• L'Art et la danse


       Traditionellement mis à l'affiche au moment des fêtes et synonyme de féerie à grand spectacle avec ses décors somptueux et ses éblouissantes danses de caractère, Casse Noisette vit le jour le 6 Décembre 1892 sur la scène du théatre Marinsky de Saint Petersbourg.

        L'année précédente, le directeur des théatres impériaux de Russie, Ivan Vsevolojski, avait proposé au tandem Petipa-Tchaïkovski, après le succés de la Belle au Bois Dormant, de créer ensemble un second ballet.
        Il en avait déjà choisi l'argument tiré du "Casse Noisette de Nuremberg" d'Alexandre Dumas, lui même inspiré du conte fantastique d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822), Le Casse Noisette et le Roi des Rats:
        Le sujet ne séduisit ni Tchaïkovski ni Petipa qui, ensemble, refusèrent la commande. Petipa jugeait que l'histoire ne se prétait pas à un brillant spectacle et surtout ne convenait pas à la danse classique, le personnage principal, une enfant, ne pouvant que difficilement servir de support à un rôle pour une danseuse. Quand à Tchaïkovski, il trouvait le sujet beaucoup trop mièvre. Malgré tout, devant l'insistance pressante de Vsevolojski, les deux hommes capitulèrent et s'attelèrent au projet, mais sans aucun enthousiasme de leur part, il faut le dire...

        Le premier essai de Petipa aboutit en tout et pour tout à ce que nous connaissons aujourd'hui du 1er Acte... Il le soumit sans conviction à Vsevolojski qui sut le convaincre malgré tout de persister dans ses recherches afin d'étoffer le ballet, ce qui donna alors l'idée au chorégraphe de prolonger l'intrigue en créant le royaume imaginaire de la Fée Dragée, prétexte de tout le second Acte.
        Autant de sucreries n'était pas fait pour plaire à Tchaïkovski qui essaya de persuader Petipa de revenir à l'histoire originale d'Hoffmann, car la version de Dumas beaucoup plus édulcorée faisait l'impasse sur un conte dans le conte qui lui aurait permis ,en relançant l'action, de composer un second Acte beaucoup plus dramatique...
        Petipa qui, lui, devait obéir à cette exigence imparable: employer un grand nombre de danseurs, se trouvait  en fin de compte fort bien de ce Divertissement final avec ses nombreuses variations, et le projet se concrétisa finalement sous cette forme.

        Tchaïkovski se mit à la tache sans aucun enthousiasme, car il sentait qu'il écrivait une musique qui ne lui venait pas du coeur. Avec le temps cependant, il se piqua sans doute au jeu malgré tout, puisqu'il écrivit ces lignes:

                "Je m'accorde chaque jour un peu plus avec mon travail"

        Un travail qui révèle une richesse d'inventions mélodiques inégalées dans la musique de ballet. A un ami lui ayant parié un jour qu'il ne serait pas capable d'écrire une mélodie basée sur la suite des notes dans l'octave, Tchaïkovski demanda s'il fallait que l'octave soit ascendant ou descendant, et comme cela n'avait apparement aucune importance le résultat du pari fut le Grand Adage du Grand Pas de deux de l'Acte II...
        Une musique mélancolique d'une très grande beauté qui contraste avec l'atmosphère festive de l'ensemble car elle fut composée par Tchaïkovski en mémoire de sa soeur décédée peu de temps avant la composition du ballet.


        Pour la petite histoire il faut noter également dans la partition de Casse Noisette l'apparition d'un nouvel instrument que le compositeur avait découvert à Paris: le Célesta, et qu'il choisit pour caractériser la Fée Dragée à cause de ses sonorités délicates.


        Lorsqu'il eut achevé son oeuvre Tchaïkovski n'était toujours pas convaincu par le résultat et il eut cette critique sévère:

                "Maintenant qu'il est terminé, Casse Noisette n'est que laideur". 


        Qui fut le chorégraphe du ballet fait encore pour quelques uns l'objet d'un débat...
        Il est certain que c'est Marius Petipa qui reçut la commande et commença le travail en Aout 1892. Mais il tomba malheureusement malade et c'est son assistant depuis 7ans, Lev Ivanov, qui prit la suite. Et, bien que celui ci soit souvent cité comme l'unique chorégraphe, des récits de l'époque attestent au contraire qu'il n'a fait que seconder Petipa resté seul maitre d'oeuvre. 
        Quoi qu'il en soit le travail fut mené a bien et le soir de la Première, l'orchestre était dirigé par le chef habituel du théatre Marinsky, Ricardo Drigo, et ce furent Sergei Legat et Stanislava Belinskaya qui parurent dans les premiers rôles.
        Cette soirée était une double Première pour Tchaïkovski, car Casse Noisette constituait la seconde partie d'un spectacle dont l'ouverture était un opéra pour lequel il avait également été commissioné.
                "C'est curieux", disait-il, "que quand je composais ce ballet je n'aie céssé de penser qu'il n'était pas très bon, mais que je montrerais ce dont j'étais capable avec mon opéra... Et maintenant il me semble que le ballet est bon et l'opéra beaucoup moins".
        Un jugement laissant parfaitement présager de l'avenir... Le dernier opéra de Tchaïkovski, Yolanta, n'a pas effectivement acquis une grande célébrité alors que son Casse Noisette est considéré aujourd'hui comme une oeuvre majeure du répertoire tchaïkovskien.

        L'opéra reçut pourtant au départ un accueil beaucoup plus chaleureux que le ballet et le compositeur constata avec amertume encore une fois:

                "L'opéra a été apprécié de toute évidence, mais pas le ballet. Les journaux comme d'habitude m'ont dénigré cruellement".

        Il faudra effectivement attendre quelques décénies pour que celui qui est devenu certainement aujourd'hui le ballet le plus populaire, n'entame sa carrière prometteuse dans le monde entier.

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        C'est un objet plutôt inattendu que ce casse noisette à forme humaine qui se trouve au coeur de l'intrigue et dont l'origine est assez curieuse:
        On racconte qu'un riche fermier allemand ayant organisé un concours promettant une récompense à qui lui proposerait le meilleur objet pour ouvrir ses noix, ce fut un fabriquant de marionettes qui l'emporta avec une adaptation de ses propres poupées. Il reçut alors une forte somme d'argent avec laquelle il ouvrit une boutique où il continua à fabriquer ces casse noix originaux, des figurines en bois parfois de très grande taille, représentant des soldats, des gendarmes ou encore des notables du pays, et dont la mode se propagea très vite. Et avec un brin d'imagination pourquoi ne pas rêver qu'un jour une de ces créations ne puisse prendre vie?...

        Dans le texte original d'Hoffmann l'histoire est un conte aux sombres replis, où les réveries de l'enfance sont perturbées par les interdits de l' inconscient. Mais dans la version simplifiée de Petipa, une petite fille, Clara (Marie chez Hoffmann) cherche simplement à s'évader par le rêve de l' univers petit bourgeois qui l'entoure, sans autre ambition que celle de créer une féerie.

        L' Acte I s'ouvre sur un salon dans une petite ville allemande où le président Silberhaus et sa femme organisent un arbre de Noël avec parents et amis. Les enfants reçoivent leurs cadeaux et soudain arrive le vieux Drosselmeyer qui amène avec lui des automates et offre à Clara un casse noisette représentant un amusant personnage. Jaloux, son frère Fritz le casse, mais Drosselmeyer le répare et tandis que la fête se termine les invités se retirent et les enfants s'en vont au lit.
        Cependant Clara n'arrive pas à trouver le sommeil et elle revient dans le salon où elle retrouve son casse noisette près duquel elle s'endort et se met à rêver... Minuit sonne à l'horloge... et soudain la pièce est envahie par des souris... Sous le sapin les jouets s'animent et s'organisent en rangs de bataille, avec le Casse Noisette à leur tête, pour affronter l'attaque des souris emmmenées par leur roi. Ce dernier se faisant menaçant Clara lui lance alors sa pantoufle, ce qui détourne son attention et permet au Casse Noisette de profiter de l'occasion pour le tuer. Les souris battent en retraite et c'est alors que le Casse Noisette se transforme en Prince et emmène Clara dans un monde féerique où ils sont accueillis par des flocons de neige.



        L' Acte II est essentiellement un grand Divertissement ayant pour cadre le Royaume enchanté de la Fée Dragée où les gens du pays accueillent Clara et le Prince et exécutent plusieurs danses en leur honneur:
        Une danse espagnole, une danse chinoise, une danse arabe, une danse russe, la danse des mirlitons, la valse des fleurs et le Grand pas de deux.


        Suivant les productions, ces danses ne sont pas toujours données dans cet ordre, et changent même de nom car nous sommes au royaume des douceurs... et les danses espagnole, chinoise, arabe et russe deviennent respectivement  parfois: chocolat, thé, café, et trépak (bonbons russes à la menthe)


        Après le Grand Pas de deux arrive le Final et le ballet se termine habituellement ( mais pas toujours) par le réveil de Clara sous le sapin.

        Toutes les versions de Casse Noisette (et elles sont nombreuses...) ne se ressemblent pas, car plusieurs lectures du récit sont possibles, du simple conte de fée, en passant par l'éveil d'une jeune fille à l'amour pour aller jusqu'à l'exploration freudienne de l'inconscient... L'éventail est large et parmi les plus connues il faut citer la version de Balanchine où, tout comme dans celle de Petipa il n'y a pas d'intrigue romantique, mais les évènements fantastiques sont par contre bien réels et Clara et son prince s'en vont à la fin sur un traineau.
        Youri Vamos, le directeur du Ballet de Düsseldorf déclare lui que:
                "L'histoire de Casse Noisette est merveilleuse mais pas assez compliquée pour le spectateur d'aujourd'hui"... Du coup il crée son propre livret en s'inspirant du Conte de Noël de Dickens.


        Dans la plupart des autres versions il y a toujours une allusion à une romance naissante entre Clara et le Prince, chacun recadrant l'histoire à sa façon.
        Patrice Bart réecrit complètement le scénario: Clara a été enlevée par des révolutionnaires russes et vit dans une famille adoptive. Le Casse Noisette la sauve une seconde fois de l'enlèvement, et au second Acte elle retrouve sa mère.
        Pour Matthew Bourne, l'histoire se passe dans un orphelinat.


        John Neumeier, lui, crée pour le Frankfurt Ballet une version inspirée par le milieu de la danse classique où Clara, jeune danseuse, dont la soeur ainée est déjà étoile va vivre son rêve de succés grace au Casse Noisette.
        Hanté par la mort de sa mère, Maurice Béjart signe à son tour une chorégraphie très autobiographique nous entrainant dans un cirque où c'est la maman décédée d'un enfant qui reprend vie un soir de Noël.


        Et quand à la relecture de Noureev, tout en suivant le schéma classique, celle ci se plonge dans l'univers freudien où Drosselmeyer et le Casse Noisette ne font qu'un, suggérant le fantasme de l'homme mûr pour la jeune fille.

        En imaginant son Casse Noisette, Petipa n'avait d'autre ambition que celle de créer un conte chorégraphique avant tout destiné aux enfants et si l'on considère les relectures qui en ont été faites (remaniements psychologiques en particulier) on constate qu'elles n'ont plus rien à voir avec l'original et ne s'attireraient pas ce qualificatif d'un critique (de toute évidence pas très "fan"...) de "confiserie obligée de Noël".

        De tous les ballets du répertoire Casse Noisette est peut-être celui dont il existe le plus grand nombre de versions, même parmi celles qui suivent la structure de base et le cadre. Pour la raison très simple que ce n'est pas ici le livret qui porte le ballet, mais la musique. Une musique exceptionelle qui emporte l'imagination et sur laquelle tout est possible...

                                 Car l'homme est fait de l'essence du rêve... 



                                   "We are such stuff
                                    As dreams are made on..".
                                                  William Shakespeare - The Tempest IV 1

    L'Adage du Pas de Deux de l'Acte II est interprété par Myriam Ould Braham et Jérémie Bélingard. Chorégraphie de Rudolf Noureev. 

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         Une méchante fée se serait-elle penchée sur le berceau de cette "fille aux yeux d'émail" dont on fit le sous-titre du ballet?
        Tout porterait à le croire, lorsqu'on réalise que deux mois à peine après la première, le 25 Mai 1870, la guerre éclate avec la Prusse, Paris est assiégé et les théatres fermés; le 2 Septembre Arthur Saint Léon, le chorégraphe, meurt à l'age de 49 ans d'une crise cardiaque, et le 23 Novembre Giuseppina Bozzacchi, la jeune ballerine qui tenait le rôle principal est emportée par la variole le matin même de son dix-septième anniversaire...

        Coppélia n'a pourtant rien d'une tragédie... Car "la plus belle comédie du ballet" selon George Balanchine, nous transporte au contraire dans un monde pétillant de joyeux paysans, de querelles d'amoureux et de jouets qui prennent vie.
        L'argument du livret de Charles Nuitter (1828-1879) lui fut suggéré par une nouvelle fantastique d'Ernst Théodor Amadeus Hoffmann parue en 1817 dans le recueil des Contes nocturnes: L' Homme au Sable (à l'origine d'un concept élaboré par Freud, l'Unheimliche: l'inquiétante étrangeté) où il aborde le monde singulier des automates parmi lequel évolue une poupée douée de vie.
        Et c'est un compositeur déjà confirmé, Léo Delibes (1836-1891), qui s'en  inspira pour écrire la partition de ce ballet symphonique qui, non seulement fit sensation, mais orienta la création de plusieurs musiciens de ballet dont Tchaïkovski.
        Si l'on excepte la Giselle d'Adolphe Adam la qualité de ce genre de musique, à l'époque, était assez médiocre et les critiques furent très favorablement impressionnés par ce qu'ils découvrirent: Une musique toute en couleurs et en contrastes, calquée au plus près de l'intrigue et de la danse, démontrant un usage accompli du leitmotiv avec, il faut le noter, un très large emprunt au folklore de l'Europe Centrale où ,à côté des thèmes slaves et de la mazurka, Delibes ajoute même la surprise de la première apparition sur scène d'une danse hongroise: la czarda.



        Une partie de cette réussite tenait à l'étroite collaboration entre Delibes et le chorégraphe Arthur Saint Léon (1821-1870) lesquels avaient d'ailleurs travaillé ensemble en 1866 sur un précédent ballet, La Source.
        Arthur Saint Léon avait été la providence de l'Opéra de Paris qui s'était trouvé face à un problème crucial: le manque de chorégraphe résident. Et la solution était heureusement venue, à point nommé, de Russie où la courte saison théatrale permettait à celui qui y occupait le poste prestigieux de maître de ballet des théatres impériaux de consacrer à la France son activité estivale; ce qu'il fit huit années durant de 1863 à 1870.

        Coppélia fut donc mis en chantier durant l'été 1868 et Adèle Grantzow, une jeune danseuse allemande qui travaillait elle aussi en Russiechoisie pour interpréter le rôle principal de Swanilda. Cette dernière, était-ce déjà un premier coup du sort? tomba gravement malade et il fallut, l'année suivante lui trouver une remplaçante... Pour ajouter à l'embarras la recherche s'avéra extrèmement difficile, car aucune autre ballerine n'avait été jugée capable de tenir le rôle.
        On envoya même Delibes jusqu'en Italie afin d'y prospecter toutes les écoles de ballet... mais en vain... C'est Saint Léon qui découvrit pendant ce temps une jeune élève de l'école de danse de l'Opéra exceptionellement douée: Giuseppina Bozzacchi. Agée seulement de 16 ans, elle n'avait jamais paru en public et le rôle de Swanilda  qui avait été conçu pour une artiste expérimentée dut, pour finir de compliquer la situation, être entièrement remodelé pour elle...
        On avait souvent reproché à Saint Léon de travailler trop hâtivement... Cette fois, la force des choses l'obligea à élaborer sa chorégraphie avec un soin inégalé, et ce qui avait été considéré comme un mal au départ se tourna en bien, car le résultat fut un chef d'oeuvre accompli et un véritable triomphe...


        L'Acte I du ballet a pour cadre une place de village où vit un vieux savant Coppelius. A la fenêtre de sa demeure apparait chaque jour une ravissante créature, sa fille Coppélia, dont un beau jeune homme, Frantz, est tombé amoureux. 
        Au grand désespoir de sa fiancée, Swanilda, qui habite la maison opposée, mais qui conçoit quelques doutes sur l'existence réelle de cette beauté, car le Dr. Coppélius est connu pour être un fabriquant d'automates particulièrement habile. 
        Dans la soirée les jeunes gens du village se réunissent pour danser et lorsque Swanilda interroge les épis de blé pour savoir si son amoureux est fidèle la réponse est effectivement non... 
        Coppélius se rend, lui, à l'auberge après avoir soigneusement fermé sa porte et mis la clef dans sa poche. Mais une bande de joyeux lurons le bouscule en chemin et la clef tombe, ramassée par Swanilda et ses amies qui décident de visiter la mystérieuse habitation.



        Le rideau de l'Acte II se lève sur la demeure de Coppélius où se sont introduites les jeunes filles qui découvrent avec amusement toutes les créations du vieux bonhomme parmi lesquelles Coppélia, que Swanilda trouve dans un placard et qui se révèle être effectivement un automate.
        Sur ces entrefaits apparait Frantz qui a escaladé la fenêtre pour rencontrer enfin sa belle... Swanilda, en l'apercevant, décide alors de lui jouer un bon tour et se substitue à la poupée... 
        Mais voilà qu'arrive le maitre du logis qui, furieux à la vue de ces intrus, les chasse à coups de bâton. Cependant Frantz trouve grâce à ses yeux lorsqu'il lui avoue son amour pour sa fille... Très flatté Coppélius conçoit aussitôt le projet de lui voler son âme afin de donner vie à Coppélia. Il fait boire au jeune homme un breuvage qui l'endort, puis essaie sa magie sur Swanilda-Coppélia qui s'anime... et pour cause... l'occasion de nous faire assister à une danse espagnole et une gigue écossaise. Mais, inquiète de voir Frantz inconscient, Swanilda rappelle ses amies au secours et la supercherie de Coppélius est révélée au grand jour. Frantz, évidemment, s'est réveillé et les amoureux réunis s'enfuient au grand ébahissement de Coppélius.



        Longtemps écarté des représentations françaises l'Acte III est essentiellement festif représentant la Fête de la Cloche, un cadeau du très généreux Duc au village, une occasion au cours de laquelle seront célébrées joyeusement  les fiançailles de Frantz et Swanilda.

     



        L'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie assistèrent à la Première dans la salle de l'ancien Opéra de la rue Le Peletier qui vivait ses dernières soirées de gloire (avant son incendie en 1873) et où, aussi gracieuse qu'excellente comédienne, Giuseppina Bozzacchi ,en Swanilda, enchanta le public. Elle avait en face d'elle Eugénie Fiocre dans le rôle du charmant Frantz, rôle composé pour une danseue en travesti, convention qui s'était imposée consécutivement à la défaveur dont souffraient à l'époque les malheureux danseurs de sexe masculin. (il faut noter au passage que le rôle de Frantz a continué d'être dansé en travesti à l'Opéra de Paris jusqu'aux environs des années 1950)
        Mais ce succés immédiat de Coppélia fut malheureusement vite interrompu, puisque l'oeuvre ne fut donnée que 18 fois avant que le siège de Paris n'entraine l'arrêt des activités de l'Opéra pendant plus d'un an.
        Une rupture brutale qui marqua, en France, la fin d'une période de l'histoire du ballet qui traversa à ce moment là un passage difficile et dont le prestige déclina pendant un certain temps.

        C'est Marius Petipa qui donna en 1884, à St. Petersbourg, une nouvelle version de Coppélia révisée encore par Lev Ivanov et Enrico Cecchetti en 1894. Puis le XXème siècle se le réapproprie avec George Balanchine en 1974 et Roland Petit l'année suivante.
        Plus rien ne demeure aujourd'hui de la chorégraphie originale qui a complètement disparu au fil de ces versions successives qui respectent toutefois scrupuleusement l'esprit de l'oeuvre. 

     



        Maguy Marin qui déclare, elle, que "les mécaniques sont entrées au musée et ne nous émeuvent plus", en fit  en 1993 une adaptation très personnelle dans laquelle, pour mieux se faire comprendre, elle situe son intrigue en banlieue avec pour héroïne "celle qu'on vous balance sans cesse dans les médias"... Blonde, sexy, en tailleur rouge et talons aiguille...

        Qualifié d'autre part, dans le même ordre d'idées, de "cucul la praline" par un chorégraphe contemporain, le ballet le plus dansé dans l'histoire de l'Opéra de Paris et régulièrement remonté par les plus grandes compagnies a encore, certainement, malgré tout, de très beaux jours à vivre!..

        Un bel hommage à la petite Giuseppina bien trop tôt disparue...  

    L'Art et la danse 

                     "la vie est un ballet... on ne le danse qu'une fois..."


        Les extraits de Coppélia sont interprétés par le Royal Ballet, avec dans les deux principaux rôles Leanne Benjamin et Carlos Acosta.
        Chorégraphie de Ninette de Valois d'après Lev Ivanov et Enrico Checchetti.
        Enrégistré au Royal Opera House, Covent Garden. 


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         C'est dans le courant de l'été 1875 que le directeur des théatres impéraiaux de Moscou, Vladimir Petrovich Begichev, demanda à Tchaïkovski (1840-1893) de lui écrire une musique de ballet. Projet on ne peut plus novateur, car ce genre de musique, apanage jusque là de spécialistes comme le tchèque Minkus ou le français Léo Delibes, allait être confié pour la première fois à un compositeur symphonique.
        Ce dernier racontera plus tard à Rimsky Korsakov qu'il avait accepté "d'abord parcequ'il avait besoin d'argent" mais aussi "parcequ'il désirait depuis longtemps s'essayer à ce genre de musique".
        Tchaîkovski prenait plaisir, en effet, chaque été à imaginer pour ses neveux et nièces un petit spectacle dont il écrivait la musique et le scénario, et il fit de "La Chanson des Cygnes" qu'il avait composée à leur intention quatre ans plus tôt, le motif principal du ballet à venir... Une histoire de lac, dont Begichev et lui même eurent l'idée, parait-il, au cours d'une réunion du Salon Shihouskaya, le groupe artistique dont ils faisaient partie.

        Auteur du livret, Begichev, quand à lui, s'était inspiré d'une légende allemande, l'histoire du Voile Dérobé (Der geraubte Schleier) tirée d'un recueil de contes de Johann Karl August Musäms qui, bien que l'origine de l'argument fasse encore l'objet de contestations, demeure la source la plus généralement admise.
        Restait à trouver un chorégraphe... Et ce fut Julius Wenzel Reisinger (1828-1872), maitre de ballet au théatre Bolchoï qui fut nommé... un choix quelque peu hasardeux étant donné la qualité très discutable de ce qu'il avait produit jusque là...
        Très traditionaliste, Reisinger refusa de collaborer avec Tchaïkovski et se trouvant vite dépassé par sa musique y opéra force coupures et arrangements à sa façon, allant même jusqu'à introduire des morceaux d' autres compositeurs, que Tchaîkovsky furieux, eut du mal à lui faire supprimer.
        Autant de détails qui ne furent certainement pas étrangers à l'accueil que reçut Le Lac des Cygnes lors de sa Première à Moscou au théatre Bolchoï...

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                                                     Le Théatre Bolchoï

        Celle ci eut lieu  le 4 Mars 1877 et fut un echec complet...
    Le public de l'époque peu habitué à une musique si symphonique pour le ballet ne comprit pas la richesse de la partition; et la médiocrité de la chorégraphie de Reisinger qui, selon un critique à la dent dure "avait un don remarquable pour agencer des exercices de gymnastique", ne fit qu'achever le désastre... 
        Les premières représentations furent pour le pauvre Tchaïkovski, selon ses propres termes, "une déconvenue humiliante", et le ballet fut finalement retiré de l'affiche.

        Il faut attendre la reprise qu'en fit Marius Petipa (1818-1910) en 1894, afin d'honorer la mémoire de son ami décédé en Novembre 1893 (dont il avait, cette fois, partagé le triomphe de La Belle au Bois Dormant en 1890) pour que le Lac des Cygnes trouve enfin la place qu'il méritait.
        On peut lire ceci dans ses Mémoires:
    "Je me rendis chez le directeur du Marinsky et lui dis qu'il m'était impossible d'admettre que la musique de TchaIkovski fut mauvaise. A mon sens, les problèmes de l'oeuvre ne pouvaient venir que de la mise en scène et de la chorégraphie. Je lui demandais de m'autoriser à utiliser à ma façon le sujet de Thaîkovski pour le monter à St.Petersbourg, et monsieur Vsevolojski accepta d'enthousiasme".

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                                                  Le théatre Marinsky

        Marius Petipa et Lev Ivanov (1834-1901) reprirent entièrement la chorégraphie du ballet, Petipa assurant la chorégraphie des 1er et 3ème Actes, et laissant à son adjoint Ivanov "les ballets blancs".
        Ricardo Drigo, chef d'orchestre du théatre Marinsky, revit la partition et leur mise en scène fut présentée pour la première fois le 15 Janvier 1895 et reçut un accueil triomphal...



        Cette version du ballet passe, encore aujourd'hui, pour exemplaire et les chorégraphes continuent de s'y réferer.
       Bien que l'organisation de la partition telle que l'agença Drigo en 1895 soit la plus utilisée de nos jours, beaucoup de grandes compagnies préfèrent établir leur propre version et le ballet comporte aujourd'hui un nombre incalculable d'adaptations.
        Présenté en 3 ou 4 actes, avec des libertés dans les actes festifs, un accent très variable sur les personnages secondaires, une fin heureuse ou tragique, adapté et transformé à l'envi, Le Lac des Cygnes conserve toujours, cependant, la même trame faisant alterner ballet coloré et ballet blanc.

        Le rideau de l'Acte I s'ouvre sur des réjouissances à la Cour où le prince Siegfried fête joyeusement sa majorité. Parmi l'assemblée se trouvent son précepteur et son fidèle compagnon Benno, ainsi que le Fou qui, curieusement n'a pas l'esprit à la fête. Arrive la Reine Mère qui offre à son fils une magnifique arbalète et lui rappelle qu'il devra se choisir une fiancée parmi les nobles héritières qui lui seront présentées à l'occasion du bal du lendemain.
        Ceci ne convient guère à la nature romantique du prince qui décide de profiter des quelques heures de liberté qui lui restent pour partir à la chasse... car un vol de cygnes majestueux vient de traverser le ciel...



        Lorsque débute l'Acte II, Siegfried et son ami Benno arrivent dans une clairière et font halte près d'un lac mystèrieux. Les chasseurs se sont dissimulés dans les fourrés et le prince, resté seul, assiste soudain à un spectacle étonnant:
        Des cygnes glissent en silence sur le lac, et en prenant pied sur le rivage se transforment en jeunes filles d'une éclatante beauté... La plus belle d'entre elles, Odette leur reine, lui apprend qu'elles ont été capturées par un enchanteur, Rothbart, qui les tient en son pouvoir: cygnes le jour elles ne reprennent  leur forme humaine que la nuit, et seul l'amour sincère d'un homme pourra rompre ce sortilège.
        Sur ce, Rothbart fait irruption, mais Siegfried ne craint pas de se mesurer à lui et le fait battre en retraite. Il déclare alors son amour à Odette qu'il invite au bal du Palais où il la présentera et la choisira pour fiancée.
        Et, lorsque le jour se lève, les cygnes disparaissent.

     

         L' Acte III a pour cadre le Palais Royal où se déroulent les festivités du Bal. Les nobles invités arrivent tour à tour, certains venus de très loin, rivalisant de virtuosité dans leurs danses nationales. Cependant le Fou pressentant, cette fois, que le drame est imminent reste indifférent à la liesse environante.
    Siegfried, quand à lui, ne pense qu'à Odette et ne trouve aucun intérét aux partis qui lui sont présentés. Mais quand arrive soudain un invité mystérieux accompagné de sa fille, Odile, tout de noir vétue, il se précipite vers elle, car il a reconnu les traits de sa bien aimée Odette. Siegfried lui jure son amour encore une fois et la présente à tous comme celle qu'il à choisi de prendre pour épouse...
        A ce moment précis éclate un violent coup de tonnerre et Siegfried réalise qu'il a été le jouet de Rothbart et de sa fille qui disparaissent.
        Horrifié et conscient de sa méprise il se précipite alors vers le lac des cygnes.

     

     

         L'Acte IV nous ramène près du lac, où Odette est au milieu de ses compagnes qui tentent de la consoler. En déclarant son amour à à Odile, Siegfried l'a condamnée à rester cygne pour toujours, cependant, après qu'il lui ait expliqué comment il a été joué par le sorcier, elle lui pardonne car elle l'aime encore.
        Rothbart resurgit alors et par un de ses tours de magie déclenche une tempête sur le lac dont les eaux déchainées engloutissent Siegfried et Odette
        Ce sacrifice libère aussiôt les autres cygnes qui contemplent, lorsque le jour se lève, leurs deux esprits qui s'envolent, en une sorte d'apothéose, vers un pays où ils seront heureux pour l'éternité.

     

         Petipa choisit comme dénouement pour son Lac des Cygnes le final de l'apothéose. Mais ceci n'est qu'une des interpretations du ballet car il existe plusieurs fins possibles:
        Certaines tragiques, où Odette et Siegfried périssent ensemble sans espoir de résurrection dans une vie meilleure, avec la variante où Odette seule disparait dans les eaux (ou dans les airs), tandis que Sigfried est abandonné dans le chagrin et la douleur lorsque le rideau tombe.
       Ces versions ont particulièrement la faveur des compagnies occidentales, mais il ne faut pas oublier la vision de l'oeuvre totalement optimiste qu'en donnent  les productions soviétiques et de l'Europe de l'Est, où l'amour de Siegfried et Odette triomphe du sortilège et annéantit Rothbart et ses maléfices. 



         L'intérét chorégraphique et dramatique du ballet est centré sur la ballerine qui a un double personnage à jouer et à danser.
        "Le double rôle d'Odette/Odile est fascinant" explique Ghislaine Thesmar, "Ce sont les deux extrèmes de la féminité: Odette est amoureuse, à la merci de son destin. Odile est un être diabolique et dominateur. C'est merveilleux de pouvoir passer de l'une à l'autre".
        Toutes les plus grandes danseuses s'y sont essayées et l'une d'elles, la ballerine italienne Pierina Legnani, qui participa à la Première en 1895, imprima son passage dans l'oeuvre de façon indélébile...
        A la fin d'une variation du Grand Pas de Deux de l'Acte III elle fit 32 fouettés en tournant et fut la première ballerine à accomplir un tel exploit... Le public impressioné lui demanda un "bis" et elle s'exécuta arrétant cette fois sa prouesse à 28...Selon la presse "la ballerine ne bougea pas d'un pouce de l'endroit où elle avait commencé ses fouettés".
        Les 32 fouettés sont restés depuis lors dans la chorégraphie et sont toujours attendus, et comptés... par les balletomanes pointilleux!.. Et salués comme il se doit par un tonnerre d'applaudissements!..


       Tout comme La Belle au Bois Dormant ou Casse noisette, Le Lac des Cygnes demeura assez longtemps inconnu des occidentaux. Ce sont les ballets russes de Diaghilev qui montèrent pour la première fois à Londres en 1911 la version de Petipa et Ivanov, revue par Fokine, avec Mathilda Kschessinska et Vaslav Nijinski.

        Il existe actuellement une vingtaine de versions du Lac des Cygnes parmi lesquelles il faut citer celles de Serge Lifar (1936-Paris), George Balanchine (1951-New-York), ou Noureev (1984-Paris).
        Le Lac n'entra au répertoire de l'Opéra de Paris qu'en 1960, dans la version longue réglée par Bourmeister qui se fonde sur la partition originale de Tchaïkovski, reprenant l'ordre des numéros et restituant au ballet ses quatre actes d'origine, réduits à trois dans la version de Petipa.
       Mais de toutes les adaptation qui en furent faites, la moins orthodoxe est certainement sans conteste celle de Matthew Bourne qui donna à Londres, en 1995, un Swan Lake où l'on découvre avec surprise les rôles des cygnes dansés avec force et puissance par des hommes.



       Oeuvre mythique, le Lac des Cygnes reste le joyau de la tradition romantique, applaudi indifférement aux quatre coins du monde où l'émotion reste toujours la même chaque fois que le rideau se ferme sur la magie de la danse qui sait traduire ce que les môts sont impuissants à exprimer.

              "Que le vent qui gémit,le roseau qui soupire
               Que les parfums légers de ton air embaumé,

               Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire
               Tout dise: ils ont aimé!
    "
                                                 
                                              A. de Lamartine - Le Lac (1820)
         
     


    Les extraits des 4 actes du Lac des Cygnes sont la version adaptée par Noureev pour l'Opéra de Vienne, avec pour interprètes principaux Margot Fonteyn et Rudolf Noureev. 


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  • Carlotta Grisi - Giselle

       Quand, en 1835, le contrat de Jules Perrot avec l'Opéra de Paris se termina, il ne fut pas renouvelé. Mais lorsque, quelques années plus tard, le danseur s'y présenta accompagné de Carlotta Grisi, un jeune talent exceptionel découvert en Italie, il espérait, cette fois, qu'ils seraient engagés ensemble. Pourtant il se trompait, et elle fut la seule à faire ses débuts à l'Opéra en 1841.

        Tombé immédiatement sous le charme de celle qui partageait la vie de Jules Perrot (et dont il eut la soeur ainée, Ernesta Grisi, cantatrice, comme compagne) le critique Théophile Gautier, déjà passioné par le ballet, fit  de Carlotta sa muse et devint son chevalier servant pour le restant de ses jours... Nul ne s'étonnera dans ces conditons que l'écrivain se soit alors transformé en scénariste...

         La lecture d'un livre d'Henriche Heine, De l'Allemagne, où il découvrit la légende des Willis, ces fiancées disparues avant leurs noces qui entrainent les imprudents dans des rondes fatales à la nuit tombée, et un poème de Victor Hugo célébrant une jeune fille morte d'avoir trop dansé, attisèrent son imagination; et il se mit au travail avec la collaboration du dramaturge Jules Henry Vernoy de St. Georges.
         Ensemble ils s'attachèrent, comme l'écrivit lui même Théophile Gautier, à  "porter le ballet dans une sphère supèrieure".  Objectif  que les deux auteurs ont totalement réussi à atteindre car, par l'union de la danse et de l'art du théatre, Giselle, où le mouvement se transforme en langage de l'âme, exprime plus profondémént la psychologie des personnages que tous les autres ballets de l'époque.

        Le projet de Théophile Gautier tombait fort à propos et fut aussitôt accepté par l'Opéra qui avait besoin de quelquechose de nouveau pour sa nouvelle danseuse; on le mit donc immédiatement en chantier.
        La musique en fut confiée à Adolphe Adam, un jeune compositeur exceptionellement doué qui s'était fait connaitre avec un autre ballet, La Fille du Danube, en 1836. Celui ci travailla en étroite collaboration avec Carlotta et Perrot. Mais à titre privé seulement, car l'honneur de monter le ballet revenait au Premier Maitre de Ballet, Jean Coralli. Cependant, persuadé que Giselle ne serait jamais qu'un bouche trou dans la programation celui ci laissa, de bonne grâce, Jules Perrot régler toutes les danses exécutées par Carlotta... Rien ne fut officiel, Perrot ne reçut aucun salaire, et son nom ne parut jamais à l'affiche... (il fallut attendre pour cela que Serge Lifar le fasse reconnaitre comme l'un des créateurs du ballet et demande à ce qu'enfin son nom soit ajouté à celui de Coralli).

        "Rien ne me plait davantage que cette besogne qui consiste, pour trouver l'inspiration, à regarder les pieds des danseuses" disait Adolphe Adam dont la musique qu'il composa pour Giselle reste le chef d'oeuvre vanté par Tchaïkovski lui même.

        "La musique de monsieur Adam est supérieure à la musique ordinaire des ballets, elle abonde en motifs, en effets d'orchestre" en disait Théophile Gautier. Si le ballet fit fureur dans le Paris des années 1840 c'est effectivement surtout, outre son argument émouvant, pour sa partition sensationelle: aux personnages et à leurs actes s'attachent des leitmotive intégrés avec habileté au déroulement du drame, y compris par leur instrumentation. Les instruments sont, en effet, toujours en parfait accord avec les situations, telle la flûte avec la folie ou le violon avec l'amour (la danse la plus voluptueuse de Giselle dans l'Acte II est faite sur un alto).

        Il faut cependant souligner que le Pas de deux des Paysans de l'Acte I n'est pas l'oeuvre d'Adolphe Adam, mais celle de Frédéric Burgmüller... A l'origine ce Pas de deux n'était pas destiné à rester. Il avait été simplement ajouté lors de la Première pour plaire à un riche protecteur qui avait demandé qu'un rôle soit accordé à sa ballerine favorite Nathalie Fitzjames... Et comme ceci contrariait les créateurs Adolphe Adam n'en composa pas la musique... Il se trouva, cependant que les danses de ce divertissement plurent tellement au public qu'elle figurent encore aujourd'hui dans le ballet...



       La Première mondiale de Giselle eut lieu à l'ancien Opéra de la rue Le Peletier le 28 Juin 1841, qui était le vingt-deuxième anniversaire de Carlotta Grisi. Elle avait pour partenaire Lucien Petipa, le frère du chorégraphe; et les décors, relativement simples puisqu'au nombre de deux seulement, étaient l'oeuvre de Pierre-Luc-Charles Cicéri qui régna près de trente deux ans sur les décors de l'Opéra et révolutionna le genre par son imagination et son ingéniosité.

        Succés immédiat, Giselle aborde et exploite tous les thèmes du romantisme en général:
        Couleur locale et pastorale amoureuse qui s'achève en tragédie, inversion des identités sociales, irruption d'un mode fantastique issu des légendes germaniques, et rédemption par la force de l'amour.
        A cela il faut ajouter le ballet blanc du deuxième Acte, les envolées des ballerines, la virtuosité de la technique des pointes, et bien entendu la Femme, maitresse absolue du ballet de l'époque. Des ingrédients qui ont produit le chef d'oeuvre considéré à très juste titre comme l'apogée du ballet romantique.



        Giselle, une jolie villageoise, est aimée du garde chasse Hilarion. Mais elle s'éprend de Loys, un jeune paysan,  qui n'est autre qu'Albrecht, duc de Silésie, dissimulant sa véritable identité malgré la réprobation de son écuyer Wilfred.
        Berthe, sa mère,se méfie de ce nouveau prétendant et réprouve  l'amour excessif que sa fille porte à la danse, la menaçant même de finir un jour en Willi...
        Quant à Hilarion, éconduit, sa jalousie et sa curiosité sont aiguisées par ce rival mystérieux... et, après avoir réussi à découvrir la vérité, il la révèle à tous à l'occasion d'une chasse à laquelle participent le duc de Courlande et sa fille Bathilde, qui n'est autre que la fiancée officielle d'Albrecht... A cette nouvelle, Giselle trahie et détruite par le chagrin et la honte en perd sur le champ à la fois la raison et la vie.



        Le deuxième Acte s'ouvre sur une clairière où a été creusée la tombe de Giselle.
        Poussés par le remord et le chagrin, Hilarion et Albecht, venus tour à tour s'y recueillir, deviennent la proie des Willis et de leur reine l'implacable Myrtha. Après s'être saisies d'Hilarion qu'elles font danser  jusqu'à épuisement et précipitent dans une mare, elles s'attaquent à Albrecht...Mais Giselle, nouvelle Willi, tente de s'interposer et l'entraine près de la croix, symbole sacré, qui anéantit les pouvoirs de Myrtha... Si celle ci ne peut plus rien contre Albrecht elle a toujours, cependant, Giselle en son pouvoir, et lui ordonne d'attirer ailleurs son amant. Giselle s'exécute et Albrecht ne peut résister à son appel...Mais elle va cependant le sauver car elle le tiendra éloigné de ses consoeurs en dansant avec lui jusqu'aux premières lueurs de l'aube qui feront rentrer les Willis dans leurs tombes... mais les sépareront, elle et lui, pour l'éternité...



        Dans ses versions modernes le ballet se termine toujours de la même façon: Albrecht meurt lorsque Giselle disparait, ou bien s'écroule secoué de sanglots pendant que le rideau se ferme, ou encore s'éloigne à pas lents (version de Patrice Bart)
        Cependant, le livret de messieurs Jules Henry Vernoy, Théophile Gautier et Jean Coralli, la version originale, donne une fin différente:
        Au moment même où elle va disparaitre Giselle apreçoit Bathilde... et dans un élan de générosité demande à Albrecht de se réconcilier avec sa fiancée; ce qu'il fait en titubant vers Bathilde, les mains tendues réclamant son pardon, puis tombe d'épuisement dans les bras des assistants alors que le rideau tombe.

        C'est ainsi que fut présenté Giselle le 28 Juin 1841. Après le succés parisien, le ballet ne tarda pas à être produit à Londres, puis à St. Petersbourg l'année suivante, avant d'être monté à Boston et à New York en 1846. A Londres, Fanny Elssler, l'autre grande Giselle de l'époque, en donna une version hautement dramatique, et sa scène de la folie devint un modèle pour les générations suivantes.
        Car le rôle titre de Giselle est l'un des plus difficiles du répertoire (on dit qu'il est à une danseuse ce qu'Hamlet est à un acteur) exigeant de l' interprète, outre une maitrise technique irréprochable, des qualités d'expression dramatique passant de la joie de vivre au désespoir, puis à la folie et à la passion.
     
        Le ballet disparut du répertoire occidental pendant de nombreuses années, alors qu'il continua sa carrière en RussieMarius Petipa effectua diverses transformations entre 1860 et 1899, lui donnant la forme quasi définitive sous laquelle nous le voyons aujourd'hui, et que Michel Fokine ramena en France pour les  Ballets Russes de Diaghilev.
        Giselle est en effet le premier grand ballet à avoir franchi les décennies en conservant l'essentiel de sa chorégraphie originale. Chorégraphie tout à fait surprenante pour l'époque, qui frappa le public par la solidité de sa structure aussi bien dans les grands tableaux du corps de ballet que dans les soli. Avec leurs lignes strictes et symétriquement réfléchies, les ensembles donnaient au spectacle une puissance et une force inégalées et, investis d'une fonction dramatique comme les soli, allaient bien au-de-là du cliché purement décoratif des divertissements auxquels on avait été habitué jusque là.


        D'autres chorégraphes en firent à leur tour une relecture, parmi lesquels Serge Lifar en 1932, Alicia Alonso en 1972, et Patrice Bart et Eugène Poliakov en 1991.
        Il ne faut pas oublier non plus la version contemporaine qu'en fit Mats Ek en 1982, où Giselle un peu simplette finit ses jours dans un hôpital psychiatrique...

        Toujours d'actualité, comme tous les grands classiques, Giselle demeure encore...
        Car tant que le monde et les êtres humains existeront, les coeurs continueront à se briser... et les consciences à ne se réveiller souvent que trop tard.



                     A thing of beauty is a Joy for ever
                     Its loveliness increases; it will never pass
                     Into nothingness.
                                                  John Keats
       

      
    Les extraits de Giselle sont interprétés par le Corps de ballet du Bolchoï avec Natalia Bessmertnova et Yuri Vasyuchenko dans les premiers rôles.

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