux jours à vivre!..

        Un bel hommage à la petite Giuseppina bien trop tôt disparue...  

    L'Art et la danse 

                     "la vie est un ballet... on ne le danse qu'une fois..."


        Les extraits de Coppélia sont interprétés par le Royal Ballet, avec dans les deux principaux rôles Leanne Benjamin et Carlos Acosta.
        Chorégraphie de Ninette de Valois d'après Lev Ivanov et Enrico Checchetti.
        Enrégistré au Royal Opera House, Covent Garden. 


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