• L'Art et la danse

    Dorothée Gilbert (Paquita) et Manuel Legris (Lucien)

       
         C'était sans doute ainsi que la France voyait l'Espagne à l'époque où le pays fut occupé par les troupes napoléoniennes et, un an après Giselle, Paquita abandonne cette fois les thèmes surnaturels des ballets blancs pour exploiter complètement celui de la couleur locale en répondant à la soif d'exotisme de la période romantique marquée alors par les voyages des peintres et des écrivains en terre espagnole, première approche de régions plus lointaines.

         En 1840 Théophile Gautier a visité cette Andalousie "a demi africaine" passant, dit-il, à l'Alhambra de Grenade "les jours les plus délicieux" de sa vie où, bien avant lui, Chateaubriand était déjà allé "chercher des images" pour son Itinéraire de Paris à Jérusalem.    
         De leur côté les peintres orientalistes comme Ingres, Chasseriau ou Delacroix vont eux aussi découvrir et largement exploiter la lumière et les couleurs de ces contrées ensoleillées.



        C'est dans ce contexte que s'inscrit le ballet composé en 1846 par Joseph Mazilier (1801-1868) d'après le livret de l'auteur dramatique et beau-frère de Victor Hugo, Paul Foucher (1810-1875), lequel revisite pour l'occasion un thème largement exploité par la littérature, de La Petite Gitane de Cervantés à L'Homme qui rit de Victor Hugo: Celui de l'enfant dérobé par des Gitans qui sera d'ailleurs, en 1854, le ressort principal de l'opéra de Verdi, "Il Trovatore" (Le Trouvère) dont le ballet mèle à son tour, à l'Acte III, danses espagnoles et gitanes.

        Ainsi que le fit remarquer avec humour Théophile Gautier:  "les Gitans, comme vous le savez, sont de grands kidnappeurs d'enfants, spécialement au théatre..."  Des rapts qui permettent d'envisager des retrouvailles dans un dénouement en coup de théatre emprunté à la littérature médiévale, mais apprécié de tous temps... et tout particulièrement d'un chorégraphe auquel les réjouissances finales offrent un champ illimité à sa créativité et son imagination.

        De l'imagination, le compositeur Edouard Deldevez (1817-1897) n'en était certainement pas dénué non plus, lui qui fit partie d'un groupe qui tenta de développer une manière originale de communiquer par l'intermédiaire de la musique, une note donnée représentant une lettre de l'alphabet...
        Le trio sillonna la France et lors de ses conférences répondait aux questions de l'auditoire avec un violon... Une application militaire fut même expérimentée avec un clairon qui donnait les ordres sur un champ de bataille en jouant un air approprié... Mais, en raison des aléas posés par la météo et le vent, le système ne fut guère utilisé et Deldevez reste aujourd'hui principalement connu comme l'auteur de la musique de Paquita...

     

    L'Art et la danse

                                               Edouard Deldevez

     

        L'histoire se situe dans la vallée des Taureaux aux environs de Saragosse à l'époque de l'occupation napoléonienne. Lorsque le rideau s'ouvre sur le Premier Tableau de l'Acte I, le Général d'Hervilly est venu, en compagnie de son épouse et de son fils Lucien, inaugurer le monument qu'il a fait ériger à la mémoire de son frère Charles assassiné il y a plusieurs années à cet endroit avec sa femme et sa fille. Le gouverneur de la province, Don Lopez de Mendoza ainsi que sa soeur Sérafina, dont la main est promise à Lucien, les accompagnent également sur les lieux.

        A deux pas de là, le village est en fête, et avec lui une troupe de Gitans et une jolie danseuse, Paquita, insensible à l'amour de leur chef Inigo, car elle sait au fond d'elle même qu'elle n'appartient pas à ce milieu comme semble le lui rappeler le médaillon qu'elle porte, et qui lui sera précisément dérobé par Inigo. Elle est aussitôt séduite par Lucien, qui ne manque pas de se laisser prendre également à son charme, et les deux jeunes gens tombent immédiatement amoureux.



        Don Lopez, qui joue en réalité double jeu, médite l'assassinat de Lucien d'Hervilly et prépare un complot avec la complicité d'Inigo trop heureux de se débarasser de son rival. Ensemble ils organisent un piège: un rendez vous avec Paquita.

     

        Le deuxième tableau a pour cadre le repère du chef gitan où, dès l'arrivée du gouverneur masqué, les deux compères mettent au point leur forfait: Une fois endormi par du vin drogué Lucien sera tué par des bandits qui pénétreront à minuit par une entrée secrète au fond de la cheminée. Paquita, déjà sur les lieux et dissimulée par une armoire, a tout entendu et lorsque le jeune homme arrive et que le traitre lui a versé à boire comme prévu, elle réussit  habilement à intervertir les verres et profite d'un moment d'inattention du gitan pour avertir son bien aimé de ce qui se trame... Celui-ci feint alors de dormir tandis que Paquita fait danser Inigo qui sombre, lui, peu à peu pour de bon dans l'inconscience et que les bandits trouveront, alors que les deux amoureux s'enfuient.

     

          L'Acte II se déroule dans un palais en Espagne où Lucien est attendu par ses parents et sa fiancée Sérafina. Lorsqu'il arrive, accompagné de Paquita, celle-ci témoigne du complot contre Lucien et reconnait soudain parmi les invités l'inconnu aux sinistres projets, démasquant le gouverneur au grand jour... Exit Sérafina...  Lucien fait alors part de son désir d'épouser Paquita, mais celle-ci refuse à cause de ses origines.
        C'est alors que les yeux de cette dernière tombent sur le portait de l'oncle de Lucien, Charles d'Hervilly, qui n'est autre que celui représenté sur son médaillon lequel, dans l'intervalle, a été retrouvé (car au théatre on ne détruit pas les preuves aussi facilement...). Paquita se révèle être la cousine du jeune homme et peut donc l'épouser... Place aux réjouissances du mariage...

     

     

        Créé à l'Opéra de Paris le 1er Avril 1846, le ballet connut un immense succés et l'engouement du public pour les nombreuses danses espagnoles n'eut d'égal que le talent des interprètes, Carlotta Grisi et Lucien Petipa. Joseph Mazilier avait su y exploiter parfaitement la solide technique de Carlotta, et Théophile Gautier émerveillé décrivait "ces espèces de sauts à cloche pied sur la pointe de l'orteil avec un mouvement d'une vivacité éblouissante qui causent un plaisir mélé d'éffroi car leur exécution parait impossible, bien qu'elle se répète huit ou dix fois..." Quand à la pauvre Carlotta nombreux sont ceux qui, parait-il, l'entendirent se plaindre dans les coulisses des douleurs que lui causait le travail des pointes...

     

    L'Art et la danse

                                Carlotta Grisi (Paquita) et Lucien Petipa (Lucien)

     

        Paquita fut retiré du répertoire de l'Opéra de Paris en 1851, mais poursuivit sa carrière en Russie où il avait été repris dès 1847 par Marius Petipa, frère cadet de Lucien qui, bénéficiant du courant d'échanges artistiques franco-russe, avait été engagé cette année là comme danseur aux Théatres Impériaux de St. Petersbourg et inaugura sa première saison avec le ballet de Mazilier, collaborant à la mise en scène et interprétant le rôle de Lucien d'Hervilly avec comme partenaire Elena Andreyanova.
         L'année suivante il produit le ballet au théâtre Bolchoï de Moscou et en donne une autre version à St. Petersbourg en 1881 avec Ekaterina Vazem et Pavel Gerdt comme interprètes. Mais cette fois il a commandé des rajouts au compositeur Ludwig Minkus: Le Pas de Trois, le Grand Pas classique et la Mazurka des enfants.

    L'Art et la danse

                                     La Mazurka des enfants    Théâtre Marinsky

        Le Grand Pas sera révisé en 1896 pour la représentation de gala tenue à Peterhof en l'honneur de l'impératrice Catherine II: Pour l'occasion Mathilde Kschessinskaya nouvellement promue Prima Ballerina Assoluta, invita quelques unes de ses congénères à participer à la représentation en interprétant leur variation favorite, et établit ainsi la tradition d'introduire une suite de soli pour plusieurs danseuses qui trouvèrent là un moyen ingénieux de rivaliser entre elles... 

         La version de Petipa resta au répertoire du Marinsky jusqu'en 1926, et bien longtemps après que le ballet ait quitté la scène les pièces rapportées à la chorégraphie de Mazillier continuèrent à être montées par les Compagnies du monde entier et devinrent des morceaux importants du répertoire classique: Anna Pavlova inclut le Grand Pas classique dans le répertoire de sa Compagnie, Rudolf Noureev le monta pour la Royal Academy of Dancing,  Natalia Makarova en donna une nouvelle version pour l'American Ballet Theatre et quand à George Balanchine il opta lui pour le Pas de Trois.

     

    Acte I   Danse d'ensemble et  Pas de Trois

    Pendant très longtemps seules ces parties furent représentées et il fallut attendre 2001 pour que Pierre Lacotte, "l'archéologue du ballet du XIXème siècle", décide de remonter une version intégrale de Paquita pour l'Opéra de Paris .

    L'Art et la danse

                                              Pierre Lacotte (1932-   )

         Recréé le 25 Janvier 2001, avec Clairemarie Osta (Paquita), Manuel Legris (Lucien) et Gil Isoart (Inigo) le ballet de Pierre Lacotte se veut le plus fidèle possible à l'oeuvre originale de Joseph Mazilier (y compris décors et costumes) mais conserve, toutefois, de la version Petipa le Pas de Trois ainsi que la Mazurka des enfants. Quand au Grand Pas il est, dans un premier temps, amputé de toutes les variations hormis celles dévolues aux deux héros, mais en 2003 retrouvera sa forme d'origine.

     

                      Acte II   Final de la Mazurka des Enfants - Grand Pas Classique

        Paquita est un ballet difficile et sa présence dans une compagnie témoigne de son haut niveau de professionalisme. C'est également un ballet complexe où la partie mimée importante, notamment au début de l'Acte II, fait largement appel aux talents d'interprètes des danseurs.
        Lors de la Première Carlotta Grisi et Lucien Petipa reçurent cette critique élogieuse: "Le public est resté béat d'admiration face à ces danseurs et à l'authenticité de leur interprétation sans équivoque".

        Ballet pantomime tenant de la danse mais également du théatre de mouvement (la scène au repère d'Inigo relève quasiment du film muet) cette alliance d'éléments hybrides, jugée inopportune par certains, apporte pourtant au spectacle toute sa richesse et sa magnificence. Paquita est un ballet pétillant, haut en couleurs et riche en formes, un univers resplendissant, nous sommes dans le factice décoratif, l'esthétique du ballet dramatique propre au XIXème siècle, et le spectacle grâce à sa beauté raffinée arrive à se hisser au rang de véritable poésie chorégraphique.

     

     

    Les extraits de Paquita sont tirés de la version 2001 de Pierre Lacotte interprétée par Agnés Letestu (Paquita), José Martinez (Lucien), Karl Paquette (Inigo), Nolween Daniel, Mélanie Hurel et Emmanuel Thibaut (Pas de Trois) et le corps de ballet de l'Opéra de Paris.


    votre commentaire
  •  

    L'Art et la danse

                                            Isabelle Guérin   ( Nikiya)  
      

          Quasiment inconnu en occident avant la mythique tournée du Kirov à l'Ouest en 1961, La Bayadère, considéré en Russie comme un grand classique depuis sa création, reçut un accueil triomphal le soir de sa Première à St. Petersbourg, certainement au grand soulagement de son créateur, Marius Petipa (1818-1910), qui venait de passer six mois dans les transes à monter ce ballet dans des conditions plus que difficiles.

         En effet, les danseurs du Ballet Impérial devaient partager la scène du théatre Bolchoï Kamenny avec la troupe de l'Opéra Impérial, dont la popularité à l'époque était devenue telle que les opéras monopolisaient complètement les lieux et que le maitre de ballet, en parent pauvre, n'eut droit qu'à deux répétitions par semaine, souvent une seule, et quelquefois même pas du tout.... Il éprouva en outre les plus grandes difficultés avec les machinistes et les décorateurs et, s'il réussit malgré tout dans ces conditions à mettre au point les divers éléments du ballet de manière isolée, celui-ci ne put être enchainé dans sa totalité qu'une seule fois... le soir de la Générale...

        De plus, la prima ballerina Ekaterina Vazem refusait d'interpréter un passage qu'elle ne trouvait pas à son goût et nul ne savait par quoi elle avait décidé de le remplacer...
        "Je ne sais pas ce que va danser madame Vazem" s'inquiétait le pauvre Petipa, "elle n'a jamais dansé au cours des répétitions"...

        On imagine aisément l'état d'esprit du père de La Bayadère lorsque le rideau se leva sur la Première le 23 Janvier 1877... D'autant que le directeur des Théatres Impériaux, le baron Karl Karlovitch Kister, qui n'était pas grand amateur de danse, n'avait fait qu'accroitre son anxiété en augmentant le prix des places de façon dissuasive, (les faisant passer à un tarif plus élevé que celui de l'opéra), ce qui lui faisait redouter avec effroi de devoir donner la représentation devant une salle vide... Car pour ajouter encore à cette angoisse, la Première du Lac des Cygnes avait lieu le même soir à Moscou...

        Mais contrairement à toutes ses craintes, alors que le Lac des Cygnes fut un four mémorable, son ballet fut représenté devant une salle archi-comble, sans incidents majeurs, et connut un succés retentissant...
        Les rôles principaux avaient été confiés à Ekaterina Vazem (Nikiya), Lev Ivanov (Solor), et Maria GorshenKova (Gamzatti), et lorsque le rideau tomba le public ovationna pendant plus d'une demi- heure le chorégraphe,  le compositeur, et les interprètes...

        "On ne peut qu'être étonné, à la vue de ce nouveau ballet, de l'imagination inépuisable que possède Petipa" écrivit un critique.




        Le livret de Marius Petipa s'inspire de deux oeuvres de la littérature sanscrite: Le Chariot de terre cuite du prince Shûdraka et le drame écrit par le poète Kalidasa, "Sacountala", lequel avait déjà, en 1797, influencé Goethe dont "Le dieu et la bayadère" servit d'argument au compositeur Auber dans l'opéra-ballet du même nom, et pour lequel Filippo Taglioni composa la chorégraphie qu'interpréta, en 1830, sa fille Marie.

    L'Art et la danse

                                Marie Taglioni dans le rôle de la bayadère (1830)

       Le sujet fut réexploité un peu plus tard par Lucien Petipa (1815-1898) qui créa, en 1858, Sacountala d'après le livret écrit par Théophile Gautier, et avec la Bayadère son frère Marius revisite une nouvelle fois le thème, perpétuant cette grande tradition romantique qui mèle exotisme et surnaturel.

    L'Art et la danse

                                      La Bayadère Acte II  St. Petersbourg 1877

         Lorsque Petipa s'attaqua à La Bayadère il venait de terminer de régler le ballet de l'opéra de Verdi, Aïda, qui influença largement son travail et dont le cadre de l'action, situé en Egypte, valut à La Bayadère le surnom de " Giselle du Suez de l'Est"...
         Dans sa mise en scène grandiose et sa dimension spectaculaire (La procession fastueuse de l'Acte II comporte 36 entrées pour 216 participants et un éléphant couvert de bijoux...) le ballet reflète essentiellement la vision de l'Asie du Sud qu'ont les européens du XIXème siècle et, uniquement préoccupé par la chorégraphie, Petipa ne préta pas la moindre attention à l'exactitude ethnographique, ce qui lui valut quelques critiques...

         Konstantin Skaïkovsky, l'éminent historien du ballet commente à ce propos:

    "Petipa n'a emprunté à l'Inde que quelques traits et, si les danses des bayadères sont ethniquement incorrectes, l'idée de faire danser la fille du rajah est encore plus farfelue car seules les courtisanes pouvaient danser et chanter".



        Les mêmes remarques furent également adressées à la musique, car, bien que certaines sections de la partition de Ludwig Minkus (1826-1917) renferment des mélodies rappelant les rivages du Gange, l'ensemble de l'oeuvre est un exemple achevé de la musique dansante en vogue à l'époque... qui ravit comme chaque fois le spectateur, peu affecté par tous ces détails, et qui ne boude pas son plaisir devant cette grandiose fresque orientale...

     

         La première scène de l'Acte I s'ouvre sur un temple indien où, après une chasse au tigre, Solor un noble guerrier, s'attarde dans l'espoir de rencontrer sa bien-aimée, Nikiya, la plus belle des bayadères qui gardent le feu sacré. Pendant la cérémonie, où celle-ci arrive voilée car elle va y être spécialement consacrée, le grand Brahmane lui fait des avances qu'elle repousse énergiquement . Et lorsque ce dernier surprend ensuite son entretien avec Solor et les serments qu'ils échangent, il en conçoit furieux une vive jalousie.



        La deuxième scène se déroule au palais du Rajah où celui-ci offre la main de sa fille Gamzatti à Solor en remerciement de ses glorieux services. Celui-ci, bien que séduit par la beauté de Gamzatti, reste lié par sa promesse à Nikiya et ne veut pas accepter mais il est obligé d'obéir, car les voeux du Rajah ne sauraient être contrariés... C'est alors que le grand Brahmane vient révéler à ce dernier la relation secrète entre Solor et Nikiya... Gamzatti qui a entendu la conversation convoque Nikiya pour lui annoncer ses fiançailles et tente de la soudoyer pour qu'elle renonce à son amour... Celle-ci refuse tout d'abord de la croire, les deux rivales se querellent, Nikiya menace Gamzatti d'un poignard et, sauvée par l'intervention d'une domestique, cette dernière jure de se venger...



         L'Acte II célèbre les fiançailles de Solor et Gamzatti au palais du Rajah où se déroule une fête somptueuse.



    Pendant la fête Nikiya danse devant les invités. Aïya, la servante de Gamzatti lui présente une corbeille remplie de fleurs qu'elle prend pour un cadeau de Solor... Mais qui lui est envoyée en réalité par le Rajah et sa fille, et contient un serpent qui la pique mortellement. Le grand Brahmane intervient et propose un contrepoison à Nikiya. Mais elle refuse et préfère mourir puisque Solor est perdu pour elle.



        Le rideau de l'Acte III s'ouvre sur le désespoir de Solor qui se réfugie dans les songes que lui procure l'opium et il voit, transporté au Royaume des Ombres, apparaitre les fantômes des bayadères mortes et, parmi elles, Nikiya qui lui pardonne car elle l'aime toujours.



        ( Au cours de cet acte, le lien avec l'action est totalement suspendu et il faut remarquer au passage ce mode d'écriture nouveau qui annonce le début du ballet symphonique qui, en passant par le IIème Acte du Lac des Cygnes et les Sylphides jusqu'aux ballets concertants de George Balanchine, va acquérir une forme de plus en plus raffinée)

        L'Acte IV célèbre le mariage de Solor et de Gamzatti. Alors que tout le monde danse, Nikiya apparait devant Gamzatti et, au moment où l'union va être célébrée, la colère des dieux se déchaine, le ciel s'assombrit, un orage éclate, la terre tremble et le palais s'effondre sur ses occupants. Le rideau se baisse alors sur Nikiya qui contemple le désastre et se penche avec tendresse sur Solor avec qui elle sera réunie dans l'Himalaya. 

        Ce quatrième acte, qui demande des moyens techniques très importants et requiert beaucoup de machinistes, dut être abandonnée en 1919 lorsque le personnel du théatre Marinsky fut réquisitionné lors de la révolution d'Octobre.
        Et pour la même raison il n'a été que très peu représenté au cours des années lors des différentes reprises du ballet.
        Natalia Makarova qui remonta La Bayadère en 1980 choisit, elle, de le rajouter mais la plupart des versions se terminent sur le Royaume des Ombres telle, entre autres, celle de Youri Grigorovitch qui en 1991 crée sa propre chorégraphie. 

        

     

    L'Art et la danse

                            La Bayadère  Acte III   Le Royaume des Ombres



              La première vision de La Bayadère qu'avaient eu les occidentaux avait été la représentation de l'Acte III au Palais Garnier par la troupe du Kirov qui amenait avec elle ce 4 Juillet 1961 un fabuleux danseur : Rudolf Noureev... Deux ans plus tard celui-ci remontait la scène à Londres pour le Royal Ballet, puis en 1974 pour l'Opéra de Paris (où il danse Solor avec Noëlla Pontois en Nikiya), faisant le voeu de produire un jour dans son intégralité ce ballet qu'il a dansé en Russie et qui lui tient particulièrement à coeur...

        Ce voeu, la vie (ou la mort...) ne lui permettra de le réaliser qu'en 1991... Car la direction de l'Opéra de Paris sait à cette époque que la maladie dégrade rapidement la santé de son chorégraphe, et que cette production sera sans doute la dernière qu'il offrira au monde...  Pour cette raison ils lui allouent un budget considérable qui vient s'ajouter à plusieurs mécénats très importants, tous conscients que La Bayadère représente le testament du fabuleux artiste.


        En dépit de sa santé chancelante Noureev se rend en URSS à l'invitation de Gorbachev pour un voyage éclair de 48 heures et au milieu de toutes les solennités et spectacles il réussit à se procurer à la bibliothéque du théatre Marinsky la partition de Minkus qu'il photocopie...
        Entre les pages photocopiées dans le désordre (certaines à peine lisibles), les passages où Minkus n'avait noté que le piano et ceux carrément manquants, la partition fut rassemblée et orchestrée de façon aussi proche que possible de l'original avec l'aide de John Lanchbery, et le chorégraphe put se mettre au travail...
         Noureev pensait remonter au départ le quatrième Acte disparu, mais la destruction du Palais qui aurait demandé des moyens techniques exceptionnels ne put être réalisée à cause de l'équivalent des 1,4 millions d'Euros déjà investis dans la production... Il déclara d'ailleurs par la suite préférer cette fin moins violente ( et de son côté le décorateur Ezio Frigerio envisageait très mal l'idée de toucher à sa belle coupole qu'il aurait fallu faire s'effondrer tous les soirs...)

    L'Art et la danse

                              Décor de La Bayadère   Ateliers de l'Opéra de Paris

    (Ces ateliers de décors et costumes, situés Boulevard Berthier dans le XVIIème arrondissement, ont été conçus par Charles Garnier et Gustave Eiffel et logent également magasins et réserves)

        Grace à sa volonté tenace et à l'assistance de tous ses amis Rudolf Noureev réussit à aller jusqu'au bout de ce travail dont la Première eut lieu le 8 0ctobre 1992 avec comme interprètes Isabelle Guérin (Nikiya), Elizabeth Platel (Gamzatti) et Laurent Hilaire (Solor)... A l'issue du spectacle qui fut un véritable triomphe le Ministre de la Culture reconnut ce soir là l'ensemble de son oeuvre en le faisant Chevalier des Arts et Lettres, et c'est au milieu des décors grandioses et des costumes enchanteurs de La Bayadère que le prodigieux danseur et chorégraphe fit ses adieux à la troupe dont il avait été le directeur, et à son public...

    L'Art et la danse

                   Dernière apparition publique de Rudolf Noureev disparu le 6 Janvier 1993 

      

         "La Bayadère était plus qu'un ballet pour Noureev et tous ceux qui l'entouraient. J'en retiens cette idée de quelqu'un qui approche de la mort, qui est  mourant, et qui au lieu de disparaitre nous a donné ce merveilleux ballet".
             Laurent Hilaire.


    Les extraits de La Bayadère sont la version de Rudolph Noureev d'aprés Marius Petipa pour l'Opéra de Paris, interprétée par Isabelle Guérin (Nikiya) Elisabeth Platel (Gamsatti) Laurent Hilaire (Solor) et le Corps de ballet de l'Opéra de Paris. 

    Décors: Ezio Frigerio, costumes: Franca Squarciapino.
    C'est Ezio Frigerio qui a dessiné le tombeau de Rudolf Noureev au cimetière russe de Ste. Geneviève des Bois. Il lui a donné la forme d'un tapis kilim rouge et or comme il les aimait.

    L'Art et la danse

     

     


    1 commentaire
  •  

    L'Art et la danse

                                 Le Champ de blé - John Constable (1776-1837)

     

          Jean Dauberval,  maitre de ballet à l'Opéra de Paris était éperdument amoureux de l'une des plus brillantes danseuses de l'époque, Marie Madeleine Crespé, de son nom de scène Mademoiselle Théodore. Mais les relations de cette dernière avec la direction et l'entourage étaient plus qu'orageuse (un conflit mémorable avec la chanteuse Mademoiselle Beaumesnil se solda par un duel à la porte Maillot), et lorsque la situation eut atteint son paroxysme l'artiste décida de démissionner et persuada Dauberval de l'imiter.

     

    L'Art et la danse

                                       Mademoiselle Théodore (1791-1833)

        Ainsi l'Opéra perdit un chorégraphe de génie qui s'en alla exercer ses talents à l'Opéra de Bordeaux où, après avoir dûment épousé Mademoiselle Théodore, il créa un répertoire de chefs d'oeuvre parmi lesquels La fille Mal Gardée, le plus ancien ballet du répertoire classique et l'un des plus importants du répertoire actuel.

        Donné pour la première fois quelques jours avant la prise de la Bastille, ce ballet historique représente lui aussi une révolution, basé sur un sujet qui marque une rupture par rapport au répertoire de la fin du XVIIIème siècle:
        Les dieux et autres créatures mythologiques ont disparu de la scène, faisant place à un argument emprunté à la vie quotidienne qui offre enfin aux danseurs la possibilité d'incarner des êtres ordinaires.

        La légende veut que l'idée du ballet ait été inspirée à Dauberval un soir qu'il flânait au clair de lune sur les berges de la Garonne et que ses regards se portèrent, dans la vitrine d'un encadreur, sur une eau forte de Pierre Philippe Choffard (1730-1809) tirée d'une gouache de Pierre Antoine Baudouin, La Réprimande, et représentant dans une grange une jeune fille en pleurs grondée par sa mère, tandis que son amoureux monte les escaliers en toute hâte pour s'esquiver dans le grenier.

     

    L'Art et la danse


         Amusé, le maitre de ballet aurait alors imaginé un scénario mettant en scène les trois personnages qu'il baptisera Lison, Colin et la veuve Ragotte et qui sont devenus par la suite Lise, Colas et Simone.
         Avide de liberté et insolent comme Beaumarchais, dont il venait d'adapter en 1786 Le Mariage de Figaro sous le titre du Page Inconstant, Dauberval pressent comme lui l'imminent bouleversement social, et trouve ici l'occasion idéale de combler les voeux de son public citadin et bourgeois en célébrant le tout récent triomphe du Tiers Etat aux Etats Généraux par un ballet pantomime champêtre.


        Le ballet est donné pour la première fois au Grand Théatre de Bordeaux le 1er Juillet 1789 sous le titre du Ballet de la paille ou Il n'y a qu'un pas du mal au bien et l'accueil de l'assistance est d'un tel enthousiasme que le 3 Juillet, afin de complaire à son public où prédominent les Girondins, Dauberval fera interrompre l'épisode de la fête des moissons de l'Acte II pour porter un toast au triomphe du Tiers Etat... 

     

    L'Art et la danse

                                                        Jean Dauberval (1742-1806)

        A la fin du XVIIIème siècle et jusqu'aux débuts du XIXème, les partitions de ballet étaient  le plus souvent des patchworks d'airs connus, chansons, opéras ou danses populaires, arrangés par le chef d'orchestre de l'Opéra ou le premier violon (qui à l'époque servait aussi parfois de chef d'orchestre car les deux rôles séparés n'étaient pas encore établis). Et la partition musicale de La Fille Mal Gardée, ne faisant pas exception, consiste à l'origine en un pot pourri de 55 airs populaires français à la mode dont il est possible que Dauberval, excellent violoniste, ait effectué lui même l'arrangement ou du moins y ait participé.
        Une composition qui contribua certainement à la réussite finale ainsi qu'à cet immense succés qui aménera le chorégraphe, dès 1791, à monter le spectacle à Londres où à cette occasion il changera le titre d'origine pour celui de La Fille Mal Gardée.

    L'Art et la danse


         L'accueil outre-Manche fut tout aussi chaleureux, et maintes fois repris, adapté et revisité, ce ballet drôle et follement gai d'où le drame est totalement exclu va, à partir de ce moment là, courir le monde et subir tant au niveau de la partition que celui de la chorégraphie d'innombrables transformations. (Titre y compris, qui deviendra selon l'occasion Lise et Colin, La Précaution Inutile, Les Rivaux, La fille Rétive, Méchante Lisette, ou encore Le Ballet de la Paille).
         Et lorsque La Fille Mal Gardée fait son entrée à l'Opéra de Paris le 17 Novembre 1828 dans une toute nouvelle version de Jean-Pierre Aumer, s'il reste encore dans la partition quelques adaptations de l'original on y trouve également de nouvelles pages de Ferdinand Herold a qui a été confié l'arrangement, ainsi que plusieurs musiques aux goûts du jour (A l'occasion d'une reprise du ballet, en 1837, la célèbre ballerine autrichienne Fanny Elssler choisira elle même quelques uns de ses airs préférés, dont l'Elixir d'Amour de Donizetti, que le copiste de la bibliothèque de l'Opéra orchestra spécialement pour elle)

    L'Art et la danse

                                                 Ferdinand Herold (1791-1833)

         Une partition complètement nouvelle fut réécrite en 1864 par le compositeur de musique de ballet Peter Ludwig Hertel lorsque Paul Taglioni frère de la légendaire ballerine présenta sa propre vision du ballet à l'opéra royal de Dresde. 

        Cette version connut un succés retentisant pendant de nombreuses années et la composition d'Hertel accompagnée de celle d'Herold et, bien sûr, de quelques extraits de la partition originale, seront la base de la multitude d'arrangements et de réadaptations, versions longues ou courtes, qui verront le jour par la suite, chacun ajoutant ou retranchant des numéros, suivant l'inspiration, l'engouement du public ou la mode:
        La Fille Mal Gardée s'est à ce jour enrichie d'extraits d'oeuvres de Cesare Pugni, Ludwig Minkus, Mikhaïl Glinka, Léo Delibes, Ricardo Drigo, Anton Rubinstein, et il n'en existe pas moins de six partitions officielles.

     

         Quand à la chorégraphie, elle s'est retrouvée de la même façon retouchée, remodelée et réécrite au fil du temps et des partitions.
        Parmi les principales on note en 1885 celle de Marius Petipa et Lev Ivanov pour le Théatre Impérial, ou encore celle des Ballets Russes de Monte Carlo qui montent à leur tour le ballet en 1942 et participent à sa diffusion dans le monde.

    L'Art et la danse

                     Anna Pavlova et Nikolaï Legat dans la mise en scène Petipa-Ivanov

        Parmi les productions les plus récentes, celle entièrement inédite de Frederick Ashton pour le Royal Ballet en 1959 déchaina l'enthousiasme et devint de façon traditionnelle un classique du répertoire de différents Ballets dans le monde.
        Avec la collaboration de John Lanchberry, chef d'orchestre et compositeur au Royal Opera House (Covent Garden) à qui fut confié le soin d'orchestrer la partition, Ashton tira effectivement avec humour le meilleur parti possible de cette histoire à la fois cocasse et touchante.
      
        Suivant à la lettre le schéma bien connu : Un garçon rencontre une fille - des problèmes surgissent - les problèmes sont résolus - le garçon épouse la fille, on se demande comment cette intrigue si simple et tant de fois exploitée peut encore captiver et séduire...
        Pourtant cette fable joyeusement libertine continue à faire le bonheur des théatres depuis sa création, délicieusement porteuse du charme et de la poésie d'antan si éloignés de nos préoccupations contemporaines. Débordant de gaité et de bonne humeur communicative, La Fille Mal Gardée renvoie le spectateur chez lui heureux...


        L'Acte I du "Casse Noisette d'été" comme le surnomma un critique britannique, s'ouvre à l'aube sur une cour de ferme où l'intraitable Simone (rôle traditionellement toujours interprété par un danseur masculin) surveille de près, avec la complicité de son régisseur, sa fille Lise qui vient de découvrir un bouquet déposé par son amoureux Colas, et esquive toutes les corvées afin d'aller le rencontrer.



        Et lorsque les deux jeunes gens réussisent enfin à se voir ils scellent leur amour avec la célébre danse du ruban.



        Sur ces entrefaites arrivent Thomas, propriétaire fortuné, et son fils Alain, un benêt consommé trainant derrière lui un perpétuel cerf volant (un parapluie dans la version Ashton), lesquels viennent demander la main de Lise... Simone est enchantée à l'idée de ce riche mariage mais sa fille l'est beaucoup moins car son coeur est ailleurs et elle ne s'intéresse absolument pas à cet idiot de village dont les lamentables pitreries ne font qu'accroitre le ridicule.



        Le premier tableau de l'Acte II nous transporte cette fois au milieu de la fête joyeuse des moissonneurs auxquels se mèlent Lise et Colas dont le délicieux Pas de deux, porté par la superbe musique de Ferdinand Herold représente l'un des plus beaux moments du ballet.



        Simone a convié Thomas et Alain à piqueniquer et au milieu des réjouissances qui se poursuivent Lise exprime clairement à qui vont ses sentiments, ce qui n'est pas du goût de sa mère qui a personellement décidé de l'avenir de sa fille...
        Mais les festivités sont interrompues lorsqu'un orage éclate soudain, dispersant l'assemblée et faisant disparaitre Alain que le vent emporte accroché à son cerf volant.



        Le second tableau est un retour à la ferme où les moissonneurs viennent se faire payer leurs gages. Simone venue les accueillir se lance alors dans une exceptionelle danse des sabots, mélange de claquettes et de pointes (Dans la version Ashton la danse des sabots fait partie du premier tableau)



        En l'absence de sa mère, Lise restée seule est rejointe par Colas et les tourteraux se jurent un amour éternel mais au retour inopiné de Simone le jeune homme n'a que la ressource de se cacher dans la chambre de sa bien aimée pour disparaitre aux regards...
        Thomas et Alain sont maintenant attendus pour signer le contrat de mariage et Simone ordonne à Lise d'aller s'habiller pour la circonstance... Celle-ci, comme on l'imagine, n'est pas très enthousiaste et sa mère doit la pousser de force dans sa chambre...
        Lorsqu'arrivent le promis et son père accompagnés d'un notaire et que les formalités sont accomplies, Simone va chercher sa fille... et Lise en robe de mariée apparait à la porte de la chambre accompagnée de Colas...


         L'amour triomphera finalement après que Simone se soit laissée attendrir... Elle donnera sa bénédiction aux deux jeunes gens, et comme un bonheur n'arrive jamais seul épousera le régisseur (le personnage du régisseur a été supprimé dans la version Ashton)
        Le rideau se baisse alors sur un dernier clin d'oeil: Alain, plus balourd que jamais, trainant derrière lui l'amour de sa vie: son cerf volant (parapluie...).



         Considéré comme l'un des sommets de la pantomime à laquelle il fait une très large place, La fille Mal Gardée est un ballet d'action, savoureux mélange de "belle danse" et de théatre, un ballet d'une grande valeur, haut en couleur, d'une joie rare et d'une douceur et d'une tendresse infinie.
        Lors de la Première à Bordeaux en 1789, l'épouse de Dauberval interprétait le rôle de Lison (l'actuelle Lise) et celui de Colin (alias Colas dans les versions actuelles) était tenu par Eugène Hus.
         Ce dernier est très certainement à l'origine des plus pittoresques représentations qui furent données de l'oeuvre, lorsqu'en 1803 il monta le ballet à Paris et, pour attirer le public populaire, faisait servir sur scène aux moissonneurs une odorante soupe aux choux venue de chez le traiteur voisin... et dont il offrait une assiéttée aux femmes enceintes présentes dans la salle...

        Apparement l'Histoire n'a encore fait mention d'aucune distribution de caviar au Bolchoï... 

     

    L'Art et la danse

                           La meule de foin à Giverny - Claude Monet (1840-1926)

     Les extraits de La Fille Mal Gardée sont tirés de la version du chorégraphe Heinz Spoerli directement inspirée de l'oeuvre de Dauberval sur la partition Herold-Hertel, et sont interprétés par le Basler Ballett (Ballet de Bâle) avec dans les rôles principaux Valentina Kozlova (Lise), Chris Jensen (Colas), Otto Ris (la mère) et Martin Schläpfer (Alain).
    L'Orchestre Symphonique de Vienne est dirigé par John Lanchberry. 

     


    1 commentaire
  •   

    L'Art et la danse

     
         Deux ans seulement après la furieuse bataille d'Hernani, La Sylphide, pierre angulaire dans l'histoire de la danse, révolutionne à son tour le ballet ainsi qu'en témoigne Théophile Gautier:
                "A dater de La Sylphide, Les Filets de Vulcain, Flore et Zéphire, ne furent plus possibles: L'Opéra fut livré aux gnomes, aux ondines, aux elfes, aux nixes, aux péris et à tout ce peuple étrange et mystérieux qui se prète si bien aux fantaisies du maitre de ballet. Les douze maisons de marbre et d'or des Olympiens furent reléguées dans la poussière des magasins et l'on ne commanda plus aux décorateurs que des forêts romantiques, que des vallées éclairées par ce joli clair de lune allemand des ballades de Henri Heine. Les maillots roses restèrent toujours, car sans maillot point de chorégraphie: seulement on changea le cothurne grec contre le chausson de satin. Ce nouveau genre amena un grand abus de gaze blanche, de tulle et de tarlatane, les ombres se vaporisèrent au moyen de jupes transparentes. Le blanc fut presque la seule couleur adoptée".

        Révolution au niveau du thème (on ne s'inspire plus de la mythologie classique), révolution technique ensuite avec la recherche de l'expressivité du corps, la fluidité des gestes et l'utilisation constante des pointes (dont Marie Taglioni pour qui le ballet fut créé possède la maitrise parfaite), révolution encore avec l'apparition du costume léger et aérien imaginé pour l'occasion par Eugène Lami (le tout premier tutu romantique), en un mot La Sylphide, le chef d'oeuvre de Filippo Taglioni, exploite à fond toutes ces innovations encore timidement utilisées dans le début du XIXème siècle:
        Présenté pour la première fois à l'Opéra de Paris le 12 Mars 1832, le ballet composé sur une musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer connut aussitôt un succés foudroyant.

        Le librettiste en était le célèbre ténor de l'Opéra Adolphe Nourrit qui ressentait du fond de son âme les conflits et les discordes du Romantisme, n'ayant jamais réussi lui même à réconcilier les multiples facettes de son existence en un tout harmonieux (il se donna la mort en sautant de la fenètre d'une chambre d'hôtel à Naples en 1839).
        Et La Sylphide raconte à son image cette éternelle histoire de l'homme partagé entre la terre et le ciel, la réalité et l'idéal, placé ici sous le coup d'une double fatalité qui fait qu'il ne pourra jamais étreindre cette sylphide irréelle dont l'existence même l'empèche de se satisfaire de l'amour que lui offre une mortelle.

        Le scénario a pour origine une nouvelle de Charles Nodier "Trilby ou le lutin d'Argail", dans la préface de laquelle l'auteur indique avoir puisé son inspiration en Grande Bretagne:
                "Le sujet de cette nouvelle est tiré d'un roman de Sir Walter Scott, je ne sais plus lequel.." écrit-il.

        Dans son refus de la mythologie classique et sa recherche de nouvelles sources, la littérature romantique développa en effet des mythes de provenances diverses, parmi lesquels apparut cette Sylphide, figure de la femme idéale et porteuse des espoirs et des illusions de son temps, laquelle se retrouva au milieu d'une véritable effervescence littéraire...
        En 1823 Hugo avait écrit "La Sylphe", et dans l'univers de Gautier comme celui de Nerval, la femme ne meurt que pour revenir, incarnation fantôme de l'idéal rêvé du poète, à laquelle Chateaubriand fut le premier à prêter une existence:
                "Faute d'objet réel, j'évoquais par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quittait plus" déclare-t-il dans ses Mémoires. 
        Avec l'oeuvre de Filippo Taglioni les Romantiques avaient enfin leur ballet... et ainsi que le traduit André Levinson, historien de la danse:
                "A partir de La Sylphide, le ballet exprime les aspirations d'une époque, sa pensée philosophique, son besoin de beauté spirituelle".



        Le rideau de l'Acte I s'ouvre sur un manoir écossais où James est assoupi dans un fauteuil au coin de la cheminée. Une Sylphide, créature ailée de la forêt, danse autour de lui en le regardant avec amour, mais s'évanouit aussitôt lorsque celui-ci se réveille. Très impressioné par cette vision fugitive dont il ne sait si elle appartient au rêve ou à la réalité, James interroge son ami Gurn qui, présent lui aussi, avoue n'avoir rien vu mais rappelle par contre à James qu'il doit se marier le jour même et lui conseille d'oublier l'incident.
        Sur ces entrefaites arrive Effie, la fiancée, accompagnée de ses amies et de sa mère. Tandis que James l'embrasse il lui semble soudain entrevoir la Sylphide et il se précipite vers elle, mais ne découvre que la vieille sorcière Madge à laquelle les jeunes filles demandent en choeur de leur dire la bonne aventure... Quand vient le tour d'Effie, celle-ci se voit annoncer qu'elle a effectivement une rivale dans le coeur de son prétendant et que c'est Gurn, en fait, qu'elle va épouser... A ces mots, James furieux chasse aussitôt la vieille femme sans ménagements, et proteste de l'honnèteté de ses sentiments tandis que l'on s'affaire aux préparatifs de la noce.
        L'assemblée se retire à l'étage et la Sylphide, profitant de l'ocasion pour reparaitre devant James resté seul, lui avoue cette fois son amour. Ce dernier qui ne résiste pas l'embrasse alors tendrement... devant Gurn qui, dissimulé dans un coin, a assisté à la scène et va en faire aussitôt le récit à Effie.
        Cependant, la Sylphide s'étant volatilisée, ces propos sont mis sur le compte de la jalousie et la joie ambiante n'en est pas troublée davantage...  Tandis que tous ne songent qu'à la fête la Sylphide vient se mêler à la joyeuse compagnie et, par un habile jeu de cache cache, ayant réussi à attirer James elle s'enfuit dans la forêt et l'entraine finalement à sa suite... 
       Les invités sont médusée par cette disparition et Effie tombe effondrée dans les bras de sa mère.



        L'Acte II a pour cadre la forêt noyée sous un épais brouillard. Madge et ses compagnes dansent autour d'un chaudron dans lequel elles plongent un voile diaphane. Puis, chaudron et sorcières s'évanouissent et le brouillard disparait, laissant apparaitre une agréable clairière.
        Arrive alors James, à qui la Sylphide va faire découvrir son royaume. Le jeune homme est enchanté et se joint aux danses de sa bien-aimée et de ses compagnes, et lorsque celles-ci s'envolent il s'élance à leur poursuite, tandis qu'apparaissent les invités partis à sa recherche.
        Gurn aperçoit le chapeau que James a abandonné sur place, mais Madge lui conseille perfidement de se taire et de demander Effie en mariage... Ce qu'il fait, et se voit accepté sur le champ...
        Après leur départ James revient seul dans la clairière, déçu de n'avoir pu rattraper sa Sylphide... Mais il est attendu par Madge qui lui fait cadeau du voile ensorcelé qui empéchera la Sylphide de s'envoler et la retiendra près de lui pour toujours si, dit-elle, il le pose sur ses épaules...
        Lorsque celle-ci reparait il s'exécute sans plus attendre, et les ailes de la Sylphide tombent en effet aussitôt... mais la vie au même moment l'abandonne, et elle meurt en quelques instants victime du sortilège. Et, tandis que ses compagnes éplorées l'emmènent, on voit au loin le joyeux cortège du mariage d'Effie et Gurn traverser la clairière. James est abasourdi, et découvre en levant les yeux la Sylphide qui disparait dans les airs portée par ses consoeurs. Il s'écroule, anéanti, tandis que Madge exulte... le Mal a triomphé...



         Le soir du 12 Mars 1832 les premiers rôles étaient tenus par Marie Taglioni, Joseph Mazillier et Lise Noblet.  Pierre Ciceri le grand décorateur de l'époque qui avait habilement utilisé la machinerie de l'Opéra de Paris afin d'organiser dans l'espace les apparitions spectrales et les envolées aériennes des sylphides avait également sa part dans la réussite de ce spectacle et l'unanimité de la critique à l'issue de cette soirée triomphale contribua, si besoin était, à propulser Marie Taglioni au sommet de sa gloire.
         
         Tout concourt à penser que c'est à cette occasion que Chateaubriand trouva, non pas la figure de sa femme idéale qui existait déjà, mais du moins le nom dont il baptisera le plus souvent sa créature dans Les Mémoires d'Outre Tombe. Il manifeste d'ailleurs dans son oeuvre son enthousiasme pour la créatrice du rôle:
                "Et ces créatures de plaisir qui traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les Camargo, Terpsichores aux pas mesurés par les Grâces, et dont les cendres légères sont aujourd'hui effleurées par les danses aériennes de Taglioni".
        

        Victor Hugo, quand à lui, adressa à la ballerine un livre dédicacé avec ces quelques mots:
                "A vos pieds, à vos ailes"

        et Théophile Gautier écrira:

                "elle nous montre des ronds de jambes et des ports de bras qui valent de longs poèmes".
       
        Etre comparée à une Sylphide devint alors pour les dames de l'époque le compliment ultime, car toutes les élégantes aspirent à la fragilité idéale de cette sylphide mince et fluette avec un cou de cygne...
        On assiste à la création d'un chapeau "sylphide", une pivoine "sylphide", et même d'un journal de mode du même nom. Quand aux ventes de mousseline, celles-ci s'envolèrent littéralement... Alors que jusque là les femmes se mariaient en robe de couleur, sous l'influence du ballet elles porteront bientôt en effet la robe blanche et le voile de la danseuse romantique.

        En 1834 le danseur et chorégraphe Auguste Bournonville assista à la représentation du ballet à Paris et fut tout de suite conquis...
        Dans l'idée de recréer l'oeuvre pour le Ballet Royal du Danemark dont il était issu il convia alors à Copenhague Filippo et Marie Taglioni, mais un différend pécunier les empécha malheureusement de s'entendre...
        A une époque où les droits d'auteur n'étaient guère protégés, Bournonville décida donc sans vergogne de chorégraphier sa propre Sylphide après avoir dérobé un exemplaire du livret... Et, faute d'avoir l'autorisation d'utiliser la musique de Jean-Madeleine Schneitzhoeffer, il soumit le projet à son ami Herman Lovenskjold qui composa le nouvel opus.

        La première eut lieu en 1836 avec Lucile Grahn et Bournonville lui-même dans les premiers rôles.
        Cette version est aujourd'hui toujours représentée au Danemark, et a fait le tour du monde, parfait exemple du "style Bournonville" très souple, très aérien et gracieux, tout en naturel et en rapidité.
        C'est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui attribuent à Bournonville la paternité du ballet de Filippo Taglioni car curieusement c'est cette "version Bournonville" qui a été dansée pendant près de deux siècles quasiment sans interruption ni modifications. (Seul Marius Petipa monta la version originale en 1892 pour le Ballet Imperial avec de la musique supplémentaire composée par Ricardo Drigo)

        Il fallut attendre 1971 pour que Pierre Lacotte donne de La Sylphide une version reconstituée, la chorégraphie de Taglioni étant perdue depuis longtemps...
        La partition musicale fut reconstruite d'après le manuscrit déposé à la Bibliothèque Nationale, et la chorégraphie travaillée dans le style de l'époque inspirée par les notes, gravures et dessins conservés dans les archives de l'Opéra.
        Critiquée par certains, la version de Pierre Lacotte "d'après Taglioni" est néanmoins rentrée au Répertoire de l'Opéra de Paris en 1972 (Michaël Denard et Ghislaine Thessmar tenaient les rôles principaux le soir de la Première)



          En impressionant vivement les imaginations La Sylphide créa cet idéal de la danseuse romantique que Théophile Gautier décrivait ainsi en la personne de Marie Taglioni:
                "Lorsqu'elle entre en scène, on voit toujours apparaitre un brouillard blanc ennuagé de mousseline transparente, cette vision chaste et éthérée que nous connaissons bien. Elle voltige comme un esprit au milieu des vapeurs de blanches mousselines dont elle aime s'entourer, elle ressemble à une âme heureuse qui fait ployer à peine du bout de ses pieds roses la pointe des fleurs célestes".

        L'ère des ballerines venait de s'ouvrir... et celles-ci régneront longtemps en maitresses incontestées de la scène, reléguant leurs homologues masculins dans des rôles de faire valoir.
        Une situation qui atteindra le comble de l'absurde en 1891, quand certain député prenant part à un débat sur le budget de l'Opéra proposa que puisque "ces êtres étranges qu'on appelle des danseurs" n'avaient pour fonction que de soulever des danseuses on pourrait les remplacer par des conducteurs d'omnibus payés 3 ou 4 sous par soir !...
        
         

    4 commentaires
  • L'Art et la danse


        Très vexée de n'avoir pas été invitée au baptême d'une jeune princesse, une méchante sorcière lui jette un sort et la condamne à se piquer mortellement le doigt avant son seizième anniversaire. Toutefois grâce à l'intervention d'une bonne fée cette mort annoncée se transformera en un sommeil de cent ans au terme duquel un prince la réveille et l'épouse.
         Qui n'a jamais lu ou entendu ainsi résumé La Belle au Bois Dormant de Charles Perrault, publié en 1697 dans Les Contes de ma Mère l'Oye?.. dont on ignore complètement en réalité le côté sombre du récit...

        Car certes, le prince Désiré y épouse "la Princesse" ( à laquelle Perrault ne donne pas de nom) mais, n'en déplaise à la tradition, celle ci n'eut que deux enfants... et ne vécut pas dans une félicité immédiate, menacée par une belle mère ogresse qui tente de dévorer sa bru et ses petits enfants en l'absence du prince parti en guerre... Evidemment tout s'arrange in-extremis à la fin, mais le lecteur est ici à cent lieues de l'apothéose féerique du ballet de Petipa...
        Qui reste plus proche de la version des frères Grimm, Dornröschen Eglantine, le prénom que les deux frères donnent à la princesse), paru en 1812 dans leur collection Les contes de l'Enfance et du Foyer laquelle, à quelques détails près reste très fidèle au récit de Perrault mais s'achève au réveil de la princesse et à son mariage.

        Un premier ballet avait été créé sur ce thème en 1829 à l'Opéra de Paris, signé par Jean Aumer sur une musique de Ferdinand Herold. Mais cette Belle au Bois Dormant ne passa malheureusement pas à la postérité, car lorsque le chorégraphe quitta l'Opéra tous ses ballets sans exception furent éliminés du Répertoire.

        Et c'est Ivan Vsevolojski qui sortit la jolie princesse de sa léthargie. Le public russe de l'époque semblait avoir perdu son engouement pour le ballet, et le besoin d'une nouvelle production devenant évident il avait proposé en 1886 à Tchaïkovski de composer un ballet sur le thème d'Ondine. Mais le musicien qui avait déjà écrit un opéra sur le sujet dont il était si mécontent qu'il en avait brulé la partition, refusa net ce projet...  Le directeur des théatres impériaux eut alors l'idée de La Belle au Bois Dormant pour laquelle il était décidé à ne reculer devant aucune dépense afin de recréer la gloire des grands spectacles passés ( On dit que La Belle au Bois Dormant représente la production la plus chère qu'on ait jamais vue à l'époque, et peut être même jusqu'à aujourd'hui...) 

    L'Art et la danse


        Cumulant les fonctions, Vsevolojski fut à la fois le librettiste et le costumier, et surtout fit collaborer pour la première fois tous les acteurs du projet, une avancée considérable, car avant lui chacun travaillait indépendamment sans se préoccuper de ce que faisaient les autres.

        Tchaïkovski, à qui il avait fait parvenir un exemplaire du livret, adhéra immédiatement au sujet et lui répondit aussitôt:
                "Je veux vous dire combien je suis charmé et enthousiaste. L'idée me plait et je ne souhaite rien de mieux que d'en écrire la musique".
        Et à son mécène, madame Von Meck, il fit cette remarque:
                "Le sujet est si poétique et m'inspire tant que je suis captivé" 

    L'Art et la danse


        Captivé, il le fut certainement, car il termina l'ébauche du ballet en quarante jours... et laissa ce commentaire sur la denière page:
                "Terminé les ébauches. 26 Mai 1889 à 8h du soir. Dieu soit loué! J'ai travaillé 10 jours en Octobre, trois semaines en Janvier et une semaine maintenant... 40 jours en tout!"
        Et il commença l'orchestration le 30 Mai...

        Après son expérience catastrophique avec Reissinger pour le Lac des Cygnes, il avait souhaité toutefois, avant tout, s'assurer de la participation du chorégraphe... Précaution inutile car Marius Petipa avait déjà l'habitude de travailler en étroite collaboration avec les compositeurs "de la maison" à qui il pouvait demander de modifier la musique à sa convenance pendant les répétitions.

    L'Art et la danse


        Tchaïkovski préférait toutefois composer seul, mais les contacts avec Petipa furent aussi fréquents que nombreux, et ce dernier lui fournit des instructions écrites extrèmement précises et détaillées auxquelles il adhéra, conservant malgré tout la latitude d'apporter ses propres inventions.
        
    Très rigoureux, le chorégraphe commendait au musicien le nombre exact de mesures désirées pour une danse ou une variation, en indiquant clairement de quelle sorte de musique il avait besoin et ce qu'elle devait exprimer, et il n'est pas exagéré d'écrire que les deux hommes travaillèrent main dans la main.
        Par mesure de précaution Tchaïkovski avait cependant l'habitude de composer toujours un peu plus que la quantité demandée... Et à Petipa qui avait commandé pour la Valse des Guirlandes 16 mesures d'introduction et 150 de valse, il fournit 36 mesures d'introduction et 261 de valse... (ce dont personne ne lui fit reproche et surtout pas Petipa qui put donner libre cours à son inspiration et à son art, créant pour l'occasion son ballet le plus achevé).

        Le thème du ballet est évidemment le conflit entre les forces du bien: la Fée Lilas et celles du mal: Carabosse, et chacune a un leitmotiv qui la représente, lequel transparait pendant tout le ballet et sert de fil conducteur à l'intrigue.
        Le divertissement de l'Acte III fait par contre une coupure complète avec les deux actes précédents et met l'accent cette fois sur les danses de caractère des nombreux invités au mariage.
        Cette profusion d'intervenants fait de la partition de la Belle au Bois Dormant la plus importante de toutes les partitions de ballet... Trois heures dans sa version la plus longue, qui représentent quatre heures de spectacle en comptant les entr'actes... Le ballet n'est de ce fait que très rarement donné dans son intégralité et chaque production procède à ses propres amputations, très souvent parmi les personnages de contes, certains cependant tel l'Oiseau Bleu (issu d'un conte de Madame d'Aulnoy) demeurant inamovibles...
       
        Les répétitions du ballet débutèrent en Août 1889 et la première avait été prévue pour le 3 Décembre. Mais à la suite de divers retards dans l' élaboration des décors elle se trouva reportée plusieurs fois. La première mondiale de la Belle au Bois Dormant n'eut lieu finalement que le 15 Janvier 1890 au théatre Marinsky de St.Petersbourg avec dans les deux rôles principaux Carlotta Brianza et Pavel Gertd, ainsi que Marie Petipa, la fille du chorégraphe, dans celui de la Fée Lilas. Traditionellement dansé "en travesti" (ce qui permet de souligner l'ambiguité du personnage) le rôle de Carabosse était tenu par Enrico Cecchetti qui dansait également celui de l'Oiseau Bleu au dernier Acte.

        La structure du ballet est construite autour d'un Prologue et de trois Actes et lorsque le rideau s'ouvre la Cour du roi Florestan est en effervescence à l'occasion du baptême de la princesse Aurore (prénom que Perrault donnera à la fille de la princesse). Toutes les fées ont été invitées, et chacune des sept apporte un cadeau à l'enfant: beauté, gràce etc... Lorsque survient soudain la méchante Carabosse, furieuse d'avoir été oubliée... Dans sa rage elle jette une malédiction sur le bébé: celle ci se piquera et en mourra. Heureusement, la Fée Lilas qui n'avait pas encore offert son don parle à son tour: Elle ne peut malheureusement pas annuler complètement ce sortilège, mais elle annonce que la princesse se piquera au doigt mais n'en mourra pas, elle sera seulement plongée dans un profond sommeil dont elle sera réveillée par le baiser d'un prince.



        L' Acte I célèbre le seizième anniversaire d'Aurore... Une ambiance de fête a envahi le palais avec la Valse des Guirlandes des villageois. La jeune princesse reçoit des présents et se succèdent tour à tour quatre prétendants royaux qui lui offrent chacun une rose (L'Adage de la Rose au cours duquel Aurore accomplit des équilibres impressionants est l'un des plus célèbres du ballet). Dissimulée sous un déguisement Carabosse qui a réussi à s'introduire lui fait alors cadeau d'un fuseau, un objet nouveau qui excite sa curiosité, car tout objet pointu a été banni du royaume depuis la malédiction. Elle s'en empare aussitôt, danse avec et finalement se pique et tombe inanimée... au même moment la Fée Lilas réapparait comme promis: la princesse et la Cour dormiront pendant cent ans jusqu'à l'arrivée d'un prince, le château se couvre de ronces et la forêt qui l'entoure devient impénétrable.



        L'Acte II nous transporte cent ans plus tard lorsque le prince Désiré qui s'est égaré au cours d'une partie de chasse a soudain une vision d'Aurore entourée de ses suivantes et accompagnée de la Fée Lilas ( On remarquera au passage cette curieuse propention qu'ont les princes de ballets à se perdre dans des clairières où il se passe des choses extraordinaires...) Dans le cas de Désiré celui ci, charmé par cette apparition, sera conduit au château où il découvre Aurore qui repose endormie, et conquis par sa beauté il la réveille d'un baiser, lui déclare son amour et la demande en mariage.


        L'Acte III a pour cadre le palais qui a retrouvé ses fastes d'antan à l' occasion du mariage d'Aurore et du prince. Plusieurs fées ont été invitées, la fée Or, la fée Argent, et les fées des Pierres Précieuses. La fée Lilas participe aussi bien entendu à la fête ainsi que de nombreux personnages de contes, certains tout droit sortis des Contes de ma Mère l'Oye: le Petit Chaperon Rouge, Cendrillon, le Chat Botté, le Petit Poucet ou encore, outre l'Oiseau Bleu, la Chatte Blanche de Madame d'Aulnoy.
        Tous les invités se réjouissent du bonheur des jeunes gens et le ballet se termine par une somptueuse Apothéose.


        Le tsar Alexandre III qui jouissait du privilège d'assister aux répétitions générales, avait à l'issue de celle ci convié Tchaïkovski dans sa loge et avait considérablement chagriné ce dernier qui, pensant avoir composé là une de ses meilleures musiques, ne reçut que ce commentaire anodin: "Très joli!"...
        Dans la salle se trouvait également ce soir là un petit garçon de 7 ans, Igor Stravinsky, que la variation de l'Oiseau Bleu inspira peut-être des années plus tard pour créer son Oiseau de Feu... Tandis qu'un autre petit garçon qui allait également devenir célèbre était, lui, sur la scène: George Balanchine en Cupidon dans une cage dorée.. et ces deux enfants qui ne se connaissaient pas allaient un jour produire ensemble plus de trente ballets!

        Quelques "jamais contents" qui avaient critiqué la pauvreté des productions précédentes condamnèrent maintenant la richesse de la Belle au Bois Dormant. On reprocha eventuellement au ballet de "n'être qu'un conte" et la musique de Tchaïkovski fut jugée "trop sérieuse".

        Ce qui n'empécha pas malgré tout le ballet de devenir extrèmement populaire, ni sa Première de marquer l'apogée de la tradition du ballet classique russe.
        En Novembre 1890 on célébrait déjà la 50éme représentation, et à cette occasion les danseurs remirent une couronne à Tchaïkovski sur la scène du théatre Marinsky.
        Donné 200 fois en dix ans, la Belle au Bois Dormant ne cessa jamais d'être représenté en Russie et arrivait en seconde position au palmarés des ballets les plus populaires derrière La fille du Pharaon (Petipa-Pugni).

        En 1899 le ballet de Petipa parut à Moscou au théatre Bolchoï, puis les Ballets russes de Diaghilev s'en emparèrent et l'exportèrent à l'Ouest.
        Ils n'en donnèrent tout d'abord que des extraits (Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina dansèrent à Paris le pas de deux de l'Oiseau Bleu) et la version intégrale ne fut présentée pour la première fois hors de Russie que le 2 Novembre 1921 à l'Alhambra Theatre de Londres, et curieusement ne parvint pas à convaincre le public (En dépit des décors et des costumes magnifiques crées par Léon Bakst). Après des pertes financières considérables le ballet cessa alors d'être programmé et la tournée parisienne fut annulée.

        Diaghilev présenta cependant à Paris l'année suivante Le Mariage d'Aurore un ballet en un Acte composé d'extraits de l'Acte III dont Serge Lifar présenta une nouvelle version à l'Opéra en 1932.

        Mais la princesse Aurore ne se réveillera vraiment complètement dans l'intégralité de la chorégraphie originale de Petipa qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. Car ce fut en effet la première production présentée au Royal Opera House Covent Garden lorsque rouvrit le théatre en 1946... Le public d'alors qui sortait d'un cauchemard sut peut-être davantage apprécier cette part de rêve, et le succés fut immédiat et ne s'est jamais démenti depuis dans le monde entier.

    L'Art et la danse



        Plusieurs chorégraphes ont retravaillé le sujet, parmi les plus celèbres Ninette de Valois en 1971, Rudolf Noureev en 1975 ou George Balanchine en 1981. Tous adhèrent à l'idée du conte de fée que Mats EK ou Jean Cristophe Maillot pour les Ballets de Monte Carlo transforment par contre à leur idée en une saga moderne où les princes sont tout sauf charmants.



        Interprété par toutes les grandes compagnies La Belle au Bois Dormant reste cependant un grand classique qui ne cesse d'enchanter petits et grands, telles ces deux petites filles, Galina Ulanova ou Anna Pavlova, dont ce fut la découverte émerveillée du monde du ballet... et qui grâce à la princesse Aurore eurent envie de devenir danseuses...



    Les extraits de La Belle au Bois Dormant sont interprétés par le Corps de ballet de l'Opéra de Paris.
    Avec  Aurélie Dupont et Manuel Legris dans les rôles principaux,  Delphine Moussin et Benjamin Pech dans le Pas de deux de l'Oiseau Bleu et Laetitia Pujol et Stéphane Elizabé dans le Pas de deux de la Chatte Blanche.  
    Chorégraphie de Rudolf Noureev. 

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique