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    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

     

     

         "Je suis née à Moscou. Au royaume de Staline. Puis j'ai vécu sous Krouchtchev, Brejnev, Andropov, Tchernenko, Gorbatchev, Eltsine... Et j'aurai beau faire, jamais je ne renaîtrai une seconde fois... Vivons notre vie... Et je l'ai vécue... Je n'oublie pas ceux qui ont été bons pour moi. Ni ceux qui sont morts broyés pas l'absurde. J'ai vécu pour la danse. Je n'ai jamais rien su faire d'autre. Merci à cette nature grâce à laquelle j'ai tenu bon, je ne me suis pas laissée briser, je n'ai pas capitulé".

                                            Maïa Plissetskaïa (Mémoires)

     

        De toutes les ballerines qui ont illustré le XXème siècle, Maïa Plissetskaïa a certainement été la plus filmée, photographiée et interviewée. Mais si beaucoup de choses ont été écrites ou dites à son sujet, nombreux encore sont ceux qui ignorent que celle qu'Aragon porta aux nues et que Mao couvrit de roses blanches mena sa vie durant un combat incessant avec les interdits du régime soviétique, jamais ne s'inclinant, sauf pour saluer son public qui la comprend et la chérit...

        Maïa Mikhaïlovna Plissetskaïa naquit à Moscou le 20 novembre 1925 et passa sa petite enfance à Barentsburg sur l'ile norvégienne de Spitzberg où son père ingénieur dirigeait les mines de charbon alors exploitées par des intérêts russes, et remplissait également la charge de Consul Général.
        Peut-être parce qu'il avait employé un ami qui avait été le secrétaire de Trotsky, Mikhaïl Plissetski fut emprisonné comme "ennemi du peuple" lors des Grandes Purges staliniennes et exécuté quelques mois après son arrestation (sa famille qui espérait qu'il aurait survécu quelque part dans un camp n'apprendra la triste vérité qu'en 1956 lors de la déstalinisation).
        Maïa n'a que 12 ans lorsqu'en 1937 son père est arrêté et que sa mère Rachel Messerer (1902-1993), actrice de films muets, ainsi que son jeune frère Azari agé de sept mois  (aujourd'hui maitre de ballet au Béjart Ballet de Lausanne), sont déportés au Kazakhstan dans un goulag pour "épouses d'ennemis du peuple".

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Monument élevé aux victimes de la Répression 
        (Ye. Chubarov - Parc des Arts  Moscou ) 


        Pour que la petite fille ne soit pas placée dans un orphelinat, sa tante, Soulamith Messerer (1908-2004), la soeur de Rachel, alors première danseuse au ballet du Bolchoï intercède auprès des autorités et obtient grâce à son statut et à ses relations, que sa nièce soit confiée à ses soins (Elle réussira également à faire libérer sa soeur et son neveu en 1941). Il eut été étonnant que dans un pareil environnement la jeune Maïa envisage un autre avenir que celui de la danse, avec en outre à ses côtés son oncle, Assaf Messerer (1903-1992), l'un des meillleurs pédagogues de l'école de danse du Bolchoï où elle a été admise elle-même en 1934 et suit les cours d'Elizaveta Gerdt (1891-1975), la fille de Pavel Gerdt (1844-1917).
        Son talent lui vaut de faire à 11 ans sa première apparition sur scène dans La Belle au Bois Dormant et elle écrira dans ses Mémoires:
        "L'art m'a sauvée. Je me suis concentrée sur la danse, je voulais que mes parents soient fiers de moi".

        Reçue dans le corps de ballet en 1943, Maïa n'y fera qu'un bref passage et lorsqu'elle est nommée soliste c'est alors un véritable cauchemard qui   commence pour cette fille d'un "ennemi du peuple" qui refuse de prendre sa carte au parti communiste qu'elle considère comme un non-sens et une catastrophe...
        Courageuse, elle ose s'exprimer dans un système totalitaire, et dans un monde où tout était gouverné par la politique elle se retrouvera en butte incessante à la défiance des autorités, constament harcelée par ses collègues et les officiels du parti qui lui infligeront de continuelles vexations.
        Elle sera dit-elle "morte de trac" lorsqu'elle danse pour la première fois devant Staline (1878-1953):
        "J'avais peur, j'étais morte de trac et le parquet était une vraie patinoire. Je scrutais sans cesse le public, cherchant qui était responsable du malheur de ma famille."  

        Les tournées à l'étranger lui seront refusées de même que beaucoup de rôles... et elle évoquera plus tard avec humour les moyens les plus efficaces pour figurer dans une production:
        "...en amenant au garage pour la révision la voiture du chorégraphe, en préparant un diner pour ses invités et en faisant la vaisselle ensuite, en critiquant ses ennemis et en le complimentant... nos Stalines en miniature étaient les plus sensibles à la flatterie..."


        Mais le public, lui, ne s'y trompe pas... Et par sa présence dramatique et sa technique brillante, par son élévation et la fluidité de ses bras qui fera d'elle l'interprète à ce jour inégalée de La Mort du Cygne, Maïa Plissestkaïa s'impose en dépit de tout comme une artiste d'exception."Elle a des bras que personne ne possédera jamais" dira d'elle Maurice Béjart.

     

    La Mort du Cygne  Musique de Camille Saint-Saëns  Chorégraphie de Mikhaïl Fokine  Interprété par Maïa Plissetskaïa

     

        Après avoir reçu le titre d'Artiste Nationale de l'URSS en 1958, lorsque deux ans plus tard Galina Ulanova (1910-1998) quitte la scène Maïa Plissetskaïa sera à son tour nommée "étoile", puis "prima ballerina assoluta" en 1962 (Fait extrêmement rare, Ulanova et Plissetskaïa sont à ce jour les deux seules ballerines russes à avoir reçu ce titre).
         On la présente alors à tous les étrangers en visite à Moscou, agitée tel un emblème de luxe devant ces personnalités en l'honneur desquelles était rituellement programmé Le Lac des Cygnes, l'une des rares oeuvres alors tolérées par le régime... ("Krouchtchev n'en pouvait plus de ce Lac!..." dira-t-elle avec amusement).

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Photo officielle de Maïa Plissetskaïa au Bolchoï

     

         Le gouvernement utilse alors sa "diva de la danse" comme ambassadrice des arts à l'étranger et les tournées internationales lui sont enfin autorisées... Des tournées dont la majeure partie des bénéfices allait engraisser les responsables du Parti, tandis que les danseurs avec leurs maigres salaires en étaient réduits pour ne pas tomber d'inanition à manger de la nourriture pour animaux qu'ils faisaient frire dans leurs chambres d'hôtel entre deux fers à repasser... "La nourriture pour chats et pour chiens était remplie de vitamines. On se sentait plein d'énergie..." se souvient Maïa Plissetskaïa avec philosophie...

        Mais des tournées également et surtout sous haute surveillance, au cours desquelles l'étoile sera filée nuit et jour par les services secrets, et contrôlée plus que jamais après la défection de Rudolf Noureev (1938-1993).
        Elle sera terrorisée lors de sa seconde tournée en Amérique en 1962 lorsque ce dernier lui ayant fait parvenir incognito un bouquet de roses, elle trouve le lendemain dans sa loge deux agents du KGB qui s'inquiètent de ce qu'elle ferait si le danseur était à New-York et lui envoyait des fleurs... Et lorsqu'on lui demande pourquoi elle n'est pas restée à l'Ouest Maïa Plissetskaïa répond:" J'avais peur qu'ILS me tuent... Combien de fois est-ce arrivé à des dissidents?.. Ils ont été innombrables... Mon époux et ma famille restaient en gage en Russie. Je savais ce qui les attendait si je ne revenais pas..." (Une angoisse non dénuée de fondement lorsque l'on sait que le KGB avait reçu l'ordre de préparer un "accident" pour briser les jambes de Noureev, et que celui-ci vécut dans la crainte perpetuelle que l'on attente à sa vie).

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et son époux, le compositeur Rodion Chtchedrine (2009)

     

        Le gouvernement soviétique lui fera payer très cher également ses relations amicales avec la famille Kennedy et après lui avoir réclamé des comptes lui interdira pendant les 6 années qui suivront de quitter le territoire russe où elle endurera les pires affronts:
        "Je me souviens" dit-elle, "d'une représentation du Lac des Cygnes au Bolchoï où le KGB tentait d'interdire les applaudissements. A ma première entrée l'ovation fut si longue que le chef d'orchestre n'a pu attaquer et que mes jambes tremblaient. Ces applaudissements étaient une protestation contre mon interdiction de tournée lancée par les autorités".
                  et elle écrira encore à propos de cette privation de liberté:
        "Répétitions, cours, représentations, ateliers, cantine... J'étais au service du Théâtre. Je me devais de sourire devant les gens, de jouer l'insouciance, le détachement. Tout est normal, mes chers collègues. Rien de terrible. Parfait. Mais mon âme, des tigres la déchiraient en lambeaux. On peut se dominer une semaine, un mois. Mais six ans! Vivre ainsi six ans! J'avais très mal, j'avais très honte".
        (Lorsqu'elle reçut la Légion d'Honneur des mains de François Mitterand (1916-1996) un fonctionnaire de l'union soviétique lui demanda: "Pourquoi vous a-t-on donné cette décoration? N'est-elle pas réservée aux Résistants?" Maïa Plissetskaïa répondit: "Mais j'ai résisté toute ma vie..." )

      


    Le Lac des Cygnes  Musique de Piotr I. Tchaïkovski  Chorégraphie de Youri Grigorovitch d'après Marius Petipa  Interprété par Maïa Plissetskaïa et Valery Kovtun

     

        Alors qu'elle a abordé magistralement avec succès tous les rôles du grand répertoire, Maïa Plissetskaïa en pleine gloire reste malgré tout insatisfaite car elle a soif d'autre chose: 
        " En serait-il toujours ainsi jusqu'à la fin de mes jours de danseuse? Le Lac, rien que Le Lac? (elle l'a dansé 800 fois...) Je dansais du classique, mais je rêvais de faire du moderne, ce qui était irréaliste, car cela nous était innaccessible" écrit-elle dans ses Mémoires.
        Ce rêve se réalise finalement lorsqu'elle assiste à Moscou à un spectacle  d'Alberto Alonso (1917-2008): "C'était comme si un serpent m'avait mordue" dira-t-elle, et parcequ'il vient de Cuba un pays communiste elle obtient du gouvernement la permission de travailler avec lui (Bien que Yuri Grigorovitch le directeur du ballet du Bolchoï qui la détestait se soit lui farouchement opposé au projet). Alonso composera pour Maïa Plissetskaïa Carmen Suites, assez mal accueilli par le public soviétique qui n'est pas prêt pour ce genre de spectacle: Le costume sommaire, un collant noir, et des poses suggestives firent annuler la seconde représentation du ballet qui ne reparut à l'affiche que grâce à l'intervention de Chostakovitch (1906-1975) et après que l'étoile ait accepté de porter une robe en mousseline et de donner une interprétation plus sobre...
        A l'âge où les ballerines ont ordinairement quitté la scène elle entamera alors avec hardiesse, lorsque l'occasion lui en sera donnée, une seconde carrière avec des chorégraphes contemporains, Roland Petit (1924-2011) (La Rose Malade) ou Maurice Béjart (1927-2007) (Isadora, le Boléro) qu'elle fera découvrir à la Russie, les soutenant contre vents et marée face à une société qui voit avec réticence briser les carcans de l'académisme.

        Cette quête de nouveauté aménera par la suite tout naturellement cette interprète pleine de fougue à chorégraphier elle même des pièces inspirées des grandes oeuvres de la littérature russe, sur des partitions écrites par son mari le compositeur Rodion Chtchedrine (1932- ) qu'elle épousa en 1958 et elle composera successivement: Anna Karénine (1971), La Mouette (1980), La Dame au Petit Chien (1985), des oeuvres pleines d'audace dont elle dansa elle même les premiers rôles.

     


    Carmen Suites  
    Musique de George Bizet (arrangement Rodion Chtchedrine) Chorégraphie d'Alberto Alonso  Interprété par Maïa Plissetskaïa

     

        La beauté et l'élégance de Maïa Plissetskaïa n'inspirèrent pas seulement les chorégraphes mais également peintres et photographes, notamment Richard Avedon, Cecil Beaton, Vladimir Blioch et Marc Chagall qui dessina à son image les danseuses qui ornent les panneaux de mosaïque du Metropolitan Opera de New-York. Et le cinéma soviétique lui donna également l'occasion d'interpréter plusieurs rôles, mettant en valeur ses talents de comédienne dans des films aussi divers qu'Anna Karénine, Tchaïkovski (une biographie du compositeur) ou encore Eaux Printanières d'après le roman de Tourgueniev, ajoutant encore si besoin était à l'aura de cette artiste remarquable.

        Si l'Amérique lui fit un triomphe, c'est cependant en Europe que Maïa Plissetskaïa connut ses plus grands succès. Elle y sera directrice artistique du ballet de l'Opéra de Rome (1984-85) puis du ballet national espagnol à Madrid (1987-89), ainsi qu'artiste invitée de l'Opéra de Paris, du Ballet du XXème siècle de Béjart, du Ballet National de Lausanne, du Ballet de Nancy, et de la plupart des festivals importants s'étonnant toujours de l'accueil qui lui est réservé:
        "Je suis surprise à chaque fois de la manière dont les gens me reçoivent. Où que je sois, partout, des regards exaltés, des applaudissements, ça ne se simule pas. Je vois bien que les gens sont sincères".

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et Maurice Béjart


        L'étoile du Bolchoï quitta officiellement son poste de soliste en 1990 à l'âge de 65 ans, et le jour de son 70ème anniversaire, cette danseuse d'exception débute dans un morceau intitulé Ave Maïa, chorégraphié à son intention par Maurice Béjart pour qui elle est, dira-t-il, "la dernière légende vivante de la danse".
         Depuis 1994, Maïa Plissetskaïa préside à Saint-Petersbourg le concours annuel Maïa qu'elle a elle même fondé et fut nommée en 1996 présidente du Ballet Impérial Russe... "Ils vous décorent maintenant pour ce qui vous aurait valu l'exécution autrefois" fera-t-elle remarquer pleine d'amertume...

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

    Maïa Plissetskaïa et Vladimir Putin

     


         Le Financial Times écrira en 2005: "Elle a été, et elle est encore, un monstre sacré du ballet..." et l'année suivante, l'empereur Akihito remet le prestigieux Praemium Imperiale, considéré comme le Nobel dans le domaine des arts, à celle qui changea à tout jamais la ballet, plaçant très haut la barre pour les ballerines du monde entier.

        Période stalinienne, guerre froide, dégel, stagnation, pérestroïka, les présidents de l'union soviétique se sont succédés à la tête du pays sans que jamais Maïa Plissetskaïa ne puisse baisser sa garde...
        Mais fidèle à son serment, et bien plus qu'elle ne l'avait espéré, c'est d'une nation entière que cette fille d'un "ennemi du peuple" est devenue la fierté... et fidèle à son rêve elle n'a jamais cessé de danser, défiant sans relâche la chape de plomb de l'Histoire.

     

    Maïa Plissetskaïa (1925- ) - Une vie de résistante

     

          Maïa Plissetskaïa possède aujourd'hui cette liberté dont elle a été si douloureusement privée durant des années. Liberté de vivre à l'étranger, de parler sans contrainte, liberté enfin d'être elle-même et de recevoir tous les hommages:   
                                            " Ave Maïa "...

     

    Maïa Plissetskaïa vient de nous quitter aujourd'hui Samedi 2 Mai 2015, à l'âge de 89 ans.

     


    Le Boléro   Musique de Maurice Ravel  Chorégraphie de Maurice Béjart
    Interprété par Maïa Plissetekaïa et le Ballet du XXème siècle. 

     

     

     


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  • Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

     

     " Toute sorte de prétention dans l'art et dans la vie mène à la médiocrité"
                                                                             Margot Fonteyn 

     

        Margaret Evelyn Hookham, qui naquit à Reigate (Surrey) le 18 Mai 1919, était destinée à devenir une ballerine célèbre... et si tel n'était pas son rêve d'enfant, tous les dieux de la scène se sont certainement ligués contre elle en la plaçant chaque fois au bon endroit au bon moment face à la bonne personne... Sa mère tout d'abord, Nita (une danseuse italo-brésilienne surnommée Black Queen après sa formidable interprétation du rôle principal d'une chorégraphie de Ninette de Valois, Checkmate) qui était absolument persuadée que sa fille ferait une brillante carrière dans le monde du ballet et la prépara à cet avenir dès qu'elle sut marcher... 

        Pour ce faire la petite Peggy reçut ses premières leçons dans une école du faubourg londonnien d'Ealing où elle grandit avec son frère Félix jusqu'à ce que la mutation de leur père à un poste d'ingénieur en chef d'une compagnie de tabac les emmène à Shangaï où elle devint alors l'élève du danseur russe exilé George Goncharov. Mais les perspective d'avenir restant très limitées dans cette partie du monde, lorsqu'elle eut 14 ans sa mère la ramena dans la capitale anglaise afin qu'elle puisse bénéficier de l'enseignement des meilleurs professeurs. C'est là qu'admise par la suite à l'école du Sadler's Wells Ballet son chemin croisera celui de Ninette de Valois qui ayant besoin d'une étoile britannique afin de fonder une compagnie nationale va faire d'elle son "élue" et prendre en main sa destinée.


       L'élève de Vera Volkova, Tamara Karsavina, et Olga Preobrajenska ayant confirmé par son travail qu'elle possède le talent et les capacités nécessaires à cette future carrière, pour que rien ne soit négligé le patronyme peu médiatique de Hookham sera remplacé par celui de Fonteyn et dans la foulée Margaret deviendra Margot, car toutes les étoiles en Grande-Bretagne ayant été jusque là russes ou françaises un nom à consonnance exotique était encore de mise... (Ninette de Valois aurait souhaité utiliser le nom de la famille maternelle brésilienne de Peggy, Fontés, mais lorsqu'elle leur écrivit afin de leur en demander la permission ces derniers, de très fervents catholiques, s'opposèrent absolument à ce que leur nom soit "profané sur la scène" et il fallut donc apporter quelques modifications...)

        Margot Fonteyn fait ses débuts en 1934 dans le rôle d'un flocon de neige de Casse Noisette, et lorsqu'Alicia Markova quitte le ballet l'année suivante, c'est naturellement à sa "protégée" que Ninette de Valois va confier les premiers rôles de La Belle au Bois Dormant, Giselle ou du Lac des Cygnes.
       Un choix certes stratégique et arbitraire de celle que l'on décrivit "comme un général plutôt qu'une artiste" et qui s'effectua sans aucun doute au détriment de certaines danseuses telles que Lynn Seymour ou Moïra Shearer, mais qui n'enlève rien cependant au talent de Margot qui allait connaitre la célébrité au niveau international.

     

    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

    Moïra Shearer, Michael Somes, Margot Fonteyn et Pamela May


        La providence lui fait alors rencontrer Frederick Ashton dont elle devient aussitôt la"muse", alors qu'elle n'a que 16 ans il va créer pour elle Le Baiser de la Fée (1935) et connaissant ses points forts et ses faiblesses saura la mettre admirablement en valeur avec des chorégraphies qui la font immédiatement connaitre (Les Patineurs, A Wedding Bouquet etc..). Margot Fonteyn est nommée étoile (Prima ballerina) en 1939 et lorsque la compagnie de Ninette de Valois rejoint le Royal Opera House Covent Garden après la Seconde Guerre Mondiale son interprétation de la Princesse Aurore de La Belle au Bois Dormant va cette fois conquérir New-York lors de la tournée de 1949 aux Etats-Unis.


     


        Son exceptionelle performance d'équilibre dans l'adage de la rose lui valut en effet un triomphe et mit le public à ses pieds, imposant un véritable défi a toutes les interprètes à venir... (Ce passage du ballet s'identifia tellement à sa personne que trente ans plus tard la BBC en choisira la musique comme générique de la série The Magic of Dance que Fonteyn présentera en 1979...)


        Margot Fonteyn donnait effectivement le meilleur d'elle-même dans le pas de deux car elle adorait travailler avec un partenaire, et pendant de nombreuses années dansa avec Robert Helpmann, Michael Somes, et en 1948 parut avec Roland Petit dans Les Demoiselles de la Nuit pour les Ballets de Paris.

     

    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

    Margot Fonteyn et Michael Somes


        Imposant de succès en succès le style de ballet anglais qui venait de naitre grâce aux chorégraphies de Frederick Ashton, Daphnis et Chloé (1951), Sylvia (1952), l'étoile devient bientôt l'artiste la plus célèbre du monde de la danse mais ne perdra pas cependant pour autant sa simplicité, et dira elle-même:

        "La seule chose importante que j'ai apprise pendant toutes ces années, c'est la différence entre prendre son travail au sérieux et se prendre au sérieux. Le premier est impératif, le second est désastreux".


    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

    Margot Fonteyn et la reine Elizabeth II et le Prince Philip


        Sa musicalité, son équilibre, son lyrisme, sa grâce et sa beauté firent d'elle une véritable icône, offrant au public le reflet d'une perfection plus vraie que nature dans les rôles d'héroïne virginale que créa pour elle Frederick Ashton à ses débuts. Cependant ce monde auréolé de pureté limpide ne fut pas toujours celui de Margot Fonteyn et, brisant les tabous, la dernière de ses biographes, Meredith Daneman, révise cette image de grande dame distante, dévoilant une Margot Fonteyn très sensuelle qui eut une quirielle d'amoureux (dont Graham Green...) et, détails à faire pâlir de jalousie les journalistes de Closer, révèle entre autre que la danseuse eut une "aventure" avec Roland Petit et qu'on les vit tous deux nager nus dans la Seine...

        Ceci étant dit, Fonteyn tira un trait sur ce que Daneman appelle "son passé païen" pour devenir la parfaite épouse d'un diplomate à la réputation de play-boy, Roberto Arias, fils de l'ancien président du Panama. Le mariage fut célébré en Février 1955 au consulat panaméen de Paris et Margot désormais femme d'ambassadeur et agée de 36 ans se vit considérée plus que jamais avec autant de respect que la souveraine elle même...

     

    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

    Margot Fonteyn et son époux Roberto Arias


        Devenue en 1956 "Dame" Margot Fonteyn (l'équivalent féminin du titre de "Sir") après avoir été élevée par la reine au rang de Chevalier de l'Empire Britannique, elle se trouve alors incroyablement mélée a un coup d'état organisé en 1959 par son mari pour envahir Panama City et reprendre le pouvoir, et sera même arrétée et brièvement incarcérée à l'occasion de cette invasion qui se révélera en fin de compte un échec total (Des révélations relativement récentes ont attesté qu'elle participa activement en fait à cette affaire à bord de leur yacht). 


        Selon Ninette de Valois il ne reste plus vraisemblablement à l'époque que quelques années de carrière à l'étoile du Royal Ballet, elle a été la brillante interprète d'Ondine (1958), La Valse (1958) ou encore La Fille Mal Gardée (1960), les dernières créations de Frederick Ashton, et plusieurs jeunes danseuses attendent déjà avec impatience sa retraite lorsque, le hasard s'en mêlant encore une fois, un danseur russe vient en 1961 chercher asile en Europe...

        "La vie en dehors de la scène est un monde d'imprévus dans un univers non-chorégraphié" disait elle même Margot Fonteyn...

        Elle invitera ce jeune Rudolf Noureev à participer en 1962 à un gala qu'elle organise au bénéfice de la Royal Academy of Dance dont elle est la présidente et il dansera à cette occasion Poëme Tragique, un solo chorégraphié par Frederick Ashton ainsi que le Pas de Deux du cygne noir du Lac des Cygnes.
        Mais lorsque Ninette de Valois offre à ce prodigieux interprète de venir danser Giselle avec le Royal Ballet, Margot Fonteyn, qui vient d'avoir 43 ans alors qu'il en a tout juste 24, ne sera pas cette fois franchement enthousiasmée à l'idée d'être sa partenaire...

        "Je me suis dit: Qu'irai-je faire à mon âge avec ce garçon? et lorsqu'il en a été question à Covent Garden j'étais totalement opposée au projet. Puis j'ai réalisé qu'il valait mieux avoir un partenaire dont la forte présence et la personnalité soulèvent le public, car un solo dansé après lui serait d'autant plus applaudi" confia-t-elle au journaliste britannique David Wigg.
        Cependant sa décision ne fut pas facile à prendre, car à l'âge de la retraite elle pensait que ce serait un défi impossible à relever.
        "J'avais 20 ans de plus que lui et j'ai pensé: Si je me lance dans cette aventure et que je danse avec ce garçon je devrai vraiment faire un effort colossal, et c'est cela en un sens j'imagine qui a été la base de notre succès commun" (Propos recueillis par David Wigg).

        Rudolf Noureev et Margot Fonteyn paraissent ensemble sur la scène du Royal Opera House dans Giselle le 21 Février 1962... et obtiennent 23 rappels...
        Comme le veut la coutume, Fonteyn avait pris une rose du bouquet qui venait de lui être offert et l'avait donnée à Noureev qui se jettera alors impulsivement à ses genoux couvrant sa main de baisers... Ce fut le début de 17 années de collaboration régulière ainsi que d'une indéfectible amitié, et Noureev dira plus tard de sa partenaire:
        "Lorsqu'elle quittait la scène dans son tutu immaculé à la fin du Lac des Cygnes, je l'aurais suivie au boût du monde..."




        Frederick Ashton ajoutera "C'était le couple le plus extraordinaire du monde du ballet. Ils étaient faits pour travailler ensemble".
        Une alchimie incroyable s'opérait en effet entre ces deux êtres et aucun film ne peut traduire la fascination que Fonteyn et Noureev exerçaient sur le public:
        "Deux acteurs extraordinaires" commentera Peter Brook, "qui apportent à chaque moment, à chaque mouvement, une profondeur qui rend soudain naturelle et humaine la plus artificielle des formes".


    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

    Margot Fonteyn et Rudolf Noureev dans Roméo et Juliette

     

        Ensemble ils interpréteront les pas de deux les plus célèbres du Répertoire, du Corsaire au Lac des Cygnes en passant par La Belle au Bois Dormant ou Roméo et Juliette, sans oublier Marguerite et Armand (1963) de Frederick Ashton qui devint leur ballet fétiche, et le 16 Septembre 1988 le couple mythique se produira pour la dernière fois dans le Pas de Trois Baroque en compagnie de Carla Fracci, alors que Noureev a 50 ans et Fonteyn 69... (Celle-ci admit que c'est principalement pour l'argent dont elle avait besoin pour les soins de son mari devenu quadriplégique en 1964 à la suite d'un attentat, et auprès duquel elle se dévoua sans compter, qu'elle avait continué à danser si longtemps après que d'autres se soient retirés).
       

        Margot Fonteyn prit sa retraite au Panama où le couple avait acheté une ferme d'élevage, et d'où elle téléphonait plusieurs fois par semaines à Noureev dont elle était restée très proche. Lorsque Roberto décéda en 1989, elle découvrit que celui-ci avait hypothéqué l'exploitation, et se vit dans l'obligation de vendre tous ses bijoux afin de payer le traitement du cancer que l'on venait de lui découvrir... Toujours présent, Noureev se rendit très souvent à ses côtés (et acquita plus d'une facture d'hôpital...).

        "Nous avons dansé avec un seul coeur et une seule âme. Margot est tout ce que j'ai eu au monde, je n'ai jamais eu qu'elle..." avoua-t-il un jour...

     

    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

     

        Quelles ont été les relations de ces deux êtres et quels furent leurs liens véritables?.. Voilà encore une question qui taraude les biographes de tous bords... et dont la réponse n'a pourtant vraiment aucune importance...
        Car ce qui a pu se passer entre ces deux artistes exceptionnels derrière les portes fermées n'est rien comparé à ce qui s'est passé aux yeux de tous sur la scène... souvenons nous de leur talent, et laissons dormir leurs secrets emportés dans l'éternité... 

     

     

        Dame Margot Fonteyn, qui reçut le titre de "prima ballerina assoluta" en 1979, mourut le 21 Février 1991 (29 ans jour pour jour après la Première de Giselle avec Noureev au Royal Opera House...) et repose au Panama auprès de son époux dans la tombe de la famille Arias.

     

    Margot Fonteyn (1919-1991) - Dame Margot...

     

        "Si j'ai appris une seule chose c'est que la vie n'a aucun schéma logique... C'est le hasard... Et j'essaie d'en capturer la beauté qui vole autour de nous comme des papillons... car sait-on s'ils reviendront jamais?"
                                                        Margot Fonteyn (1919-1991) 

     


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  • L'Art et la danse

    Jules Perrot  par Edgar Degas (1834-1917)

     

        Jules-Joseph Perrot naquit à Lyon le 18 Août 1810 où il semble que c'est son père, machiniste au Grand Théâtre, qui envisagea pour lui un avenir dans le monde du spectacle. Une heureuse décision, car le jeune garçon révéla effectivement des aptitudes certaines pour la danse et, en 1818, il parait sur la scène du Grand Théâtre de Lyon dans l'opéra de Boïeldieu (1775-1834), Le Petit Chaperon Rouge, s'astreignant à un entrainement quotidien dès l'âge de neuf ans.

        Mais ce sont ses talents de mime et d'acrobate qui vont pourtant attirer sur lui les regards, plus particulièrement une parodie du célèbre danseur "disloqué" de l'époque, Charles Mazurier (1798-1828), avec laquelle il se produit dans divers théâtres de province.

     

    L'Art et la danse

    Charles Mazurier  dans le rôle de Polichinelle Vampire fit les délices de tout Paris sous la Restauration, surnommé "Le César de la pirouette, l'Alexandre de la cabriole, le privilégié du grand écart".

     

         Jules Perrot n'est encore qu'un enfant lorsque le public parisien le découvre pour la première fois au théâtre de la Gaité où il fait ses débuts le 29 Décembre 1823 dans le costume de Polichinelle, et Le Journal de Paris relate ainsi l'évènement:
        "Avec sa présence, sa souplesse et sa légèreté, cet enfant de seulement 12 ans est déjà bien supérieur aux Mazuriers et autres exécutants de ces tours de force".
        Mais, page le jour et figurant le soir, le jeune Perrot encouragé par autant de louanges va placer ailleurs ses ambitions: Il ne sera pas danseur-acrobate, il sera danseur classique...

        Le plus éminent des professeurs qui a déjà évalué son talent va alors devenir son maitre, et à cause de son physique qui n'était pas idéal, Auguste Vestris (1760-1842) lui donnera ce conseil:
        "Saute d'un endroit à l'autre, tourne, balance, mais ne laisse jamais au public le temps d'étudier ta personne".
        Le "style Perrot" était né... et fera écrire plus tard:
        "Ce danseur arpentait le théâtre avec tant de rapidité que dans les cercles qu'il décrivait il semblait se poursuivre lui-même".

     

    L'Art et la danse

     Jules Perrot


        Avant même d'avoir 17 ans le jeune homme est engagé au théâtre de la Porte Saint-Martin où un critique nous apprend effectivement "qu'il ne manque ni d'aisance ni de souplesse" mais que "sa figure est loin d'être gracieuse", une constatation partagée par un autre de ses contemporains:
        "Perrot n'est pas beau, il est même extrêmement laid. Au dessus de la taille il a les proportions d'un ténor et il est inutile d'en ajouter davantage... Mais ses jambes sont extrêmement agréables à regarder et bien que ce ne soit pas l'usage de discuter des proportions physique d'un homme, on ne peut pas rester silencieux devant elles: Le pied et le genou inhabituellement minces équilibrent harmonieusement leur rondeur quasi féminine, puissantes, élégantes et souples, ce sont les jambes du jeune homme en culotte rouge qui brise la baguette symbolique sur son genou dans la toile de Raphaël, Le Mariage de la Vierge".

     

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    Le Mariage de la Vierge      Raphaël (1483-1520)


        Combinant le meilleur de la technique classique que lui enseigne Vestris avec sa propre expérience passée, Jules Perrot, après un bref séjour à Londres, fera ses débuts à l'Opéra de Paris en 1830 dans La Muette de Portici d'Auber (1782-1871). Cette première apparition fera sensation et les critiques voient déjà en lui "le plus grand danseur de son temps".
        Promu en un an "premier sujet" il est alors choisi pour être le partenaire de Marie Taglioni (1804-1884) dans Zéphire et Flore de Charles-Louis  Didelot (1767-1837), et Théophile Gautier (1811-1872) le décrit à cette occasion en ces termes:
        "Perrot l'aérien, Perrot le Sylphe, la Taglioni mâle"...
        Malheureusement, ne supportant pas qu'il lui soit fait de l'ombre, Marie Taglioni ne tolérera pas son succès grandissant et après quelques saisons refusa de danser avec lui... 
        Les étoiles de l'époque dont le salaire était équivalent à celui de nos footballers actuels étaient vénérées, voir idolâtrées, se montrant impitoyables face à la concurrence...  Et "La Taglioni", qui faisait la pluie et le beau temps à l'Opéra, obtint finalement que Perrot soit renvoyé...

        Celui-ci se produisit alors comme artiste invité sur différentes scènes européennes et, à Naples, rencontra Carlotta Grisi (1819-1899) dont il devint le professeur, le mentor et l'époux non officiel (Bien que celle-ci dansa sous le nom de Madame Perrot à l'époque de la naissance de leur fille). Ensemble ils se produisent à Londres (1836), Vienne où Perrot crée sa première grande chorégraphie Der Kobold (1838), et iront à Munich et Milan, puis Paris où il présente sa protégée dans Zingaro (1840) au théâtre de la Renaissance.

        Le talent de Carlotta la mettait sur le même pied que Marie Taglioni et Fanny Elssler (1810-1884) et elle fut finalement invitée à danser à l'Opéra où Perrot n'était évidement pas le bienvenu... C'est pourquoi elle n'accepta le contrat que dans la mesure où son compagnon serait réintégré... La direction laissa alors entrevoir au chorégraphe la création possible de deux ballets, et dans l'attente de la décision officielle celui-ci commença à collaborer à titre privé avec le compositeur Adolphe Adam (1803-1856) à un nouveau projet qui allait être monté à l'Opéra: Giselle, que le maitre de ballet en titre, Jean Coralli (1779-1854), considérait avec dédain comme un bouche-trou... C'est pourquoi celui-ci ne fut que trop heureux, après s'être toutefois assuré que Perrot n'avait pas été officiellement engagé par l'Opéra, de lui laisser faire discrètement une partie de son travail, c'est à dire toutes les scènes et les variations exécutées par Carlotta... "J'ai personnellement vu Perrot faire travailler à Carlotta Grisi des passages de ballet qui devaient être utilisés dans Giselle" écrira Auguste Bournonville (1805-1879)...

     

    L'Art et la danse

    Carlotta Grisi dans Giselle

     

     

        Le ballet présenté le 28 Juin 1941 fut un triomphe et Jean Coralli s'en déclara sans vergogne le seul chorégraphe... (C'est Serge Lifar (1904-1986) qui rétablira la vérité bien des années plus tard et rendra enfin justice à Jules Perrot). Mais Giselle qui venait de propulser Carlotta au sommet de la gloire vit en même temps la séparation du couple Perrot/Grisi, car la "muse" de Théophile Gautier ayant répondu aux avances de ce dernier, Perrot préféra s'éloigner de Paris et poursuivre sa carrière à l'étranger (Jean Coralli qui ne souhaitait pas que s'ébruite davantage la vérité concernant la chorégraphie de Giselle participa activement aussi, parait-il, à ce départ...)

        En 1842 Jules Perrot est engagé à Londres comme assistant du maitre de ballet André-Jean-Jacques Deshayes (1777-1846) qu'il remplace l'année suivante entamant au Her Majesty's Theatre la période la plus productive de sa carrière:  Pendant les six années qui vont suivre il travaille avec toutes les plus célèbres ballerines de l'époque et produit 23 ballets de diverses importances, dont 7 chefs d'oeuvre, chacun d'eux composé pour mettre en valeur l'étoile à qui il était spécialement destiné.


        Pour Fanny Cerrito (1817-1909) il chorégraphie Alma (1842), Ondine (1843 et Lalla Rook (1846)

     

    L'Art et la danse

    Fanny Cerrito dans "Le Pas de l'Ombre" d'Ondine.    De son passage dans les théâtres de Boulevards Jules Perrot avait gardé le goût pour les effets originaux et "Le Pas de l'Ombre" est la première réalisation d'effets d'ombre réalisés sur scène à l'aide de projecteurs spéciaux

     

        Pour Fanny Elssler (1810-1884) il composa Le Délire d'un Peintre (1843)

     

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    Fanny Elssler et Jules Perrot dans Le Délire d'un Peintre  

     

     Pour Carlotta Grisi (1819-1899)  La Esmeralda (1844) et Polka (1844)

     

    L'Art et la danse

    Carlotta Grisi et Jules Perrot dans La Esmeralda


        Et pour Lucile Grahan (1819-1907)  Eoline (1845) et Catarina (1846)

        Il faut ajouter à cela de nombreux divertissements parmi lesquels figurent Le Jugement de Paris (1846), Les Eléments (1847), Les 4 Saisons (1848) mais dont le plus célèbre est resté le fameux Pas de Quatre (1845) pour lequel, suivant l'idée du directeur du théâtre, Benjamin Lumley, furent réunies les quatre grandes danseuses romantiques: Taglioni, Grisi, Cerrito et Grahan (et si Fanny Elssler n'avait pas été en tournée à l'époque c'eut été un Pas de Cinq).

     

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    Le Pas de Quatre

     

       Autant d'oeuvres profondément marquées par le romantisme et dont, sauf quelques rares exceptions, Perrot était lui-même l'auteur du livret: Créatures diaboliques (Alma), esprits de toutes sortes (Ondine, Eoline) hantent ces réalisations par lesquelles, longtemps associé au compositeur Cesare Pugni (1802-1870), il imposa son talent à marier danse et pantomime, et s'est acquis au terme de ce séjour londonien la réputation de plus grand chorégraphe de son temps.

        Lorsqu'il est sollicité par le prestigieux Théâtre Impérial de Saint-Petersbourg Jules Perrot, qui recherche une position stable, s'y rend en 1849 comme danseur, chorégraphe et maitre de ballet. De ces années passées en Russie vont naitre une nouvelle version d'Esmeralda, Catarina et Ondine, ainsi que plusieurs grandes oeuvres: La Guerres des Femmes (1852), Gazelda (1853) etc... et, concernant un domaine plus privé, l'artiste applaudi des tsars épousera une élève de l'Ecole Impériale Capitoline Samovskaya avec qui il aura deux enfants.
        Cependant en 1859 ses idées démocratiques commencent à déplaire aux autorités et le mettent dans une position délicate quand à son avenir, et ne sachant s'il devait partir ou rester c'est un incident qui emporta sa décision lorsque, dans son appartement sans aucune cause apparente, un miroir tomba du mur et se brisa en mille morceaux.
        La famille Perrot prit donc le chemin de la France et le départ du chorégraphe fut mis en haut lieu sur le compte du mal du pays...

     

    L'Art et la danse

    Jules Perrot (1850)

     

        Lorsqu'il retrouva Paris après onze années d'exil Jules Perrot s'adapta difficilement aux changements qui avaient pris place à l'Opéra où il fut engagé comme professeur, représenté par son ami Degas (1834-1917) dans de nombreuses peintures. Son salaire subvenant à peine à ses besoins il connut, comme sa rivale Marie Taglioni, une fin de vie difficile et mourut dans la misère à Paramé (Ille-et-Villaine) le 24 Août 1892.

        Brillant interprète, chorégraphe inventif, pour la variété de ses expériences et de ses collaborations Jules Perrot s'impose aujourd'hui comme l'une des plus grandes figures du ballet européen du XIXème siècle. Victime de deux expériences malheureuses à l'Opéra de Paris, il fit partie de ces artistes de talent que des personnalités aux ego monstrueux ont évincé par crainte de la concurrence... Le malheur est qu'il en a été et qu'il en sera toujours ainsi...

     


     

     La Esmeralda   Interprété par Eva Evdokimova et Peter Schaufuss. Musique de Cesare Pugni. (Le compositeur dédia sa partition à la duchesse de Cambridge, protectrice des arts à Londres).

     

         


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  • L'Art et la danse

    Arthur Saint-Léon dans Le Violon du Diable 

     

        Charles Victor Arthur Michel naquit à Paris le 17 Septembre 1821, fils de Léon Michel assistant de Pierre Gardel (1758-1840) à l'Opéra. Encouragé par son père il étudie très tôt la musique et la danse, deux disciplines dans lesquelles il fait preuve de dons surprenants et, lorsque Léon Michel est nommé maitre de ballet à la Cour des ducs de Würtemberg, la famille s'installe à Stuttgart où Arthur passera la plus grande partie de son enfance et de son adolescence.
        Si la danse demeure sa première ambition ce dernier n'en cultive pas moins cependant très sérieusement ses talents pour le violon sous la direction de Joseph Mayseder (1789-1863) puis de Niccolo Paganini (1782-1840), et à peine âgé de 13 ans donne son premier concert à Stuttgart. Ses débuts de danseur il les fera en 1835, l'année suivante, à Munich dans un ballet de Joseph Schneider, Die Reisende Ballet-Gesellschaft (La Compagnie de Ballet Itinérante), adoptant pour l'occasion le patronyme de Saint-Léon et, aussi bon danseur qu'excellent musicien, le jeune artiste ira ensuite parfaire sa formation à Paris où, tout en continuant à étudier la danse, il donne des récitals de violon...

        Elève de François Descombe dit François Albert (1789-1865), ancien danseur de l'Opéra de Paris réputé pour développer la virtuosité chez ses élèves, Arthur Saint-Léon est engagé dès 1838 comme premier danseur au théâtre de la Monnaie à Bruxelles où son professeur s'est vu lui-même offrir la fonction de maitre de ballet. Il se produit alors sur les plus grandes scènes européennes et de Milan à Vienne et de Londres à Paris sa virtuosité lui vaut un succès immédiat: 
        "Sa danse rappelle les ébats d'un jeune Hercule... Il a été tellement impressionnant dans ses prouesses que le public, un public qui n'éprouve le plus souvent que détestation ou indifférence pour les danseurs masculins, l'a acclamé aussitôt... On ne peut avoir qu'une idée imprécise du nombre de tours qu'il est capable d'exécuter en une seule fois" écrira le Times.
      ( Il faut insister tout particulièrement sur le caractère exceptionnel de cette reconnaissance qui mérite que l'on s'y attarde car, à une époque où seules les femmes étaient vraiment appréciées sur la scène, Arthur Saint-Léon, admiré pour son ballon et ses pirouettes, réussit à se faire apprécier du public grâce à un incomparable talent)

        C'est au cours d'une tournée à Milan que le danseur fit la connaissance de la ballerine italienne Fanny Cerrito (1817-1909) mais l'occasion de danser ensemble ne leur fut offerte que quelques temps plus tard à Vienne: Le couple d'interprètes devint alors très vite inséparable, à la scène comme à la ville, se produisant à travers toute l'Europe où leur popularité ne cesse de grandir, et ils seront à Londres les créateurs des premiers rôles des ballets de Jules Perrot (1810-1892)Ondine et La Esmeralda.

        Sans doute inspiré par celle qui est devenue sa "muse", Saint-Léon va laisser parler à son tour ses talents de chorégraphe et créer dans la capitale anglaise le 23 Mai 1843 au Her Majesty Theatre, La Vivandière, dont il sera également l'interprète dans le rôle de Hans tandis que Fanny Cerrito sera Kathi la vivandière, ballet dont il avait donné une première version à Rome l'année précédente: La Vivandiera ed il postiglione. Le public anglais débordant d'enthousiasme lui fera un véritable triomphe, et tournées et créations nouvelles vont alors s'enchainer, mais laisseront cependant au couple le temps de séjourner assez longuement à Paris pour s'y marier le 17 Avril 1845 à l'église des Batignoles.

     

    L'Art et la danse

    Fanny Cerrito et Arthur Saint-Léon dans le Pas de la Redowa de La Vivandière 

    Le ballet dut en partie sa notoriété à 4 Pas rendus célèbre par le couple: Le Pas de la Vivandière, le Pas de l'Inconstance, le Pas de Six et le Pas de la Redowa (une danse bohémienne à 3 temps, très gaie, qui ressemblait à la mazurka et fit fureur à Londres avant d'être mise à la mode dans les bals français aux alentours de 1850)


        Considérés comme un inséparable tandem Cerrito et Saint-Léon sont alors engagés ensemble à l'Opéra de Paris en 1847 et y débutent avec des reprises de succès éprouvés : La Fille de Marbre (adaptation d'Alma créé à Londres en 1842 par Jules Perrot), puis La Vivandière remarquée tout particulièrement pour l'étincelante danse de caractère la "redowa", ou encore Le Violon du Diable dans lequel la prestation de Saint-Léon faisait doublement sensation:
        "Une des principales curiosités de ce ballet c'est d'entendre Saint-Léon jouer du violon non comme un maitre à danser qui agace sa pochette, mais comme un virtuose consommé. Un instrument magique n'a rien d'invraisemblable entre ses mains. Ce double talent ne peut manquer de produire un effet sur les recettes, car Le Violon du Diable a l'attrait d'un concert et d'un ballet, les morceaux et les pas se valent, Saint-Léon a les doigts aussi agiles que les jambes" écrira Théophile Gautier.
        "Il commande ses jambes aussi bien que les cordes" renchérira un autre critique dans un article tout à l'éloge de l'artiste dont la virtuosité avait considérablement impressionné Adolphe Adam (1803-1856).

     

    L'Art et la danse

     Fanny Cerrito et Arthur Saint-Léon dans La Fille de Marbre

     

        Au cours de ces années le chorégraphe composera quelques 16 ballets ou divertissements pour l'Opéra de Paris parmi lesquels figureront Stella ou encore Les Contrebandiers. Mais les prétentions chorégraphiques de Saint-Léon étaient à l'époque relativement modestes car toutes ses créations étaient en réalité destinés à mettre en valeur Fanny Cerrito, bien que quelques traits distinctifs de ses ouvrages ultérieurs y apparaissent déjà, en particulier son intérêt pour les danses nationales.
        Nommé maitre de ballet et professeur de la classe de perfectionnement, il quitte cependant l'Opéra en 1852 avant la fin de son contrat, après qu'il se soit séparé de son épouse à qui, en galant homme, il ne voulut pas imposer sa présence sur leur lieu de travail...  Demeuré cependant un temps à Paris il chorégraphie et compose alors de la musique pour le Théâtre Lyrique où il donnera en 1853 Le Lutin de la Vallée, y démontrant une nouvelle fois, si besoin était, ses talents conjugués de danseur et de violoniste.

     

    L'Art et la danse

    Arthur Saint-Léon dans Le Lutin de la Vallée

     

          Après une saison à Londres, ses pas le conduisent ensuite au Portugal où il est engagé en 1855 par le Thêatre Sao Carlos de Lisbonne qui, en raison de difficultés financières, sera dans l'obligation trois ans plus tard de mettre fin prématurément à son contrat. C'est alors qu'ayant repris à cette époque le chemin des tournées à travers l'Europe, Arthur Saint-Léon se voit offrir à 38 ans le poste qui vient couronner sa carrière: Succédant à Jules Perrot il va en effet occuper la fonction prestigieuse de Maitre de ballet au théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Petersbourg, et ce jusqu'à sa mort.

        Saltarello ou la Passion de la Danse y marque ses débuts en Octobre 1859 et démontre immédiatement ses talents multiples: librettiste, chorégraphe, interprète du rôle principal, compositeur et musicien professionnel, car il est cette fois l'auteur de la partition et s'illustre sur scène avec deux solos de violon.
        Parmi les oeuvres qui vont suivre figurent Graziella (1860), Paquerette (1860), La Perle de Séville (1862) et, certainement la plus connue, Le Petit Cheval Bossu (1864) au sujet de laquelle il est intéressant de remarquer que le premier ballet basé sur une légende russe est l'oeuvre d'un français...

     

    L'Art et la danse

    Le Petit Cheval Bossu (repris par Marius Petipa pour le Mariinski en 1895)

     

        Parce que la saison de ballet en Russie ne durait que six mois Saint-Léon mettait à profit ses longues "vacances" pour travailler avec d'autres compagnies comme chorégraphe invité. Aussi fut-il en mesure huit ans durant de 1863 à 1870 de consacrer son activité des mois d'été à l'Opéra de Paris, réalisant ainsi cette prouesse de rêgner simultanément sur l'art du ballet en Russie et en France.
        Il présenta tout d'abord au public français Diavolina (1863), suivi de Néméa (1864) dont la partition était l'oeuvre de l'un de ses amis intimes, Ludwig Minkus (1826-1917), mais Saint-Léon découvrit bientôt à Paris un jeune compositeur avec lequel il se sentait à même de travailler dans un climat de sympathie: Léo Delibes (1836-1891), et avec la collaboration de Charles Nuitter (1828-1899) pour le livret il va créer La Source (1866) qui devait être la première apparition à Paris d'Adèle Grantzow, (1845-1877) une danseuse allemande rencontrée à Hanovre en 1858 et qu'il avait recommandée comme prima ballerina au Bolchoï de Moscou (et dont il avait fait sa muse en Russie).

     

    L'Art et la danse

    Mademoiselle Fiocre dans La Source par Edgar Degas (1834-1917)

     

        Malheureusement, rappelée par le Bolchoï, Adèle Grantzow fut privée de l'occasion de créer le rôle de Naïla et, poursuivie par la malchance, ne put tenir, cette fois pour des raisons de santé, le rôle principal de la nouvelle création de Saint-Léon, Delibes et Nutter qui allait devenir le ballet le plus souvent dansé de toute l'histoire de l'Opéra de Paris: Coppélia (1870).

        Dès sa première représentation l'histoire de "la fille aux yeux d'émail" fut un immense succès aussi bien pour ses auteurs que pour ses interprètes. Malheureusement des évènements tragiques se préparaient: ce même été la guerre éclata entre la France et la Prusse, l'Opéra fut fermé, et le 2 Septembre, juste trois mois après la gloire de Coppélia, Saint-Léon décéda d'une crise cardiaque. (Pour clore cette série noire, en Novembre, Giuseppina Bozzachi (1853-1870) qui avait été la première Coppélia fut emportée par la petite vérole le jour de son dix-septième anniversaire).

     

    L'Art et la danse

     

        Violoniste respecté dans le milieu des salons musicaux en dehors de ses succès chorégraphiques, Arthur Saint-Léon laissait derrière lui outre ses nombreux ballets, plus de 170 oeuvres musicales principalement destinées a son instrument de prédilection (dont un concerto), et dans un autre domaine deux ouvrages consacrés à la danse: De l'Etat Actuel de la Danse, paru en 1856, lequel avait été précédé quatre ans plus tôt par La Sténochorégraphie ou Art d'Ecrire Promptement la Danse.
        Car plus qu'aucun de ses confrères, celui-ci était préoccupé par la nature éphémère de l'oeuvre du chorégraphe dont la survie dépendait entièrement à l'époque de la mémoire humaine. Pour y remédier il inventa une méthode de notation, la sténochorégraphie, et rédigea un manuel qu'il dédia au tsar Nicolas II de Russie.
        Cet ouvrage publié en 1852 représente le premier système d'écriture qui documentait non seulement les pieds, mais aussi les mouvements de la tête, des bras et du buste:
         Superposée à la portée musicale, une portée de 5 lignes renseigne la position des jambes, tandis que sur une ligne supplémentaire placée au dessus apparaissent en pictogrammes les indications relatives au reste du corps.

    L'Art et la danse

         Sans doute trop occupé à créer pour s'astreindre à noter, Saint-Léon n'a laissé que quelques rares exemples de son système d'écriture, entre autres une partie du Pas de Deux des paysans de Giselle, et surtout le Pas de Six de La Vivandière qu'il mit comme exemple dans son livre et qui représente aujourd'hui la seule de ses chorégraphies à avoir survécu intacte.

         En 1975 l'expert en notation de ballet Ann Hutchinson-Guest (1918- ) et Pierre Lacotte (1932- ) ont reconstruit la chorégraphie de Saint-Léon et la musique de Cesare Pugni (1802-1870) pour le Joffrey Ballet d'après les documents préservés dans les archives de l'Opéra de Paris. Le Pas de Six a été ensuite remonté en 1978 par Pierre Lacotte pour le Kirov-Mariinski qui l'a inscrit à son répertoire sous son titre russe de Markitenka, et l'oeuvre a été reprise par la suite par plusieurs compagnies de ballet dans le monde.

     

    L'Art et la danse

    Arthur Saint-Léon (1821-1870)

     

        "Auteur brillant de variations qui pourraient être considérées comme un modèle de beauté pour leur dessin chorégraphique et leur musicalité" (Yekaterina Vazem), Arthur Saint-Léon avait comme principal souci de plaire au public, et chaque fois parait-il qu'il introduisait quelque idée d'avant garde en composant un ballet il la supprimait finalement pour ne pas choquer le spectateur...
        Il fut cependant le premier à introduire des danses nationales dans les ballets (plus de 50 différentes, dit-on) et, ouvrant la voie d'une ère nouvelle dans laquelle s'illustrera son successeur Marius Petipa (1818-1910), s'inscrit assurément dans l'histoire de la danse comme le dernier des grands chorégraphes du XIXème siècle.


         

      Coppélia (Mazurka) Interprété par Leanne Benjamin, Carlos Acosta et le Royal Ballet. Chorégraphie de Ninette de Valois d'après Lev Ivanov et Enrico Cecchetti.

     

     

     


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    L'Art et la danse

    La Goulue entrant au Moulin Rouge    Henri de Toulouse-Lautrec

     

        

        Louise Weber naquit à Clichy (Hauts de Seine) le 12 Juillet 1866 dans une famille d'origine alsacienne. A la mort de sa mère, c'est sa soeur ainée Marie- Anne, blanchisseuse, qui s'occupe de ses trois frères et soeurs, et Louise alors âgée de 12 ans fera sa communion solennelle vêtue d'un tutu et de chaussons de satin empruntés à une acrobate de cirque de leur connaissance, un costume peu orthodoxe qui provoque déjà sa part de scandale...
        Afin de contribuer aux besoins de la maisonnée la jeune Louise vend alors des fleurs dans les passages, mais sa passion c'est la danse et à 16 ans elle se rend tous les soirs dans les bals de banlieue à l'insu de sa soeur, élégamment habillée de toilettes "empruntées" aux clientes de la blanchisserie... Son talent de danseuse et ses manières audacieuses (elle n'a pas sa langue dans sa poche) la font immédiatement remarquer, et très vite elle se forge une réputation de forte fille rieuse qui possède l'art et la manière de répondre aux hommes... La danseuse Céleste Mogador qui a lancé le quadrille au Bal Mabille perçoit ses capacités et lui prodiguant leçons et conseils la fait débuter au cirque Fernando puis au Moulin de la Galette.

        C'est Charles Destenque, un journaliste qui tenait dans la revue Gil Blas une rubrique réservée à la promotion des demi-mondaines, qui l'y découvre :
        "Ma veine m'a conduite au Moulin de la Galette où j'ai rencontré Charles Destenque qu'on appelait Vide Bouteille", confiera-t-elle plus tard,
    ce dernier l'emmène alors au Grand Véfour où elle découvre éblouie la haute société:
        "Ah mes enfants! quelle soirée! Tous ces messieurs en habit avec des favoris et des monocles! Ils m'ont fait danser et boire du champagne! Ils me mettaient des louis dans les cheveux, dans mes souliers, partout. Ce fut ma première sortie dans le monde chic".
            (Propos recueillis en 1910 par le chroniqueur Michel Georges Michel)

        Les hommes vont se pâmer devant elle, pourtant Louise Weber n'est pas ce que l'on qualifie de spécialement "belle"... Mais elle possède un charme irrésistible... "La Goulue, elle n'était pas jolie, elle était pire!" dira un critique de celle à qui son penchant à vider les fonds de verres et les bouteilles attira ce surnom imagé. Car ce qui fit sa personnalité c'est cette gouaille parisienne avec son accent des faubourgs, et son répondant et sa spontanéité seront la source de l'étonnement mais aussi de l'admiration de toute une cour dont firent partie les intellectuels et les artistes qui devinrent ses amis.
     

    L'Art et la danse

    La Goulue  Photo de Louis Victor Paul Bacard (Musée d'Orsay Paris)

        

        Elle fait la connaissance à cette époque d'Auguste Renoir à qui elle sert de modèle et rencontre également au Moulin de la Galette, Charles Zidler et Joseph Oller lesquels immédiatement séduits l'engagent sur le champ pour animer leur Bal du Moulin Rouge qu'ils projettent d'ouvrir Place Blanche.
        Les lieux sont inaugurés le Dimanche 6 Octobre 1889, et du jour au lendemain la Goulue deviendra la reine de la sensualité parisienne, dirigeant "le chahut", figure du "quadrille naturaliste", le célèbre "cancan" qui fera la gloire de l'établissement.
        Poussant l'excentricité à l'extrême, alors que le chapeau est obligatoire pour toutes les danseuses, elle est la seule à danser sur les tables "en cheveux", montrant à qui veut le voir le joli petit coeur brodé sur son caleçon...  Et ses admirateurs, des messieurs bien sous tous rapports qu'elle taquine par le tourbillon de ses jupes à volants relevées, sont au comble du ravissement lorsqu'elle leur retire prestement le chapeau du bout de son pied migon... (Les propriétaires de l'établissement n'appréciant pas véritablement ces familiarités décidèrent de séparer les danseuses des clients, et l'un d'eux fut parait-il si furieux de ces nouvelles dispositions qu'il cassa deux bouteilles sur la tête de Zidler...)

     

    L'Art et la danse

     La Goulue  au Moulin Rouge 

       "Je gagnais 800 francs par mois, ça me valait encore des cachets chez tous les princes de Paris et des tournées à l'étranger. Car je faisais partie du Grand Quadrille avec Grille d'Egout, qui est concierge maintenant, la Sauterelle qui tient un bistrot à Reims, et Nini Patte en l'Air! Ah, je crossais!" se souviendra-t-elle .
       Lorsqu'elle loue un somptueux hôtel particulier Avenue des Champs Elysées, la Goulue est effectivement la star la mieux payée du moment et affiche en public un caractère insupportable, circule en voiture attelée (le grand chic à l'époque), arrive aux répétitions en tenant une petite chèvre en laisse, et pose nue pour des photos dont certaines très osées feront scandale...
     

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      Hôtel particulier de Louise Weber Avenue des Champs Elysées

     

         Quand à son vocabulaire il fait frémir, et l'on affirme qu'il aurait fait rougir un escadron de gardes municipaux: Louise Weber qui alliait la grâce physique et la vulgarité des manières et du langage, n'hésitait pas en effet à tutoyer les notables venus s'encanailler dans les cabarets à succès et elle apostrophera même un jour sans vergogne le Prince de Galles, futur Edouard VII en ces termes très peu protocolaires:
        " Hé, Galles! Tu paies l'champagne? C'est toi qui régales ou c'est ta mère qui invite?"
     

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    La Goulue (à gauche) et Grille d'Egout. Photo de Louis Victor Paul Bacard (Musée d'Orsay Paris)

         Et tous les soirs, assis au premier rang non loin du bar, un petit homme au corps atrophié observe son modèle favori... Car Montmartre, La Goulue et Henri de Toulouse Lautrec sont historiquement indissociables... Louise Weber sera l'un des sujets de prédilection du peintre et il l'immortalisera dans ses portraits et ses affiches pour le Moulin Rouge aux côtés de Valentin le Désossé.

     

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    La Goulue et Valentin le Désossé    Affiche de Toulouse- Lautrec

     

         La reine du "cancan" apprécie visiblement le travail de l'artiste qui sait que la fête n'est qu'apparence et que derrière les belles robes et les couleurs se dissimule l'infamie de la vie, et leur complicité sera telle que chaque Vendredi elle est admise rue Toulaque dans l'atelier où le peintre reçoit ses amis. "Il me grandit!" disait-elle malicieusement de celui qu'elle appelait affectueusement "le petit homme touffu" ou encore "mon petit bonhomme".

        Menant un train de vie dispendieux, exigeant des cachets toujours plus considérables, la Goulue faisant l'erreur de croire que sa seule personne suffit à attirer le public, décide alors de quitter le Moulin Rouge afin de monter un spectacle à son compte. Elle investit à cet effet une fortune dans une baraque foraine et le 6 Avril 1885 adresse la lettre suivante à Toulouse-Lautrec:
        "Mon cher ami, je serai chez toi le 8 Avril à 2 heures de l'après-midi. Je serais bien contente si tu avais le temps de peindre quelque chose sur ma baraque. Elle est au Trône. Je suis placée en entrant à gauche. J'ai une très bonne place. Tu me diras où il faut que j'achète mes toiles. Je te les donnerai dans la journée même".


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    La danse au Moulin Rouge   Toile de Lautrec pour la baraque de la Goulue


        Lautrec réalisera effectivement les toiles demandées, mais l'aventure se révèlera malheureusement un échec cuisant pour la Goulue dont ce sera le début de la déchéance et d'une lente descente aux enfers car, souffrant de dépression elle va alors se tourner irrémédiablement vers la boisson.
        On la retrouve en 1899 à l'affiche de la ménagerie d'Adrien Pezon où elle danse au milieu de 4 lions amorphes, un numéro qui parait-il frisait le ridicule. Mais s'étant familiarisée avec les fauves, elle décide d'apprendre le métier et après s'être perfectionnée dans l'art du dressage se produit avec la ménagerie Laurent avant de voler de ses propres ailes. 
         José Roxler, un ancien prestidigitateur qu'elle a épousé en 1901 lui a offert en effet quelques fauves en cadeau de mariage et ensemble ils ouvrent une ménagerie que l'on retrouvera sur la plupart des fêtes parisiennes, les Invalides, la fête de Neuilly, Montmartre ou la foire au pain d'épices, en passant par Vaugirard et le Parc de Saint-Cloud où en 1904 elle sauve la vie de son mari alors que celui-ci est attaqué par un puma, un évènement qui fit la une du "Petit Journal" et contribuera à sa légende. 

     

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        Lorsque son fils Simon (né en 1895 de père inconnu) a l'âge de les rejoindre dans la cage elle le présente comme "le plus jeune dompteur de l'époque, champion de la cravache d'or", (il a tout juste 10 ans...) mais nous sommes au début du XXème siècle, les ménageries foraines rencontrent de moins en moins de succès et les affaires périclitent. Le couple dans le même temps part à la dérive mais la Goulue n'en continuera pas moins de tourner jusqu'à la guerre avec des animaux faméliques et de moins en moins nombreux.
     

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    La Goulue  en 1905 avec son fils Simon 

     

        L'arrêt des fêtes en 1914 signera finalement son déclin, son mari meurt à la guerre et on la retrouve plus tard ici ou là dans une baraque annonçant: "Ici la Goulue du Bal du Moulin Rouge". On la verra revêtir son habit de dompteuse jusqu'en 1923, année de la disparition de son fils chéri qu'elle surnommait "Bouton d'Or", et la pauvre Louise s'enfonce alors complètement cette fois dans la déchéance.

        Amie de Rétoré, chiffonier et brocanteur au marché aux puces de Saint-Ouen, elle vit aux beaux jours dans une roulotte installée en bordure d'un terrain vague, revenant en hiver vers Montmartre où elle possède son logement boulevard Rochechouard, contre le cabaret la Cigale.
        La Goulue, devenue "madame Louise", vit maintenant dans la misère et la solitude, entourée d'une cour de rejetés de la société avec ses chats et son chien Rigolo, recueillant les animaux de cirque malades. Elle flâne sur la Butte où elle reste une figure pittoresque et attachante, signant ses photos à ceux qui la reconnaissent au hasard de ses virées dans les bars et les cafés, et pour le plaisir de rencontrer encore le beau monde elle va devant l'entrée du Moulin Rouge où se produit Mistinguett, vendre des cacahuètes, des cigarettes et des allumettes.
     

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    Le Moulin Rouge en 1920   

     

         Souffrant de rétention d'eau, la femme obèse qu'elle est devenue est méconnaissable. En 1925, Georges Lecombe la filme à l'improviste dans "la Zone"... Sur ces images prises quelques années avant sa mort elle est déjà bien malade, mais on perçoit malgré tout encore le charme de son sourire. 
     


        Frappée dans sa roulotte par une attaque d'apoplexie, elle décède à l'Hôpital Lariboisière le 29 Janvier 1929 et sera enterrée au cimetière de Pantin presque sans témoins car, hormis la présence de Pierre Lazareff, attaché à la direction du Moulin Rouge, seule sa famille et quelques forains l'accompagneront jusqu'à sa dernière demeure.

        Synonyme de French Cancan et de Moulin Rouge, et première vedette à inaugurer la scène de l'Olympia fondé par Joseph Oller en 1893, lorsqu'elle s'éteignit au soir de ce destin pathétique, celle qui connut l'enfer demanda à Dieu "un petit coin de Paradis"...
        Les hommes, quand à eux, finirent par lui rendre l'hommage qu'elle mérite grâce à son arrière petit-fils, l'artiste peintre, journaliste et écrivain, Michel Souvais.
     

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        Elle sera exhumée en 1992 et le maire de Paris, Jacques Chirac, ordonne le transfert de ses cendres au cimetière de Montmartre, une cérémonie à laquelle assistèrent cette fois devant tous les médias plus de 2500 personnes... Mieux vaut tard que jamais pour celle qui fut un jour la reine de Paris... 

     

     

     Il faut remarquer que les arrangeurs se permettent souvent de renommer de manière abusive French-Cancan ce Galop Infernal issu d'Orphée aux Enfers, car le French Cancan (d'origine anglaise, dérivé du cancan original) n'existait pas encore à l'époque où Jacques Offenbach composait.


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