• L'Art et la danse


        Au cimetière de Montmartre où on la croit enterrée à cause de l'ambiguité d'une plaque posée sur la sépulture de sa mère, la tombe disparait sous un amas de fleurs et de chaussons vieillis par le temps, déposés là par les jeunes danseuses...
        Dans la réalité des choses, c'est au cimetière du Père Lachaise que repose Marie Taglioni qui, après avoir été adulée comme une reine, mourut dans la misère. 

        La petite fille de Carlo Taglioni, chorégraphe et maitre de ballet napolitain, naquit à Stockolm le 23 Avril 1804. Son père Filippo et son oncle Salvatore étaient eux même chorégraphes et sa mère, la suédoise Sophie Karsten, danseuse professionelle... Autant dire que Marie tomba dans le chaudron dès son plus jeune age...
        Tandis que Filippo Taglioni parcourait l'Europe au hasard de ses contrats, sa famille était installée à Paris à l'abri des guerres napoléoniennes, et c'est un professeur de l'Opéra, Jean François Coulon, qui fut chargé d'enseigner à la petite Marie les rudiments de son art...
        Certains détails laissent à penser que celle ci souffrait d'une déviation de la colonne vertébrale qui entrava son apprentissage et fit dire un jour à Coulon, sans doute excédé:
                "Est-ce que cette petite bossue apprendra un jour à danser?"
      Et comme il n'était pas avare de ses compliments il lui arrivait aussi, parait-il, de la traiter fréquement de "vilain petit canard"...

        Lorsque Filippo Taglioni se vit offrir un poste permanent à l'Opéra de Vienne il fit revenir Marie près de lui et fut si désagréablement surpris de son peu de progrés qu'il décida de la faire travailler lui même en lui imposant un entrainement impitoyable... On dit qu'elle était tellement épuisée à la fin de la journée qu'elle avait besoin de quelqu'un le soir pour la déshabiller.
        Impassible devant sa fatigue ou ses orteils en sang, le père avait en tête de créer pour sa fille un style novateur tout en légèreté et en finesse mis en valeur par le travail des pointes. Ces envolées éthérées étaient en outre soulignées par des ports de bras délicats et des postures du buste très particulières qui devinrent la caractéristique de l'école romantique, mais que beaucoup d'historiens de la danse pensent avoir été destinés, en réalité, à contourner le problème de colonne vertébrale de Marie.

         Lorsque celle ci fut jugée enfin prête, elle débuta à Vienne en 1822 dans une chorégraphie de son père, La Réception d'une jeune nymphe à la Cour de Terpsichore et, après avoir été largement applaudie et louangée à Munich et Stuttgart, elle parut à Paris un soir d'été 1827.
                "Ses débuts feront époque, c'est le romantique appliqué à la danse" écrivit le Figaro, "tout était de poésie et de simplicité, de grâce et de suavité".
        Marie Taglioni maitrisait si parfaitement, en fait, la technique des pointes (chèrement acquise...) qu'il n'y avait chez elle aucun effort physique apparent... ce qu'en un rien de temps toutes les autres danseuses essayèrent inévitablement d'imiter, mais sans succés...
        Sachant mettre sa fille en valeur comme seul un père peut le faire, Filippo Taglioni créa alors pour elle en 1832 (sur une musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer) La Sylphide, qui étendit d'un coup sa renommée à l'Europe entière.



        Véritable vitrine de son talent, ce ballet qui fit la gloire de "la Taglioni" s'inscrivit dans l'histoire de la danse comme le premier ballet où l'usage des pointes ajoutait à l'esthétique et n'était pas une simple prouesse accrobatique entrainant souvent de très disgracieux mouvements des bras, comme tout ce qui avait été vu auparavant.
         La Sylphide, effectivement, ne vit pas l'apparition des premiers chaussons de pointes comme on le dit souvent, et Marie Taglioni ne fut pas,comme le veut la tradition, la première danseuse à monter sur les pointes, car beaucoup d'autres l'avaient déjà fait avant elle, mais elle fut la première à le faire avec art...
       ( Pour les esprits curieux il faut noter que ces premiers chaussons de pointes n'avaient absolument rien à voir avec ceux que l'on connait aujourd'hui . Marie Taglioni portait de simples chaussons de satin dont la pointe et les côtés étaient rebrodés afin de les rigidifier, les danseuses rembourrant elles même l'extrémité).

        Les spectateurs découvrirent, par contre, une véritable révolution dans le costume dépouillé qu'avait imaginé Eugène Lami pour la Sylphide: une superposition de vaporeux jupons de mousseline blanche très légère, posée sur un bustier dégageant le cou et les épaules... de l'inédit absolu... en deux môts: un tutu romantique, que l'on retrouvera plus tard dans "Giselle" (1842), le "Pas de Quatre" (1845) et "Les Sylphides" (1901).

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        Un tutu que Marie Taglioni avait, chose encore scandaleuse pour l' époque, fait raccourcir afin de mieux montrer sa virtuosité dans le travail des pointes (Elle avait eu un illustre prédécesseur dans ce domaine avec "la Camargo" qui, en 1726, avait déclenché un scandale en montrant ses chevilles... et avait enlevé dans la foulée les talons de ses chaussures, inventant les premiers chaussons de danse...).

        Les élégantes du moment se coiffent "à la Sylphide"... les petites filles ont des poupées qui représentent la Sylphide... des bonbons et des biscuits porteront son nom... Marie Taglioni règne alors en reine incontestée sur le monde de la danse...

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        Après la fin de son contrat avec l'Opéra de Paris en 1837, elle se produit pendant 15 ans de Londres à Berlin et de Milan à St. Petersbourg où elle signa là un contrat de trois ans avec le Ballet Impérial (aujourd'hui le Kirov) C'est précisément à l'issue de sa dernière représentation en Russie que des chaussons de pointes lui appartenant furent, parait-il, vendus aux enchères pour la somme de 200 roubles, et achetés par des admirateurs qui les firent cuire (sans doute très longtemps...) avec une garniture de légumes et les mangèrent assaisonnés d'une sauce...
        Une autre légende racconte que Marie Taglioni conservait dans sa boite à bijoux un morceau de quartz étincellant comme la glace, en souvenir du jour où elle avait dansé sous les étoiles à la requète d'un bandit de grands chemins qui après avoir fait arrêter sa calèche en plein hiver lui avait demandé d'exécuter pour lui au clair de lune quelques pas sur une peau de panthère étalée sur la neige...

       Rempli d'enthousiasme l'écrivain-journaliste anglais William Thackeray écrivit :
                 "Est-ce que la jeune génération verra quelque chose d'aussi charmant, aussi classique, aussi semblable à Taglioni?"
        La réponse est non... A la fin de sa carrière elle parut encore dans tout l'éclat de son talent  le 26 Juin 1845 à Londres, où le directeur du Her Majesty's Theatre avait eu l'heureuse idée de rassembler les quatre plus grandes danseuses du siècle (Taglioni, Cerrito, Grahan et Grisi) dans le célèbre Pas de Quatre réglé par Jules Perrot sur une musique de Cesare Pugni.



        Deux ans plus tard, toujours à Londres, Marie Taglioni faisait ses adieux définitifs à la scène après 25 années de triomphe ininterrompu. L'inoubliable Sylphide prit alors sa retraite à l'age de 43 ans dans la villa qu'elle avait faite construire sur les bords du lac de Côme où en 1852 décéda son père devenu aveugle.
        Elle quitta cependant ce refuge en 1858 pour l'Opéra de Paris où elle devint le professeur de la jeune Emma Livry qui triomphait à son tour dans le rôle de la Sylphide, et composa pour elle en 1860 son unique chorégraphie, Le Papillon, sur une musique d'Offenbach (La tragique disparition prématurée de cette jeune ballerine à laquelle elle s'était profondément attachée lui causa un immense chagrin qu'elle eut par la suite beaucoup de mal à surmonter).



        Nommée inspectrice de la danse en 1859, Marie Taglioni avait institué dès son arrivée l'examen annuel du Corps de ballet dont le tout premier eut lieu le 13 Avril 1860. Mais la guerre franco-prussienne entraina, avec la fermeture de l'Opéra, la fin de son activité et surtout de graves soucis financiers personnels:
        Elle avait durant toutes ces années, comme on l'imagine, accumulé une immense fortune (L'Opéra de Paris lui versa pendant toute la durée de son contrat le salaire sans précédent de 30 000 francs par an) et bien que son père et elle aient été des investisseurs prudents, la guerre entraina leur ruine. Marie Taglioni s'exila alors à Londres où, pour subister, elle enseignait la danse classique et donnait des cours de danse de salon à la haute société.
        Mais le poids de l'age se faisant sentir elle prit en 1880 la décision de rejoindre à Marseille son fils, né d'un mariage malheureux avec le comte Gilbert des Voisins; et privée de ses maigres revenus elle s'éteignit dans la cité phocéenne le 24 Avril 1884 à l'age de 80 ans, pratiquement dans la misère. Enterrée dans un premier temps au cimetière St. Charles de Marseille, son corps a été transféré par la suite à Paris au cimetière du Père Lachaise dans la tombe de la famille Gilbert des Voisins sur laquelle est inscrite cette touchante épitaphe:

             "O terre ne pèse pas sur elle, elle a si peu pesé sur toi!"

        Elégante et raffinée, Marie Taglioni fut une technicienne virtuose qui fit passer à la postérité sa parfaite maitrise de l'art que son père lui avait enseigné: une danse aérienne imprégnée d'une harmonie naturelle et d'une sensibilité inhérente à chaque mouvement.
        Peut-être avait-elle été aiguillonnée dans sa quête de légèreté par ces paroles de l'auteur de ses jours, pleines de fougue italienne:
                             "Si je l'entend, je la tue..."
        Pour le plus grand plaisir de ses contemporains celui-ci n'eut pas à mettre sa menace à exécution... et fit à la danse le plus inestimable cadeau...
      


     
    Johann Strauss (1825-1899) composa la Marie Taglioni Polka (op 173) en son honneur, en utilisant des musiques de ballets dans lesquels elle avait paru. 

                 

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        On ne relève sur le Journal des frères Goncourt, à la date du 16 Novembre 1862, que ces quelques lignes:
       "Sous la couverture mouillée que le pompier lui avait jetée, la pauvre danseuse si horriblement brulée hier, Emma Livry, s'était mise à genoux et faisait sa prière".
        Une phrase laconique qui relate la fin de la carrière d'une artiste de 20 ans dont le talent égalait déjà celui de la grande Marie Taglioni qui avait fait cette remarque:
       "Il est vrai que je ne me suis jamais vue danser, mais je devais danser comme elle".

        Née le 24 Septembre 1842, Emma Livry, de son vrai nom Emma-Marie Emarot, était la fille d'une danseuse, Célestine Emarot, et du baron Charles de Chassiron. Elève de madame Dominique à l'école de danse de l'Opéra, ses aptitudes exceptionelles la firent très vite remarquer et à 16 ans elle est nommée Première danseuse ("étoile" ne sera employé à l'Opéra qu'à partir de 1938) et se voit confier le rôle de La Sylphide: une succession difficile à assumer après les apparitions triomphales de Marie Taglioni que personne n'avait oubliées.
        Emma, de plus, n'était pas avantagée par son physique. Elle se décrivait elle même comme "pale et intéréssante, mais pas jolie, avec de trop grands yeux", et à une époque où l'on appréciait les rondeurs elle était quasiment squelettique (elle avouait "vivre d'eau et de vinaigre").
                      "Se peut-il qu'un rat si maigre
                       Soit la fille d'un chat si rond?.." ne résistèrent pas certains à écrire à son sujet... 
        Le baron de Chassiron avait d'ailleurs, à cette époque, cédé la place auprès de sa mère au vicomte Ferdinand de Montguyon lequel chaperonna lui même activement la carrière de celle qui allait devenir la danseuse la plus appréciée du moment.

        L'apparition d'Emma dans La Sylphide avait été un véritable triomphe... car son immense talent avait fait l'unanimité parmi le public. N'étant ni belle ni bien enveloppée elle avait été uniquement jugée sur ses qualitée de danseuse et d'interprète et personne ne s'y trompa... Les habitués de l'Opéra furent enthousiasmés et ne tarissaient plus d'éloges à son égard.



        C'est alors qu'ayant appris la visite prochaine de Marie Taglioni à Paris, le vicomte de Montguyon qui jouissait d'une influence certaine demanda au directeur de l'Opéra de modifier ses programmes afin de mettre La Sylphide à l'affiche pour cette occasion. Ce qui fut fait... Et Marie Taglioni fut tellement impressionée par la virtuosité d'Emma qu'elle décida de devenir son professeur et la considéra comme sa dauphine. Elle se prit d'une profonde affection pour cette jeune ballerine qui, disait-elle, lui rappelait sa propre jeunesse, et parmi ses objets personnels exposés au London Theatre Museum on peut voir une touchante statuette représentant sa protégée.

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        En 1860, Marie Taglioni créa pour son élève son unique ballet Le Papillon. L'histoire d'une jeune femme Farfalla (Papillon en italien) qui est transformée en papillon par une méchante fée et qui, après de nombreuses péripéties, retrouve à la fin son amoureux le prince Djalma (rôle confié à Louis Mérante). La musique en avait été écrite par Jacques Offenbach dont ce fut le premier ballet et le seul de cette envergure.
        Le Papillon reste associé au nom d'Emma Livry comme La Sylphide à celui de Marie Taglioni:
       "Le Papillon ne saurait exister sans Livry. Mademoiselle Livry, si aérienne, si diaphane, frôle le sol sans le toucher, elle s'envole comme une plume et retombe comme un flocon de neige" écrivit un critique, et son confrère  Paul de Saint Victor d'ajouter:
                     "L' herbe la porterait, une fleur n'aurait pas
                      Reçu l'empreinte de ses pas".
        Napoléon III vit le ballet deux fois, et à deux reprises également on demanda à Emma d'aller le danser en Angleterre... Le monde était à ses pieds...

        C'est alors que l'on demanda à Taglioni de créer pour elle un second ballet, et tandis que celui ci était en préparation Emma accepta de jouer, pendant ce temps, un rôle de mime dans l'opéra d'Aubert "La Muette de Portici".
        Il faut se souvenir que les scènes de théatre étaient éclairées à l'époque avec des rampes au gaz: Un danger permanent, en particulier pour les danseuses dont les tutus vaporeux pouvaient s'enflammer très facilement. Elles devaient donc, afin de prévenir les accidents, appliquer sur les costumes un produit spécial qui avait malheureusement un défaut: il jaunissait les tissus et surtout les raidissait... De ce fait afin de préserver l'allure éthérée de leur tutu immaculé la majorité des danseuses préférait ne pas l'employer et elles signaient de leur main une décharge reconnaissant qu'elles acceptaient de courir le risque.

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        Le  15 Novembre 1862, Emma Livry assise dans les coulisses au cours d'une répétition attend son entrée en scène du deuxième Acte, et au moment où elle se lève son costume frôle les flammes et prend feu.
        Elle traversa trois fois la scène, prise de panique... deux de ses camarades tentèrent courageusement d'intevenir tandis que les autres reculaient affolés et que certains s'enfuirent carrément du théatre... S'apercevant alors qu'elle allait se retrouver nue Emma ramena contre elle par pudeur les morceaux d'étoffe enflammés ce qui aggrava considérablement ses brulûres, tandis qu'un pompier l'arrétait finalement en la couvrant d'une couverture mouillée.
        (Le musée de l'Opéra conserve dans une vitrine une partie de la ceinture et un lambeau de tissu épargnés par le feu)

        Un accident similaire s'était déroulé en Angleterre en 1844, où, pendant une représentation du London Royal Ballet, le costume de la danseuse Clara Webster avait pris feu, et celle ci très gravement brulée était morte deux jours plus tard.
        A partir de ce moment là on plaça constament, par sécurité, dans les coulisses, côté Cour et côté Jardin, une couverture mouillée, en anglais "a wet blanket"... Accident à l'origine d'une expression courante dans la langue de Shakespeare où "a wet blanket" est synonyme de rabat joie...celui qui éteint le feu...

        Les brulûres d'Emma Livry n'étaient pas vraiment profondes, mais elles étaient surtout très étendues car seul son visage et le haut de sa poitrine avaient étaient épargnés. Et malheureusement, croyant bien faire, Marie Taglioni qui assistait à la répétition les avait enduites de graisse à démaquiller ce qui ne fit qu'aggraver le mal.
        Malgré les terribles souffrances qu'elle endura courageusement, l' infortunée Emma n'avait pas perdu l'espoir de guérir, ni même de redanser un jour... Et sa position concernant les tutus anti-feu n'avait pas changé:  
       "Oui, ils sont, comme vous le dites, moins dangereux... Mais si je reviens à la scène je refuserai encore d'en porter... ils sont trop laids..."
        Dans le courant de l'été 1863 on crut pouvoir la transporter de Paris à Neuilly sur Seine, mais ce fut trop pour elle. Ses blessures se rouvrirent et elle mourut de septicémie le 26 Juillet.

        Emma Livry emportait avec elle toute une époque de l'histoire du ballet, car elle fut la dernière des "danseuse romantiques" parmi lesquelles avaient rayonné, outre Marie Taglioni, Fanny Cerrito, Fanny Elssler ou Carlotta Grisi.
       Quand au Papillon, il serait très certainement resté au répertoire si la carrière d'Emma s'était poursuivie, mais il fut retiré car personne n'avait le coeur de voir une autre danseuse la remplacer, et il fallut attendre 1976 pour que Pierre Lacote présente une reconstitution du Pas de deux principal.

        Après son enterrement à Notre Dame de Lorette à Paris, Emma Livry fut inhumée au cimetière de Montmartre où reposait déjà un autre grand de la danse, Gaetano Vestris, et où les rejoignirent Edgar Degas, Vaslav Nijinski et Théophile Gautier. Ce dernier qui avait assisté aux obsèques d'Emma avait affirmé qu'il avait vu, tandis que le cortège funèbre parcourait les rues, deux papillons blancs accompagner le corbillard...

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                     "Mais elle était du monde où les plus belle choses
                                       Ont le pire destin
                      Et rose elle a vécu ce que vivent les roses
                                       L'espace d' un matin".
                                                              François Malherbe

        
         
      

         

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         Il était une fois le plus jeune enfant d'une famille pauvre qui s'élança à la conquète d'un trésor... et finit par gagner célébrité et fortune... Ce trésor c'était la danse... et le jeune héros s'appelait Rudolf Hametovitch Noureev... qui fit une entrée dans le monde assez théâtrale le 17 Mars1938 à bord du Transsibérien quelquepart près du lac Baïkal. 

        Lorsque la guerre éclate, sa famille qui habite Moscou se replie dans un petit village de leur province natale de Bachkirie, puis à Oufa, la ville voisine. Les conditions de vie, difficiles pour tous, le sont encore davantage pour les Noureev qui vivent dans une extrème pauvreté.
        Humilié le jour où il s'évanouit en classe tellement il a faim, le jeune Rudolf doit aussi endurer les moqueries de ses camarades parcequ'il n'a pas de chaussures ou porte le vieux manteau de ses soeurs...
        Un soir de réveillon, sa mère réussit à le faire entrer à l'Opéra d'Oufa, lui et ses trois soeurs, avec un seul billet, à la barbe des controleurs, pour voir un ballet patriotique Le Chant des Cigognes... Ce soir là, Rudolf qui n'a que six ans, sait qu'un jour il sera danseur...

        Les danses folkloriques enseignées à l'école le font très vite remarquer  et madame Udeltsova, qui avait fait partie du corps de ballet de Diaghilev se propose bénévolement  pour lui donner des leçons... Il fait avec elle suffisament de progrés en un an pour être envoyé à une ancienne soliste des ballets du Kirov... Son avenir semble tout tracé...
        Pourtant son père, qui souhaite pour son fils une carrière d'ingénieur ou de médecin ne l'entend pas de cette oreille et interdit les cours de danse qui entravent notablement sa scolarité...
        "Noureev travaille de moins en moins" se plaignent les professeurs, "sa conduite est stupéfiante, il saute comme une grenouille et c'est à peu prés tout ce qu'il sait faire..."
        C'était toutefois sans compter avec la détermination de ce garçon qui persiste à suivre ses cours en cachette et justifie ses absences, avec la complicité de sa mère, en prétextant d'autre activités.

        A 15 ans il commence à figurer dans des spectacles du théatre de la ville où ses progrés lui permettent de paraitre dans le corps de ballet.
        Un soir que le soliste est indisponible, Noureev propose crânement de le remplacer... Sa mémoire est extraordinaire... en quelques instants il va se préparer à exécuter une variation qu'il a vue sans jamais l'avoir dansée lui même... Il impressionne tellement son entourage ce jour là qu'on décidera de l'emmener en tournée à Moscou avec la troupe qui lui offre un contrat à plein temps...
        Mais son ambition est ailleurs... La célèbre école Vaganova du Kirov... Utopie?... Pas pour lui... Et lorsque la tournée se termine, au lieu de regagner Oufa avec ses camarades, il met à profit l'argent qu'il vient de gagner pour se rendre à Léningrad... où il trouve l'école de danse femée pour la semaine...Qu'à cela ne tienne!  la vieille madame Udeltsova  qui vit maintenant à Léningrad est là pour l'héberger.
     

     

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        Bien qu'ayant dépassé la limite d'age, il est accepté au Kirov, avec ce commentaire du professeur qui l'a auditionné:
        "Soit vous serez un danseur extraordinaire, soit le modèle des ratés...et plus probablement le modèle des ratés"
        A 17 ans il n'avait pas, il est vrai, le niveau de ses pairs entrés à l'école 7 ans plus tôt. Mais il considéra cela comme un défi. Animé d'une volonté farouche de rattraper et de dépasser les autres, il accepte cependant mal la discipline, et surtout refuse de rentrer aux Jeunesses Communistes. Mais grâce au soutien de Pouchkine, son professeur, il repousse ses limites à l'extrème, passe tous les examens en trois ans, et débute dans la troupe à 20 ans.

    (Les dernières photos relatent le retour de Noureev en Union Soviétique en 1989, ses retrouvailles avec sa famille et sa réapparition sur la scène du Kirov où il interpréta pour l'occasion le rôle de James dans La Sylphide). 

     
        Il est choisi pour être le partenaire de Natalia Doudinskaya dans Laurencia et le succés est immédait. Quand il se déchire un ligament de la cheville peu de temps aprés, il reparait presqu'aussitôt sur scène, ignorant l'avis de son médecin qui lui prédit qu'il court le risque de ne plus jamais pouvoir redanser par la suite... Cette cheville, toutefois, le fit souffrir tout au long de sa carrière, et les problèmes qu'elle lui causa en auraient dissuadé plus d'un moins déterminé que lui...

     

        Tandis que son succés va croissant son tempérament impétueux et ses disputes fréquentes avec les professeurs lui forgent une réputation de mauvais caractère... Il se plaint un jour qu'une tournée en Allemagne de l'Est a été préjudiciable à sa forme physique... on lui répond qu'il ne dansera plus hors de Russie dorénavant...
        Et lorsqu'en 1961 la tournée du Kirov à Paris et à Londres se prépare, il n'est pas retenu.
         La chance va cependant lui sourire encore une fois... Le danseur étoile Konstantin Sergueev aura besoin d'être remplacé dans certains ballets, et Noureev est le seul à pouvoir le faire... Il partira donc... présenté officiellement comme "l'un des danseurs les plus passionants de ces dix dernières années".

     


        Paris (qui découvre le Kirov ) lui fait un accueil enthousiaste... Mais on le suveille de prés... ses entorses envers le réglement concernant les sorties nocturnes et les contacts avec les étrangers inquiètent les agents du KGB...
        Et lorsque la troupe arrive à l'aéroport du Bourget prète à s'envoler à destination de Londres, on remet à Noureev un billet pour Moscou où l'attend, lui dit-on, un gala... Il sent que c'est un piège... Il sait que s' il part il ne ressortira plus jamais d'URSS et sera écarté pour toujours de la scène... Sans perdre un instant il réussit à faire passer le message aux amis français venus l'accompagner et ceux ci transmettent sa requète à la police française:

        " I want to be free!... I want to dance!..."

        Une heure plus tard on lui a accordé l'asile politique et il est de retour à Paris...

        Poursuivi par les journalistes et harcelé par les autorités soviétiques il parcourt la France et l'Italie avec la compagnie des ballets du Marquis de Cuevas.
        Mais une rencontre va donner un tour décisif à sa carrière: Avec Erik Bruhn, le danseur étoile du Ballet Royal de Danmark, il découvre l'influence occidentale et l'assimile aussiôt pour créer ce style expressif à l'extréme, qui fera qu'après lui les danseurs ne pourront jamais plus ne pas s'investir totalement dans leurs rôles. 
        "Je suis arrivé avec le bagage" disait-il,"mais c'est à l' Ouest que j'ai appris ce qu'il fallait en faire".

        Ce bagage, il va aller le porter jusqu'à Londres où Margot Fonteyn l'invite peu de temps après à participer au gala annuel de la Royal Academy of Dancing... La porte de la gloire vient de s'ouvir pour lui... Avec le Royal Ballet qui restera sa troupe d'accueil jusqu'à la fin des années 70, et Margot Fonteyn comme partenaire, le succés est phénoménal.. (ils obtiennent 89 rappels à Vienne après le Lac des Cygnes...) Noureev a 23 ans, Margot Fonteyn 42... "Ce n'est pas elle, ce n'est pas moi, c'est le but que nous poursuivons ensemble" expliquait-il... et lorsqu'il quitte le Royal Ballet en 1977 ils resteront amis pour la vie.

     

         Etoile à la carrière internationale, Noureev se produit alors dans le monde entier avec des dizaines de troupes, apportant au répertoire classique talent et inspiration teintés d'anticonformisme:

     

        Lorsqu'il exécute pour la première fois les variations de Giselle ou du Lac des Cygnes avec le Royal Ballet ses modifications et ses ajouts indignèrent les puristes. 
        " il eut été absurde de cantonner Noureev dans un monde pré-établi" leur répondit très justement  Fréderick Ashton qui avait compris qu'on ne musèle pas cet artiste plein de fougue qui, un soir de Première de la Bayadère à Londres, prit un tel élan dans un saut qu'il disparut dans les coulisses... et réapparut nonchalament quelques instants plus tard...
        Noureev définissait ainsi le danseur:
    "Chaque pas doit porter la marque de son sang"... Personne n'oubliera ,en effet, ce don total qu'il faisait de lui même à chacune de ses apparitions où il irradiait à tout moment une humanité positive et puissante.
        Son "saut vers la liberté" lui fit la une de la presse internationale, mais sa personalité charismatique, aliée à une virtuosité et une présence magnétique doublée d'une puissance dramatique, le propulsèrent au sommet de son art.

        Acteur de cinéma, icône de la publicité, et même chef d'orchestre, Noureev toucha un public plus nombreux que n'importe quel autre danseur, et la presse populaire s'ingénia à construire à ce "Rimbaud des steppes" comme l'appelait Ashton, une image scandaleuse...Rapportant comment il lança un pâté aux crevettes à la tête d'un critique célèbre lors d'une réception en Australie ou bouscula une danseuse du corps de ballet de la Scala de Milan qui le génait pour entrer en scène...
        L'étoile n'a cependant jamais dévoré l'homme. De tempérament bouillant, s'il fut comédien il n'était jamais poseur, et s' il pouvait être arrogant il n'était pas vaniteux.

        En 1983 Rudolf Noureev est nommé directeur de la danse à l'Opéra de Paris et en porte le prestige sur les scènes internationales après avoir élevé la compagnie à son plus haut niveau. Ses talents de chorégraphe qui s'imposèrent avec la création de Tancrède à l'Opéra de Vienne en 1966 ont ici l'occasion de s'exprimer encore une fois à travers ses oeuvres les plus célèbres que sont ses versions des ballets de Petipa, le Lac des Cygnes ou Casse Noisette, auxquelles viennent s'ajouter Manfred, Roméo et Juliette, Cendrillon et Raymonda.
       Quand il quitte le poste de directeur de la danse en 1989 il demeure cependant "premier chorégraphe", et va donner La Bayadère, certainement un de ses ballets les plus réussis


        C'est grâce à sa volonté farouche et l'aide de collègues en qui il a toute confiance qu'il termine ce dernier ballet, car il a été diagnostiqué séropositif en 1984 et s'affaiblit progressivement. Les photos de la Première le 8 Octobre 1992, qui fut sa dernière apparition en public, révèlent au monde le degré avancé de sa maladie. Il espérait cependant pouvoir poursuivre encore ses activités, mais ses forces l'abandonnèrent très vite. 
        La nationalité française ne lui a pas été accordée pour des raisons politique et des pressions de l'URSS, et Rudolf Noureev décède "citoyen autrichien" à l'Hôpital du Perpétuel Secours de Levallois Perret le 6 Janvier 1993.

        Ainsi finit l' histoire de l'enfant prodige qui se battit pour "entrer dans la danse" et y rester, et pour qui, éternel nomade, le présent et l'avenir étaient plus importants que le passé car, disait-il:

        "Ne jamais regarder en arrière. C'est ainsi qu'on tombe dans l'escalier".


        
     
      
      

      


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    Danse



     "Je compose des ballets pour ceux qui n'en ont jamais vus et pour les cinq personnes dans le monde qui comprennent très bien la danse. Entre les deux il y a les balletomanes. Et je les déteste."

        Ainsi s'exprimait au cours d' une interview le chorégraphe dont les spectacles faisaient salle comble dans les années 1960-1970 au Palais des Sports de Paris, et qui fut le seul à savoir remplir les 14.000 places de Bercy avec sa Neuvième Symphonie.
        Il lui avait été pourtant prédit à ses débuts qu'il "ferait fuir les gens"... Car, à l'époque où seule la danse classique avait la faveur des théâtres à l'italienne, le travail de Maurice Béjart boulversa le microcosme.

       Difficile à situer précisément car il ne suit pas une ligne unique et récuse même l'idée de style, son oeuvre éclectique, foisonnante, imprégnée de musique contemporaine et d'un goût pour le cosmopolitisme culturel fit de lui une figure du renouveau de la danse et son ambassadeur privilégié auprès du grand public.

        "Renier chaque jour sa doctrine, si tant est qu'on en ait une" disait-il



        Adepte d'un spectacle total, Maurice Béjart mêle les univers musicaux, lyriques, théâtraux et chorégraphiques et rendit la danse accessible à tous en touchant le public jusqu'au plus profond de l'âme enfin indissociable du corps.
        Optique que beaucoup ne partagèrent pas et qui lui aura valu de nombreux détracteurs...

        Iconoclaste pour les amateurs de tutus et de paillettes, qui lui reprochèrent son approche physique et sensuelle de la danse (car plus de cygnes ni de princes... mais des hommes et des femmes)...
        Ou trop classique pour les adeptes d'une déconstruction de la notion même de ballet qui l'accusèrent de s'être arrété dans ses recherches pour satisfaire le plus grand nombre et faire de l'éclectisme populaire...   
        Comment se situait lui-même celui qui a su associer exigence classique et curiosité sans frontières culturelles, et que l'on estime à juste titre comme l' un des fondateurs de la danse contemporaine?

        S'il rend hommage à Balanchine qu'il considère "sans conteste le plus grand chorégraphe de tous les temps", son modèle est Nijinsky qui, selon lui, "n'était pas un homme de rupture, mais s'inscrivait parfaitement dans un processus d'évolution du classique au contemporain."

        "Je ne suis pas le révolutionnaire qu'on croit: j'ai dépoussiéré..."

    tenait à faire remarquer lui même Béjart qui exigeait de ses interprètes une parfaite maitrise de la danse académique. Car, disait-il avec justesse:
     " se priver d'une telle formation, c'est comme si un architecte n'avait jamais mis les pieds dans une abbaye romane ou une cathédrale gothique".

        De technique classique sa danse privilégie les formes, la puissance, et décale les lignes tout en développant l'expressivité et la liberté du corps et en réhabilitant le danseur encore simple portefaix de la ballerine classique. Avec son corps de lutteur, trop grand et trop robuste, Maurice Béjart n'avait pas vraiment le physique de l'emploi, et en tant que chorégraphe il remit en cause la tradition du danseur androgyne pour imposer de véritables athlètes.

     




        Côté inspiration Maurice Béjart mêle le profane et le sacré, le Coran et St. Jean de la Croix, Freud et Nietzche, Malraux et Barbara. Côté musique Stravinsky à Brel et Boulez à Queen...
        Il n'hésita pas à mettre en scène les grands problèmes d'actualité et les philosophies orientales, et le cinéma ou la littérature habitent également  son oeuvre où l'on parle d'amour, de mort, de voyage, de solitude ou des grands mythes occidentaux, bref de la condition humaine.

        "Je prenais la vie et je la jetais sur la scène" disait-il.


        Une vie qui s'ouvre devant lui le 1er Janvier 1927 à Marseille. Fils du philosophe Gaston Berger il fut très vite cerné par la mort dès l'enfance et perdit sa mère à l'age de 7 ans. Une absence que le chorégraphe va tenter de circonscrire tout au long de sa carrière, environné des morts qui lui sont chers autour desquels il orchestrait savamment ses chorégraphies. (La plus récente Dance for Life emprunte une musique de Queen).

        Celui dont le rêve d'enfant était de devenir toréador a suivi ses premiers cours de danse classique sur simple recommandation médicale afin de fortifier son corps malingre... Et si après des études supérieures il obtint une licence de Philosophie il opta sans hésitation pour la danse devenue passion unique à laquelle il a voué sa vie entière.
        Entré à l'Opéra de Paris en 1945, et après être passé par le ballet Cullberg et la troupe de Roland Petit c'est vers la carrière de chorégraphe qu'il se tourna  alors définitivement (il avait déjà crée en 1950 son célèbre Oiseau de Feu) en montant les Ballets de l' Etoile (1954-1957) puis le Ballet Théâtre de Paris (1957-1959)

        Condamné à l'exil par la France et son gouvernement qui, trop frileux devant ses créations, refusèrent de lui accorder la moindre subside c'est à Bruxelles qu'il créa le Ballet du XXème siècle et demeura jusqu'en 1987.
       Malgré ce départ il restera toujours profondément attaché à la terre qui l'avait accueilli et  peu avant son décès avait formé  le projet de demander la naturalisation belge car, disait-il, "je ne désire pas qu'à ma mort le qualificatif de français soit accolé au mot chorégraphe..." (Ses cendres furent dispersées à sa demande sur les plages d'Ostende, face à la mer du Nord).

        C'est au cours de ces presque trente années passées en Belgique que Maurice Béjart a crée  quelques unes de ses plus fameuses chorégraphies:
        Le Sacre du Printemps (1959), Le Boléro (1961), Messe pour un temps présent (dont la Première mondiale eut lieu au Festival d' Avignon dans la Cour d' Honneur du Palais des Papes en 1967) ou encore Nijinsky clown de Dieu (1972), et qu'il s' intéressa également  à la même époque aux danses perses et indiennes.



        Mais des rapports de force avec le directeur du théâtre de la Monnaie  de Bruxelles l'amenèrent  finalement  à partir s'installer en  Suisse où il créa en 1987 le Béjart Ballet de Lausanne avec lequel il ne cessa de parcourir le monde pour se placer là où il se sentait le mieux: au carrefour des civilisations où il poursuivit inlassablement son oeuvre, donnant entre autres La Nuit (1992), La Route de la Soie (1999), Zarathoustra (2006), ou Le Tour du Monde en 80 minutes resté inachevé...

        Si, à celui qui nous a légué quelques 230 chorégraphies il a pu être reproché certaines créations moins réussies , il faut reconnaitre qu'il était lui même le premier à porter sur son travail une critique impitoyable. Maurice Béjart n'hésitait jamais à reconnaitre la médiocrité d'un résultat et avouait sans détours qu'il lui arrivait  certaines fois en revoyant une de ses chorégraphie complètement oubliée de dire :"Quel est le con qui a fait ça?".

        Le 22 Novembre 2007 l'Oiseau de Feu s'est envolé... Mais cet humaniste, incorrigible rêveur d'avenir continuera à nous dire éternellement au-de-là de la mort:

        "J'ai tendu des cordes de clocher à clocher
         Des guirlandes de fenêtre à fenêtre
         Des chaines d'or d'étoile à étoile, et je danse."
                                                     Arthur Rimbaud

     

     

     

                                                                        


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