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    L'Art et la danse

         La technique de base de la danse classique est la même pour les danseurs du monde entier. Mais tous ne la rendent pas, cependant, de façon identique car, selon "l'école" d'après laquelle ils ont été formés, ils ont acquis un style et une qualité esthétique différents, hérités le plus souvent de la méthode caractéristique qu'élabora un prestigieux maitre de ballet: Bournonville, Vaganova, Balanchine, Alicia Alonso ou encore Cecchetti, peut-être le plus grand pédagogue de l'histoire de la danse.

        Ce fils de deux danseurs de renom, Cesare Cecchetti et Serafina Casagli, venu au monde à Rome le 21 Juin 1850 dans un vestiaire du théatre Tordinona, aurait-il pu embrasser une autre carrière?
        C'est en tous cas ce que souhaitait son père, qui aurait préféré le voir évoluer dans le monde des affaires ou celui de la magistrature plutôt que sur une scène, mais lui enseigna malgré tout les rudiments de son art ...  Son frère Giuseppe et sa soeur Pia, ainsi que ses tantes Maria et Raffaelle et son oncle Antonio, seront tous danseurs professionels et, à l'age de 13 ans, Enrico est fermement décidé à suivre leurs traces...

        Ses parents sont moins enthousiastes, mais sa détermination arrive malgré tout à vaincre leur réticence, et il termine alors sa formation auprès de Giovanni Lepri et Filippo Taglioni, deux anciens élèves de Carlo Blasis (dont l'enseignement de Cecchetti suivra plus tard les théories élémentaires).
        Danseur accompli il montre déjà à 16 ans, à l'égard de ses camarades, des qualités d'enseignant qui le font surnommer affectueusment "le Maestro" et à 20 ans, véritable virtuose, fait ses débuts sur la scène de la Scala de Milan et parcourt ensuite toute l'Europe... Promu premier danseur à la Scala, Londres le consacre "meilleur danseur de son temps" et les journaux lui écrivent des critiques délirantes.

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                                             Théâtre de la Scala.
     
        En 1887 il danse à St. Petersbourg où sa batterie brillante, ses sauts étonnants et ses pirouettes multiples enthousiasment le public, et le spectacle aura un tel succés que lors de la dernière soirée le sculpteur Praga offrit à la troupe un buste en plâtre de Cecchetti et de sa partenaire (sa femme Giuseppina) que l'on plaça de part et d'autre de la scène tandis que les danseurs étaient couronnés de lauriers.
        Très impressionné Vsevolojski, le directeur du Mariinsky lui signe alors un contrat de premier danseur (fait extrèmement rare car les engagement se faisaient généralement à un échelon beaucoup plus bas) et en 1890, lors de la Première de La Belle au Bois Dormant il crée le rôle de Carabosse et celui très technique de l'Oiseau Bleu où son interprétation exceptionelle démontre au public russe subjugué que le danseur masculin peut faire autre chose que soulever une danseuse étoile...

     

                 Extrait du  Pas de Deux de l'Oiseau Bleu   Australian Ballet Company


        Enrico Ceccheti va, à partir de ce moment là, s'imposer au sein du Marinsky: Nommé second maitre de ballet en 1892, c'est lui qui chorégraphie la nouvelle version de Coppelia qui sert toujours de base aux interprétations actuelles, et deux ans plus tard il se verra offrir un poste d'enseignant à l'Ecole de Ballet Impériale où, à l'élégance française apportée par Petipa, il va allier la virtuosité italienne: Les plus illustres de ses élèves auront pour noms  Anna Pavlova, Léonide Massine, ou Vaslav Nijinsky...
        Un désaccord avec le tsar au sujet du règlement concernant la nationalité des élèves le fait alors, en 1902, s'exiler à Varsovie, cependant la guerre avec le Japon le ramène trois ans plus tard en Italie où il ne fera d'ailleurs qu'un bref séjour car il accepte de retourner en Russie pour devenir le professeur privé d'Anna Pavlova.
        "Je lui ai donné le bénéfice d'une technique qui lui permit de s'exprimer plus librement, son art vient de son génie, et ses défauts physiques peuvent lui être facilement pardonnés", dira-t-il à son sujet.

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                                       Anna Pavlova et Enrico Cecchetti

         Préssé de demandes par les autres danseurs il accepte finalement de les prendre également comme élèves et fonde alors sa propre école... On racconte que Sergeï Diaghilev, qui souhaitait emmener certains d'entre eux en tournée avec ses Ballets Russes, se vit opposer un refus catégorique de leur part, ceux-ci déclarant qu'ils ne voulaient pas interrompre l'enseignement que leur dispensait le Maitre.

        Puisque ses élèves ne peuvent pas le quitter, en homme d'affaires avisé Diaghilev engage alors Cecchetti, en 1910, comme professeur principal de sa Compagnie où ce dernier, faisant le lien entre le passé et le présent, permettra aux danseurs, grâce à son enseignement rigoureux, de satisfaire aux exigences des chorégraphies d'avant garde. Cependant son activité au sein des Ballets Russes n'y sera pas limitée au seul enseignement, car l'occasion lui sera donnée également d'y exercer ses talents de mime exceptionnel dans des ballets comme Petrouchka, l'Oiseau de Feu, Shéhérazade ou encore le Coq d'Or.

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                             Enrico Cecchetti et Flore Revalles dans Shéhérazade

        Fatigué de courir le monde, le poids des ans commençant à se faire sentir, Cecchetti souhaite alors se fixer et s'établit, en 1918, à Londres où il enseigne d'abord dans la Compagnie d'Anna Pavlova puis ouvre avec sa femme une école où il aura comme élèves Alicia Markova et Ninette de Valois qui dira plus tard:
        "Maestro Cecchetti a laissé une empreinte sur l'école anglaise. Les aspects importants de son enseignement resteront une partie de la tradition académique du ballet anglais".

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         C'est pendant ces années passées en Angleterre qu'avec l'aide de son ancien élève, ex-danseur des Ballets Russes, Stanislas Idzikowsky, il met en forme sa technique et rédige deux ouvrages :

            The Theory and Practice of Classical Theatrical Dancing
        et The Theory and Practice of Allegro in Classical Ballet
        Les livres seront publiés en 1922 par son ami intime l'écrivain Cyril W. Beaumont qui fondera également plus tard l'Association Cecchetti afin de promouvoir et de maintenir la méthode auprès des enseignants. Des centres ont été ouverts un peu partout dans le monde principalement dans les pays anglophones, mais également en France où la méthode Cecchetti est actuellement enseignée par le Centre National de la Danse à Pantin.

     



        Passionné par l'art de la Renaissance Enrico Cecchetti exige de ses élèves la recherche du beau dans le sens le plus élevé du terme et sa méthode porte un regard particulier sur l'anatomie et la technique:
        L'élève ne doit pas en effet penser au mouvement de manière isolée mais en relation avec le corps entier afin de développer une notion de ligne, privilégiant la fluidité et le travail autour du centre de gravité. L'idée première étant qu'il n'apprend pas à danser en imitant le professeur, mais en développant de l'intérieur son acquisition des principes de base en mettant l'accent sur la musicalité et la sensibilité.
        La méthode Cecchetti repose sur une progression rigide de cet apprentissage avec des exercices précis, planifiés, qui évoluent dans le temps et tendent à faire de l'enseignement de la danse une science exacte faisant appel pour cela à un vocabulaire important très précis : C'est Cecchetti qui introduisit les 5 positions des bras, au lieu des trois positions conventionelles de l'école russe.
        Sa réputation était telle que l'on disait alors que nul ne pouvait devenir un danseur accompli sans être passé par son école, et il eut effectivement pour élèves tous les grands interprètes du début du XXème siècle, Marie Rambert, George Balanchine, Serge Lifar, pour ne citer que quelques noms...

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                                      Enrico Cecchetti et Serge Lifar

        Mais la nostalgie des cieux plus clément de son Italie natale amènera, en 1923, l'illustre professeur à quitter l'Angleterre pour s'installer à Turin où, celui qui a baptisé une série de tours et d'équilibres du nom de son chat, "glissade de Miami", aspire à prendre sa retraite...

     

        C'est alors qu'Arturo Toscanini va matérialiser le rêve de sa vie en lui offrant de venir enseigner à l'école de la Scala... Il accepte la proposition avec enthousiasme malgré ses 75 ans et sa santé déclinante, mais y mettra trois conditions: que les élèves soient recrutés pour leur talent quelle que soit leur nationalité, que les leçons soient gratuites et que ses cours ne soient jamais interrompus inopinément...

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        On accéda à toutes ses requêtes, mais son règne sur l'école de la Scala fut malheureusement de courte durée car, amoindri par le décés de sa femme qu'il adorait, le 12 Novembre 1928 alors qu'il s'était rendu comme chaque matin au théâtre, il perd connaissance pendant son cours, et transporté chez lui décède le lendemain, très vraisemblablement des suites d'un infarctus.
        Il avait lancé un jour cette boutade:
        "J'ai fait un pacte avec le Ciel: J'accepterai de partir s'il m'accorde pendant une semaine que personne ne confonde croisé et effacé"...
     (Pour les non spécialistes les termes "croisé" et "effacé" font référence à la position du danseur sur la scène selon que la jambe d'appui se trouve ou non coté public)

        Dans la préface du livre d'Olga Racster "The Master of the Russian Ballet", un recueil de souvenirs de Cecchetti, Anna Pavlova rend ce vibrant hommage à son ancien professeur:

        "A une époque où les gens ne comprennent plus que pour enseigner aux autres il faut d'abord avoir travaillé dur soi-même et acquis une véritable expérience, et où n'importe qui peut s'appeler professeur et ouvrir une école où l'on enseigne tout sauf la danse, vous avez avec amour et une infinie patience, honnêtement et modestement poursuivi la noble tâche d'inculquer à vos élèves les règles de l'art véritable".

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                                                     Le Maestro

      .....Et parcequ'il est réconfortant de réaliser que les dieux de la danse ont aussi leurs faiblesses, on sait maintenant ce dont apparement le public de l'époque ne s'était jamais aperçu:  Enrico Cecchetti n'arrivait à exécuter les tours avec brio que d'un seul côté et toutes les chorégraphies qu'il interpréta furent spécialement arrangées pour lui... 



        Pour répondre au désir de son père de voir rassemblée la méthode Cecchetti en un seul ouvrage analytique son fils Grazioso (danseur lui aussi) s'attacha à ce long travail qu'il publia de nombreuses années plus tard. Traduit en français sous le titre:
        La Danse classique: Manuel complet de la Méthode Cecchetti (2tomes)
                     Editions Gremese - Petite bibliothèque des Arts. 

    Olga Racster.  The Master of the Russian Ballet.  Editions E. P. Dutton. 

     


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        "Qu'est ce que le succés?...
         Pour moi ce ne sont pas les applaudissements, mais la satisfaction d'avoir atteint son idéal". 

     

        Ainsi s'exprimait à la fin de sa carrière celle qui fut de son vivant un mythe de la danse classique, célébrée pour sa grâce exceptionelle et la sensibilité de ses interprétations et qui, désservie par son physique, dut se battre plus que quiconque avant de devenir la plus célèbre ambassadrice du ballet dans le monde.

        Anna Pavlova naquit le 12 Février 1881 dans un faubourg populaire de St. Petersbourg alors capitale de l'Empire de Russie, d'une mère blanchisseuse et d'un père soldat dont l'identité fut discutée. Selon ses propres dires il serait disparu alors qu'elle n'avait que deux ans et c'est le second mari de sa mère, Matvey Pavlov, qui en l'adoptant lui aurait donné son nom.

        Elevée dans un milieu modeste, si cette petite fille chétive (elle était née prématurée) révait d'être un jour une princesse, ses ambitions ne tenaient en rien du conte de fées...
        Car, cette princesse, elle l'avait découverte avec éblouissement sur la scène du théatre Marinsky où sa mère l'avait emmenée à une représentation de La Belle au Bois Dormant un soir de Noël... Devant sa fascination, celle-ci lui avait demandé après un passage du corps de ballet:
                     "Tu aimerais danser avec eux?"
                     "Non..." avait répondu Anna, "Moi je serai  la princesse Aurore..." 

        Et elle le devint en effet... Mais le chemin fut laborieux, pavé de sueur et de larmes...

        Refusée une première fois par l'Ecole de Ballet Impériale à cause de sa constitution fragile, elle ne perdit cependant pas courage et fut enfin acceptée lorsqu'elle se représenta, deux ans plus tard, à l'age de 10 ans.
        C'est sa passion et son élégance naturelle qui retiendront l'attention du jury, car son physique ne la destine pas, à priori, à une carrière prometteuse: un corps chétif, un vilain en-dehors, des pieds trop cambrés et des chevilles délicates qui rendirent ses années d'étude difficiles et pénibles.

        Contrairement aux danseuses bien en chair de sa génération Pavlova était menue et frêle et devint la cible des plaisanteries de ses camarades qui la surnomment " le Balais" ou encore "la Petite Sauvage" (elle a de grands yeux et de longs cheveux noirs).
      Mais, imperturbable, le vilain petit canard s'acharna sans relâche pour améliorer sa technique, aidée par ses professeurs Pavel Gerdt, Nicolas Legat, et surtout Enrico Cecchetti qui fut son maitre favori et son mentor.

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                                         Anna Pavlova et Enrico Cecchetti

        "Personne n'arrive grâce à son seul talent" dira-t-elle plus tard "Dieu donne le talent, le travail le transforme en génie"

        Travailleuse acharnée, elle l'était en effet, et s'attira un jour les foudres de Pavel Gerdt alors que, malgré ses chevilles délicates, elle s'entêtait à imiter les fouéttés de Pierina Legnani.

        "Laisse les acrobaties aux autres!..." explosa celui-ci, " Je n'en peux plus de voir la contrainte que tu imposes à tes muscles délicats et à ta voûte plantaire!... N'essaye pas d'imiter celles qui sont physiquement plus fortes que toi... Comprends que ta délicatesse et ta fragilité sont tes meilleurs atouts et mets les en valeur au lieu de vouloir te faire remarquer avec des acrobaties..."

        Elle suivit intelligement ce conseil, et triompha de son manque de virtuosité car, comme l'avaient compris depuis longtemps ses professeurs, son talent était ailleurs...

        Anna Pavlova obtint son diplôme en 1899 (elle avait alors 18 ans) et intégra la même année le corps de ballet où après avoir été directement promue Coryphée (le second échelon) elle gravit très rapidement les autres par la suite: Première danseuse en 1905 et finalement Prima Ballerina en 1906 après une magistrale représentation de Giselle.

        A une époque où les fouéttés étaient à la mode,  Pavlova ressuscita les qualités aériennes des danseuses romantiques, et son talent, son lyrisme et son charisme exceptionnels séduisirent immédiatement le public et ses légions de fans: les Pavlovatzi.

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         Ce succés n'alla pas, cependant, sans engendrer quelques jalousies... et lorsqu'elle dut remplacer Kschessinskaïa alors enceinte, celle-ci choisit perfidement de lui apprendre le rôle de Nikiya dans la Bayadère, dans lequel elle était certaine que ses chevilles fragiles et ses jambes fluettes la feraient échouer...
        Le public, lui, ne s'y trompa pas... La silhouette frêle et délicate d'Anna incarnait à merveille le personnage, et elle s'attira un triomphe...

        Devenue l'une des interprètes favorites de Petipa, celui-ci réécrivit pour elle la plupart de ses variations et lui en composa de nouvelles. Mais, c'est le ballet chorégraphié à son intention par Mikhaïl Fokine en 1905 sur un extrait du Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns qui établit, encore jusqu'à aujourd'hui, sa renommée...

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        Ce solo, qui se résume en fait à des ports de bras, des mouvements du buste et quelques pas de bourrée est devenu de nos jours une cible de choix pour la satire, sans cesse revisité... Mais au delà du clin d'oeil humoristique, il faut voir dans La Mort du Cygne, et ce rôle d'une femme- oiseau, le symbole de la fragilité de la vie... de toutes les vies... et de l'ardeur désepérée avec laquelle nous nous y accrochons... Et en cela Anna Pavlova put donner toute la mesure de son lyrisme, et par son immense talent et son style si expressif émouvoir des salles entières.

                (On remarque ici de toute évidence l'en dehors très limité d'Anna Pavlova)

         Adulée par les balletomanes, Anna Pavlova, dont chaque apparition fait un triomphe, est devenue en 1907 la star du Marinsky où son nom brille au firmament de la danse... Pourtant, ce qui sera l'essentiel de sa carrière reste encore à venir...
         Car la direction du théatre ne l'a pas encore, jusque là, laissée partir en tournée ... Et lorsqu'elle les quitte pour la première fois, en 1908, avec l'accord du tsar, celui-ci eut cette réflection (prémonitoire...):
                    "Ma peur c'est que nous vous perdions..."

        Au cours de l'une de ces parenthèses elle travaille avec Diaghilev et les Ballets Russes où, lorsqu'on lui propose de danser dans l'Oiseau de Feu, elle refuse le rôle car elle ne pouvait se faire, disait-elle, à la musique d'avant garde de Stravinsky, et c'est Tamara Karsavina qui la remplace (elle n'affectionna tout au long de sa vie que les musiques dansantes de Cesare Pugni et Ludwig Minkus et resta irrémédiablement classique sans jamais danser de rôles innovants).
        D'un naturel assez indépendant, Pavlova eut certainement du mal à supporter l'autorité de Diaghilev et leur collaboration ne fut que de courte durée. Mais elle trouva certainement beaucoup plus difficile encore de devoir partager le succés avec Nijinski... Car elle détestait la compétition, et on l'accusa souvent de s'entourer de danseurs médiocres pour mieux faire ressortir son talent...

        La renommée de Pavlova commença ainsi à se répandre à l'étranger, mais ce n'est que lorsqu'elle fut définitivement libérée de ses obligations au Marinsky, en 1913, que débute alors la partie la plus importante de sa carrière avec le départ de ses tournées internationales qui, pendant 20 ans, l'emméneront dans le monde entier...



        Dès 1910 elle avait déjà formé sa propre compagnie avec huit danseurs de St. Petersbourg auxquels viendront s'ajouter en 1914 des danseurs anglais car, la guerre ayant rompu les ponts avec la Russie, elle s'installe alors en permanence à Londres qui lui servira de base pour ses tournées.

        Sa maison, Ivy House, située à Golders Green en bordure de Hampstead Heath (aujourd'hui le siège du London Cultural Jewish Centre), elle l'avait voulue comme
         "un endroit où je pourrai me retirer de l'agitation et du tumulte, un endroit où mes cygnes et moi pourrons être seuls".

                             ( Seul enregistrement connu de la voix d'Anna Pavlova)

        Anna Pavlova adorait les cygnes, et en possédait un couple apprivoisé qui occupait le parc de sa propriété en compagnie d'un paon, de flamants roses et d'une volière remplie d'oiseaux exotiques qu'elle ramenait de ses voyages.
        On la disait timide, peu sociable, introvertie et sans beaucoup d'amis et elle aimait venir ici se ressourcer au milieu de ses animaux, en compagnie de son impressario Victor Dandré dont elle ne voulut jamais clairement laisser entendre qu'elle l'avait épousé...

        "Personne ne doit l'apprendre" avait-elle dit, "Moi je suis Anna Pavlova et je me fous d'une madame Dandré"...

                              Anna Pavlova en compagnie d'Enrico Cecchetti
     

        Le reste du temps, elle le passait dans les trains et les hôtels où elle vécut la plus grande partie de sa vie.
        Bien avant qu'il y ait des avions pour voyager elle parcourut plus de 500.000kms en 20 ans et fut une vraie pionnière, se produisant n'importe où y compris dans des arènes... 
        Elle porta le ballet jusqu'en Afrique du Sud et en Inde et fut la première à le populariser aux Etats Unis dans les endroits les plus reculés. C'est lors de l'une de ses représentations à Lima, au Pérou, que Frederick Ashton, encore enfant, décida subjugué qu'il deviendrait danseur... Et elle inspira également la carrière de Natalia Makarova
        (Et dans un tout autre ordre d'idées sa tournée en Australie, en 1920, fut à l'origine du dessert national créé en son honneur: La Pavlova, une meringue légère nappée de Chantilly et recouverte de fruits frais)

        Après 20 ans de ces tournées incessantes (elle donnait parfois jusqu'à 9 ou 10 représentations par semaine...), bien qu'elle ne voulut pas l'admettre, Anna Pavlova était usée... (elle avait, depuis longtemps déjà, du mal à tenir certains équilibres, et afin de se faciliter la tâche donna au chausson de pointe sa forme actuelle en élargissant le bout...)

        Elle envoya un jour, à Londres, l'une de ses danseuses à l'église orthodoxe russe en lui disant:
            "Va prier pour moi... Je me sens dans l'ombre d'un gros nuage noir..." 

        Mais le nuage la rattrapa en Janvier 1931, alors qu'elle se rendait de Cannes vers Paris et qu'un incident stoppa le train en pleine nuit. Anna Pavlova descendit sur la voie très légèrement vétue et prit froid, et quand elle put rejoindre La Haye, point de départ de sa nouvelle tournée, elle souffrait d'une pneumonie.
        Seule une intervention chirugicale (une thoracotomie dont la voie d'abord lui aurait endommagé les muscles et les côtes et après laquelle elle n'aurait jamais plus pu danser), lui aurait sauvé la vie...
         Lorsque les médecins le lui proposèrent elle répondit:

                        "Si je ne peux plus danser, alors je préfère mourir..."

     

     

           "Anna Pavlova" (1983) avec Galina Belyayeva (Anna) et James Fox(Victor Dandré)

        Et elle s'éteignit effectivement le 23 Janvier 1931,  quelques jours après son cinquantième anniversaire, victime d'une pleurésie.
        Elle avait demandé dans son délire qu'on lui amène son costume de cygne qu'elle tenait sérré contre elle, et lorsque la fin arriva ses dernières paroles furent:

                        "Jouez la dernière mesure tout doucement..."

         Le jour prévu de la Première du spectacle, le rideau s'ouvrit sur une scène vide où le hâlo d'un projecteur matérialisait sa présence, tandis que l'orchestre entonnait la musique de Camille Saint-Saëns...

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         Une plaque sur le mur de l'Hôtel des Indes à La Haye (où un fumoir porte son nom) rappelle le souvenir de celle qui ne vécut que par et pour la danse et que beaucoup ont pris pour une sotte, car à l'inverse de Tamara Karsavina, avec qui l'on pouvait aborder tous les sujets, Anna Pavlova n'avait aucun autre centre d'intérêt que cette danse qu'elle aima jusqu'à en mourir.
        Mais avec la même élégance dans la vie que sur la scène elle érigea cette image de la ballerine consommée, auréolée de satin et de roses, qui devint un mythe dans le monde entier...

              "L'aube pénètre sur la pointe des pieds comme une Pavlova auréolée"
                                                                                    Ezra Pound


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         Anna Pavlova fut incinérée et ses cendres placées au colombarium de Golders Green où son urne fut ornée avec ses chaussons qui ont été volés depuis... (De nombreuses controverses se sont élevées certains prétextant que ses dernières volontés étaient de reposer au cimetière Novodevichy à Moscou).

            

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                            Le vent? Je suis le vent
                            La mer et la lune? Je suis la mer et la lune
                            Les larmes, la douleur, l'amour, les oiseaux?
                            Je suis tout cela, le pêché, la prière, la lumière...
                            Je danse ce que je suis...  


        C'est en ces termes que le poète Carl Sandburg (1878-1967) évoque celle dont l'existence tumultueuse contribua pour une large part à répandre dans le monde le nom et la légende:
        Des choix de vie audacieux, un destin romanesque et tragique, et une expression artistique révolutionnaire qui, en battissant le mythe d'Isadora Duncan, en firent la première grande star moderne.
        Angela Isadora Duncan qui naquit à San Francisco le 27 Mai 1877 sera en effet une femme libre, qui se joue des conventions, combat les préjugés et bousculera tous les tabous, érigeant ses défis au rang de manifeste artistique. 
        
        Mais l'aventure incroyable de celle qui eut une vie outrageusement provoquante, deux enfants et un mari tragiquement disparus, des amours sulfureuses et une fin théatrale, est en fait l'odyssée de toute une famille...
        Une famille aussi pauvre que bohème, passionnée par les arts qui se nourrit des textes de Shakespeare, de la musique de Beethoven, de l'art de la Grèce antique et de la Renaissance, ainsi que des oeuvres des poètes transcendentalistes américains Walt Whitman, Emerson ou Thoreau dont ils épousent les utopies: retour à la nature, culte du corps et végétarisme...
        La mère, Mary, professeur de piano, élève seule après son divorce ses quatre enfants dont la denière, Isadora, est attirée par la danse dès son plus jeune âge, mais abandonnera très vite les cours de danse classique qui, dit-elle, musèlent son art et où elle n'a rien à apprendre. Elle qualifiera d'ailleurs plus tard la danse classique de "laide et contre nature et étouffante pour l'âme".
        En compagnie de sa soeur Elisabeth, Isadora donne alors des cours de danse aux enfants du quartier à qui elle enseigne ce qu'elle a retenu de ses cours de classique afin d'augmenter les maigres revenus de la famille et, en 1897, convainc le clan à déménager à Chicago où elle rejoint la troupe de music-hall d'Augustin Daly. 

        Les Duncan étaient en fait des rêveurs, en quête d'une existence vouée à l'art et soutiendront et suivront sans relache l'étoile de leur benjamine...
        Après Chicago ils vont s'installer à New York où, sans le sou une fois de plus, ils gagnent leur vie en donnant des représentations au domicile de riches célébrités, Isadora s'y produisant, vétue d'écharpes clinquantes et de fausses tuniques grecques, accompagnée par Mary au piano, après que son frère Raymond ait déclamé quelques poèmes.
        Et lorsqu'ils ont enfin économisé suffisament d'argent les voilà en mesure d'accomplir leur rêve ultime: aller en Europe... Ils feront  pour cela la travesée sur un bateau à bestiaux, et la grandeur de leurs espoirs les empéchera heureusement d'entendre les protestations de leurs estomacs vides.... 

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                                     Raymond  Duncan, sa femme et sa fille

        Dès son arrivée à Londres en 1899 la troupe Duncan reprend ses représentations à domicile et ne passe pas inaperçue, car ces hippies de la Belle Epoque font sensation, constamment vétus de draperies à la grecque quel que soit l'endroit où ils se trouvent, ou la saison... Les prestations originales d'Isadora atteignent alors un public de plus en plus large, sa renommée s'étend, car son personnage hors normes fascine, et elle se produit dès lors dans la plupart des grandes villes européennes où par ses mouvements libres, affranchis de toute technique connue, elle introduit une idée de la danse qui repose sur l'invention, l'improvisation et l'harmonie du corps et de l'esprit.

        "Le corps du danseur est simplement la manifestation lumineuse de l'âme" disait-elle. 

        A Berlin, elle donnera une conférence intitulée la danse du Futur où elle prône une danse totalement libre, comme celle des anciens Grecs, qui doit émaner naturellement du plexus solaire... Car c'est à travers cette libération du corps et de l'esprit, et cet appel au rêve et à la création, que naitra, pense-t-elle, l'homme nouveau dans une société nouvelle...
         Le projet  fondamental d'Isadora s'étendra en fait bien au de là de la danse, nourri par l'espoir de transformer la vie jusque dans ses habitudes et dans ses moeurs, et elle se plaisait à faire remarquer:

                "Je suis une révolutionnaire... Tous les artistes sont des révolutionnaires "

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        Au fil du temps un véritable mythe se construit autour de cette femme extravagante qui porte des tenues révélatrices, marche pieds nus, ou raconte le plus sérieusement du monde qu'elle dansait déjà dans le ventre de sa mère qui, lorsqu'elle l'attendait, ne survécut qu'en mangeant des huitres et buvant du champagnes telle la déesse Aphrodite...

        Championne de la lutte pour les droits de la femme et l'abolition du mariage elle dira:

                "Toute femme qui a pris connaissance des termes de la cérémonie du mariage et qui y adhère n'a que ce qu'elle mérite"...

        Et ses deux enfants naitront effectivement hors mariage de pères différents: Deirdree en 1906, fille du célèbre décorateur de théatre Gordon Craig, et Patrick en 1910, fils de Paris Singer l'héritier du magnat des machines à coudre. (Si pareil état de choses ne choque plus personne à l'heure actuelle il faut se souvenir que nous sommes là à l'aube des années 1900...) 
        De la même façon Isadora ne fera jamais aucun mystère de la longue liste de ses amants et amantes, expliquant:

                "les gens vertueux sont simplement ceux qui n'ont pas été suffisament tentés". 

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                               Isadora Duncan par Valentine Hugo (1887-1968)
        
        Cette réputation sulfureuse suscite une controverse qui accompagne chacune de ses représentations publiques dont elle déteste d'ailleurs l'aspect commercial qui la détourne, dit-elle, de sa mission de créatrice de la beauté et d'éducation de la jeunesse dont elle se sent investie:

         "Danser c'est vivre..." disait elle, "Je veux une école de la vie".

        En 1909 elle crée une école dans les environs de Paris au château de Bellevue à Meudon, cadeau de Paris Singer (Ses écoles seront largement subventionnées par ses amants, les Duncan louvoyant entre l'aisance et la pauvreté...) Et elle n'y acceptera pour élèves que des enfants pauvres mais beaux, affirmant que "seule la beauté peut apprendre la beauté".
        ( Dans le même ordre d'idées, un soir à l'opéra de Vienne elle refusa de danser devant l'aristocratie autrichienne "Dans la salle" dira-t-elle "il y a trop de gens laids").
     
        Si l'école parisienne n'eut qu'une brève existence, celle-ci avait été précédée à Grunewald, en Allemagne, par une institution où elle enseigna sa philosophie de la danse à un groupe de jeunes filles qui donna naissance à sa célèbre troupe d'élèves, les Isadorables, avec lesquelles elle se produisait  (Elle abandonna finalement la direction de l'établissement à sa soeur Elisabeth, non sans en avoir adopté les élèves, toutes issues de milieux pauvres, qui prirent légalement le nom de Duncan).

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                                               Isadora et les Isadorables

        Isadora Duncan rayonnait alors au sommet de sa gloire quand survint, en 1913, une tragédie qui assombrit sa vie à tout jamais, et devait la marquer pour le restant de ses jours:
        Ses deux enfants et leur nurse étaient en voiture près des berges de la Seine, lorsqu'en voulant éviter une collision le chauffeur fit caler le moteur. Il descendit pour tourner la manivelle... mais avait oublié de mettre le frein à main, et lorsque le moteur se remit en route la voiture dévala la pente et plongea dans le fleuve où les trois occupants périrent noyés... 
        La "prétresse de la danse" comme l'appelaient ses admirateurs ne se remit jamais de cet accident dramatique et c'est à cette époque qu'elle commença à se tourner vers l'alcool.

        En 1922 ses convictions l'entrainent vers l'Union Soviétique dont elle partage l'idéal social et politique, et elle s'y rend avec l'intention de fonder une troisième école. Le projet ne se concrétise pas cependant selon ses désirs, mais ce voyage aura une autre incidence sur le cours de sa vie: Elle rencontre, à l'occasion de l'un de ses spectacles, le poète Sergeï Yesenin, de 18 ans son cadet, dont elle tombe amoureuse et qu'elle épouse afin qu'il puisse la suivre aux Etats Unis... Alcoolique, celui-ci était coutumier de violentes crises de fureur au cours desquelles il saccagea au passage bon nombre de chambres d'hôtel, une publicité tapageuse dont le nom de Duncan se serait bien passé...

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        Car lorsque le couple regagna l'Amérique en 1923 l'accueil fut carrément hostile... Les Etats Unis, beaucoup plus puritains que l'Europe, n'appréciaient déjà que très modérément les prestations de leur concitoyenne (qui avait, parait-il, dansé nue devant des journalistes dans une forêt au Brésil...) mais le mariage de cette révolutionnaire avec un Bolchevik déclancha cette fois une hostilité évidente.
        Lorsqu'elle parut sur scène à Boston drapée de rouge, Isadora fut huée et insultée par toute la salle... Alors, prise de fureur (elle avait été traitée de putain), elle exhiba sa poitrine nue en brandissant l'écharpe et en vociférant:

             " Elle est rouge !... Et moi aussi!".

       On imagine le scandale...  A l'issue duquel Isadora jura de ne plus jamais revenir aux Etats Unis.... et tint parole...
        Sergeï et elle se séparèrent l'année suivante, et pour ajouter un dernier chapitre à ce roman noir on retrouva, en 1925, le jeune Russe avec une balle dans la tête (Celui-ci ayant sombré dans la dépression on ne sut jamais clairement s'il s'était agi d'un suicide ou d'un meurtre).

        Détruite par son alcoolisme qui s'aggrava sérieusement à cette époque, Isadora ne dansait plus et devint plus célèbre pour ses frasques et les scènes de boisson que pour ses apparitions aériennes. Elle partageait son temps entre Paris et la Côte d'Azur, criblée de dettes, laissant derrière elle dans les hôtels des factures impayées, et c'est alors que sur les conseils de ses amis elle consentit à écrire ses mémoires... 
         Qu'elle ne put achever elle même car le destin voulut qu'elle meure avant que le livre soit terminé...

        Habituée à se parer de très longs voiles vaporeux, Isadora, portant enroulée autour du cou une étole peinte par l'artiste russe Roman Chatlov, prend place, le soir du 14 Septembre 1927 à Nice, sur le siège arrière de la voiture d'un jeune homme dont elle s'est amourachée et qu'elle a surnommé Bugatti (Ignorant son nom, avant de faire sa connaissance elle lui avait donné celui de la voiture dans laquelle il circulait qui, en fait, n'aurait pas été une Bugatti selon les pointilleux mais une Amilcar, ce qui n'a absolument aucune importance...) 
       C'est la fin d'une agréable soirée, Isadora fait un dernier signe à ses amis, le véhicule démarre, et lorsque celui-ci prend de la vitesse quelques minutes plus tard sur la Promenade des Anglais, son écharpe qui flotte se prend dans les rayons d'une roue arrière et l'éjecte violemment sur la chaussée, où elle est quasi décapitée par l'étoffe qui l'a étranglée.

        Selon ses proches qui se chargèrent de terminer la rédaction des Mémoires, ses derniers mots en montant dans la voiture auraient été:

        "Adieu mes amis, je vais à la Gloire!"

    Cependant son amie Mary Desti qui était présente à ce moment là avoua au romancier Glenway Westcot qu'ils avaient menti... et que les vraies paroles avaient été:

        "Adieu mes amis, je vais à l'Amour!..."

                            Mais que pour la légende elles avaient "moins de panache"...
          

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                                 Isadora Dunca - Ma vie (chapitre 1)  éditions Gallimard


        La célébrité d'Isadora Duncan la fit s'imposer comme la vivante image de la beauté pour bon nombre d'artistes, et elle inspira les plus grands de Matisse à Rodin ou Bourdelle.

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                              Isadora Duncan par Antoine Bourdelle (1861-1929)

        Ce dernier exécuta des centaines de dessins à son image et, quand le théatre des Champs Elysées fut construit en 1913, la représenta sur le bas relief placé au dessus de la porte.

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                                    Nijinski et Isadora Duncan par Bourdelle

        C'est encore elle qui inspira le peintre Maurice Denis pour les peintures des neuf muses qui ornent l'auditorium de ce même théatre, et celui-ci déclara:

                "Toutes mes muses dans le théatre sont des mouvements saisis sur les vols d'Isadora, elle fut ma principale source".

        Jamais abouti, le projet personnel d'Isadora Duncan a cependant laissé des traces et, si ses écoles ne lui survécurent pas longtemps, son style primitif basé sur l'improvisation chorégraphique préfigure le courant nouveau de la danse moderne où chaque chorégraphe devra trouver un langage personnel.
        Mais, ironie du sort, c'est aux Etats Unis qui la boudèrent que, la dernière des "Isadorables", Maria Thérésa Duncan fonda à New York en 1977 l'Isadora Duncan International Institute, où se transmet encore aujourd'hui à la postérité l'héritage de celle qui s'était donné pour devise de
     
                                              "Vivre sans limites"... 



     

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    L'Art et la danse

      
        Entré dans la légende grâce à cette capacité à s'élever très haut presque sans élan en donnant l'impression de voler (une prouesse qui serait due à une conformation du pied très singulière révélée en 1916 par une radiographie consécutive à une entorse: la combinaison d'un pied très court et d'un tendon d'Achille très long), Vaslav Nijinski naquit à Kiev (Ukraine) le 28 Décembre 1889 si l'on en croit la date gravée sur sa tombe car il existe apparement un flou certain à ce sujet. Ce fils cadet d'un couple de danseurs d'origine polonaise, gai et rieur, comme le décrit dans ses Mémoires sa soeur Bronislava qui fit carrière dans la danse elle aussi, démontra très tôt des dons exceptionnels qui lui permirent d'être accepté sans difficultés à l'Ecole Impériale de Ballet de St. Petersbourg, l'institution professionelle la plus brillante de son temps.

        
        Elève d'Enrico Cecchetti, Nikolaï Legat et Pavel Gerdt, celui qui était capable de battre un entrechat 10 et affirmait:
                "Lorsqu'on s'est élévé dans les airs, on n'a qu'une envie y rester", jouissait déjà d'une solide réputation à l'issue des épreuves de fin d'étude lorsqu'à cette occasion Kschessinskaya, la danseuse favorite du tsar, s'avance vers lui et lui lance:
                "Vous êtes un génie! Je veux que vous soyez mon partenaire l'été prochain".

        Nijinski rejoint alors le corps de ballet du Théatre Impérial et devient dès 1908 l'un des danseurs favoris du public. 
        Pris dans un tourbillon mondain il fait la rencontre de Sergeï Diaghilev (1872-1929), homme du monde, amateur de musique et de danse, épris de culture d'avant garde. Imprésario de génie celui-ci est sur le point d'organiser une tournée de ballets en France et il emménera avec lui trois danseurs étoiles Anna Pavlova, Tamara Karsavina et Vaslav Nijinski.

        Cette première saison de 1909 consacre d'emblée la gloire de la Russie et de ses danseurs, l'enthousiasme des parisiens est à son comble et le succés amène Diaghilev à créer Les Ballets Russes avec un chorégraphe Michel Fokine et un décorateur Léon Bakst.
        De nombreux projets se dessinent à l'horizon pour les danseurs, mais Nijinski, quand à lui, est à l'époque toujours attaché au Théatre Impérial où il doit par contrat 8 mois de présence et un quota de représentations... Il lui faut reprendre sa liberté...

        On ne sait qui de lui ou de Diaghilev imagina la solution... Quoi qu'il en soit Nijinski qui interprétait le rôle d'Albrecht dans Giselle parut sur scène un certain soir sans la culotte "de bienséance" que les interprètes masculins de l'époque enfilaient par dessus les collants... et l'effet produit fut immédiat... L'impératrice Maria Feodorovna outrée qualifia cette tenue d'extrème indécence et l'offenseur fut renvoyé sur le champ...
        
        Libéré de ses obligations Vaslav Nijinski appartenait désormais aux Ballets Russes et attacha son destin à celui de Diaghilev: Il ne retournera jamais en Russie.
        La troupe sillonne alors triomphalement l'Europe, et Paris est avec Londres leur ville préférée où Nijinski crée Petrouchka, sur une musique de Stravinski et une chorégraphie de Fokine, l'histoire d'une pauvre marionette humaine manipulée jusqu'à la mort par un magicien.

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        Le 19 Avril 1911 voit la Première, à l'opéra de Monte Carlo, du Spectre de la Rose inspiré d'un poème de Théophile Gautier sur une musique de Carl Maria von Weber. L'affiche sera signée par Jean Cocteau et le ballet interprété par Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina.

     



        C'est alors que Diaghilev va maintenant métamorphoser son danseur en chorégraphe avec L'Après Midi d'un Faune.
        Créé le 29 Mai 1912 à Paris au Théatre du Chatelet, le ballet, inspiré d'un poème de Mallarmé sur une musique de Debussy, donna lieu à un scandale retentissant...
        L'originalité de la chorégraphie et l'audace de la scène finale, d'un érotisme affiché pour l'époque, suscitèrent les plus vives réactions de la part des détracteurs... La moitié de Paris jugea le spectacle obscène et Gaston Calmette témoignera de son indignation dans Le Figaro où il condamne "les vils mouvements de bestialité érotique et des gestes lourds d'impudeur". (Mais Nijinski est cependant soutenu par de fervents partisans, parmi lesquels figurent Auguste Rodin, Odilon Redon et Marcel Proust).

     


         Enchanté par ce premier essai (et surtout par le scandale qui s'ensuit...) Diaghilev commande alors deux nouvelles chorégraphies à Nijinski: Jeux, sur une musique de Claude Debussy créé au Théatre des Champs Elysées le 15 Mai 1913, et le Sacre du Printemps sur une partition d'Igor Stravinsky créé dans ce même théatre le 29 Mai 1913 au milieu d'un chahu indescriptible... On racconte que les danseurs  n'entendaient  plus l'orchestre tant il y avait de bruit dans la salle et que Nijinski hurlait la mesure dans les coulisses au milieu de ce pandemonium...
        Avec des danseurs aux pieds en-dedans et les genoux pliés, le public déjà surpris par la violence primitive de la musique avait, on l'imagine, grand mal à s'y reconnaitre...
        Et "la Bataille du Sacre" s'inscrira comme l'une des grandes dates de l'histoire de l'art moderne...


         Une peur superstitieuse interdisait à Diaghilev les voyages en mer, aussi lorsque quelques mois plus tard la troupe des Ballets Russes embarque pour une traversée vers l'Amérique du Sud celui-ci les laissera partir sans lui... un évènement qui va irrémédiablement changer le cours du destin...

        Nijinski retrouve en effet sur le bateau une de ses admiratrices, une comtesse hongroise, Romola Pulszky, qui le poursuit déjà depuis longtemps de ses assiduités et a utilisé ses relations pour l'approcher en réussissant à se faire engager dans la Compagnie...
        Romola avait-elle misé sur le romantisme de la vie à bord?... Toujours est-il qu'ils se marient en arrivant à Buenos Aires...
        Et lorsque Diaghilev apprend la nouvelle à leur retour en Europe, il est furieux et rompt les deux contrats, se séparant par dépit de son meilleur danseur...

        C'est le début du naufrage pour Nijinski... Il essaie en vain de créer sa propre troupe mais ses diverses tentatives échouent et ses difficultés matérielles s'aggravent avec la guerre qui le prive de toute possibilité d'exercer son art. 
        De nationalité russe, il est fait prisonnier de guerre en Hongrie où il est assigné à résidence alors qu'il séjourne chez sa belle-mère. Mais Diaghilev réussit à le faire sortir en 1916 pour rejoindre une tournée en Amérique du Nord. Nijinski créera à cette occasion, sur une partition de Richard Strauss, Till Eulenspiegel dont il interprétera le rôle titre et qui sera sa dernière chorégraphie, car c'est à cette époque qu'apparaissent les premiers signes de sa maladie...

        De retour en Europe, installé  avec sa famille en Suisse (Il a une fille Kira née en 1914,  la seconde, Tamara, naitra en 1920) sa santé mentale fragile se dégrade.
        Le 19 Janvier 1919 il donne un récital à l'Hôtel Suvretta à Saint Moritz où il dansera pour la dernière fois avant de basculer irrémédiablement dans la folie... il a alors 29 ans... (sa carrière n'aura duré que 10 ans...).
        Nijinski ce soir là avait annoncé qu'il danserait la guerre, et sa femme témoigna plus tard de cette représentation impressionnante:
                "Le public restait assis, le souffle coupé, horrifié, en proie à une étrange fascination".

       (C'est à l'issue de cette soirée que Nijinski entame la rédaction de son Journal qu'il va poursuivre pendant les six semaines qui précéderont son internement, mélange parfois obscur de détails autobiographiques et de réflexions sur l'existence).

        Soumis à divers traitements Nijinski vécut encore 30 ans qu'il passa d'hôpitaux psychiatriques en asiles d'aliénés, et mourut dans une clinique de Londres le 8 Avril 1950.
       Il fut enterré à Londres et en 1953 son corps fut transporté à Paris au cimetière de Montmartre à côté de Gaetano Vestris, Théophile Gautier et Emma Livry. (Offerte par Serge Lifar, une statue le représentant dans le rôle de Petrouchka orne le monument)

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         Après une représentation du Spectre de la Rose, Lucien Daudet écrivit:
                "Nijinski est toujours celui qui confond Newton et qui affole les spirites en prouvant si aisément que la pesanteur n'existe pas".
        Son principal talent résidait cependant autant dans son charisme, son art du mime et de l'interprétation que strictement dans sa technique. Et s'il fut célébré il est vrai pour sa virtuosité, il le fut tout autant pour la profondeur et l'intensité de son interprétation.

        De nombreux chorégraphes ont essayé de retracer tous les aspects de la vie et de la carrière de celui qui fut surnommé "le dieu de la danse", mais personne ne s'est davantage approché de ce danseur exceptionnel que John Neumeier qui, non seulement lui a consacré trois chorégraphies:
                "Vaslaw" (1979), "Nijinsky" (2000) et "Le Pavillon d'Armide" (2009 - Nouvelle création en mémoire du premier ballet proposé aux parisiens du Châtelet en 1909) , mais a réuni la plus importante collection de souvenirs et surtout de dessins et peintures réalisés par Nijinski et dont il organisa une exposition à l'occasion du centenaire des Ballets Russes en 2009.

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                                  Nijinski dans Le Pavillon d'Armide de Fokine

        Diaghilev ne permit jamais que l'on filme Les Ballets Russes car disait-il, non sans raisons, que la qualité du film de l'époque ne pouvait pas rendre l'art de ses danseurs et que la réputation de la Compagnie en souffrirait si les gens ne voyaient seulement que ces courts extraits tressautants.

        A nous donc d'imaginer ce virtuose qui faisait dire à Proust: "Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau", et que le public vénéra comme un danseur russe alors qu'il se considéra toute sa vie comme polonais:
                "Ma mère m'a donné son lait et la langue polonaise, c'est ce qui m'a fait polonais" écrivit-il à un ami.
        Baptisé à Varsovie, il disait encore ne prier qu'en polonais et, quand la folie le prit, il s'imagina marié à ce Dieu auquel il ne s'adressait que dans sa langue maternelle, lui, l'artiste torturé à la raison égarée, que le monde entier avait érigé en génie de la danse mais qui se voulut simplement "le clown de Dieu". 

               
                "On m'a dit que j'étais fou. Je croyais que j'étais vivant. Ma folie c'est l'amour de l'humanité".
              Vaslav Nijinski  (Cahiers)

     Il y eut plusieurs éditions plus ou moins expurgées des Cahiers 
    de Nijinski, à l'initiative de son épouse Romola désirant occulter certains aspect de sa personnalité. Une version intégrale a été publiée en français en 2000 aux éditions Babel, traduite du russe par Christian Dumais-Lvowski et Galina Pogojeva.
     


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        Sans nul doute le plus grand chorégraphe de notre temps, auteur de la fusion réussie de concepts modernes avec les idées du ballet classique, Georgi Melitonovitch Balanchivadze naquit dans le village de Banodzha (Georgie) le 22 Janvier 1904.

        Son père est l'un des fondateurs de l'opéra géorgien, son frère Andria deviendra un compositeur connu, sa mère et sa soeur Tamara sont passionées de ballet mais lui même ne se sent aucune attirance particulière pour la danse... Et c'est tout à fait par hasard qu'il suit Tamara qui, ayant atteint l'age requis, va auditionner pour entrer à l'école de danse du Marinsky à St. Petersbourg. Il a alors 9 ans, et l'amie qui les accompagne lui suggére, tant qu'à faire, de se présenter aussi... Ironie du sort... en effet Georgi n'aura pas fait le voyage pour rien, car à l'issue de l'examen c'est lui seul qui sera retenu...

        "Je ne suis pas un intellectuel, un cerveau... Je suis un sot. Je suis né comme ça. En revanche je sais voir, entendre et bouger vite. Quand j'étais petit je pouvais attraper les souris à la main. La plupart des chorégraphes d'aujourd'hui sont des intellectuels. Ils s'inspirent de Freud, de Jung, de Kierkegaard. Moi je suis moi-même".
         "Je ne peux pas voir quelquechose qui n'existe pas. Je ne crée rien ou n'invente rien. J'assemble. Dieu a déjà tout fait". 

      
     Ainsi se définira de nombreuses années plus tard l'élève de Pavel Gerdt formé à la technique de Petipa.
      
     Son premier ballet est un pas de deux, La Nuit (sur une musique d'Anton Rubinstein), qu'il compose à 16 ans alors qu'il n'est encore qu'élève au Marinsky. Ses camarades sont enthousiasmés par cette danseuse en chaussons de pointes très sobrement vétue d'une simple tunique... Mais les professeurs, par contre, pour qui pointes ne pouvait rimer qu'avec tutu font un accueil beaucoup moins chaleureux à ce dépouillement moderne...

        En 1921, l'élève Balanchivadze passe avec honneurs le dernier examen et se trouve immédiatement admis dans le corps de ballet. Cependant la chorégraphie l'attire toujours davantage et en 1923 il forme avec quelques camarades une petite compagnie, le Jeune Ballet, pour laquelle il composera plusieures oeuvres, mais que la direction du Marinsky l'obligera à dissoudre en le menaçant de renvoi, taxant son travail de "trop expérimental et subversif" (Il ne faut pas oublier qu'en 1917 la révolution était passée par là et que l'école du Marinsky considérée comme un symbole du tsarisme fut un temps fermée).

        Toutefois le destin qui avait engagé Georgi sur cette voie n'allait pas lui laisser barrer aussi facilement la route: Au cours de l'été 1924 il eut, ainsi que trois autres de ses camarades, la permission de quitter la toute nouvelle Union Soviétique pour une tournée en Europe de l'Ouest... d'où ils ne revinrent jamais... Faisaient partie de cette équipée Alexandra Danilova, sa femme, ainsi que Tamara Geva et Nicolas Efimov, autant de noms qui s'inscrivirent par la suite au firmament du ballet occidental.
        Invité à auditionner pour les Ballets Russes à la suite d'une représentation à Londres, le groupe rejoint la compagnie à Paris où, dès 1925, Georgi Balanchivadze à qui Diaghilev demande alors de transformer son nom en George Balanchine, fait office de maitre de ballet avec toute latitude de développer sa propre chorégraphie.
        Une très sérieuse blessure au genou l'ayant obligé à abandonner définitivement sa carrière d'interprète il va se consacrer uniquement dès lors à son travail de création. Ce sera l'époque de L'Enfant et les Sortilèges (1925), d'après l'oeuvre de Ravel ou Apollon Musagète (1928) sur une musique d'Igor Stravinsky avec qui il va créer plus d'une trentaine de ballets pendant les 50 années au cours desquelles ces deux géants vont collaborer avec un total succés. Car du Chant du Rossignol (1925) à Elégie (1982) en passant par l'Oiseau de Feu (1949) pour ne citer que ces trois oeuvres, George Balanchine se fera le plus génial illustrateur du musicien.

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        "Les chorégraphes ne sont pas des créateurs. Nous sommes des chercheurs. A chaque musique correspond une danse. Nous nous efforçons de la trouver". Ce que réussissait à coup sûr Balanchine, à en lire ces paroles de Stravinsky:
        "Balanchine composait la chorégraphie tandis qu'il écoutait mes enregistrements et je l'observais concevoir des gestes, des mouvements, des combinaisons, des compositions... Le résultat était un dialogue parfaitement complémentaire".



        
    Grace à sa culture musicale profonde (outre l'influence du milieu familial il a suivi un enseignement très poussé au Conservatoire de Musique où il s'était inscrit alors qu'il était encore élève au Marinsky), George Balanchine est devenu le maitre du ballet abstrait inspiré par la seule musique, c'est à dire sans intrigue, sans décor, et sans costume. Avec cet unique désir de son créateur de:
                                    
                                      " voir la musique et entendre la danse..."

      
     En témoigneront  tout au long de sa carrière le Concerto Barocco (Bach-1941), Sérénade (Thaïkovski-1935), le Palais de Cristal (Symphonie en ut de Bizet,créé en 1947 pour l'Opéra de Paris) ou encore Les Quatre tempéraments (Hindemith-1946).



        
    A la mort de Diaghilev, en 1929, les Ballets Russes se séparent et la route de Balanchine le mène alors de Londres à Copenhague, puis il revient un temps aux Ballets Russes qui s'installent à Monte Carlo, et décide finalement de fonder sa propre compagnie Les Ballets 1933. Et c'est à l'issue de l'une de leurs représentations qu'il est contacté par le mécène américain Lincoln Kirstein qui rêvant de créer une compagnie de ballet lui offre de matérialiser ce projet...
        George Balanchine a 29 ans et accepte alors de s'installer aux Etats Unis où, si l'on omet les fréquents séjours en Europe au cours desquels il fera de nombreuses créations, il restera jusqu'à sa mort. 

        Il a cependant émis une exigence...

                                    "But first a school..."

        D'abord une école... et la School of American Ballet  (SAB), fondée en 1934 fut le premier produit de la collaboration des deux hommes, une académie capable de rivaliser avec les écoles européennes à la réputation établie depuis longtemps, et un vivier nécessaire pour Balanchine qui va modeler le nouveau style de danse et de danseuse que l'on qualifie de "Balanchien". 

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    S'il convient davantage d'employer ici le mot "danseuse" et non le terme plus général de "danseur" c'est que pour lui:

    "le ballet c'est la femme, la femme est la reine de la danse l'homme n'est que le serviteur"

    et bien qu'il ait cependant chorégraphié de très beaux rôles masculin, c'est pour les femmes, qu'il adorait, que Balanchine a essentiellement créé:

    "la danse est faite pour les femmes. Les hommes devraient rester à la maison et faire la cuisine" commentait-il.
      
     
         Il joua d'ailleurs le Pygmalion toute sa vie et tomba amoureux de la plupart de ses découvertes, d'Alicia Markova à Darci Kistler (qui fut à 17 ans la plus jeune étoile du New York City Ballet) en passant par Maria Tallchief, Tamara Geva ou Suzanne Farrel pour qui il créa Diamonds dans le ballet Jewels (1967-Ballet inspiré par les vitrines du joailler Van Cleef et Arpels devant lesquelles Balanchine passait chaque matin).
        Certaines de ses égéries devinrent ses épouses, d'autres non, mais toutes inspirèrent ses créations et comme le fit remarquer l'une d'elles, Alexandra Danilova, avec une certaine dose d'humour : "Il épousait ses matériaux..."  



         Ses danseuses, Balanchine les choisit toutes selon des critères morphologiques bien précis, avec de très longues jambes et un buste court, et surtout ajoutait-il:
                 "Je ne veux pas des gens qui veulent danser, mais des gens qui ont besoin de danser".

         Très exigeante du point de vue corporel sa technique s'adresse essentiellement à des danseurs professionnels où déjà formés, avec un en-dehors poussé à l'extrème et une rapidité des pas de pointes ou de petite batterie souvent à la limite de l'impossibilité physique.
        Car priorité est donnée à la brillance des pas ainsi qu'à l'énergie et au mouvement. Et à cette rapidité et ce dynamisme il ajoute deux principes très importants: la pureté de lignes et la musicalité. En effet pour Balanchine au service de cette danse où

                "la seule raison du mouvement est la musique"

       (et qui ne dépend ni d'une narration ni d'une idée à démontrer), le travail du chorégraphe est essentiellement axé sur les lignes du corps et la beauté formelle tendant vers l'épurement

                "L'aspect visuel est l'élément essentiel. Le chorégraphe et le danseur doivent se souvenir qu'ils atteignent le public à travers l'oeil".
                "Il n' y a aucune signification cachée dans mes ballets. Je n'ai pas besoin de danseurs sentimentaux" concluait-il.



        De tradition classique cette technique se démarque cependant de l'esthétique du ballet du XIX ème siècle avec des positions toujours à la limite du déséquilibre dans le mouvement, et valorise chaque partie du corps, intégrant peu à peu les formes angulaires et les articulations brisées qui permettront d'aborder l'esthétique néo-classique:
                "Le Seigneur nous a donné des coudes, des poignets, et des doigts, pourquoi ne les utilise-t-on pas?" demandait ce fils spirituel de Petipa qui se réfère au pas d'école, mais pour les outrepasser.



        Après avoir créé et dissout plusieurs compagnies, toujours assisté financièrement par Lincoln Kirsten, il fonde le 11 Octobre 1948 le New York City Ballet où il restera maitre de ballet et principal chorégraphe jusqu'à sa mort en 1983, et dont l'une des raisons essentielles du succés est en majeure partie due au travail exigeant qu'il impose à ses danseuses.
        La compagnie prit une importance considérable après 1964 lorsqu'elle s'installa au Lincoln Art Center aménagé spécialement pour le ballet d'après les directives de Balanchine, et le New York City Ballet est devenu aujourd'hui l'une des plus grandes compagnies internationales et certainement la plus moderne.

    L'Art et la danse


         Entre 1920 et 1982 George Balanchine créa quelques 425 ballets parmi lesquels il ne faut pas oublier ses ballets narratifs, car il y en eut quand même quelques uns...  Le Fils Prodigue (1929), La Somnambule (1946), La Chatte  (1927), ou ses reconstitutions de grands classiques  La Belle au Bois Dormant (1981) Le Lac des Cygnes (1951) Casse Noisette (1954) ou Coppélia (1974)
        Mais l'oeuvre la plus originale de celui qui travailla également avec succés pour Broadway et Hollywood restera certainement son Circus Polka, un ballet commandé en 1942 pour le cirque Barnum and Bailey "pour 50 éléphants et 50 jolies filles"... et dont Stravinsky lui même écrivit la musique... Le dessin animé de Walt Disney, Fantasia, paru en 1940 avait-il inspiré cette oeuvre peu commune? On l'ignore... Mais 425 représentations en furent données au Madison Square Garden avec dans les rôles principaux Vera Zorina, alors épouse de Balanchine, et l'éléphant  Modoc...

     

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         En 1978 George Balanchine commence à ressentir les premiers symptômes d'une maladie dont on ne fit le diagnostique qu'après sa mort. Il lui arrive en effet, au cours des répétitions, de perdre de plus en plus fréquemment l'équilibre, car il est atteint de la maladie de Creutzfeldt-Jakob qui va faire peu à peu de lui un invalide au cours des cinq années à venir. Et après avoir perdu la vue et l'ouie, devenu grabataire en 1982, celui que le monde entier considère comme le plus grand chorégraphe de notre temps, figure majeure du monde artistique du XXème siècle qui révolutionna le look du ballet classique, décèdera finalement à New York le 30 Avril 1983 à l'age de 79 ans.

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    "Le ballet est avant tout une affaire de tempo et d'espace: l'espace délimité par la scène, le temps fourni par la musique".
                                                     George Balanchine

     


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