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    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Numéro spécial de la revue Le Théâtre à l'occasion de la première saison des Ballets Russes à Paris en 1909. Sur la photo qui date de 1907 apparaissent Anna Pavlova et Vaslav Nijinsky dans les costumes du Pavillon d'Armide.

     

     

       A la suite d'un différend avec Mathilde Kschessinskaïa, la protégée des tsars, Diaghilev (1872-1929), "mécène sans argent", qui avait envisagé une nouvelle saison lyrique à l'Opéra de Paris, se retrouva malencontreusement privé, par voie de représailles, de la subvention promise par la cour de Russie... Il se vit donc dans l'obligation de revoir son projet à la baisse, et ne pouvant programmer uniquement des opéras qui étaient trop onéreux décida de se tourner vers le ballet dont la mise en scène revenait moins cher.
        Cependant, si ce dernier choisit de présenter des saisons de danse à partir de 1909 c'est aussi parce que son ami Alexandre Benois (1870-1960) était parvenu à l'intéresser à ce genre de spectacle et à le convaincre que "le ballet est la plus intéressante forme d'art qui par miracle a survécu en Russie alors qu'elle a disparu partout ailleurs".
        A l'Opéra de Paris qui ne fait pas exception la danse est effectivement à cette époque en plein déclin, réduite à un exercice de virtuosité sans âme boudé par le public, et lorsque Diaghilev fait part de son nouveau projet à la direction du Palais Garnier celle-ci refusera d'ailleurs d'accueillir une saison majoritairement consacrée au ballet.
        Ce sera donc au théâtre du Châtelet que le 19 Mai 1909 le Tout Paris découvrira avec stupeur et engouement un seul et même chorégraphe: Mikhaïl Fokine (1890-1942) qui veut faire de la danse un art neuf et rompre avec la routine de l'académisme en réagissant contre la virtuosité sans émotion tout en mélant harmonieusement musique, peinture et ballet. Trois de ses créations composent la soirée: Les danse polovtsiennes du Prince Igor, Le Festin et c'est sur Le Pavillon d'Armide une oeuvre d'inspiration française que le rideau se lève (A l'affiche du programme de la saison figurent également deux autres chorégraphies de Fokine: Les Sylphides et Cléopatre).

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Mikhaïl Fokine (1890-1942)

     

        Si Le Pavillon d'Armide fut présenté pour la première fois à Saint Petersbourg au théâtre Mariinski le 25 Novembre 1907, son histoire est cependant plus ancienne car le livret en avait été écrit par Alexandre Benois en étroite collaboration avec le compositeur Nicolas Tcherepnine (1873-1945) dès 1903. 

        Le peintre y développe un sujet inspiré d'une nouvelle fantastique de Théophile Gautier (1811-1872), Omphale (1834), sous titrée "histoire rococo", élaborée autour du thème de la tapisserie enchantée dont les personnages prennent vie: Un jeune homme est séduit par une marquise représentée sous les traits d'Omphale assise aux pieds d'Hercule (Omphale, reine de Lydie avait, suivant la prédiction de la pythie, acheté Hercule comme esclave et tandis qu'elle s'était approprié sa peau de lion et sa massue, le héros filait la laine (entre autres...) cf. Le Rouet d'Omphale, poème symphonique de Camille Saint-Saëns

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Hercule et Omphale     François Lemoyne (1688-1737)

     

        S'il conserva le thème, Alexandre Benois choisit par contre un autre personnage comme sujet du tableau fantastique et substitua à Omphale Armide, empruntée, elle, au poème épique du Tasse (1544-1595), La Jérusalem Délivrée (1581): Armide est une magicienne musulmane, nièce d'Hidraot, roi de Damas (et sorcier), qui tombe amoureuse du croisé Renaud et tente de le retenir par des enchantements. Sujet omniprésent tant dans l'histoire de l'art de la scène que celle de la peinture, ce personnage a en effet inspiré J.B.Lully, Glück, Vivaldi, Haëndel, Haynd, Rossini, et Dvorak, ainsi que les peintres Boucher, Poussin, Van Dyck, Tiepolo ou Fragonard...


    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Renaud et Armide     François Boucher (1703-1770)


       L'argument ne séduisit cependant pas le Mariinski de toute évidence et fut laissé de côté jusqu'à ce que Mikhaïl Fokine alors maitre de ballet et chorégraphe aux Théâtres Impériaux le sorte de l'oubli qui le guettait...
       La direction, qui se méfiait des créations de ce réformateur aux idées nouvelles, ne le laissait s'exprimer librement qu'à l'occasion de spectacles d'élèves ou de galas de charité, et c'est pour le spectacle des élèves de l'Ecole du Ballet Impérial que celui-ci va créer entre le 15 et le 18 avril 1907 La Tapisserie Enchantée qui ne comprend qu'un seul tableau (l'actuelle scène 2) où a été inclu un passage de virtuosité pour un élève particulièrement talentueux: Vaslav Nijinsky (1889-1950).
        Le succès du spectacle est tel que le Mariinski décide finalement de s'y intéresser et de le monter avec le Ballet Impérial ce qui sera l'occasion pour Fokine de faire ses débuts de chorégraphe sur une scène où Petipa (1818-1910) était encore le seul à s'imposer. Avec le style imaginatif et personnel qui est le sien il complètera alors son oeuvre de deux tableaux, limitant toutefois son travail à un seul Acte ainsi que le commande son esthétique en réaction à la dramaturgie du ballet à grand spectacle qui occupait une soirée entière, et les décors et les costumes seront cette fois signés par Alexandre Benois (Afin de réduire au maximum le coût des ballets qu'il montait pour les galas de charité ou les spectacles d'élèves Mikhaïl Fokine et sa femme Véra bricolaient souvent eux même les costumes dans leur appartement recyclant le vestiaire d'anciennes production).
        

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Projet de costume d'Alexandre Benois pour Le Pavillon d'Armide

     

        Afin sans doute de mettre le public dans l'ambiance, la revue Mir Isskoustva (Le Monde de l'Art), fondée par Diaghilev et Benois avait organisé quelques temps avant la Première une exposition présentant la série d'aquarelles que l'auteur du livret avait exécutées lors de son séjour à Paris, intitulées Dernières Promenades de Louis XIV dans le parc de Versailles, un lieu pour lequel le peintre éprouvait une véritable fascination dont le ballet, mettant en scène un XVIIIème siècle rococo et fantasmé, est effectivement un évident témoignage. 

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Dernières Promenades de Louis XIV dans le Parc de Versailles - Alexandre Benois


        Tout était donc fin prêt lorsque le 25 Novembre 1907 Anna Pavlova (Armide) Pavel Gerdt (le vicomte) et Vaslav Nijinsky (l'esclave) paraissent sous les ors du Pavillon d'Armide.

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Anna Pavlova et Vaslav Nijinsky  dans Le Pavillon d'Armide (1907)

     

        Le rideau s'ouvre sur le vicomte René de Beaugency qui, surpris par un orage alors qu'il se rend chez sa fiancée, trouve refuge dans le pavillon de chasse d'un mystérieux château appartenant au Marquis de Fierbois quelque peu magicien... Sur le mur une magnifique tapisserie des Gobelins représentant Armide attire son regard et le fascine étrangement, et l'atmosphère se fait encore plus troublante lorsqu'à minuit l'allégorie du Temps placée au desus de l'Horloge prend vie et que les heures se mettent à danser.

        Tandis que le vicomte s'est assoupi (scène 2), les jardins du pavillon de chasse se transforment en un lieu enchanté où apparait Armide accompagnée de sa suite et de son esclave favori. Le Marquis de Fierbois (sous les traits du roi Hydraot) pousse alors la belle magicienne à séduire le dormeur qui, sous le sortilège, devient Renaud. Une fête est célébrée en l'honneur des amants, animée par des monstres masqués, des jongleurs et des esclaves tout droit sorties du harem. Et lorsque les réjouissances se terminent, Armide abandonne dans les mains du vicomte une écharpe brodée d'or avant de s'évanouir dans le néant.

        Lorsque René de Beaugency s'éveille au matin (scène 3), il pense avoir rêvé, cependant le marquis lui montre l'écharpe abandonnée par Armide au pied de l'horloge et lui fait remarquer qu'elle ne la porte plus sur la tapisserie... Réalité ou illusion? Le spectacle se termine finalement sur une pantomime insolite.

        A l'occasion de la présentation du ballet à Paris les rôles principaux furent confiés cette fois à Vera Karalli (Armide), Tamara Karsavina (la confidente d'Armide. Elle interprétera Armide plus tard) Mikhaïl Mordkin (le vicomte), et Vaslav Nijinsky (l'esclave) qui va faire une apparition très remarquée et déclencher immédiatement l'admiration du public dès la fin de sa première variation où au lieu en effet de faire la sortie prévue en coulisse il exécute l'un de ses incroyables sauts dont il a le secret... La consécration de Nijinsky annonce la réhabilitation des danseurs et Le Pavillon d'Armide sera le premier succès d'une longue série qui fera de lui un véritable mythe.

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Vaslav Nijinsky dans  Le Pavillon d'Armide (1909)

     

        Si les décors et les costumes d'Alexandre Benois en surprirent quelques uns ils furent cependant au final largement appréciés: 
        "Ceux qui étaient habitués à la fadeur maladive adoptée invariablement par les théâtres parisiens pour caractériser l'époque "rococo" trouvèrent nos couleurs trop vives, mais pour ceux qui comprenaient réellement Versailles, les porcelaines chinoises de Sèvres, les tapisseries, les appartments dorés des châteaux et l'architecture des parcs, notre Pavillon d'Armide fut une révélation".


    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

     Décor d'Alexandre Benois pour Le Pavillon d'Armide


        La partition de Nicolas Tcherepnine, qui dirigeait lui même l'orchestre lors de cette première légendaire, et continua à le faire pendant toute la saison, surprit également mais ravit tout autant les connaisseurs car les sceptiques qui s'attendaient à un méli-mélo réchauffé de Rimsky-Korsakov (1844-1908) et de Tchaïkovski (1840-1893) découvrirent en effet l'oeuvre merveilleusement travaillée d'un contemporain de Debussy (1862-1918) et Ravel (1875-1937), où transparait avec éclat toute sa personnalité et son âme russe.
        (Pour l'anecdote, une variation du Pavillon d'Armide sert aujourd'hui de générique à l'émission Un diner en musique diffusée sur Radio Classique le Samedi et le Dimanche soir de 19h à minuit)

     

    Le Pavillon d'Armide (1907) - Paris découvre les Ballets Russes

    Tamara Karsavina  dans Le Pavillon d'Armide

     

        Premier succès qui contribua à établir la réputation des Ballets Russes comme une compagnie d'avant-garde, Le Pavillon d'Armide sera représenté en l'honneur du couronnement du roi George V le 22 Juin 1911 à l'initiative du second marquis de Ripon qui amena la troupe de Diaghilev à Londres.
        A peu près inconnu aux yeux des spectateurs d'aujourd'hui il fut remonté en 1975 par Alexandra Danilova à la demande de John Neumeier pour les journées du ballet de Hambourg avec Zhandra Rodriguez et Mikhaïl Barychnikov. Le maitre de ballet et chorégraphe russe Nikita Dolgushin en a fait une reconstruction stylisée pour le ballet du Conservatoire de Saint-Petersbourg qu'il dirige, et John Neumeier a signé lui-même sa propre version en 2009 à l'occasion du centenaire des Ballets Russes.

        En dépit de son triomphe à Paris en 1909, Diaghilev dut faire face à quelques sérieux ennuis financiers, et un rapport fut même envoyé à la Cour de Russie pour que cet "impresario amateur" ne remette plus les pieds en France... Ce dernier qui avait l'habitude de marcher sur la corde raide s'accorda finalement heureusement avec ses créanciers pour que sa compagnie puisse donner une nouvelle série de représentations l'année suivante ce qui permit cette fois aux français de découvir avec émerveillement L'Oiseau de Feu et Schéhérazade... Mais ceci est une autre histoire...

     

     

    Le Pavillon d'Armide   Musique de Nicolas Tcherepnine    Chorégraphie de Nikita Dolgushin d'après Mikhal Fokine    Le Pas de Trois qui réunit Armide, le vicomte et l'esclave, est interprété par les membres du Ballet du Conservatoire de Saint Petersbourg et a été enregistré en 1993 à l'auditorium du Conservatoire et au palais de Peterhof (Ancienne résidence d'été des tsars).

     

     


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    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

      Le Petit Cheval Bossu  (Ballet du Mariinski- Chorégraphie Alexeï Ratmansky)

     

     

    " Au de là des monts, des ondes
      Au de là des mers profondes
      Sur la terre en face des cieux,
      Habitait jadis un vieux.
      Il avait, le pauvre diable,
      Trois fistons: Un gars capable,
      Le deuxième, comme-ci, comme-ça,
      Le troisième un vrai bêta..."

     

        Piotr Erchov (1815-1869) a 19 ans lorsqu'en 1834 il publie par épisodes dans la revue mensuelle petersbourgeoise, La Bibliothèque pour la lecture, son premier conte, une oeuvre en vers qu'il a recueillie, dit-il, presque môt à môt de la bouche des conteurs populaires, et pour laquelle il n'a fait lui-même que mettre un peu d'ordre dans la versification et compléter par endroits la narration.
        Le Petit Cheval Bossu, qui allait rester son chef-d'oeuvre fut largement apprécié dès sa parution et le célèbre poète Alexandre Pouchkine (1799-1837) aurait dit un jour après en avoir pris connaissance: "Je pense qu'il me faudra maintenant abandonner ce genre de littérature". Une prosodie simple alliée à une franche cocasserie assurèrent en effet aussitôt à l'ouvrage une très large diffusion et cette fresque naïve entamera une très longue histoire dans l'imaginaire et la culture russe, mettant en scène deux personnages types du conte populaire:
       Ivan-le-fou, généralement décrit comme un fils de paysan un peu simplet, moqué et jalousé par ses ainés, et que la morale de l'histoire fait sortir vainqueur de diverses aventures, 
      et l'Oiseau de feu qui appparait également de façon récurente dans ces recits féeriques, créature parée de plumes rougeoyantes qui possèdent la particularité d'émettre encore de la lumière lorsqu'elles sont détachées de son corps (Venu d'une terre lointaine l'Oiseau de feu représente dans tous les cas une sorte de quête mythique).

     

        Très curieusement le premier ballet inspiré par la magie de cet univers slave sera l'oeuvre de deux occidentaux: Arthur Saint-Léon (1821-1870), alors maitre de ballet aux Théâtres Impériaux et Cesare Pugni (1802-1870), son compositeur attitré qui l'a accompagné pendant son séjour en Russie.
       Représenté pour la première fois le 3 Décembre 1864 au théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Petersbourg, Le Petit Cheval Bossu, destiné à rivaliser avec La Fille du Pharaon que Petipa (1818-1910) avait présenté en 1862, connut un énorme succès, notamment grâce aux tableaux féeriques du monde sous-marin ainsi qu'aux nombreuses danses de caractère qu'il comportait. Car en effet, afin de satisfaire aux goûts du public de la Russie impériale, Saint-Léon termina ce ballet de 4 actes et 8 tableaux par une apothéose, somptueux divertissement célébrant toutes les nations de Russie à travers ses danses nationales, dont Pugni avait intitulé la majestueuse marche d'ouverture Le Peuple de Russie.

        Les deux rôles principaux avaient été confiés à Maria Muravieva et Timofeï Stukolkin avec lesquels Saint-Léon remontera le ballet au Bolchoï de Moscou le 26 Novembre 1866 et celui-ci sera ensuite repris à Moscou en 1893 par José Mendez, puis à Saint-Petersbourg en 1895 par Marius Petipa sous le titre La Tsar-Demoiselle.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    Le Petit Cheval Bossu  (1895)


        Pour Pierina Legnani, son étoile favorite, qui avait pour partenaire Alexander Shirayev, Petipa avait ajouté à cette occasion, outre un nouveau prologue et une nouvelle apothéose, des variations supplémentaires dont il avait confié la composition musicale à Ricardo Drigo. Mais le ballet connaitra encore de nouvelles transformations lorsque Alexander Gorsky (1871-1924) le remet en scène en 1901 pour le Bolchoï avec des additions à la partition signées Tchaïkovski, Dvorak, Glazounov, Brahms et Litz, et le remonte une nouvelle fois en 1912 pour le Mariinski avec Tamara Karsavina et Nicolas Legat comme interprètes:
       Gorsky ajouta en effet dans cette dernière version le fameux pas de trois "L'Océan et les Perles" qu'il chorégraphia sur des extraits de la musique que Riccardo Drigo avait composée pour La Perle, le ballet que Petipa avait spécialement mis en scène à l'occasion du célèbre gala donné en 1896 pour le couronnement du tsar Nicolas II et de l'impératrice Maria Feodorovna.

     

    Le Petit Cheval Bossu  Acte IV scène 1- Pas de trois l'Océan et les perles. Chorégraphie d'Alexandre Gorsky d'après  Arthur Saint-Léon et Marius Petipa. Musique de Cesare Pugni.  Interprété par le Chelyabinsk State Ballet le 24 Décembre 2008 à l'occasion du gala "L'Age d'or du Ballet Impérial de Russie".

     

        Reprise en 1945 par Feodor Lopukov pour le Kirov, cette version de Gorsky (d'après Saint-Léon et Petipa), servit de base à toutes celles qui suivirent, mais avec le temps le ballet perdit de son éclat et ne devint plus que l'ombre du grand spectacle qu'il avait été autrefois. Comme pour beaucoup d'oeuvres du XIXème siècle seuls survécurent ses plus célèbres passages donnés encore pendant de nombreuses années par l'Académie Vaganova lors des spectacles d'élèves, mais Le Petit Cheval Bossu n'a plus figuré à leur programme depuis 1989.

     

     Le Petit Cheval Bossu - Le grand Pas des Néréides  Chorégraphie de Marius Petipa d'après Arthur Saint-Léon, musique de Cesare Pugni. Interprété par les élèves de l'Académie Vaganova

     

        C'est sur une toute autre partition qu'évolue ce petit cheval aujourd'hui, celle que le compositeur Rodion Chtchedrine (1932- ) créa en 1955 à l'intention de sa muse Maïa Plissetskaïa (qu'il épousa en 1958). Interprété par "la diva de la danse" avec pour partenaire Vladimir Vassiliev le ballet, chorégraphié par Alexander Radunsky, fut donné pour la première fois au Bolchoï en 1960.

     

    Le Petit Cheval Bossu   Chorégraphie d'Alexander Radunsky  Musique de Rodion Chtchedrine  Interprété par Maïa Plissetskaïa et Vladimir Vassiliev et le corps de ballet du théâtre Bolchoï.

     

       La version la plus récente est celle d'Alexeï Ratmansky (1968- ) qui présente en 2009 avec le Mariinski sur la partition de Chtchedrine un ballet d'inspiration néoclassique.

     

     Le Petit Cheval Bossu (extraits)   Chorégraphie d'Alexeï Ratmansky  Musique de Rodion Chtchenine  Interprété par Viktoria Tereshkina et Vladimir Shkyarov et le corps de ballet du théâtre Mariinski.

     

         Avec une économie de décors et des costumes épurés, l'oeuvre de Ratmansky enlève certainement le pittoresque et la part de mystère qui auréolait les créations antérieures, mais elle demeure une adaptation relativement fidèle de ce clasique du conte populaire russe dont l'argument, qui fourmille de péripéties et de personnages ainsi que de détails hauts en couleur, reste par ses nombreuses versions particulièrement difficile à relater avec exactitude...  

        ... Il était une fois un paysan qui avait trois fils: Danila intelligent, Gavrila dans la moyenne, et Ivan plutôt simplet. Ceux-ci ayant constaté que le champ où pousse le blé qu'ils vendent à la ville a été piétiné une nuit par un intrus, ils décident de monter la garde à tour de rôle. Mais les ainés craignant le froid et l'obscurité abandonnent très vite les lieux, tandis que le cadet fidèle au poste voit arriver à minuit une magnifique jument blanche avec une crinière en or qu'il réussit à capturer. Celle-ci lui propose alors, en échange de sa liberté, de lui faire cadeau de trois poulains : les deux premiers seront très beaux et il pourra les vendre un bon prix, et le troisième tout petit et bossu deviendra son meilleur ami et saura lui venir en aide car il possède des pouvoirs magiques.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    Baguier "Le petit cheval bossu"  N.Borounov (1971)

     

         Ivan accepte le marché, mais lorsque quelques jours plus tard Danila et Gavrila qui passaient par là découvrent les animaux que leur frère a dissimulés dans une vieille remise, ils capturent les deux plus beaux et s'en vont les vendre à la foire de la ville voisine. S'apercevant de leur disparition Ivan est tout d'abord très surpris mais lorsque le petit cheval bossu lui fait découvrir la vérité il part cette fois très contrarié à la recherche des voleurs...

        Tandis que les deux compagnons se dirigent de nuit vers la capitale Ivan entrevoit soudain dans le lointain une étrange lueur et découvre avec stupeur en s'approchant qu'il s'agit en fait de la plume d'un Oiseau de feu... Bien que son petit cheval lui conseille de ne pas y toucher (car cela porte malheur), le jeune homme émerveillé s'en saisit malgré tout et après l'avoir cachée sous son manteau se remet en route.
        Parvenu le lendemain à la ville Ivan se rend au marché où Danila et Gavrila l'ont effectivement précédé accompagnés des deux juments. Le tsar qui a été prévenu de la présence de chevaux magnifique en fait aussitôt l'acquisition, et, à la grande honte de ses frères, Ivan se fait alors reconnaitre comme le véritable propriétaire. Cependant, tandis que les montures sont ramenés au palais ces derniers à peine arrivés s'échappent sur le champ pour venir retrouver leur ancien maitre. En homme plein de bon sens l'empereur décide alors d'engager ce dernier comme régisseur de ses écuries, un choix qui ne va pas bien sûr sans provoquer la jalousie de l'ancien titulaire du poste, un boyard qui décide de surveiller cet usurpateur qu'il ne voit jamais nettoyer les lieux ni nourrir les chevaux dans la journée alors que ceux-ci sont bien nourris et impeccablement tenus... Et s'étant dissimulé dans l'ombre une certaine nuit il voit alors avec stupéfaction Ivan tirer de son chapeau où il l'a dissimulée la plume qui l'éclaire tandis qu'il accomplit sa besogne.


        Mis au courant dès le lendemain, le tsar convoque son nouveau domestique et lui ordonne sur les conseils perfides du boyard de partir aussitôt en quête de cet Oiseau de feu qu'il souhaite posséder.
        Désemparé le pauvre garçon (menacé d''être pendu s'il revient bredouille...) ne sait où orienter ses recherches, mais le petit cheval le guide près d'une colline d'argent où viennent s'abreuver, dit-il, ces créatures mythiques. Ivan répand alors des graines ainsi que du vin que le souverain lui a donné pour le voyage et après avoir réussi à capturer l'un des oiseaux le remet au tsar si heureux qu'il le nomme sur le champ Grand Ecuyer.


        Débordant d'imagination perverse, le boyard rapporte alors à son maitre  avoir ouï dire qu'il existe une belle princesse que l'on dit fille de la lune et du soleil, et qui demeure sur une ile enchantée au bord de l'océan... L'idée faisant son chemin dans le sens prévu par le conseiller malveillant, Ivan se voit alors prié cette fois par le monarque (toujours sous peine de terribles sanctions dans le cas d'un échec...) d'aller chercher cette merveilleuse créature...
        Le petit cheval qui prend une nouvelle fois les choses en main conseille  à son compagnon de demander au tsar, avant de se mettre en route, deux nappes, une tente brodée d'or, ainsi que toutes sortes de délicieuses friandises, et lorsqu'ils arrivent à destination après un très long voyage, Ivan, comme prévu, dresse alors le camp sur le rivage... Poussée par la curiosité, la jolie princesse s'y présente un beau matin et, s'aventurant dans la tente qu'elle ne soupçonne pas être un piège, est aussitôt faite prisonnière. Emu par tant de beauté c'est très à contrecoeur que le jeune homme ramène la captive au palais où le tsar, tombé aussitôt sous le charme de l'arrivante, se met en tête de l'épouser...


        Afin de gagner du temps (car il faut mentionner à ce moment du récit que le tsar n'est pas un jeune premier...) celle-ci demande alors que l'on aille chercher sa bague qui est tombée au fond de l'océan, nouvelle mission utopique confiée à Ivan qui se remet en route sur le dos de son petit cheval non sans avoir été prié par la princesse d'aller rassurer sur sa disparition ses nobles parents en leur palais.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    "Ivan et le petit cheval bossu"  V.Kouznetsov (1927)

     

         Parvenus près du rivage, les voyageurs y découvrent avec surprise une baleine échouée portant un village sur son dos et celle-ci, apprenant qu'ils se rendent au palais du soleil, leur fait promettre de lui demander la raison de cette dure pénitence qui lui a été infligée.

     

    Le Petit Cheval Bossu (1864) - Un conte populaire

    La Baleine  Jouet en bois  A.Zinin (1947)
       

        Lorsque les deux compagnons arrivent à destination et qu'ils font savoir à la lune que le tsar veut épouser sa fille celle-ci, bien que tanquilisée sur son sort, rentre dans une grande colère et déclare qu'elle ne donnera la princesse qu'à un beau jeune homme et non à un vieux barbon. Quand à la baleine, le soleil leur révèle qu'elle a été pareillement condamnée il y a dix ans pour avoir avalé trois dizaines de navires et ne sera pardonnée que lorsqu'elle les aura rendus.
        Sur le chemin du retour Ivan rapporte aussitôt ces paroles au cétacé qui libère les navires sur le champ, les habitants qui vivaient sur son dos la quittent alors et, avant de retrouver enfin la mer, cette dernière qui n'est pas une ingrate cherche un moyen de remercier son bienfaiteur. Ivan, pour qui les choses ne pouvaient pas mieux tomber, lui confie alors l'objet de sa mission et la baleine envoie alors huitres et coquillages à la recherche de l'anneau de la princesse que ceux-ci découvrent finalement au bout de longues heures et remettent à Ivan soulagé.

        Le tsar offre alors la bague à la princesse qui persiste cependant dans son refus de l'épouser lui dressant par contre le portrait du soupirant idéal à qui elle donnera son coeur... C'est alors que le perfide boyard insinue à l'oreille du prétendant rejeté que celui-ci existe et qu'il n'est autre qu'Ivan, lequel est conduit en prison sur le champ et condamné à périr le lendemain, plongé successivement dans trois chaudrons, le premier d'eau bouillante, le second d'eau tiède et le troisième d'eau glacée. Mais alors que le châtiment va être exécuté le jeune homme siffle son petit cheval qui accourt et souffle sur les récipients, et lorsque son maitre y est précipité il en ressort transformé en prince magnifique... Devant un pareil résultat le tsar s'y jette à son tour mais ne peut, à ce stade de l'histoire, que mourir bien évidemment ébouillanté... Et comme dans ce genre de fictions les affaires ne moisissent pas le peuple reconnait la belle princesse pour sa tsarine et celle-ci prenant Ivan comme époux les noces sont célébrées sur le champ et tout le peuple danse et se réjouit avec les nouveaux souverains...

        Ce récit riche en évènements inspira également le cinéma d'animation et tout particulièrement le premier long métrage de celui que l'on surnomme parfois le patriarche de l'animation soviétique, Ivan Ivanov-Vano, qui en réalisa une première version en 1947 et reprit entièrement le film en 1975. La version de 1947, restaurée en 2004 grâce aux nouveaux moyens de la technique, a été redistribuée et doublée dans de nombreuses langues et continue à enchanter petits et grands, poursuivant la longue aventure de ce conte dont le succés ne s'est pas démenti avec le temps...

                                         "Car l'homme est fait de l'essence du rêve..."
                                                   William Shakespeare   (The Tempest IV- 1) 

     

     Le Petit Cheval Bossu   Ivan Ivanov-Vano   -  Version restaurée  (La bande son est en russe, mais les images parlent d'elles-même...)


      
        


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    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Ondine (1909)   Arthur Rackam

     


         Depuis les temps les plus reculés l'homme a peuplé les eaux de créatures imaginaires: Les Grecs anciens avaient leurs naïades et leurs néréides, les hindous leurs apsaras et les peuples germaniques leurs nixes, autant de croyances qui disparurent avec le temps mais furent remises au goût du jour au XIXème siècle par les Romantiques grands amateurs de surnaturel. 
        Ainsi naquit une héroïne, Undine, dont le sort tragique fut conté par un officier de l'armée prussienne, le baron Friedrich Heinrich Karl de la Motte Fouqué (1777-1843), filleul du roi Fréderic II, issu d'une vieille famille française protestante exilée en Allemagne. Publié en 1811, ce chef d'oeuvre d'un homme qui fut l'ami de Goethe (1749-1832), Schiller (1759-1805) et Fichte (1762-1814), raconte l'histoire d'une naïade, Undine, qui tombe amoureuse d'un chevalier fiancé à une autre, et celle-ci devint si populaire qu'elle fera dire au Times:
        "Si vous demandez ce livre dans une bibliothèque vous pouvez être certain qu'il a déjà été emprunté".


    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

     

        Puissamment évocateur, le récit féerique inspirera aussi bien le poète Aloysius Bertrand (1807-1841) que le compositeur Maurice Ravel (1875-1937), le dramaturge Jean Giraudoux (1882-1944), le peintre Klimt (1862-1918) ou encore Arthur Rackam (1867-1939) qui illustra superbement l'édition anglaise de 1909, et lorsque Jules Perrot (1810-1892) présente Ondine ou la Naïade au Her Majesty's Theatre de Londres le 22 Juin 1843, le titre lui-même semble indiquer que le roman est le point de départ du ballet, cependant la critique écrira le lendemain:

        "Si ce n'est qu'une nymphe des eaux en est l'héroïne l'argument ne ressemble pas plus à l'histoire du baron qu'à celle de Robinson Crusoe... C'est pourquoi les lecteurs d'Undine feront bien d'oublier tout ce qu'ils savent déjà s'ils veulent éviter que leur esprit ne s'embrouille tandis qu'ils découvrent les merveilles de ce nouveau ballet".

        Le seul point commun entre l'oeuvre du chorégraphe et celle de l'auteur allemand ne semble bien être en effet que l'amour malheureux d'une nymphe pour un mortel déjà promis à une autre, car les sombres rivages du Danube font place sur scène aux côtes ensoleillées de la Sicile, tandis que l'aristocratique Sir Huldebrand est remplacé par un humble pécheur Mattéo et que la rivale d'Undine, Bertalda, devient l'orpheline Gianina.
         Le ballet se rapproche bien davantage par certains détails d'une pièce de René-Charles Guilbert de Pixerécourt (1773-1844), Ondine ou la Nymphe des Eaux, qui fut présentée en 1830 à Paris alors que Jules Perrot était à cette époque là encore à l'Opéra, quand à l'atmosphère italienne on la trouve dans un divertissement que celui-ci monta à Vienne en 1838 pour Carlotta Grisi (1819-1899): Le Pêcheur Napolitain, où celle-ci interprétait le rôle de la fiancée Gianetta tandis qu'il tenait celui du pêcheur Pietro réuni dans un pas de trois avec deux créatures aquatiques dans une scène de séduction.
        Ce n'est pas cependant son ancienne compagne, Carlotta Grisi, dont il s'est séparé, que Jules Perrot aura pour partenaire lorsqu'il crée Ondine ou la Naïade, mais Fanny Cerrito (1817-1909) qui par sa danse qualifiée de "poésie silencieuse" souleva l'admiration et l'enthousiasme du public et contribua à faire du ballet un véritable succès dès la première représentation.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito  dans Ondine  par G.A.Turner

     

        Lorsque le rideau s'ouvre sur l'Acte I, le jeune marin sicilien Mattéo est sur le point d'épouser la plus jolie fille du village, Gianina, une orpheline dont il est très épris. Mais lorsqu'il découvre un jour la naïade Ondine il est subjugué par la beauté de la nymphe qui lui avoue son amour et, visible de lui seul, essaye par tous les moyens de l'éloigner de sa fiancée, semant le trouble et la discorde.
        De retour dans le monde sous-marin où elle a transporté Mattéo en rêve, Ondine supplie sa mère, la Reine Hydrola, de la laisser devenir humaine afin de pouvoir épouser l'homme qu'elle aime, requête à laquelle elle se voit tout d'abord opposer dans un premier temps un refus catégorique. Cependant, attendrie par le chagrin de la jeune nymphe et les prières de ses soeurs, la souveraine consent finalement à cette demande, avec cependant une condition: Ondine devra avoir épousé Mattéo avant que ne tombent les derniers pétales d'une rose qu'elle va lui remettre. 

     

    Ondine  (Acte I- Extraits)  Interprété  par Evgenia Obraztsova (Ondine) et Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski.  Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte, d'après Jules Perrot.

     

        La première scène de l'Acte II a pour cadre la Fête de la Vierge, au cours de laquelle Ondine ne cesse de se manifester à Mattéo continuant de jeter le trouble dans son esprit face à l'incompréhension croissante de Gianina désespérée et de ses amis qui essaient en vain de le ramener à la raison. Persistant dans son entreprise de séduction, la nymphe surgit d'un puits, puis réapparait vêtue en paysanne, et tandis que les villageois dansent une joyeuse tarentelle ils sont soudain interrompus par un étrange musicien qui essaiera encore une fois de mettre le désaccord entre les deux fiancés.

     

     Ondine (Acte II  Extraits) Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Matteo), Yekaterina Osmolkina (Gianina) et le corps de ballet du Mariinski.  Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.


        L'assemblée se disperse tandis que l'orage menace: Le tonnerre gronde et tous vont se mettre à l'abri, excepté Mattéo fasciné par le reflet des éclairs sur la mer. Soudain les flots s'illuminent, c'est Ondine qui, suivie de ses soeurs, vient maintenant le supplier de quitter sa fiancée pour la suivre, et bouleversé par cette vision il perd connaissance.

     

    Ondine  (Acte II)  Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski. Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.


        Lorsqu'il reprend conscience il est rejoint par sa mère et ses amis qui le cherchent car tous se préparent pour la cérémonie du mariage. Aidé de son garçon d'honneur Mattéo enfile sa veste et sous son voile Gianina parait dans sa robe blanche immédiatement suivie d'Ondine qui, invisible de l'assistance, se substitue instantanément à elle et la fait disparaitre.
        Le couple monte dans une barque afin de gagner l'église de l'autre côté de la baie et lorsque le bateau atteint la rive déserte Mattéo follement heureux découvre au clair de lune le visage d'Ondine qui, nouvellement mortelle, voit pour la première fois son ombre... Revenue de sa surprise elle ne se lasse pas de jouer avec ce double d'elle-même... Perdant conscience du temps qui passe... Cependant Mattéo l'interrompt, mais alors qu'ils vont se remettre en route Ondine sent soudain faiblir les battements de son coeur... et c'est elle, cette fois, qui va prier Mattéo de se hâter, car la rose cachée dans son corsage vient de perdre un pétale...

     

    Ondine (Acte II - Le Pas de l'Ombre) Interprété par Evgenia Obraztsova (Ondine), Vladimir Shklyarov (Mattéo) et le corps de ballet du Mariinski. Musique de Cesare Pugni  Chorégraphie de Pierre Lacotte d'après Jules Perrot.
     

         Le couple se retrouve enfin dans l'église face au prêtre qui va les unir, mais à ce moment même les derniers pétales de la rose tombent sur le sol et après avoir embrassé Mattéo, Ondine meurt dans ses bras... Les naïades éplorées resurgissent alors de la mer et le corps de la malheureuse et de l'infortuné pêcheur sont emportés par les flots. 

    (Le lien vers la scène finale d'Ondine ayant été désactivé, la vidéo est visible sur You Tube:  http://youtu.be/c9kSqNXwfuk )

     

        C'est une nouvelle fois Cesare Pugni (1802_1870) que Perrot avait choisi comme compositeur et ce dernier sera salué par les mélomanes comme un maitre de la musique de ballet. Le Times décrira sa partition comme:
        "Singulièrement appropriée, très descriptive et qui ajoute du charme et de la perfection au ballet. Les accompagnements musicaux qui décrivent l'ondulation des flots sont incroyablement évocateurs: On entend le clapotis des vagues et le bruit des lames qui se brisent sur le rivage caillouteux et l'oreille est idéalement satisfaite".

        Le décor était l'oeuvre de William Grieve qui selon une revue contemporaine avait conçu " L'une des plus belles réalisations dont aucune scène ne se soit jamais enorgueilli". Sa maitrise se révéla particulièrement dans le Pas de l'Ombre où grâce à des jeux de lumière l'effet d'illusion de la réalité stupéfia le public:
        "C'est un splendide exemple d'habileté dans l'art, et l'on ne peut que regretter que de telles choses soient si fugaces car on pourrait les revoir mille fois sans jamais en avoir le regard fatigué. Aucun autre décorateur n'est aussi familier que lui de l'usage des éclairages".

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito dans le Pas de l'Ombre


        La production abondait effectivement en effets spéciaux largement dépendants de l'habileté des machinistes. Une gravure rappelle la première entrée de Cerrito/Ondine dans un coquillage s'élevant d'une trappe à travers la scène. Plus tard celle-ci devait également s'envoler d'un rocher pour disparaitre dans la mer, mais l'effet le plus saisissant était, parait-il, produit par l'apparition sous l'eau des naïades qui suivaient la barque de Mattéo à travers la baie.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Fanny Cerrito dans le rôle d'Ondine

     

        Lorsqu'il occupa les fonctions de Premier Maitre de Ballet à Saint Petersbourg, Jules Perrot présenta au Bolchoï Kamenny le 11 Février 1851 une version plus élaborée et encore élargie d'Ondine ou la Naïade sous le titre La Naïade et le Pêcheur, et Cesare Pugni qui avait accompagné Perrot en Russie révisa la partition à laquelle il fit plusieurs ajouts. 
        Une fois encore le succès fut immédiat et, le 23 Juillet de la même année, le ballet fut représenté au Palais de Peterhof, résidence d'été des tsars, en l'honneur de la fête de la Grande Duchesse Olga Nikolaevna, fille de l'empereur Nicolas Ier (1796-1855). La chorégraphie subit de nouvelles transformations et une scène fut spécialement construite au dessus du lac du pavillon Ozerky pour la représentation.

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Représentation de La Naïade et le Pêcheur au palais de Peterhof (1851)

     

        Après le départ de Jules Perrot, Marius Petipa (1818-1910) qui lui succéda aux Théâtres Impériaux remonta La Naïade et modifia le ballet à trois reprises (1867, 1874, 1892) avec des ajouts à la partition signés Ludwig Minkus (1826-1917) et Riccardo Drigo (1846-1930), et en 1903, le petit-fils de Cesare Pugni, second Maitre de Ballet au Mariinski, et l'ancien danseur Alexander Shiryaev en donnèrent une version pour Anna Pavlova (1881-1931), Tamara Karsavina (1885-1978) et Mikhaïl Fokine (1880-1942), laquelle fut la dernière apparition de la nymphe dans la Russie Impériale.

        Le ballet continua à être représenté à Léningrad jusqu'en 1931, et c'est Pierre Lacotte (1932- ) qui, sous le titre d'Ondine, lui a redonné une nouvelle vie pour le Kirov/Mariinski. Le chorégraphe, ne disposant au départ pour toute documentation que d'une partition pour violon et de quelques critiques dans les journaux de l'époque, travailla pendant plus de 4 ans à cette reconstruction qui fut représentée pour la première fois le 16 Mars 2006 à l'occasion du VIIème Festival International de ballet au Mariinski, et dont les premiers rôles furent interprétés par Evgenia Obraztsova (Ondine), Leonid Sarafanov (Mattéo) et Yana Serebriakova (Gianina).

    (Cette Première est visible dans son intégralité sur You Tube en 13 vidéos, tous les liens ayant été malheureusement également désactivés:  http://youtu.be/oqrTR6SvPuQ)

     

        Sir Frederick Ashton (1904-1988), quand à lui, a rendu hommage à Perrot en incorporant le célèbre Pas de l'Ombre dans la chorégraphie de son Ondine créé sur la musique de Hans Werner Henze (1926- ).


    Ondine (Le Pas de l'Ombre)  Chorégraphie de Frederick Ashton  Musique de Hans Werner Henze  Interprété par Miyako Yoshida (Ondine) et Edward Watson (Palemon).


        Il s'agit ici de l'histoire du prince Palemon qui décide de quitter Berta sa fiancée pour la nymphe Ondine à qui il a juré un amour éternel. Cependant, croyant celle-ci disparue au cours d'une violente tempête, il épouse Berta, mais il mourra pour avoir brisé son serment lorsque reparait la nymphe qui, après lui avoir donné le baiser fatal, retourne, elle, à la mer oubliant tous ses souvenirs du monde des mortels.
        Créé le 27 Octobre 1958, ce ballet quasi inconnu en France fut décrit comme "un concerto pour Fonteyn" dont le triomphe fut unanimement salué . Pour le reste, les commentaires furent mitigés... Edwin Derby (1903-1983), le célèbre critique américain, après avoir loué Fonteyn (1919-1991) écrira:
        "Mais le ballet est idiot et tout le monde s'en est aperçu"...

        Au risque de rompre un peu plus le charme il faut pourtant faire remarquer pour conclure que cette héroïne éminament romantique se rend coupable depuis plus d'un siècle et demi du délit d'usurpation d'identité!
        La séductrice de Mattéo n'est pas en effet une naïade, nymphe des rivière et des fontaines, mais une habitante des eaux de la Méditerranée et donc une néréide!... Peut-être est-ce la raison pour laquelle Pierre Lacotte ne souhaitant pas redresser cette erreur de vocabulaire ne donna pour titre à son ballet que le seul prénom, étouffant discrètement toute critique sur les notions de mythologie de Jules Perrot et ses contemporains...

     

    Ondine ou la Naïade (1843) - Une tragédie romantique

    Ondines de Gustave Klimt

     

        "Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son
         anneau à mon doigt pour être l'époux d'une Ondine, et
         de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs.

         Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle,
         boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa
         un éclat de rire, et s'évanouit en giboulées qui ruisse-
         lèrent blanches le long de mes vitraux bleus"

                                      Aloysius Bertrand (1807-1841)
                                                  Ondine   (Gaspard de la Nuit - 1842)

                               


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  • L'Art et la danse

    L'Oiseau de Feu -  Marc Chagall   (détail du plafond de l'Opéra de Paris)

     

     

    "Au plus fort de l'orage il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'Oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler"
                                                               René Char (1907-1988)

     

        Après l'immense succès remporté à Paris par sa première saison de ballets, Sergueï Diaghilev décide de renouveler l'expérience l'année suivante avec une oeuvre totalement inédite, et souhaite exporter cette fois une création totalement russe dans son esprit et dans sa forme, encouragé en cela par l'enthousiasme du public français pour cet art slave qu'ils découvrent.

         Le thème du livret sera donc inspiré des légendes russes, et pas moins de quatre compositeurs se verront contactés pour la partition:
        Tcherepnine (1873-1945) tout d'abord, lequel commença effectivement à travailler pour le ballet mais se retira du projet à la suite d'une brouille avec l'irascible impresario (Il publia par la suite sa musique sous le titre Le Royaume Enchanté), puis c'est Liadov (1855-1914) qui se vit ensuite proposer l'offre et la déclina tout simplement, l'idée très répandue selon laquelle il aurait accepté la commande sans pouvoir l'honorer du fait de sa lenteur à composer étant entièrement fausse. Ce ne sera qu'après les refus respectifs de Glazounov ( 1865-1936) et Sokolov (1859-1922) qu'en désespoir de cause Diaghilev se tourne vers le jeune Igor Stravinsky qui était en quelques sortes le suivant sur sa liste, car il s'était adressé par ordre de préférence aux compositeurs qui avaient arrangé les oeuvres de Chopin pour Les Sylphides, le grand succès de la saison 1909 à Paris (Stravinsky avait orchestré le Nocturne en la bémol majeur et la Valse Brillante en mi bémol majeur).

     

    L'Art et la danse

    Igor Stravinsky (1882-1971)

     

        "Faites moi l'imprévisible!" avait réclamé impérativement Diaghilev... Pour Igor Stravinsky alors âgé de 28 ans, il s'agit de concevoir une oeuvre en quelques mois et surtout un ballet pour Fokine, et le projet inspira au départ quelques inquiétudes au jeune compositeur:
        "Diaghilev me proposa d'écrire la musique de L'Oiseau de Feu. Quoiqu'effrayé par le fait que c'était là une commande à délai déterminé, et redoutant de ne pouvoir arriver à temps, j'ignorais encore toutes mes forces, j'acceptais".
        Car son envie de rejoindre les Ballets Russes était en effet plus forte que ses craintes:
        "A l'époque où je reçus la commande de Diaghilev le ballet venait de subir une grande transformation grâce à l'apparition d'un jeune maitre de ballet, Fokine, et à l'éclosion de tout un bouquet d'artistes pleins de talent et de fraicheur. Tout cela me tentait énormément, me poussait à sortir du cercle dans lequel je me trouvais confiné et à saisir l'occasion qui s'offrait de m'associer à ce groupe d'artistes avancés et actifs dont Diaghilev était l'âme et par lequel je me sentais attiré depuis longtemps.
        Pendant tout l'hiver je travaillais avec ardeur à mon oeuvre et ce travail me mettait en contact continuel avec Diaghilev et ses collaborateurs. La chorégraphie de L'Oiseau de Feu était réglée par Fokine au fur et à mesure que je livrais les divers fragments de ma musique".
                           (Igor Stravinsky - Chroniques de ma vie)

     

    L'Art et la danse

    Mikhaïl Fokine (1880-1942)

     

        Commencée en Décembre 1909, la partition achevée le 18 Mai 1910 est divisée en 19 morceaux qui par leurs titres rendent assez bien compte de l'argument lequel s'inspire de plusieurs sources car il n'existe pas de conte ou de légende populaire russe dont l'Oiseau de Feu soit le personnage central.
        Emblème de la magie bénéfique et de la beauté pure dans le folklore russe, cet Oiseau de Feu, insaisissable, vif, radieux était la métaphore parfaite de l'art lui-même tel que le concevait le cercle du Monde de l'Art (Mir-Iskousstva), "l'oiseau libre" de l'inspiration "aux ailes légères et bienveillantes" que célébrait le poète Alexandre Blok (1880-1921) et il s'imposa naturellement aux créateurs.

        Fokine élabora le livret à partir d'une idée judicieuse de Piotr Potiomkine, poète mineur et balletomane qui avait fait son entrée dans le cercle de Diaghilev et avait sans aucun doute en tête certains vers de Iakov Polonski (1819-1898) que tout jeune russe apprend encore par coeur aujourd'hui:
        "Et dans mes rêves je me vois chevauchant un loup
         Le long d'un sentier dans une forêt,
         Parti combattre un tsar sorcier
         Dans ce pays où une princesse captive
         Se lamente derrière des murs épais.
         Au milieu d'un jardin merveilleux s'élève un palais de verre,
         Et un oiseau de feu y chante toute la nuit
         Becquetant sur un arbre des fruits dorés".

        L'intrigue, qui réunit quatre thèmes des contes populaires traditionnels: L'oiseau de feu, le sorcier maléfique, la princesse captive et le prince libérateur, est en fait construite sur la base de deux histoires:
        Le Conte d'Ivan Tsarévitch, de l'Oiseau de Feu, et du loup Gris, l'un des nombreux contes publiés par Alexandre Afanassiev (1826-1871) et La Cithare qui joue seule où apparait cette fois le personnage de Kachtcheï l'Immortel. Certains éléments mineurs ont en outre été également empruntés à d'autres contes tels que Vassilissa la belle ou encore Danses nocturnes et le programme rédigé par les Ballets Russes lors de la création du ballet propose le récit suivant:

        " Ivan Tsarevitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d'or et de flammes, il le poursuit sans pouvoir s'en emparer et ne réussit qu'à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l'a amené jusque dans les domaines de Kachtcheï l'Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s'emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu'il le fit déjà avec maint preux chevaliers. Mais les filles de Kachtcheï et les 13 princesses captives intercèdent et s'efforcent de sauver Ivan Tsarevitch. Survient l'Oiseau de Feu qui dissipe les enchantements: Le château de Kachtcheï disparait et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarevitch et les chevaliers délivrés s'emparent des précieuses pommes d'or de son jardin".


    L'Art et la danse

    Illustration d'Ivan Bilibine (1876-1942) pour Le Conte d'Ivan Tsarévitch, de l'Oiseau de Feu, et du Loup Gris (1899)


        Toutefois Mikhaïl Fokine élaborera davantage le récit et le ballet en I Acte et deux tableaux peut se résumer brièvement de la manière suivante:
       Le prince Ivan Tsarevitch vient de pénétrer au clair de lune dans une forêt mystérieuse où se dresse un arbre chargé de fruits dorés, et apercevant soudain un oiseau magnifique, l'Oiseau de Feu, réussit à le capturer, mais celui-ci échange sa liberté contre l'une de ses plumes qui saura, lui dit-il, le protéger en cas de besoin.
        Après être parvenu au domaine du sorcier Kachtcheï, Ivan Tsarevitch voit soudain s'ouvrir la porte du château d'où sortent 13 princesses prisonnières qui jouent avec les pommes d'or. Celle de la plus belle d'entre elles, la princesse Tsarevna, s'égare, et en la récupérant elle découvre Ivan qui s'était dissimulé pour observer les jeunes filles.

     

    L'Oiseau de Feu est interprété par Nina Ananiashvili (L'oiseau de Feu), Andris Liepa (Ivan Tsarevitch), Ekaterina Liepa (Tsarevna), Sergueï Petukhov (Kachtcheï) et le corps de ballet du Bolchoï.

     

         Tsarevna raconte alors à Ivan comment le sorcier transforme en pierre les voyageurs qu'il capture et le supplie de s'enfuir, mais tombé amoureux de la belle princesse et n'ayant cure de ses conseils, il voit tout à coup surgir une horde de monstres suivis du sorcier qui s'empare de lui. Il est alors placé contre un mur de pierre et Kachtcheï commence l'incantation qui va le transformer lorsque la plume de l'Oiseau lui revient soudain en mémoire... Il l'agite et celui-ci apparait aussitôt, entrainant les démons dans une danse qui les épuise.

     

    L'Oiseau de Feu est interprété par Nina Ananiashvili (l'Oiseau de Feu), Andris Liepa (Ivan Tsarevitch), Ekaterina Liepa (Tsarevna), Sergueï Petukhov (Kachtcheï) et le corps de ballet du Bolchoï.

     

        L'Oiseau a révélé à Ivan l'existence d'un coffre où est caché un oeuf énorme qui renferme l'âme de Kachtcheï, ce dernier tente d'empêcher que l'on s'en empare mais l'oeuf est finalement brisé et tous les sortilèges sont rompus, le sorcier et ses charmes maléfiques sont anéantis et Ivan et Tsarevna sont finalement réunis.

        Le 7 Juin 1910 Stravinsky se rend à Paris pour assister aux dernières répétitions et y est accueilli en triomphe. "Souvenez vous de ce que je vous dis, c'est un homme à la veille de la gloire" fera remarquer Diaghilev à Tamara Karsavina...
        Et le succès pressenti par tous sera effectivement au rendez-vous malgré quelques moments difficiles... Car lors de la Première à l'Opéra de Paris le soir du 25 Juin, si tout le Gotha des grandes soirées parisiennes est dans la salle (voilée pour ne pas être reconnue Sarah Bernhardt est présente dans son fauteuil roulant), en coulisses par contre rien ne va... La révolte gronde depuis quelques jours chez les techniciens et c'est Diaghilev lui-même qui prendra en main la commande des éclairages...
        Mais trois quarts d'heure plus tard les spectateurs, qui ne se sont aperçu de rien, sont debout et applaudissent à tout rompre Tamara Karsavina (l'Oiseau de Feu), Vera Fokina (Tsarevna), Michel Fokine (Ivan Tsarevitch) et Alexeï Boulgakov (Kachtcheï), quand à Stravinsky, le public voit en lui le nouveau musicien de génie.

     

    L'Art et la danse

    Tamara Karsavina et Mikhaïl Fokine dans L'Oiseau de Feu (1910)

     

        A l'exception des costumes de la princesse Tsarevna et de l'Oiseau de Feu, deux créations éblouissantes de Léon Bakst pleines de couleurs et de pierres précieuses, les décors et les costumes sont d'Alexandre Golovine qui avait conçu à cette occasion avec sa forêt mystérieuse matérialisée par des arabesques multicolores qui semblent répondre à la musique, l'un des plus beaux décors jamais réalisés pour les Ballets Russes, contribuant à donner à l'oeuvre un caractère magique et intemporel. Les critiques seront litéralement en extase et ne cesseront de louer le ballet pour la symbiose entre le décor, la chorégraphie et la musique:
        "Le vieil or du fantastique rideau de fond de scène semble avoir été conçu avec la même formule que celle des miroitements orchestraux" écrira Henri Ghéon dans La Nouvelle Revue Française.

     

    L'Art et la danse

    Décor d'Alexandre Golovine pour L'Oiseau de Feu

     

        Quand au chorégraphe il inaugurait ici la voie du ballet moderne par la dimension expressive de son écriture. Fokine a non seulement cherché à créer dans L'Oiseau de Feu une danse belle, mais aussi dramatique, voire spectaculaire, mettant en évidence les notions de bien et de mal sur lesquelles repose le principe du conte de fée. Et il rompt la tradition en ouvrant ce ballet sur une vision plus réaliste à travers un langage à la fois expressif et moderne:
        "Dans ce ballet j'éliminai totalement la pantomime habituelle et je racontai l'histoire avec l'action et la danse"
                             (M.Fokine- Mémoires d'un maitre de ballet)
        Fokine intègre en effet ici des éléments gestuels du quotidien, et ne craint pas de faire se mouvoir les danseuses allongées au sol lors de la scène finale avec l'Oiseau pour lequel il invente des formes et alterne d'authentiques danses avec leur propre relecture dans une optique moderne.

     

    L'Art et la danse

     Costume de Léon Bakst pour Tamara Karsavina dans L'Oiseau de Feu

     

        C'est Anna Pavlova qui au départ avait été pressentie pour le rôle titre, mais celle-ci refusa absolument de danser sur la musique de Stravinsky qu'elle considérait comme une ineptie... Et ce dernier écrira plus tard:
        "Je la rencontrais chez elle à St.Petersbourg. Diaghilev lui avait demandé de m'inviter à une de ses soirées dans l'espoir qu'après m'avoir rencontré elle accepte de danser L'Oiseau de Feu. Je me rappelle que Fokine et Bakst étaient présents. On a bu beaucoup de champagne... Mais quoi que Pavlova ait pensé de moi, elle ne dansa pas L'Oiseau de Feu. Les raisons de son refus étaient, je crois, qu'elle considérait ma musique comme horriblement décadente".
        Et malgré l'opposition de Vaslav Nijinski qui aurait voulu interpréter L'Oiseau de Feu, ce fut alors Tamara Karsavina qui obtint le rôle.

        Dédicacée "A mon cher ami Andreï Rimsky-Korsakov", la musique de Stravinsky a été utilisée par rien moins que 13 chorégraphes. L'oeuvre fut remontée par les Ballets Russes du colonel Basil à Londres en 1934 avec les costumes et les décors originaux, puis par George Balanchine en 1949 pour le New-York City Ballet avec cette fois des décors et des costumes de Marc Chagall. Repris une nouvelle fois en 1970 par Balanchine et Robbins et des costumes de Barbara Karinska, l'Oiseau de Feu a également inspiré entre autres Serge Lifar, Maurice Béjart ou encore Angelin Preljocaj.


    L'Oiseau de Feu est interprété par Dominico Levré et le Béjart Ballet (extrait du DVD "Vous avez dit Béjart")


        "Me renouveler, surprendre, et ne jamais lasser" telle était l'ambition d'Igor Stravinsky au lendemain du triomphe de L'Oiseau de Feu et c'est effectivement ce qu'il fera avec les deux prochains ballets qu'il composera pour la troupe de Diaghilev, Petrouchka (1911) et Le Sacre du Printemps (1913) qui marqueront un changement de direction dans son approche musicale et dont les réactions qu'ils soulevèrent allèrent de l'enthousiasme le plus délirant au complet scandale...
        Cependant le compositeur garda certainement une affection toute particulière pour l'oeuvre qui l'avait rendu célèbre et au soir de sa carrière c'est avec la Suite N°3 tirée de son premier ballet que lors d'un mémorable concert qu'il dirigea au Royal Festival Hall de Londres en 1965 Stravinsky choisit de faire ses adieux au public anglais sur les ailes de son Oiseau de Feu.


     Igor Stravinsky dirige L'Oiseau de Feu  (Extrait du concert d'adieu enregistré au Royal Festival Hall de Londres en 1965)

     

    "J'ai dit quelque part qu'il ne suffisait pas d'entendre la musique mais qu'il fallait encore la voir"
                            Igor  Stravinsky

     

     


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     (Vaslav Nijinsky (1889-1950) dans le rôle de Petrouchka (1911)

     

     

    "Ce que nous appelons notre volonté ce sont les fils qui font marcher la marionette et que Dieu tire"
                                         André Gide

      

        Après le succès de son premier ballet L'Oiseau de Feu, au début de l'été 1910, Stravinsky (1882-1971) s'établit quelques temps à Lausanne où lorsque Diaghilev (1872-1929) lui rendit visite à l'automne de la même année il lui parla d'une composition pour piano et orchestre dont il venait de terminer le premier mouvement:

        "En composant cette musique, j'avais nettement la vision d'un pantin subitement déchainé, qui par ses cascades d'arpèges diaboliques, exaspère la patience de l'orchestre, lequel à son tour lui réplique par des fanfares menaçantes". 
        Il a déjà donné un nom à sa première grande oeuvre composée hors de Russie, et l'a appelée Petrouchka...

     

    L'Art et la danse

    Igor Stravinsky (1882-1971)

     

         Personnage traditionnel du théâtre de marionnettes russe depuis le XVIIIème siècle, Petrouchka (diminutif de Pyotr, Pierrot) était à l'origine un pantin au grand nez, vêtu d'une blouse rouge et d'un chapeau pointu à plumet, créé à l'image du bouffon italien de l'impératrice Anna Ionnovna, Pietro-Mira Pedrillo.
        Très voisin à ses débuts du Polichinelle de la Commedia dell'Arte, il était mêlé à des aventures humoristiques impliquant une part de violence volontairement exagérée. Cependant à mesure que ce genre de spectacle ne fut plus exclusivement destiné à un public d'adultes et attira un nombre croissant d'enfants, Petrouchka perdit peu à peu de son agressivité et devint un héros timide que sa sensibilité et son amour malheureux rapprochent davantage par certains côtés du Pierrot occidental (Bronislava Nijinska se souvient dans ses Mémoires avoir assisté à la foire de Nijni-Novgorod avec ses frères Stanislas et Vaslav alors qu'ils étaient enfants, à une représentation de marionnettes où apparaissait Petrouchka, et en avoir arrangé ensuite une version dansée devant leurs parents).

     

    L'Art et la danse

    Petrouchka

     

        Immédiatement séduit par l'idée de Stravinsky, Diaghilev l'encourage à poursuivre sa création, et à la fin décembre 1910 le compositeur qui a déja terminé les deux premières scènes se rend à Saint-Petersbourg pour montrer sa musique à Michel Fokine (1880-1942) qui en sera le chorégraphe, ainsi qu'à Alexandre Benois (1870-1960) le décorateur chargé de l'exécution des décors et des costumes qui élaborera avec lui le livret dont les deux hommes se renverront constamment la paternité.
         Avec ses trois protagonistes, Petrouchka, la Poupée et le Maure, l'histoire tourne autour du trio éternel de la comédie: Pierrot, Colombine et Arlequin de la Commedia dell'Arte, le mari, la femme et l'amant dans le drame bourgeois, et l'élément important de l'imaginaire traditionnel russe est introduit avec le personnage du vieux Charlatan et le thème du sorcier qui emprisonne des êtres dans des corps non humains, ici des marionnettes. (L'une des plus célèbres versions étant le méchant Rothbart qui garde prisonnière Odette et ses consoeurs sous la forme de cygnes dans le ballet de Tchaïkovski).

        Un journaliste parisien écrivit après la Première de 1911 "C'est très à la Dostoïevsky". Il semblerait cependant que le ballet de Stravinsky se rapproche davantage de Gogol (1809-1852), s'inspirant de deux histoires:
       Le Portrait dans laquelle un peintre a vendu son âme au diable en échange d'un portrait ensorcelé, une idée qui n'est pas unique et a déjà été exploitée en 1891 par Oscar Wilde (1854-1900) avec Le Portrait de Dorian Gray, mais c'est très certainement Gogol que Benois avait à l'esprit lorsqu'il introduisit l'image du magicien dans le décor:
        "Selon mes plans, ce portrait devait jouer un rôle important dans l'action, le magicien l'avait placé là pour que Petrouchka garde toujours à l'esprit l'idée qu'il était constamment en son pouvoir".


    L'Art et la danse

    Décor d'Alexandre Benois pour la Scène 2 de Petrouchka


        La fin du ballet s'inspire, elle, du Pardessus, l'histoire d'Akaky Akakievich un petit employé à qui l'on a dérobé son manteau: Lorsque celui-ci va déposer plainte, il se fait méchamment renvoyer par un fonctionnaire important (identifié souvent comme le diable), et exposé aux rigueurs de l'hiver finit par mourir de froid. Son fantôme va alors terroriser l'odieux personnage qui n'a eu aucune pitié pour lui, tout comme l'esprit de Petrouchka ira tourmenter son ancien bourreau.

     

        Que l'on y retrouve Gogol ou Dostoïevsky (1821-1881), l'intérêt de Petrouchka réside cependant ailleurs que dans la littérature, car le ballet est d'abord et avant tout de la peinture, de la musique et de la danse, une oeuvre d'art totale qui reflète la révolution qu'a voulu apporter Fokine:
        "Le ballet doit témoigner d'une unité de conception. Au dualisme traditionnel musique-danse doit être substitué l'unité absolue et harmonieuse des trois éléments musique, danse et arts plastiques" affirmait-il, insistant notamment entre autres sur la mise en conformité de tous les éléments d'un ballet:
        "Le ballet doit être mis en scène avec rigueur selon l'époque représentée" écrivit il, dénonçant les trop nombreux anachronismes qui apparemment ne choquaient personne.


         L'action se déroule ici aux environs de 1830, et sous titrée "scènes burlesques en quatre tableaux", l'oeuvre s'ouvre sur la place de l'Amirauté à Saint-Petersbourg où se déroule la grande fête populaire de la Semaine Grasse (Masleniska en russe) qui précède le Carême. Stravinsky introduit l'esthétique de foire en utilisant le principe de collages de thèmes russes mais également français, comme le célèbre "Ell'avait un' jamb' de bois" qui accompagne les deux danseuses des rues qui amusent la foule. Soudain des tambours annoncent l'arrivée d'un montreur de marionnettes, "le vieux charlatan", personnage étrange et presque inquiétant, qui captive le public. Lorsque le rideau de son petit théâtre se lève, dévoilant trois pantins, Petrouchka, une Poupée et un Maure, ceux-ci prennent réellement vie au son de sa flûte magique et quittant leur baraque se mettent à danser devant la foule ébahie.

     

     

        La seconde scène se déroule dans la chambre de Petrouchka où le magicien le propulse à coups de pieds après la représentation. Dans cette cellule austère aux couleurs sombres, le malheureux donne libre cours à son sentiment de colère envers ce sorcier qui le garde en son pouvoir et se joue de son amour pour la jolie poupée que le sinistre manipulateur introduit auprès de lui. Après le départ de cette dernière, une coquette frivole totalement insensible à ses avances pathétiques et à sa misérable condition, l'infortuné Pétrouchka retrouvant la solitude médite amèrement sur le triste rôle qu'il est condamné à jouer.
         Le rideau de la scène 3 découvre la chambre spacieuse et colorée du Maure décorée de palmiers et de fleurs exotiques dans des tons gais de rouge, vert et bleu. Ce dernier qui mène une vie beaucoup plus agréable que celle du pauvre Pétrouchka, se repose sur un confortable sofa et joue avec une noix de coco. Le mage fait alors entrer la poupée qui de toute évidence sous le charme entame une scène de séduction interrompue par l'arrivée de Pétrouchka que le maitre du jeu fait intervenir à point nommé... 
     

     

        Dans un élan de jalousie l'amoureux éconduit attaque le Maure, mais réalisant très vite qu'il est beaucoup trop faible face à lui, il prend la fuite.
       
        La scène 4 nous ramène place de l'Amirauté. C'est le soir, la neige commence à tomber sur la fête qui bat toujours son plein, et où se mêlent tour à tour des nourrices, un paysan et son ours savant, des cochers, des gitanes et des masques de toutes sortes. 

     

     

        Au milieu de ce joyeux brouhaha  Pétrouchka surgit soudain en courant du théâtre de marionnettes, poursuivi par le Maure qui brandit un sabre, et lorsque celui-ci le rattrape il le frappe mortellement.
        La foule horrifiée appelle un garde, mais le mage restaure le calme en agitant au dessus de sa tête le cadavre, qui à la surprise générale n'est plus qu'une poupée de chiffon...
       Tandis que la nuit tombe l'assistance se disperse et le magicien resté seul s'éloigne en trainant le pantin, lorsque sur le toit du petit théâtre lui apparait soudain le fantôme de Petrouchka... Terrifié, il s'enfuit alors, laissant le public démêler le réel du surnaturel...
        Selon Pierre Monteux (1875-1964) qui dirigeait l'orchestre à Paris en 1911, ce tour de passe passe final résume l'énigme Stravinsky "ce mélange insolite d'agressivité et de poésie, de familiarité et de candeur, de bonne humeur et de mélancolie".




        La Première qui eut lieu le 13 Juin 1911 à Paris au théâtre du Châtelet fut un véritable triomphe, interprété par Vaslav Nijinski (Petrouchka), Tamara Karsavina (la Poupée), Alexandre Orlov (le Maure), Enrico Cecchetti (le vieux Charlatan), et Bronislava Nijinska et Ludmilla Shollar (les danseuses des rues).

     

    L'Art et la danse

    Les principaux interprètes de la Première de Petrouchka (1911)

     

        Le ballet souleva un enthousiasme considérable auprès du public même si certains gardaient encore un avis mitigé sur la musique de Stravinsky...
        Après avoir assisté à une répétition un critique avait fait cette réflexion à Diaghilev:
    " Et c'est pour nous faire entendre ça que vous nous avez invités?"
    "Exactement" rétorqua l'impresario avec sa concision habituelle...

        Martèlements rythmiques entêtés, orchestration acide et grimaçante, Petrouchka chamboule l'univers compassé du classique, y introduisant la naïveté fantasque du cirque et l'ivresse goguenarde des fêtes foraines (le thème très connu qui ouvre le dernier tableau avec la danse des nourrices a déjà été utilisé par Balakiev et Tchaïkovski).
        Propre au personnage principal, "l'accord Petrouchka" qui caractérise l'oeuvre illustrant le sentiment de malaise et de surnaturel, renferme le terrible "triton", écart de 3 tons entre deux notes (do et fa dièse par exemple) qui très redouté au Moyen-Age était considéré comme la marque du diable. Et lorsque Diaghilev et sa Compagnie allèrent à Vienne en 1913, l'orchestre philarmonique refusa carrément dans un premier temps d'interpréter la partition qu'ils qualifièrent de "vulgaire". Le public parisien fut quand à lui fasciné par cette musique qui semblait approuver le souci qu'avait la France de Fauré-Debussy-Ravel de ne plus composer selon les règles italo-germaniques, et les musicologues estimeront plus tard ce ballet de Stravinsky comme le sommet de son art, car pour la seule et unique fois le compositeur cherche à éveiller la sympathie et la compassion du public pour les souffrances du héros.

     

    L'Art et la danse

    Décor d'Alexandre Benois (1911) pour la scène 1 et 4  de Petrouchka

     

       Fokine de son côté avait lui aussi fait oeuvre de novateur, mêlant adroitement la danse classique, les danses de caractère et les gestes désarticulés des pantins qui annoncent l'émergence du style néo-classique, et Petrouchka considéré grâce aux talents conjugués du compositeur, du chorégraphe et du décorateur, comme le plus parfait de toutes les créations des Ballets Russes demeura à leur répertoire jusqu'à leur dernière saison en 1929.

        Ils le redonneront à l'Opéra de Paris en 1914, et en 1948 Alexandre Benois redessine les décors et les costumes lorsque Serge Lifar (1905-1986) remonte le ballet qui à cette occasion est inscrit au Répertoire.
      (Remonté par Nicholas Beriossof puis Serge Golovine (1924-1998), Petrouchka est représenté depuis 1997 dans la version Beriossof avec les décors et les costumes de Benois).

     

    L'Art et la danse

    Costumes de Petrouchka et de la Poupée (Alexandre Benois - 1948)

     

        John Neumeier pour le Ballet de Hambourg (1975 et 1995), Maurice Béjart pour le Ballet du XXème siècle (1977) ou encore Benjamin Millepied pour le Ballet de Genève (2007) proposeront des relectures de l'histoire de ce héros qui émeut le public par sa sensibilité et dont l'un des plus célèbres interprètes fut Rudolf Noureev qui, marquant le personnage de sa forte personnalité, incarna Pétrouchka pour la première fois le 24 Octobre 1963 avec le Royal Ballet, et dansa tout au long de sa carrière et dans le monde entier ce rôle qui compte parmi ses plus émouvantes compositions (Noureev interpréta Petrouchka pour la dernière fois à Naples le 15 Décembre 1990).

     

    L'Art et la danse

    Rudolf Noureev (1938-1993) dans le rôle de Petrouchka

     

        Evocation de la vie et des moeurs du peuple russe à travers des scènes de foule les plus réalistes et variées jamais vues sur scène où toutes les classe de la société sont représentées, Petrouchka récapitule toute l'histoire russe où le peuple tel le héros se retrouve manipulé et humilié, démuni et solitaire sans pouvoir ni avenir.
        Rôle préféré de Nijinski, et l'une des plus belles réussites d'Alexandre Benois, Fokine jugeait ce ballet comme l'expression la plus achevée de ses idées artistiques. Fruit de cette collaboration parfaite entre un musicien, un chorégraphe et un peintre dont les noms sont devenus inséparables, Pétrouchka qui connut un succès exceptionnel n'a cessé depuis d'enchanter le public et reste inscrit à juste titre dans l'histoire du ballet comme la réussite majeure des Ballets Russes. 

     

     Petrouchka  interprété par  Rudolf Noureev (Petrouchka,) Noëlla Pontois (la Poupée), Charles Jude (le Maure), Serge Peretti (le vieux Charlatan) et le corps de ballet de l'Opéra de Paris (1976).

     

     


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